La force de l’ordre: enquête ethno-graphique de Didier Fassin. Un plaidoyer réformiste pour une police plus douce.

Dans la nasse

La publication de la BD la force de l’ordre : enquête ethno-graphique, adaptée de l’essai du chercheur Didier Fassin, arrive à point nommé, dans une période de troubles où un mouvement social s’efforce de battre en brèche la loi dite de sécurité globale. Fragilisé après plus de deux années de contestation de ses politiques austéritaires, le gouvernement a bien conscience qu’il a besoin de sa police pour faire face à la pression de la rue et c’est pour cela qu’il lui accorde des privilèges exorbitants. Le trop commenté article 24, punissant d’un an de prison et de 45 000 euros la diffusion d’images de policiers de nature à permettre leur identification, n’est que l’arbre qui cache la forêt. D’autres dispositions prévoient notamment d’élargir le champ d’intervention de la police municipale, de généraliser l’usage du drone pendant les manifestations et de permettre le port de l’arme de service en dehors des heures de travail. Tout ceci permet de rappeler que le titre de la BD illustrée par Jake Raynal ne manque pas de pertinence car au fond, qu’est ce que la police, sinon une institution qui a la force de son côté ? Dans l’exercice de leur mission, qui, d’après l’État, consiste à maintenir l’ordre public et à assurer la sécurité des personnes, les policiers reçoivent un entraînement, des armes et le droit de les utiliser dans un cadre bien spécifique. Ils bénéficient aussi du soutien du législateur, de l’appareil judiciaire et des médias qui donnent régulièrement la parole à leurs représentants syndicaux. La couverture de la BD fait le choix d’attirer notre regard sur l’usage de cette force sur un corps, on y voit, dans un jeu de clair-obscur qui anonymise les personnages, pour mieux les universaliser, un policier à brassard orange en train de contrôler un homme, qui lui porte un hoodie, le sweat à capuche associé dans l’imaginaire collectif aux jeunes de banlieues. A rebours des représentations spectaculaires des agissements des forces de l’ordre, les auteurs mettent au premier plan le fonctionnement normal de la police, l’agent est très clairement maître de la situation et l’homme contrôlé n’a d’autre choix que de se soumettre à la palpation.

Un chercheur en voiture avec la BAC

Le ton est donné, l’enquête ethno-graphique nous emmène donc dans la banlieue parisienne, au sein d’un grand commissariat où de 2005 à 2007, Didier Fassin a eu l’opportunité incroyable, presque aberrante, de suivre une unité de la BAC (brigade anticriminalité) dans ses interactions quotidiennes avec la population. Le format bande dessinée et le trait sobre, élégant de Jake Raynal permettent de restituer avec beaucoup de limpidité les points saillants de ses observations. Alors finalement, qu’est ce qu’on voit la police faire dans cette BD ? Sans surprise, des opérations de police, que l’on observe du point de vue de Didier Fassin, spatialement positionné en compagnie de ses sujets d’étude. Présence discrète, c’est lui qui interprète le réel pour le lecteur, à travers un dispositif didactique efficace mais un peu étouffant. Dans une des vignettes les plus marquantes de l’ouvrage, un des agents de la BAC se tourne vers le chercheur assis à l’arrière de la voiture et lui lance : « y nous aiment pas, les bâtards, nous on les aime pas non plus ». Les « bâtards », c’est le terme qu’ils utilisent pour désigner dans leurs conversations les habitants des quartiers, d’origine africaine et plus précisément les jeunes. L’insulte vient tracer une frontière nette entre les policiers et les gens qu’ils sont censés protéger : elle crée un « nous » et « eux », elle déshumanise, elle avilit ces « autres » construits comme impurs et légitime la violence à leur encontre. Pendant la patrouille, on voit que ce ne sont pas les résidences où il y a peu de descendants d’immigrés qui intéressent la police, bien au contraire, elle va cibler en priorité leurs lieux de vie -les logements sociaux- et faire ce que l’on appelle du profilage racial. C’est un jeune homme noir occupé à écouter de la musique dans sa voiture qui va faire les frais de cette pratique. Il est contrôlé parce qu’il a la malchance de se trouver sur le chemin de ces policiers qui se demandent ce que ce corps fabrique là et viennent lui rappeler l’existence de la contrainte étatique.

Que font ces gens ici? La force de l’ordre © Delcourt

Remettre la police dans le droit chemin

Dans la planche suivante, une commissaire adjointe nous explique que les contrôles d’identité et les fouilles corporelles ne peuvent se dérouler que dans un cadre bien précis, uniquement si les personnes sont engagées dans des activités illégales. Ce rappel à la loi adressé au lecteur se reproduira dans une autre séquence et dessine en filigrane le portrait politique de l’auteur. Les baqueux sont encore en maraude mais cette fois, ils sont à la recherche de qui est décrit comme une improbable quête au flagrant délit, tout cela pour gonfler des stats à la fin du mois. Les policiers ratissent donc les quartiers populaires pour coffrer quelqu’un et finissent par être appelés pour un jeune qui fait du quad dans la rue. Quelques habitants protestent contre l’injustice du contrôle, les agents font dégénérer la situation, les insultes racistes fusent, quatre personnes sont blessées pendant une perquisition improvisée et tout ce beau monde est inculpé d’outrage et de rébellion, afin de décrédibiliser d’éventuelles poursuites. Les auteurs relèvent avec justesse l’existence d’un business de l’outrage florissant, les policiers sont incités à utiliser cette manœuvre puisqu’ils ont tout à gagner : leur parole aura toujours plus d’impact que celle des victimes, les frais du procès sont payés avec les deniers publics et ils recevront certainement des dommages et intérêts. Un treizième mois gagné sur le dos du contribuable ET des habitants des quartiers populaires. Ce phénomène est un révélateur de l’agressivité de la police qui instrumentalise le droit pour maquiller ses violences, avec la bénédiction des juges, et pourtant les auteurs persistent à nous mettre le nez dans l’article 1er du code de déontologie de la police nationale qui stipule que « la police nationale concourt, sur l’ensemble du territoire, à la garantie des libertés et à la défense des institutions de la République, au maintien de la paix et de l’ordre public et à la protection des personnes et des biens ». Futile rempart contre la férocité d’une institution forgée par la bourgeoisie pour mettre au pas les classes populaires. Nous partageons bien évidemment le diagnostic de Fassin sur la surenchère sécuritaire des années 1990 qui a abouti à la création de la BAC, une unité aujourd’hui noyautée par l’extrême droite, responsable de la plupart des morts aux mains des forces de l’ordre et véritable extension d’un ordre économique qui se crispe.

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, promettant aux habitants d’Argenteuil de les débarrasser de la « racaille » en 2005. Il a depuis été mis en examen pour corruption ©LCI

Sans conteste, l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur en 2003 a marqué un tournant dans la stratégie de contrôle des corps de l’État, sa politique du chiffre a poussé les policiers à s’en prendre avec plus d’assiduité aux personnes les plus marginalisées, notamment les jeunes garçons de banlieue et les sans-papiers, dont les infractions sont les plus faciles à constater. Cet acharnement sur les illégalismes d’une catégorie de la population a fait resurgir dans le débat public une classe dangereuse fabriquée de toute pièces et que l’on évite soigneusement de désigner par son origine ethnique ou ses conditions matérielles d’existence. Le discours sur les « racailles » qui séviraient dans les périphéries des villes françaises a servi à forger un ennemi de l’intérieur pour justifier une intensification de l’occupation militaire du territoire. Pour Fassin, la police a été « progressivement détourné de ses objectifs originaux » par des politiciens comme Sarkozy, ce qui a mené à des situations dramatiques, la mort de Zyed et Bouna le 27 octobre 2005, bientôt suivie par les émeutes des banlieues.

Pour une police de la confiance ?

A la fin de la BD, il opère une distinction entre deux modèles de police, le fameux « bobby » seulement armé d’une matraque, assez proche de la police de proximité voulue par Lionel Jospin, au « cop » américain, déconnecté de son territoire pour éviter les rapprochements qui adoucirait un peu trop ses relations avec les gouvernés. Il semblerait que c’est la première proposition qui a la faveur des auteurs : l’obstination donquichottesque de Fassin à présenter ses recherches aux gouvernants le place dans le camp de la réforme. De la même manière que David Dufresne dans son film Un pays qui se tient sage, il met en lumières les graves dysfonctionnements de la police actuelle mais ne propose pas grande chose à part un redressement de la situation, qui passerait par une administration plus douce des choses. Dans cet optique, rien de mieux qu’une police de la confiance pour étouffer la mutinerie dans l’œuf et continuer de gérer la société, ce rassemblement forcé d’êtres humains sur un territoire donné. A cela, nous objecterons que dans le contexte actuel, il apparaît très difficile de reformer cette institution tant elle semble hors de contrôle du pouvoir politique : bientôt Darmanin prendra directement ses ordres de la part des syndicats policiers. Ensuite, il convient de rappeler que l’excellente réputation de la police anglaise, la meilleure des polices, selon l’expression consacrée, est largement exagérée ou du moins ne signifie pas la même chose pour tous.

Une représentation d’un bobby en uniforme assurant la tranquillité des quartiers aisés

Crée en 1829 par Sir Robert Peel, un ministre de l’intérieur libéral, elle répond à un besoin de rationaliser le maintien de l’ordre en Angleterre, qui connaît alors une véritable explosion démographique. Les anglais quittent les campagnes pour aller s’installer dans les villes et à Londres, les agents du guet et les agents paroissiaux, ne sont pas suffisamment bien formés ou organisés pour faire face pour encadrer tout ce monde. C’est que le désordre gronde dans la patrie du libéralisme, de 1811 à 1812, les Luddites fracassent les machines qui détruisent leurs emplois, puis en 1830, les « swing rioters » prennent le relais, font flamber maisons de travail et granges aux dîmes. En 1840, un large mouvement ouvrier, le Chartisme, se constitue pour lutter contre la brutalité du capitalisme anglais (les journées de travail durent 15h, les salaires sont extrêmement bas) et mettre fin au suffrage censitaire. Le pouvoir politique redoute alors une insurrection mais la force de police conçue par Peel permet de faire face aux débordement émeutiers. Pour le ministre, l’enjeu était double : il devait recruter des policiers qui n’effraient pas trop la bourgeoisie anglaise, naturellement méfiante vis-à-vis de tout processus de centralisation tout en assurant un maillage du territoire et un encadrement des classes laborieuses efficace. Le pari est réussi puisque l’Angleterre échappe au vent de révolte qui souffle sur toute l’Europe en 1848. Ce petit développement historique était nécessaire pour expliquer pourquoi nous nous méfions de ces tentatives de rationaliser la police : desserrer les mailles du filet, ce n’est pas relâcher les poissons. Pour conclure, la BD constitue un très bon point de départ pour comprendre ce que fait la police dans les banlieues, simplement nous nous demandons si, à trop fréquenter les institutions et leurs agents, Fassin ne s’est pas rendu aveugle à d’autres possibilités de changement.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Sources:

  • Didier Fassin, la force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.
  • Jeremy Black and Donald Macraild, Nineteenth Century Britain, MacMillan Foundation, 2002.

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