Traduction de la tribune en langue anglaise : lettre ouverte : la menace de l’autoritarisme académique. [i]

Dans la nasse

[i]https://www.opendemocracy.net/en/can-europe-make-it/open-letter-the-threat-of-academic-authoritarianism-international-solidarity-with-antiracist-academics-in-france/

Défendre la liberté « scientifique », l’autonomie de pensée, d’expression, d’enseignement et de recherche en France. C’est ce que se proposait la chercheuse australienne[i] Alana Lentin en publiant le 5 novembre dernier une « réponse critique au Manifeste signé par 100 universitaires Français et publié au journal le Monde le 2 novembre, suite à l’assassinat du professeur Samuel Paty »[ii]. Dans cette assez longue introduction critique au texte intégral traduit ci-dessous en français, je tenterai d’exercer pour la première fois dans Les Petits Soirs, cette liberté d’expression tant revendiquée dans leurs discours par les universitaires protagonistes de ces controverses, qu’ils soient « réactionnaires » ou « bien-pensants », grâce à la fenêtre d’expression qui m’est ouverte par Dormiens et H.D. Et bien que je sois d’accord avec le texte dans ses grandes lignes, il est question de ne pas être dupes sur le fond de l’affaire. J’y reviendrai à la fin.

Comme vous pourrez le constater, en lisant le texte intégral traduit ci-dessous en français, Alana Lentin se pose en parangon d’une recherche critique se penchant sur les concepts liés à « la race », au racisme et à l’antiracisme[iii], recherche qu’elle perçoit, « du haut » de sa chaire académique à l’Université de Sidney, comme frontalement attaquée par la surcharge discursive droitière qui a envahi l’espace médiatique français, à la suite des récents attentats du mois d’octobre. Surcharge dont le gouvernement macroniste est devenu le principal diffuseur et promoteur, notamment par l’intermédiaire du ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer[iv]. C’est d’ailleurs en soutien à sa dénonciation d’une prétendue « omniprésence » d’un courant « islamogauchiste » au sein des universités françaises et de sa complicité avec le terrorisme « islamiste », que fut revendiquée la publication de la tribune « des 100 ». 

Pour ces derniers Mme Lentin serait ce qu’un hebdomadaire néo-conservateur français se plaisait à nommer dans un article de 2019 « une obsédée de la race »[v], sobriquet utilisé pour dénoncer surtout les personnes issues de l’immigration postcoloniale, coupables à leurs yeux d’être à l’origine d’une « montée du communautarisme, (et) de l’indigénisme dans la gauche française, à partir de plusieurs débats organisés aux universités d’été de EELV et LFI (…) signes du repli de l’universalisme à gauche » et qui serait le fait des « tenants (d’une) « mouvance racialiste » ayant désormais carte blanche… ».

Ici je cite à escient un article publié cet été par le député Éric Coquerel [vi], en défense de sa collègue Danielle Obono au moment de la parution d’une « fiction » la transposant dans un XVIIIe siècle orientaliste et la dépeignant en « esclave », tant en image que dans le texte[vii]. Nous trouvons ici la même mauvaise foi toute à l’œuvre dans la mobilisation du terme « islamogauchiste » et son utilisation tous azimuts, tous-plateaux-télé, jusqu’aux-officines et cabinets ministériel, des mois d’octobre et novembre, et donc reprise désormais, par des universitaires dont nous connaissons tous.tes les penchants idéologiques. Ainsi Marcel Gauchet (excusez du peu), Pierre Nora (qui après des débuts « encourageants » sous la férule de Jacques Le Goff dans une autre dimension spatio-temporelle – les années 1970 -s’épanouit dans une belle carrière de cumulard dans le monde  de l’édition et scientifique[viii]), Gilles Kepel, politologue qui figurait parmi les personnalités fondatrices du Printemps Républicain en 2016 et qui s’entretiendrait régulièrement avec le président Emmanuel Macron[ix], ou encore Luc Ferry, ex-ministre de l’Éducation Nationale sous Jacques Chirac, grand « admirateur » (ironie) des Gilets Jaunes[x]

Cette lettre ouverte, écrite donc pour répondre à ces grands pontes depuis les antipodes et parue sur le site OpenDemocracy.net, a le mérite de mettre au service de son engagement idéologique des arguments de fond, décrivant et analysant le moment islamophobe français dont nous sommes les témoins hébétés. C’est cependant sans surprise qu’elle n’eut aucun écho dans les media français. À ce sujet, je n’ai eu vent de son existence que par l’intermédiaire de la page facebook d’une émission télévisuelle historique en ligne (la Grande H du Media, pour ne pas la nommer). D’ailleurs, que l’animateur de cette dernière ait eu accès à cette publication certainement de par sa position de professeur d’histoire à l’université n’est pas un fait anodin. À ce silence s’ajoute la rareté de réponses proposées à la centurie islamophobe et ses sorties médiatiques, si ce n’est un autre texte paru également sur le Monde intitulé « Université : Les libertés sont précisément foulées aux pieds lorsqu’on appelle à la dénonciation d’études et de pensée », tribune signée quant à elle, par « deux mille chercheurs et chercheuses » dénonçant « le police de la pensée dans les universités »[xi]

Cette controverse est à comprendre dans le temps moyen de la séquence initiée par le projet de Loi de programmation de la recherche (LPPR) qui crée pas mal de remue-ménage dans les universités et unités de recherche depuis le début 2019. Étant moi-même doctorant en histoire à l’université en France, j’ai pu constater de l’intérieur que des chercheur.ses-enseignants.es , d’habitude peu enclins.es à la révolte, commençaient à se sentir (enfin) un tant soit peu atteints.es par la stratégie du choc toutes-voiles-dehors mise en pratique par le projet macroniste et qui a placé l’université et la recherche publique française potentiellement au même stade de délabrement que l’hôpital ou l’éducation scolaire. Et si nous serions tentés de réagir, à juste titre, par un « too little, too late »[xii], tant l’émotion peut sembler par trop corporatiste, elle rend compte d’une potentielle fracture au sein des marges (mais pas seulement) du Bloc Bourgeois. Ce constat serait intéressant dans l’hypothèse d’un mouvement de masse qui mettrait à mal le gouvernement actuel et le système sur lequel il s’appuie. Le succès d’un tel mouvement de masse dépend d’une nécessaire mais hypothétique alliance entre les classes populaires et les couches désormais paupérisées de la « petite bourgeoisie » à laquelle appartiennent le gros du personnel administratif et enseignant, et, dans une moindre mesure, scientifique voire dirigeant, tant la précarisation des moyens et des statuts y fait ravage depuis une grosse dizaine d’années.

La semaine dernière le ministère de la Recherche et de l’enseignement supérieur a débuté une campagne d’information destinée aux personnes concernées au sein des universités. Dans un courriel déroulant une novlangue technocratique bien connue, la ministre Frédérique Vidal, répand les platitudes habituelles censées nous démontrer à quelle sauce nous allions être délités et en quoi nous devrions nous un réjouir. Mais qui ose sérieusement s’y opposer ?

Or l’invocation d’arguments « internalistes », y compris les plus valables, ne saurait renverser l’état de sidération dans lequel se trouvent les universitaires et les chercheurs.ses. À ce titre, le peu d’écho qu’ont reçu les tribunes autres que celle des « 100 », se comprend aisément par l’état de méfiance généralisée du grand nombre vis-à-vis des paroles instituées, y compris scientifique. Dans un tel contexte, pour se battre efficacement à la fois pour la liberté de la recherche scientifique et contre le racismes et l’islamophobie, ne faudrait-il pas d’abord une prise de conscience bien plus profonde chez les universitaires et les chercheurs.ses eux.elles-mêmes quant au rôle joué par les mêmes institutions qu’ils.elles s’efforcent de défendre, dans la perpétuation des maux qu’elles.ils dénoncent ?

C’est à ce prix seulement (et pardonnez l’emploi sarcastique d’un terme à la mode et également prisé par le camp néo-conservateur et fachoïde pour déqualifier celles et ceux qui exprimeraient le moindre avis divergeant), c’est-à-dire en faisant véritablement « sécession » d’avec les impensés propres à la Bourgeoisie que l’on pourra mettre à mal les politiques qui les privent du nerf de la guerre : les moyens humains et financiers. Et pour commencer, pourquoi pas, tourner enfin le dos à l’élitisme anti-démocratique qui règne sans partage dans le monde de la recherche et de l’enseignement scientifique, que ce soit en sciences « dures » ou humaines.

L’exemple récent des mobilisations contre l’offensive législative liberticide du gouvernement, du parti présidentiel et de leurs alliés au sein du Bloc Bourgeois (la droite « traditionnelle » et l’extrême-droite lepéniste) montre bien que c’est la lutte totale contre leur monde qui seule peut donner une chance à quelque liberté que ce soit dans un proche avenir. Y compris celle d’avoir le privilège de penser le monde et l’écrire à la place, ou plutôt, au nom de tous.tes. 

En ces temps de racisme montant, de suprématisme « blanc », d‘antisémitisme et de violence d’extrême-droite, la liberté académique a été attaquée. La liberté d’enseigner et d’effectuer des recherches par celles.ceux qui travaillent sur les racines et les trajectoires du concept de « race » et du racisme est visée de manière perverse comme étant précisément la cause des phénomènes que ces chercheurs.ses mêmes veulent mieux comprendre. Tel est le contenu d’un « manifeste » signé par 100 chercheurs.ses français.es, publié dans le journal Le Monde le 2 novembre 2020. Ses signataires affirment leur accord avec Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale lorsque ce dernier évoque le « racialisme indigéniste » et les « idéologies décoloniales », importés d’Amérique du Nord, comme ayant rendu possible qu’un extrémiste assassine le professeur Samuel Paty le 16 octobre dernier.

L’affirmation est profondément malhonnête, à un moment où les chercheurs.ses travaillant de manière critique sur la « race » et la décolonisation ont récemment reçu des menaces de mort ; en cela elle est également dangereuse. Les universitaires concernés par ce manifeste semblent avoir préféré sacrifier leur crédibilité dans le but de faire prospérer l’idée que leurs recherches sur le racisme les associeraient forcément à l’islamisme politique et au « racisme-anti-blanc ». Ce texte est apparu dans un contexte où la liberté scientifique en France est ouvertement victime d’interférences de la part du politique, à la suite d’un amendement du Sénat redéfinissant et limitant la recherche comme devant être menée « dans le respect des valeurs de la République ».

En fait, le manifeste est un appel à peine voilé à une chasse aux sorcières de type McCarthyste, devant être menée par la ministre de l’Éducation supérieure, de la recherche et de l’innovation (NLDR Frédérique Vidal), et ainsi à « éradiquer les courants islamistes » au sein des universités. C’est une injonction à prendre une position claire sur les « idéologies qui leur servent de base » et engager l’université dans une lutte « pour la laïcité et la République », en créant un organisme capable de traiter des cas qui s’opposeraient « aux principes républicains et la liberté académique ». Le sobriquet d’ « islamogauchiste » est désormais largement employé par les membres du gouvernement, des pans entiers de l’appareil médiatique et donc par des universitaires. Il rappelle le concept antisémite de « judéo-bolchévisme » qui servait à systématiquement à associer les Juifs au communisme. Celui d’islamogauchiste est particulièrement pernicieux en ce qu’il procède à une confusion volontaire entre l’Islam en tant que religion (et les musulmans) avec les islamistes jihadistes. En d’autres mots, les chercheurs.ses qui dénonceraient le racisme envers la minorité musulmane en France sont catalogués comme complices des terroristes islamistes et donc des ennemis de la Nation.

Par ailleurs, de manière plus générale, il serait intéressant de s’interroger sur qui, dans les faits, importe des idées venues d’Amérique du Nord.  Ainsi le manifeste est publié à la suite d’un décret exécutif issu par l’administration du président Trump visant à « combattre les stéréotypes liés à la « race » ou au genre », qui effectivement interdit aux employés et aux sous-traitants du gouvernement fédéral de manifester des opinions qui seraient ainsi caractérisées comme idéologiques en ce qu’elles dépeindraient les États-Unis comme un pays « fondamentalement raciste ou sexiste ». Pressé d’emboîter le pas à Trump, le parti Conservateur britannique en a profité pour qualifier la Critical Race Theory comme étant une « idéologie séparatiste » qui, si elle venait à être enseignée à l’École, devrait être déclarée comme illégale.

Nous sommes préoccupé.es par le « deux poids deux mesures » évident en ce qui concerne la liberté académique, à l’œuvre dans ce manifeste qui s’en prend aux recherches critiques décoloniales et à celle étudiant le concept de « race ». En opposition aux principes de la liberté académique, ce qu’elle demande c’est tout simplement l’assimilation de toute étude et enseignement historique ou sociologique du colonialisme français ou du racisme institutionnel, à des attaques à ladite liberté. A contrario, dénoncer de manière fallacieuse et dangereuse leurs études comme liées à l’extrémisme islamique, et présentant leurs auteurs comme responsables d’assassinats commis brutalement, comme le font les signataires de ce manifeste, serait en parfaite cohérence avec l’exercice de la liberté académique.

 Cette idée est à comprendre dans un contexte mondial où l’expression d’idées racistes s’effectue de plus en plus sous couvert de liberté d’expression et dans lequel, exprimer des points de vue antiracistes est de plus en plus dénoncé comme étant une violation de cette liberté d’expression. Pour les signataires du manifeste – comme pour Donald Trump – seuls les récits historiques nationaux édulcorés, qui omettent de dire la vérité sur le colonialisme, l’esclavage et le génocide, ne sauraient être antiracistes. Selon cette vision perverse et anhistorique, s’engager dans une recherche critique et enseigner sur ce que les injustices du passé auraient à nous apprendre, seraient s’adonner au « racisme anti-blanc », une vision qui réduirait le racisme à sa seule dimension psychologique individuelle, en le déconnectant des décisions prises, des lois votées et des politiques menées par les États et les institutions au sein de sociétés dans lesquelles les inégalités socioéconomiques et « raciales » continuent à sévir.

Dans cette atmosphère, le débat intellectuel est rendu impossible ainsi que tout questionnement critique du rôle joué par la France dans le colonialisme ou encore dans la géopolitique récente du Moyen Orient ou de l’Afrique, sans mentionner le fait qu’évoquer l’existence d’un racisme d’État est dénoncé comme une défense de la violence islamiste et comme un séparatisme. De cette manière, on ne saurait reprocher aux élites économiques et politiques leur rôle pourtant avéré dans le maintien du racisme à l’échelle nationale et internationale, alors que l’on jette l’opprobre sur les enseignants et les activistes qui essayent d’améliorer les conditions des personnes ordinaires à la base.

Pour la préservation des libertés d’expression et de conscience, nous nous tenons aux côtés des éducateurs français menacés par cette attaque foncièrement idéologique menée de front par des politiciens, des commentateurs médiatiques et une poignée d’universitaires. Cette dernière s’appuie sur un « whitewashing » des histoires du concept de « race » et du colonialisme et sur un vision islamophobe du monde, qui essentialise la violence chez les musulmans et qui assimile tous leurs défenseurs à des islamogauchistes. La véritable liberté académique doit inclure le droit à la critique des passés nationaux dans le but d’assurer un avenir meilleur. Aussi est-il vital de défendre cette liberté, en ces temps de polarisation politique à outrance catalysée par des élites désormais sous la coupe du suprématisme blanc.

Étienne Gio Pasquier


[i] En sciences politiques et sociales. https://www.westernsydney.edu.au/ics/people/school_based_researchers/alana_lentin

[ii] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

[iii] Autrice notamment en 2020 de l’ouvrage intitulé Why race still matters ?, de The crises of multiculturalism : racism in a neoliberal age en 2011, ou encore de Racism and anti-racism in Europe, en 2004. 

[iv] https://www.leparisien.fr/politique/blanquer-denonce-l-islamo-gauchisme-au-sein-de-l-unef-et-de-la-france-insoumise-22-10-2020-8404451.php

[v] Marianne, pour ne pas le nommer. https://www.marianne.net/societe/l-offensive-des-obsedes-de-la-race-du-sexe-du-genre-de-l-identite

[vi] https://eric-coquerel.com/notes_de_blog/les-obsedes-de-la-race-ceux-qui-falsifi https://www.revolutionpermanente.fr/Contre-les-ordures-de-Valeurs-actuelles-et-tous-leurs-complices-solidarite-avec-Daniele-Obono ent-lhistoire/

[vii] https://www.leparisien.fr/politique/daniele-obono-representee-en-esclave-unanimite-politique-pour-denoncer-valeurs-actuelles-29-08-2020-8375034.php

[viii] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Nora

[ix] https://www.mediapart.fr/journal/france/011219/le-printemps-republicain-une-petite-boutique-qui-veut-peser-sur-le-jeu-politique

[x] https://www.leparisien.fr/faits-divers/gilets-jaunes-luc-ferry-appelle-les-policiers-a-se-servir-de-leurs-armes-et-cree-la-polemique-08-01-2019-7983795.php

[xi] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/04/les-libertes-sont-precisement-foulees-aux-pieds-lorsqu-on-en-appelle-a-la-denonciation-d-etudes-et-de-pensee_6058482_3232.html

[xii] Trop peu, trop tard.

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