Et nos mains de bâtir

A nos futurs

Parvenir jusqu’au jour, sortir de la mélasse. Voir se couler l’aurore, elle qui se fait languir au faîte des houpiers et des crètes argileuses. C’est un matin comme un autre. Le visage barbouillé d’ennui et de lassitude. Ce matin inquestionné qui toujours recommence, renaît et creuse un sillon de rancune dans l’orbe de mes yeux.

Sur le quai de la gare, hébétés, se coudoient des spectres se dévorant dans le reflet pâle de leurs écrans. Vendre son âme, voilà que l’esclavage soigne ses apparences, mais marchand pour marchand tout va de vide en vide dans ces corps alignés. Trop peut-être hoquettent de nausée si on les retranche du monde virtuel. L’opium n’a jamais autant circulé, et les grands argentiers toujours guerroient, impitoyables, pour lui.

A s’y méprendre l’on respirerait l’âcreté d’émanations d’un massacre. Le sang ne coule plus guère dans les allées vitrées de nos casernes mornes, ici en Occident. Ou quand il vient à maculer nos collets empesés c’est qu’ailleurs il déborde. Rivés tels clous sur nos vies de sommeil, la rage sourdant au cœur, nous vivons en anthropophages. S’entredévorer puis s’engloutir soi-même, tel est le commandement. La guerre nous est faite, d’en haut, de tout en haut. Mais si nous sommes dans les vallées et plaines, nous avons pour nous-même les espaces et les nombres. Ce sont les mêmes ici, en Syrie, au Chili, les seigneurs avisés du capital, communiant dans la religion du retour sur investissement auquel ils sacrifient nos vies entières, sur l’autel de leurs immenses richesses, les mêmes donc qui se flanquent de cognes et de malfrats. Et qui pour achever affirment être des nôtres.

Un Kurde se révolte et sa révolte chante partout sa vérité. Un paysan brésilien demande remise de sa terre, elle qui est pour chacun comme sa liberté. Des maillotins jaune souffre dressent des barricades et bâtissent à plusieurs des sodalités giratoires. Ils crurent que l’ordre ainsi intronisé et dans lequel ils vivent encore était aux dernières heures régi par la justice. Mais la force est ventriloque, cela ils l’ont bien compris : la justice des bas-reliefs s’acquitte de mains arrachées, et le regard qui prie que vienne l’égalité, ne croyant que ce qu’il voit, lui est énucléé. Nos corps sont maintenant engourdis de peur, claustrés, muselés. Où que l’on aille partout l’homme est dans les chaînes ainsi que l’écrivit un prénommé Jean-Jacques. Et pourtant, nous bâtissons des baraques où voir s’embraser les brandons de nos sodalités. Nous sommes bien las de nous entremanger, car après la nausée nous guette la psychose. Nous savons qui est ce nous qui ne recherche pas les onctions des grands, l’appel répété au sacrifice…pour qui? pour quoi? D’autres entre 1914 et 1918 se le demandèrent, qui furent fusillés « pour l’exemple », pour ne point enrayer la machine infernale où notre amour de la vie et nos amitiés se débattent. Qui furent aussi des mutins aguerris et chacun libéré par la puissance du commun, ces gestes de marins qui refusèrent et en mer Noire firent défection. La caution de l’argent ou l’abri des roussins sont soudainement comme défaits de leur malheureuse influence, de leur chantage odieux.

Il suffit d’un matin, d’une seule de ces aubes grises, pour que le plis que l’on prit à n’être qu’un objet séparé de la vie, nous apparaisse absurde par tous ses pans, par toutes ses faces. Rien qui ne tienne désormais dans un théâtre de ruines. Bâtir donc, laisser monter en nous cette joie pure, cette puissance indifférente au pouvoir, qui appelle à l’arrêt des commandes, à ce que nos mains dressent en mille et une baraques cette égalité giratoire.

Dormiens Silvam

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