Le manageur mangeur de bibliothèque ou la mise au pas de la fonction publique

Dans la nasse

Je travaille pour le réseau de bibliothèques d’une importante municipalité française de l’Ouest, fourmillant de plusieurs centaines d’employés. Un de ceux dotés d’un service patrimonial de prestige, dédié à la conservation et la consultation de documents anciens comprenant un caractère historique qui en fait des objets de la connaissance publique et de premier ordre : parmi ces plusieurs millions de livres, estampes, et autres objets, l’on trouve aussi bien des manuscrits de l’époque mérovingienne que des photographies du début du XXe. C’est de ces rutilantes collections que les édiles et diverses autorités locales se piquent auprès des visiteurs de tous horizons. La vitrine est belle, hissée comme un pavois au dernier étage de la bibliothèque principale du réseau, accessible après que le lecteur ou la lectrice se fut inscrit, eut montré patte blanche en exhibant une pièce d’identité et remplissant un formulaire ad hoc. Les usagers, comme cela est dit dans le sabir administratif, de ce service, consultant des documents anciens dans une grande salle où règne un silence religieux, sont pour la plus grande part des universitaires, chercheurs indépendants et érudits. Ils composent, pour ce qui est de la consultation de la collection dont j’ai la charge, plus de la moitié du lectorat de l’année 2019. Nul ne peut accéder aisément aux trésors conservés dans nos réserves, lesquelles ne sont ouvertes qu’au passage de badges nominatifs et peu nombreux, engageant la responsabilité de leurs détenteurs. La salle de lecture, où seulement les usagers peuvent se mouvoir, est elle-même dotée d’un dispositif de surveillance par caméra.

Les œuvres grandioses que principalement l’histoire du livre nous légua, tapissent les armoires métalliques de plusieurs vastes étages. Être bibliothécaire n’est pas une profession uniforme. Souvent décriée et ravalée au rang d’une sinécure pour épris de littérature, elle se décline en autant d’activités que la division sociale du travail, et sa spécialisation accusée, le supposent pour le service spécialisé au sein duquel j’officie :

Au bas de l’échelle nous recensons les magasiniers, chargés de la communication, du transport, de l’équipement et de l’entretien élémentaire des ouvrages, lequel peut aller jusqu’à des modalités de conservation pointues quand ceux-là sont anciens. Ils sont les interlocuteurs premiers et fins connaisseurs des collections dans leur ensemble. Pour plusieurs millions de volumes, seuls trois occupent cette fonction dans notre service. Les magasiniers sont, généralement et à l’observation, dotés d’un moindre capital symbolique et culturel que ceux des strates administratives supérieures. La nature patrimoniale du service, à haute teneur intellectuelle, confère à ces dernières une place et des rôles parés de raffinement, d’une acuité spirituelle et d’une ciselure verbale : ainsi, chacun des membres de ce service évolue dans un cadre conçu autour d’un protocole bourgeois dont l’expression est l’aristocratisme. La différence avec les magasiner s’en trouve par conséquent rehaussée. Néanmoins, un respect mutuel s’abstenant de juger lié à une considération réciproque pour les activités indispensables des uns et des autres, et notamment celle des magasiniers, tempère quelque peu les velléités conflictuelles entre statuts : le corps de métier accordé à des savoir-faire particuliers, un tant soit peu autonomes, et central au sein de ce service, prime sur le statut. Viennent ensuite, un cran au-dessus, les techniciens, au nombre de quatre ou cinq, et pour bonne part ceux que l’on baptise dans notre jargon les catalogueurs : ils constituent les notices bibliographiques qui décrivent les ouvrages dans leurs singularités historiques et intellectuelles, et œuvrent de manière indispensable par leur expertise à rendre visibles ce qui sans eux dormirait sur des étagères dans l’indifférence des lecteurs. Enfin, les responsables de collections, cadres affectés à la gestion d’ensembles documentaires appelés fonds, et les responsables du service se superposent. Ils coordonnent et pilotent des chantiers, les activités courantes, sont habilités à délivrer des autorisations de consultation, à des degrés différents et des qualités d’expertise variées selon s’ils sont responsables de collection ou responsables du service. L’on compte trois cadres et deux responsables de service (dont un adjoint). Ajoutons pour achever l’existence d’un atelier de restauration de livres anciens et de reliure où trois agents travaillent, ainsi qu’un atelier de reproduction photographique doté d’un personnel sur le point de prendre sa retraite.

Si l’on s’aposte en affût à ce septième et dernier étage du bâtiment principal du réseau des bibliothèques municipales, où officient les agents du service patrimonial, l’on aura tout loisir de relever la physionomie et l’évolution corporelle des uns et des autres membres dudit service. Si l’un des magasinier, gracile, délicat et leste, use des postures et d’une diction qui s’apparentent pour le moins à celles très raffinées des agents de grade supérieur, comme un reflet de l’idéal aristocratique cloué au fronton de ce prestigieux service – ce qui pourrait s’expliquer notamment par l’ancienneté de cet agent qui eut le temps d’incorporer les façons dénotant cet idéal – , les deux autres montrent des manières moins recherchées, policées, et allant de la maladresse fruste et hésitante à une spontanéité simple et sans fioritures. Tournant notre regard vers les techniciens souvent vissés sur leur chaise de bureau, un ouvrage ancien ouvert devant eux et reposant sur ce support matelassé et d’un rouge grenat qu’on désigne par le terme de « futon », l’on apercevra au rebours des profils précédents des gestes plus étudiés, sous-pesés, un verbe mieux choisi en même temps qu’un raffinement vestimentaire aussi bien que récréatif : le goût de la musique classique, la fierté de pouvoir témoigner d’une ouverture d’esprit par un polyglottisme entretenu et manifesté, des voyages réguliers, l’éducation de leurs enfants dont l’excellence est parfois opposée à celle d’autres parents dépourvus de cette conception éducative flatteuse. Cela apparaît sous un certain jour comme un enjeu narcissique et identitaire. Mais l’ensemble des techniciens n’est pas uniforme et comprend tout de même des individus éloignés des traits épurés, raffinés et répondant à certains canons aristocratiques. Cela notamment en raison de la présence dans leurs rangs de personnels n’ayant pas accédé immédiatement à ces fonctions, mais par évolution laborieuse, progressive depuis des échelons subalternes. L’observation est à peu près la même pour l’échelon des responsables de collection où l’auteur du texte figure. Si le raffinement apparaît par bien des traits, chez les trois cadres concernés, d’autres échappent résolument à l’étiquette aristocratique et témoignent d’une simplicité populaire résolue. Deux sur les trois sont par ailleurs contractuels, tandis que le seul titulaire fut contractuel durant plusieurs années. La précarité est donc familière aux cadres comme aux agents des échelons inférieurs. Enfin les responsables de service affichent, sans raffinement outrancier cependant, un capital culturel et symbolique accru, sans qu’il leur soit nécessaire de compenser un défaut de statut par une gestuelle et un verbe démonstratifs, raffinés, comme c’est parfois le cas des employés des rangs inférieurs. Si le protocole bourgeois, par son expression aristocratique, traverse de façon plus ou moins prononcé et voyante les diverses strates et grades de ce service, l’on constate que l’expression verbale et corporelle de ceux dont le travail relève de l’intelligence manuelle (agents de l’atelier de reliure et restauration et magasiniers, photographe) est plus franche, immédiate et allant sans ambages. Moins encline donc à s’accommoder des circonvolutions de la parole managériale.

Comme bien souvent, quand on est contractuel depuis plusieurs années, c’est à dire employé le plus souvent en CDD et avant toute chose sans le statut de fonctionnaire, à quémander son obole à la brave fonction publique, l’on se satisfait pour de bon d’être recruté à un poste où les émoluments mensuels ne sont plus dans le giron du smic. Car, ne nous y trompons pas, le statut d’un employé contractuel n’est pas corrélé à la réalité de ses fonctions et responsabilités, étant entendu qu’en sus de ce marché de dupe l’employé non-fonctionnaire est rémunéré bien en-deçà de ses comparses titulaires, à grade équivalent. C’est ainsi que, durant près de quatre années, je n’ai cessé de gagner en responsabilités dans des établissements documentaires des fonctions publiques d’État et territoriale, tout en voyant mon salaire décliner. L’administration de la fonction publique peut en effet, à loisir, user de la multiplicité des statuts et des latitudes qu’offre la législation pour assigner à l’employé un statut dont le salaire corrélé est bien moindre que ce que les activités réelles exercées supposeraient s’il était fonctionnaire. La rouerie de l’administration en la matière a pris désormais le pli d’une routine inquestionnée de la part de ses agents dociles. Aussi, quand je débarquai il y a un an dans le fameux service patrimonial, recruté comme responsable de collections, j’y vis avant toute chose la possibilité qui m’était enfin « offerte » de me dédier à une activité utile, éthiquement fondée et épanouissante, tout en touchant un salaire me permettant et de remplir mon frigidaire jusqu’à la fin du mois, et de nourrir une vie sociale qui, dans la configuration où nous sommes, est malheureusement indexée aux capacités financières, matérielles.

Chacun dans le service que j’occupe se présente comme une dissonance peu appréciée des directions d’établissement public, lesquelles ne jurent que par l’adaptabilité tout entière issue du darwinisme social que portent sur le front de l’offensive libérale les viles manœuvres managériales. Car en effet, en raison de l’autonomie, de l’éthique professionnelle, de l’expertise quasi artisanale et des exigences incompressibles a priori d’un service patrimonial, chaque agent du service œuvre sur le long terme et dans la nécessité de mener à bien la conservation et la mise en lumière d’œuvres du passé auprès du grand public. Autant de visées qui sont pour les requisits comptables et mercantiles de la direction de la bibliothèque, des obstacles à lever. Cela fait plusieurs années, je l’ai appris il y a peu, que le service se voit amputé de ses personnels : un cadre responsable de collections anciennes – d’ailleurs durant le gros de sa carrière demeuré catégorie C, soit rémunéré comme un premier échelon avant d’être mis au placard – parti et non remplacé, un cadre responsable de collections appartenant à un ordre religieux et dont une convention stipule qu’il doit être pourvu par les universités – sur vingt ans, quatre virent la présence d’un personnel à ce poste, avant qu’il ne parte sous le coup du surmenage et de la dépression subséquente – , un photographe parti en retraite et non remplacé, une employée d’un autre service qui assurait en sus de sa fiche de poste des tâches de catalogage, partie également et non remplacée, etc. Doivent être notés en outre des moyens en moins pour restaurer des ouvrages anciens, des budgets réduits à l’avenant d’autres institutions culturelles publiques.

Sauf à ne vivre que pour son travail, à s’éreinter et s’épuiser nerveusement, comme ce qui fut mon cas les premiers mois où je débutai, il est rigoureusement impossible à la plupart d’entre nous de couvrir l’ensemble des tâches qui pourtant nous incombent. Mon cas est à cet égard tout à fait édifiant : je suis chargé d’assurer la bonne conservation d’un ensemble de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages appartenant à un ordre religieux, dont la préciosité et l’intérêt intellectuel ne sont plus à démontrer. Cela réclame de suivre l’entretien, les petites réparations, les restaurations éventuelles – trop peu nombreuses en raison du faible nombre d’employés et d’un budget comprimé chaque année un peu plus – d’organiser le traitement physique (équipement et nettoyage minutieux) et intellectuel (catalogage et cotation) de près de dix milles documents anciens qui ne figurent pas au catalogue, tout cela en respectant bien entendu la convention de dépôt qui, signée entre ville, université et ordre religieux dépositaire, indique le cadre de traitement de ladite collection. Autour de ce même dépôt de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages, il me faut établir un long bilan annuel, participer et organiser les réunions du conseil scientifique – composé d’universitaires, représentants de la ville, de la bibliothèque et de l’ordre religieux – coordonner la planification de conférences ou colloques à l’initiative du même conseil scientifique et qui sont en temps ordinaires au nombre de deux par an, valoriser la collection par des expositions sous vitrine d’ouvrages dûment choisis et répondant à une thématique particulière, laquelle exposition s’accompagne d’un texte explicatif, de contextualisation, disponible également sur un blog rattaché au site de l’établissement. En sus de cela j’ai aussi pour mission d’acquérir des ouvrages pointus et dans des langues européennes, vivantes ou mortes, portant sur le fait religieux, ce qui réclame des recherches minutieuses à partir principalement d’articles récents de revues universitaires dont j’examine les références : ce que l’on appelle dans le patagon professionnel une « veille documentaire ». Ces mêmes ouvrages doivent être catalogués, autrement dit une notice ad hoc, précise, doit être rédigée et ajoutée au catalogue numérique de l’établissement afin de rendre visible un ouvrage qui n’est pas immédiatement disponible. Cette tâche fut assurée par le passé par une agente d’un autre service, en sus de ses missions. Elle partie en retraite mais point remplacée, la tâche ne fut attribuée à personne. Souhaitant par conscience professionnelle et intérêt intellectuel que les ouvrages achetés, et parfois très coûteux, puissent être identifiés et lus par le public, je me livre donc à cette activité qui ne figure pas dans ma fiche de poste. J’ajoute au passage que je suis censé être sous la responsabilité d’un cadre de grade supérieur, dont la présence fut éphémère et qui, n’ayant pas été remplacé, me laisse seul avec le responsable du service lui-même recru de surmenage pour tenter d’entretenir des liens avec des interlocuteurs universitaires qui ne manquent pas de me solliciter. En sus de cela je dois répondre aux questions de lecteurs qui me conduisent à faire des recherches réclamant du temps et de la concentration, à l’instar d’une d’entre-elles portant sur les traductions de la Bible dans l’empire byzantin, ou encore d’une autre visant des reproductions de vierges noires présentes dans la partie iconographique de la collection. La réception de public pour des visites organisées et présentation d’ouvrages, ou l’intervention dans des établissements extérieurs, notamment auprès d’étudiants, ont été reléguées au second plan ces dernières années, en raison de l’accumulation des impératifs, de réduction des moyens dans un contexte général de déménagement régulier. Enfin, ledit déménagement me mobilise tout entier puisque la collection qui m’échoit fait l’objet des deux prochains transferts. Et ce n’est pas une simple mise en place de noria de brouettées de livres. C’est bien tout le contraire.

Nous nous trouvons donc pris dans l’étau d’un appauvrissement des moyens d’un côté et d’impératifs comptables et publicitaires d’adaptabilité permanente aux édits de la direction. Il s’agit là d’une mise en pratique managériale à laquelle les futurs directeurs sont préparés très tôt, et qui figure dans les manuels et sur les plateformes de formation aux épreuves des concours de conservateur (grade induisant des fonctions de directions). Cette forme de direction des effectifs correspond trait pour trait à ce qu’est le management contemporain, dans le sillage de ce que Johann Chapoutot sut mettre en lumière : la pensée de l’un des éminents fondateurs du management actuel, ancien général SS, Reinhard Höhn : « « Penser », dans l’esprit de Scharnhorst et de Hön, ne signifie donc pas participer à la plus haute réflexion, mais être apte à la plus basse. Il ne s’agit pas de réfléchir aux objectifs et de les critiquer, mais d’être en mesure de les atteindre par une adaptation optimale du combat au terrain. [Ce qui] signifie moins « penser » (les fins) que calculer (les moyens). »i

Sachant notre discipline morale et notre conscience professionnelle, la direction fait fond sur elles pour exiger de nous, avec des capacités amoindries, une adaptation continue à des objectifs généraux dont le sens nous échappe tout à fait et apparaissent pour ce qu’ils sont en réalité : absurdes. Et la rupture se fit dans mon esprit progressivement. Car je fus les premiers mois suivant mon embauche tout entier mû par une frénésie d’obéissance professionnelle visant à remplir toutes les missions, les yeux rivés à la moindre des sollicitations émergeant sur le fond pâle et rayé et de ma boîte mél, courant fiévreusement à droite et à gauche, culpabilisant de n’être pas à la hauteur de cette tâche dont le directeur m’avait sommé, lors de la seule entrevue avec lui qu’il m’accorda peu après mon embauche, d’être l’exigeant et impeccable continuateur : de moi dépendait le rayonnement international de cette rutilante collection. Mais l’usure physique et nerveuse, couplée à la découverte empirique et vivante de l’autonomie du service et de sa défiance à l’égard de la direction, fut l’ultime coup porté à mon régime de croyance en l’institution et ses autorités. La rupture se consomma lorsque le corps, épuisé par les humiliations de ma condition de contractuel de la fonction publique, sa précarité, l’absurdité bureaucratique et la manipulation managériale, ne supporta plus qu’il continuât ainsi, et lorsque ce même corps trouva un écho fraternel dans ses collègues de service et leur pratique de vie quotidienne : leur rigueur intellectuelle, leur autonomie fondée sur un savoir-faire et les moments de sociabilités nourrissant la conscience d’appartenir à un corps plus grand que le sien, m’enhardirent, me libérèrent pour de bon. Nul n’était abattu, mais au contraire fier de ce qu’il faisait. Chacun avait conscience de sa force, tout au moins symbolique.

L’absurdité managériale que chaque membre du service considère désormais comme telle, revient sous la plume de J. Chapoutot à ceci : « L’officier de terrain comme le cadre, ne participe en rien à la définition de l’objectif, car celui-ci est assigné dans les limites d’une « tâche » à remplir. Il ne lui appartient pas de décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre. Il est donc libre d’obéir. » […] « ce système de commandement – de management militaire – théorisé par Scharnhorst et les réformateurs, et exalté par Höhn, s’est donc révélé d’une efficacité et d’une perversité remarquables. Efficace, il l’a été, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. Pervers, il le fut sans aucun doute : l’injonction, éminemment contradictoire, qui pesait sur l’encadrement de terrain, était d’être libre sans l’être aucunement. Le corollaire en était, pour l’officier et le sous-officier de terrain, une responsabilité totale, absolue, alors qu’il n’avait décidé de rien. »ii

Et c’est bien ce dont il s’agit dans le cas qui nous occupe, à savoir le service patrimonial sus-dit. Alors que la direction par les caps qu’elle donne met en péril la bonne conservation des documents et la santé morale des personnels, c’est sur ces derniers qu’elle fait peser la responsabilité des éventuels accidents consécutifs à une négligence qu’elle-même organise en mettant l’équipe dans l’impossibilité de remplir les missions qui lui échoient. L’on en arrive in fine à un point de rupture où se brisent les contenances des esprits pondérés. Ce fut à l’occasion d’un des nombreux déménagements qui émaillent la réfection d’une tour de dix-neuf étages, où sont conservés les ouvrages de la bibliothèque, que le conflit entre le service et la direction s’exprima. Par une procédure managériale retorse, la direction nous invita à lui fournir une note estimant les possibilités d’ouverture de notre service au public en même temps que le déménagement de nos collections anciennes. Cette demande n’était, comme à l’accoutumé pour ce type de pratique, qu’une injonction dissimulée : le personnel doit devancer, anticiper les désirs de la direction, laquelle ne souhaite pas que l’on obéisse, mais que l’on consente, autrement dit que nous nous mystifions dans l’idée que nous désirerions ce qu’elle nous impose en amont. Déjà dans l’impossibilité d’assurer nos missions ordinaires, nous devions donc nous adapter de nouveau en ouvrant au public, mobilisant des collègues sur ce front pendant que d’autres accompagneraient les ouvriers déménageurs dont l’encadrement est indispensable pour des collections si fragiles et précieuses. Les activités ordinaires et impérieuses de chacun au sein du service ne cessant pas, par ailleurs, au cours d’un déménagement. La note remise avant le premier confinement ne fut jamais évoquée, ni considérée. Et l’été qui suivit, en l’absence de bon nombre de nos collègues, la direction décréta sans ambages et malgré l’expertise que nous lui avions transmise, que le service ouvrirait durant le déménagement de septembre (notons que ces déménagements consécutifs concernent chacun plusieurs centaines de milliers d’ouvrages de toutes sortes ainsi que parfois d’autres documents). Un préavis de grève fut déposé par l’équipe du service. Face à quoi les élus dont l’orientation politique affichée pouvait laisser supposer aux esprits attendris une politique affranchie des basses œuvres managériales, comme si un oasis miraculeux pouvait naître du sable omniprésent du désert capitaliste, ces élus donc, préoccupés de ne point entacher leur récente et première mandature mais pour autant soucieux de se conformer à l’ordre bourgeois dont émane sa clientèle électorale que François Bégaudeau qualifierait de bourgeoise-cool, reculèrent, acceptant la fermeture du service le temps du déménagement, mais déclarant vouloir que celui-là ouvre lors du suivant (l’impératif de la communication et de rentabilité importe, y compris à une municipalité estampillée « de gauche » dont la pensée du capital est devenue le substrat inconscient).

Le second confinement achevé et la veille des vacances de Noël, alors que nous avions sans perspectives à court et moyen terme préparé un nouveau déménagement pour début janvier, la nouvelle direction, qui jamais ne s’était présentée à nous et dans une ignorance avouée des activités du service, nous convoqua à une réunion expéditive sur un créneau d’une demi-heure. Rien de ce qui fut dit par mes divers collègues ne compta aux oreilles bouchées à l’émeri du directeur et de son adjoint. Il fallait ouvrir lors des déménagements suivants et, statistiquement, cela était possible. Le mépris souverain et le déni de la responsabilité rectrice atteignirent ici leur point d’acmé. Un préavis de grève, soutenu par l’écrasante majorité des personnels, a été déposé. Une réunion de concertation avec les représentants syndicaux qui nous défendent je dois le dire très loyalement, est prévue pour la rentrée. Mais chacun se trouve de plus en plus déterminé, à la mesure de l’effondrement des croyances qui jusqu’ici cimentaient son obéissance ordinaire. L’un d’entre-eux, cadre, le reconnut : il avait cessé de croire dans l’institution. Mais pour un fonctionnaire, ne plus croire en l’objet fictif de son idolâtrie, de son obéissance inquestionnée, c’est aussi la possibilité enfin ménagée de suivre son éthique, de discerner le « nous » véritable et quels sont ses amis. D’agir enfin, conséquemment à la pensée, et sans déléguer les orientations prises à des institutions administrant nos vies.

Ivan Bégo

iJohann Chapoutot, Libre d’obéir, Paris, Gallimard, 2020, p.100

iiIbid., p.103-104

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