Religion du capital, du pétrole au djihad

Dans la nasse

Lecture de l’ouvrage d’Ivan Segré : La trique, le pétrole et l’opium : sur la laïcité, la religion et le capital, Libertalia, 2019

Il est commun de penser la modernité comme la sortie du religieux. Or, si l’on s’appesantit sur les divers Etats européens, la séparation stricte du politique et du religieux loin d’aller de soi laisse à constater tantôt des Etats qui dans leurs constitutions reconnaissent la primauté d’une confession, tantôt d’autres comme l’Etat français, dit laïc, qui conserve néanmoins des attributions où le religieux et le politique se brouillent nettement (le président nommant les évêques, signant décrets de désignation de ceux de Strasbourg et Metz, la France gardant son statut de protectrice du christianisme à Jérusalem, le consul général de la République assiste ès qualités à une douzaine de messes par an, est béni par le prêtre et embrasse les Saints Evangiles…), sans compter la symbolique chrétienne de l’Union européenne, revendiquée par son concepteur. Nous pourrions aussi, suivant les analyses de Bertrand Russell et Emilio Gentile, considérer que le « religieux » s’étend jusques aux religions politiques des régimes totalitaires qui n’étaient en rien dotés d’une religion d’Etat, nazi et bolchevique, tous deux ayant forgé des doctrines dogmatiques à partir de leurs idéologies (Emilio Gentile, Les religions de la politique – Entre démocraties et totalitarismes, Paris, Seuil, 2005). Ajoutons à cela l’observation d’une sacralisation de l’autorité politique comme envers de la religion d’Etat, de l’URRS aux Etats-Unis, en passant par la France napoléonienne, etc.

Le lien entre les Etats, le pouvoir politique, et la religion, des monarchies arabes aux Etats latino-américains, demeure donc, exhaussant en regard le caractère exceptionnel de la laïcité française. Mais la laïcité elle-même n’est pas assurée d’emblée de ne point déchoir en religion politique, mise au service de la contre-révolution d’Etat comme le rappelait Daniel Bensaïd à propos de la fin terrible de la Révolution mexicaine, en 1926 (Daniel Bensaïd, Jeanne de guerre lasse, Paris, Don Quichotte, 2017).

D’un certain usage du mot « laïcité »

Mais qu’est-ce que la laïcité? Henri Pena-Ruiz en ramasse une définition précise :

« L’idéal laïque n’entre donc aucunement en contradiction avec les religions comme telles, mais avec la volonté d’emprise qui caractérise leur dérive cléricale, conversion politique et sociale du prosélytisme religieux. […] L’éventuel caractère majoritaire d’une confession, dans une société, ne fonde aucun droit politique ni aucun privilège temporel, si du moins la liberté de conscience de la minorité et l’égalité de tous, sont respectées. » (Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité, Paris, Gallimard, « Folio », 2003, p.32-33).

Se trouvent séparés en outre les domaines privés et public, ce dernier étant réglementé par ce qui vaut pour tous, par exemple en matière d’enseignement public. L’on observe cependant que cet affranchissement de l’influence religieuse ne va pas de soi, et qu’il ressortit à un processus de longue main : il fallut attendre 1984 pour que la loi républicaine abolisse « l’intronisation du mari comme « chef de famille » », héritage d’une tradition judéo-chrétienne. Nonobstant un compendium avisé sur la laïcité en France, dont nous venons de rappeler quelques éléments cardinaux, le même Pena-Ruiz s’opposa à l’avis du Conseil d’Etat de 1989 touchant à la « question du voile » : « Le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas en lui-même incompatible avec le principe de laïcité ». L’argumentaire indigent qu’il excipe pour justifier son rejet l’amène à étaler un monceau d’images cousues les unes aux autres par le fil du préjugé, faute de pouvoir lui faire crédit de l’ignorance :

« C’est dire que ce port du voile est autre chose qu’une simple expression individuelle, isolable. Il s’insère dans tout un ensemble qui ressortit à la place subalterne de la femme au sein de la société. Les tabilans, en Afghanistan, en ont usé jusqu’à l’extrême, en engloutissant le corps de la femme sous la burqa, cet uniforme dont le seul orifice est un grillage de toile pour permettre de voir. La privation d’études, la relégation en dehors de toute activité civilie ou politique, la répudiation, l’impossibilité de choisir son conjoint, entre autres, font système dans l’univers intégriste. Il serait donc naïf de dissocier le port du voile d’un tel ensemble, et d’y voir la manifestation du libre arbitre individuel, bref de le banaliser en en méconnaissant la portée. Naïvité qui confine à l’irresponsabilité lorsque, sous prétexte de tolérance, on confère en réalité le pouvoir d’une communauté et de ses chefs religieux sur ses membres, réduisant d’autant leur liberté individuelle. Devant une telle perspective, les bons sentiments qui conduisent à admettre provisoirement le voile pour que la jeune fille scolarisée sans condition prenne à terme ses distances relèvent d’une sorte d’angélisme. D’abord parce que le voile, le plus souvent imposé et non désiré, prend place dans une série d’actes de soumission indissociables, car systématisés au sein d’un code de statu personnel qui assujettit la femme : limitation des études, absence de choix du conjoint; vie sexuelle et personnelle contrôlée par une autorité extérieure, possibilité d’être répudié unilatéralement, etc. Ensuite parce que toute une stratégie, soutenue par une organisation transnationale, vise à détruire la laïcité, tenue pour un dangeureux levier d’émancipation et de distance critique à l’égard du fidéisme religieux. »

Devant ce chapelet d’assertions jamais étayées non plus qu’assorties d’un examen rigoureux enquête à l’appui , Ivan Segré ne se paie pas de mots, indiquant qu’en termes historiques géographiques, ethnologiques, sociologiques, soit de sciences humaines, un tel « argumentaire » ne vaut rien. Et l’auteur de rappeler, parmi tant d’autres exemples desservant le propos de Pena-Ruiz, qu’au travers d’une comparaison empirique le voile d’une lycéenne parisienne n’exprime pas la même chose que la burqa d’une paysanne afghane. Une des autres contradictions fondamentales de cet argumentaire est sa prétention à émanciper les femmes contre leur gré, considérées comme des objets et non comme des sujets. L’on pourrait s’en tenir à ce paradoxe par trop éloquent, n’était que si le voile est un signe d’oppression qu’il est requis par la force de retirer, que faire alors des autres attributs de la société marchande, capitaliste, qui manifestent l’aliénation d’un corps féminin non moins soumis à une obligation identitaire (cf. Mona Chollet, Beauté fatale, Paris, La Découverte, 2012)? Et quid de cette Egyptienne de vingt ans qui en 2011, foulard rose vif sur les cheveux, scandait des slogans anti-Moubarak repris en chœur par des jeunes hommes?

En réalité Henri Pena-Ruiz ne semble pas tant avoir le souci de l’émancipation de la femme que, selon ses propos mêmes, celle-là « prenne à terme ses distance » avec l’islam. Et par-là confesse-t-il à musse-pot son désir inavouable de convertir les infidèles. La loi de 2004 interdisant le port de la kippa et du voile dans les collèges et les lycées, dont Pena-Ruiz fut l’un des vigoureux partisans, déclare ainsi que certains vêtements d’élèves sont contraires à la laïcité, répudiant de la sorte un article de la Convention européenne pour la sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales :

« la liberté de manifester sa religion ou ses convections ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques. »

Si la finalité de cette répression n’est pas l’émancipation, elle pourrait se trouver ailleurs. La sacralisation du politique déjà évoquée, pendant du retrait de la religion d’Etat, trouve dans le cas de la laïcité une application patente. Car la laïcité telle qu’entendue et défendue par Pena-Ruiz et ses comparses, suppose un « nous » supérieur, un communauté imaginaire, symbolique, qui exclurait l’expression des communautés singulières. Jaurès et plus tard Mélenchon, indiquent clairement le rattachement de leur vision laïque à un « patriotisme d’Etat et à la puissance impériale » (cf. J.Jaurès, Pour la laïque, Paris, Livre de poche, 2015 : « ce n’est pas la foi chrétienne qui a suscité alors les énergies et les enthousiasmes; et comme la Révolution avait laïcisé la patrie, l’Empire a laïcisé la gloire »; J.-L. Mélenchon, Le hareng de Bismarck, Paris, Plon, 2015). L’on notera en sus des analyses de l’auteur que ce rattachement est à même de reléguer au second plan les contradictions sociales internes au pays (luttes de classes), et le rôle historique de l’Etat comme organe de conquête et de contrôle.

Le marché serait-il alors la panacée laïque suscitant, comme le pensait F. Braudel, le vivre-ensemble? Force est de constater que dans l’antichambre des aéroports internationaux où une humanité assez nantie se côtoie dans sa diversité, le capital, lui, terrorise la population. Il y a en effet dissimulation du geste de la production, celui-là même qui accouche de marchandises et qui sous-tend le libre et « doux » commerce. L’on voit bien cependant l’impasse qui constituerait à rallier l’Etat pour vaincre la seconde forme principale de pouvoir qu’est le capital. Cela supposerait une forme de neutralité de cette première forme de pouvoir au point où d’aucuns pensent pouvoir faire fond sur un Etat républicain bourgeois qui a détruit l’Ancien Régime. Dans cette hypothèse de pensée, le pouvoir aurait été donné au peuple souverain qui pourrait pour son propre compte en user afin d’évincer les puissances d’argent par la socialisation du capital. L’anarchiste Voline, témoin rescapé de la révolution bolchévique, a bien su mettre en exergue le devenir policier de régimes qui adhèrent à une telle hypothèse (Voline, La révolution russe – Histoire critique et vécue. Suivi de « Le fascisme rouge », Paris, Libertalia, 2017).

La guerre et nos ennemis

Coincé dans l’étau que bordent la proposition du moindre mal démocratique en régime capitaliste et celle d’un Etat autoritaire, ou totalitaire, arraisonnant le capital, il serait tentant d’épouser la première. Toutefois Segré pointe le fait qu’une terreur est bel et bien exercée par les démocratie parlementaires capitalistes, mais ce principalement sur d’autres peuples, d’autres « races », d’autres territoires. Cette violence peut être qualifiée d’impérialiste (cf. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, tome 2 : l’impérialisme, Paris, Seuil, « Points », 2010). La distinction entre terreur d’Etat et terreur du capital n’est donc qu’apparente : tout au rebours nous explique Segré, elles sont intriquées. Loin d’être le doux commerce pacifiant les cœurs, la logique marchande sous condition du capital relève davantage d’une guerre de tous contre tous dont d’aucuns observent l’évolution historique vers une forme de guerre « hors limite ». Il importe en effet de distinguer les lois du capital de celles du marché, car c’est le capital qui impose sa loi aux marchés et aux Etats les plus faibles. En ce sens, et dans le sillage d’Alain Badiou, l’auteur note la manifestation récente d’un phénomène dit de « zonage », désignant des territoires désolés après le dépeçage de pouvoirs publics réduits à l’unique fonction policière et au moment d’être privatisés.

D’autres attribuent les ravages du capitalisme et de la domination marchande à l’abstraction rationaliste, laquelle serait comme un tertre où, pour se dissimuler sa propre aliénation, l’on modèle un repoussoir musulman fantasmé. L’examen des propositions qui voient dans Descartes le creuset philosophique de la soumission du corps à l’esprit, conduit l’auteur à en rejeter l’affirmation : plutôt qu’un corps soumis à l’esprit, nous avons affaire dans la société marchande développée à « un esprit [qui] n’est plus qu’une sorte d’opérateur intégré qui veille à la transformation du corps en produit. »(Cf. Mona Chollet, Beauté fatale, Paris, La Découverte, 2015). Autrement dit un corps sans âme, car le corps n’est pas signifiant intrinsèquement, une telle proposition échouant in fine dans une vision identitaire et sclérosante de la personne. Ainsi voici l’envers et l’obvers d’une même médaille, ici la fabrique du corps par « intégration des commandements capitalistes », là la « fabrique du musulman, ou du Chinois, par extérioration hallucinée du problème ». Se fondant sur un énoncé de l’apôtre Paul, ainsi que sur la philosophie d’Alain Badiou, Segré voit une possibilité de s’extraire de la dualité mortifère susmentionnée, dans la part anarchique de la raison, ou le disant autrement dans une sagesse rebelle tant à la raison qu’à l’Etat ou au capital. Cette part coïncide conceptuellement pour l’auteur avec la singularité d’un sous-ensemble mathématique soustrait à toute détermination.

Comment après toutes ces considérations et face au terrorisme islamiste envisager le phénomène religieux ? Serait-ce une illusion que, tantôt selon Marx tantôt selon Freud, il importerait de dissiper, par la praxis révolutionnaire ici, par la praxis clinique là? L’auteur loin d’adhérer à cette proposition observe le caractère ambivalent du phénomène religieux, pouvant aussi bien être l’expression d’une volonté égalitaire et émancipatrice, ou celle d’un désir d’entretien de l’oppression, inégalitaire, réactionnaire. Aussi rejette-t-il la volonté de certains, comme Derrida et Habermas, d’ériger « djihadisme » en concept opératoire pour désigner l’ennemi (Jacques Derrida, Jürgen Habermas, Le concept du 11 septembre, Paris, Galilée, 2004). Olivier Roy, cité par l’auteur, voit dans cette concession de puissance conceptuelle une illusion (Olivier Roy, Les illusions du 11 septembre. Le débat stratégique face au terrorisme, Paris, Seuil, 2002). Car quel est donc l’ennemi? A suivre Debray, Finkielkraut, De Fontenay et Kintzler en 1989, accepter le port du voile serait un « Munich de l’école républicaine », autrement dit l’islam serait assimilable au nazisme, d’autres nuançant en parlant d’un versant guerrier djihadiste mais qui découlerait du premier. La question du vêtement est en réalité bien davantage liée à la mode, aux mœurs, aux phantasmes lesquels n’ont rien à voir avec la laïcité. Quant à l’égalité des sexes, elle n’est pas affaire de nippes mais de droits.

L’ennemi ne serait donc pas le musulman dans son ensemble. Mais peut-t-on affirmer pour autant que le phénomène religieux, la religion, ne serait qu’une illusion, au risque de manquer l’un des ressorts de ce qui se passe sous nos yeux? Segré, loin de considérer que le religieux n’a pas de rôle dans le phénomène politique djihadiste, identifie les organisations islamistes comme mues par la xénophobie et le fondamentalisme, leur montée en puissance étant semblable à celles des mouvements de masse fascistes dont on aurait préalablement ôté le voile religieux. Le religieux est donc un mobile qui peut trouver sa forme d’autonomie, jusqu’à la psychose, mais qui ne peut à lui seul résumer, subsumer même les causes de l’action humaine dont il est question. La piste pétrolière doit être suivie avec attention si l’on veut saisir la nature de la guerre qui se tient. Et l’auteur le fait avec rigueur, s’adossant à l’histoire de cet « or noir » ( cf. M. Auzanneau, Or noir. La grande histoire du pétrole, Paris, La Découverte, 2015) et l’enjeu stratégique qu’il représente pour les puissances capitalistes se livrant bataille dans un registre éminemment impérial. Etats américain, français ou anglais n’ont eu de cesse d’œuvrer pour s’assurer le meilleur accès à ces formidables mannes concentrées en quantités abondantes dans les Emirats ou en Arabie saoudite. Ces ressources sont, pour les puissances capitalistes occidentales, une nécessité de première main à dessein de maximiser les profits des multinationales concernées et maintenir à flot le sous-bassement destructeur de leurs infrastructures : « depuis 1945, la politique des puissances occidentales dans le Golfe arabo-persique ne relève pas d’un intérêt « ponctuel » pour les énergies fossiles, mais bel et bien « structurel ». (p.131).

Loin d’une adversité, c’est une alliance d’intérêts capitalistes bien compris qui lient les puissances occidentales aux monarchies réactionnaires du Golfe arabo-persique, ces mêmes qui répandent dans une visée hégémonique l’idéologie djihadiste, prospérant par-là sur le ressentiment des peuples arabes né de la désolation impérialiste, finançant en outre sans vergogne des troupes assorties à ce fascisme religieux. Ces monarchies pétrolières, gorgées des deniers abondants des marchands occidentaux et de leurs Etats, constituent pour la majorité laborieuse peuplant leurs territoires une classe oppresseuse, oscillant entre pratique d’un travail forcé et esclavage. Les Printemps arabes de 2011 ne furent ainsi point vus d’un bon œil par ces protagonistes, lesquels conspirèrent contre ces velléités démocratiques quand ils ne réprimèrent pas violemment ceux qui s’insurgèrent dans l’un de leurs domaines (Bahreïn). L’Occident capitaliste n’en contribue pas moins lui aussi au pillage des populations, à l’oppression en vigueur quand il ne ferme pas les yeux sur des massacres où ne saillit aucun de ses intérêts capitalistes (ex. lors de la répression des insurrections kurdes et chiites irakiennes par les armées de Saddam Hussein au sortir de la première guerre du Golf). Le coup de main est même parfois donné sans ambages, à l’instar de ce général américain Schwarzkopf qui mit ses hélicoptères au service de la répression susdite. Il n’y a pour les démocraties occidentales dans l’ordre de leurs priorités aucun désir véritable de garantir le droit international.

Quant à l’exportation de la démocratie en Irak, dont l’invasion américaine fut notoirement le fourrier de la prospérité djihadiste, elle n’est qu’une allégation dissimulant les intérêts matériels bien compris d’un capitalisme prédateur : se réserver un accès privilégié aux ressources pétrolières. D’aucuns chefs militaires de l’armée américaine ou hauts dirigeants vinrent eux-mêmes à le confesser. Les entreprises militaires occidentales de ce type, impérialistes in petto mais en dehors démocratiques, expriment dans le dépeçage de la Russie post-soviétique un cas topique : l’offensive américaine a consisté par divers leviers de pouvoir et d’influence à soutenir un chef du gouvernement corrompu et fantoche (Boris Eltsine) favorable à ce que soient bradées par l’entremise d’une poignée d’oligarques les ressources économiques du pays au profit du marché occidental, plus singulièrement encore des entreprises américaines (Exxon ou Chevron). Pas plus que le sort des Iraquiens l’Etat américain ne se souciait de l’avenir de la démocratie en Russie.

Part symbolique, intérêts matériels

Les discours et idéologies réactionnaires, religieuses, qui sous-tendent et accompagnent les interventions militaires occidentales ou les meurtres de masse djihadistes, bien qu’ils puissent être des mobiles subjectifs et des catalyseurs puissants, dérobent à nos propres yeux la guerre véritable qui sous-tend ce théâtre sanglant : les pétromonarchies capitalo-fascistes d’un côté, l’impérialisme occidental de l’autre. Michel Surya parvient cependant à les réunir autour d’un même leitmotiv : après moi le déluge (Michel Surya, Capitalisme et djihadisme – Une guerre de religion, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2016). Une pulsion mortifère et destructrice, inconsciente, qui approuve et œuvre à l’anéantissement de la vie : l’une, commandement du capitalisme occidental, tient tout entière dans « jouis! », l’autre djihadiste dans « meurs! ». L’opium du faux ennemi s’accoutre en outre de formes bien diverses selon les contextes géopolitiques et historiques, comme par exemple la focalisation sur Israël quand l’enjeu est le pétrole : « Aux yeux d’un matérialiste, c’est donc bien l’alliance des firmes pétrolières occidentales et de l’islam wahhabite qui a façonné le Moyen-Orient, plutôt que la création de l’Etat d’Israël qui, elle, n’a façonné que la seule Palestine mandataire. » (p.161), non sans qu’il y ait parfois dans ces obsessions étrangères aux cas étudiés, un quelque tropisme, antijudaïque, voire antisémite.

Donner jour à un conflit symbolique, religieux ou civilisationnel, revient par conséquent à occulter aux populations galvanisées les unes contre les autres que, dans les antichambres, pétromonarchies du Golfe et démocraties occidentales garantissent les intérêts de leurs bourgeoisies respectives. L’obscurantisme wahhabite se répand grâce aux pétrodollars du capital occidental, tandis que ces derniers arment la finance anglo-saxonne dans sa guerre aux bastions keynésiens, qu’elle asservit par la dette. L’Etat français, comme le révéla le Canard enchaîné en janvier 2017, travaille lui-aussi activement pour les intérêts de ses capitalistes dans le Golfe arabo-persique, Arabie saoudite ou Qatar où Total, Vinci, Veolia, Vivendi, EADS ou Lagardère lorgnent sur des investissements juteux quand c’est vers les jeunes Français musulmans que lorgne le Qatar, régime réactionnaire pourvoyeur du djihadisme.

Mais l’auteur n’en reste pas là et jette la lumière sur la responsabilité de l’impérialisme occidental dans le surgissement de Daesh : « Daesh étant une caricature des pétromonarchies, alliées des démocraties occidentales, s’ensuit qu’il est une sorte d’enfant illégitime de la politique néocoloniale », notant en sus que « si Daesh est cependant l’ennemi « terroriste » quand les pétromonarchies bénéficient de la protection rapprochée des démocraties occidentales, c’est au même titre que les organisations mafieuses sont leurs ennemis intérieurs : non parce qu’elles s’approprient les biens d’autrui et exploitent sa force de travail en recourant s’il le faut à la menace, à la force et au viol, mais parce qu’elles s’enrichissent au détriment de la bourgeoisie. » (p. 173). L’on voit bien là ce qu’il y a d’illusoire et de diversion à vouloir déterminer en dernière instance les conflits ethnico-religieux par l’ethnique ou le religieux : cela est tel un voile jeté sur des intérêts matériels ainsi ménagés. En Palestine le nationalisme religieux est instrumentalisé selon l’auteur par les intérêts d’une classe possédante qui divertit tandis qu’elle exploite les classes populaires : 2 436 000 Israéliens vivant sous le seuil de pauvreté sur une population de 8 millions. Devant cela revient au progressiste, selon Segré, de s’atteler à sceller une alliance populaire israélopalestinienne contre les classes possédantes.

Bien discerner le poids déterminant des intérêts matériels permet symétriquement de mieux saisir les situations où le phénomène ethnico-religieux constitue une force symbolique autonome (les cas d’Hébron, de la Birmanie, de la rivalité entre sunnites et chiites au Moyen-Orient), avec comme élan principal la xénophobie. Mais le symbolique et le matériel peuvent aussi s’imbriquer, à l’instar de la Birmanie ou du Qatar. Dans ce dernier, l’islam est arraisonné par les possédants, seigneurs du pétrole et du gaz, selon l’intérêt du pouvoir. Ainsi F. Pichon de faire observer : « La normalisation fondamentaliste d’un islam sunnite sur le modèle wahhabite, résultat de près d’un demi-siècle du déversement des pétrodollars du Golfe, est en train de changer radicalement l’identité même des sociétés musulmanes » (Frédéric Pichon, Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, Paris, Editions du Rocher, 2014, cité p. 189). Apparaît donc que l’opium du peuple, servant les possédants, n’est pas tant la religion que sa version xénophobe, faisant ainsi dire à Segré : « l’opium du pauvre étant la haine ». Phénomène qui du reste est observable, comme le note l’auteur, dans la politique d’anéantissement menée par les nazis. Que serait une politique d’émancipation face à tout cela? Elle serait de celles qui libèrent les prolétaires de leur assignation dans le système mondial de production. Reprenant le propos de Fethi Benslama, Segré indique à l’heure identitaire qu’a existé et existe aujourd’hui la voie d’une désidentification : « processus libérateur qui s’amorce quand un sujet découvre qu’il a été assigné par une parole venant d’un autre à un rôle ou à une place qu’il n’a pas choisis et dont il parvient à se déprendre pour être autrement et ailleurs » (F. Benslama, Un furieux désir de sacrifice, Paris, Seuil, 2016, cité p. 192). Cette voie fut frayée aussi bien par les forces de la résistance indigène sud-américaine que lors des « Printemps arabes ».

La religion donc n’est pas une, éternelle et homogène. Elle demeure, l’auteur y tient, traversée comme tout ce qui est humain par une contradiction fondamentale : celle entre un pôle émancipateur, égalitaire et du côté des opprimés, et un antipode réactionnaire, agissant pour la force, le pouvoir et l’ordre oppressif. Il appartient ainsi de considérer que la religion peut être au service des seigneurs, donner l’onction à leurs crimes, ou servir le peuple. Elle peut même, dit l’auteur dans une inspiration spinoziste, s’opposer à la prise du pouvoir dans une logique de puissance qui coïncide avec l’enrichissement de la vie en affects joyeux. Mais, aurions-nous envie de lui demander, comment envisager et faire vivre ce communisme, brièvement évoqué, sans prise du pouvoir?

Dormiens Silvam

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