Le tigre blanc : une start-up pour sortir de la cage de poulet ?

Le spectateur émancipé

Le tigre blanc est une créature qui ne naît qu’une fois chaque génération et son caractère exceptionnel est une métaphore de la vie de Balram, le personnage principal du film de Rahmine Barahni, un jeune Indien, qui va prendre en charge la narration de manière exclusive, sans laisser d’autres voix s’exprimer sur son parcours. Il est le maître du récit alors qu’il est issu d’une caste de serviteurs, les Shudras, assez semblable aux serfs européens. Nous sommes rapidement mis au fait de plusieurs informations essentielles, Balram travaillait pour une famille bourgeoise et au cours d’une nuit, il a été le témoin d’un terrible accident impliquant ses maîtres. Sauf qu’il s’exprime depuis un endroit où ses conditions matérielles sont radicalement différentes.

Devenu fringant jeune entrepreneur à Bangalore, la Silicon Valley indienne, Balram ne s’adresse pas au spectateur mais à un interlocuteur bien particulier, Weng Jiabao, premier ministre chinois, en visite en Inde pour comprendre l’essor économique du pays. Il lui fait alors une promesse singulière « je me propose de vous raconter, gratis, la vérité sur l’Inde en vous narrant l’histoire de ma vie ». Il s’y emploie avec une gouaille truculente et un humour à l’ironie mordante, sa verve parvenant à faire oublier le manque d’inventivité de la mise en scène. En effet, le film est l’adaptation d’un best-seller et le réalisateur se contente de reprendre des procédés éculés pour ce genre de production, flashbacks, voix-off, arrêts sur image clichetonneux… De grosses ficelles qui s’intègrent bien à l’univers télévisuel de la plateforme Netflix. Heureusement pour Barhani, son sujet est suffisamment intéressant pour aiguillonner notre curiosité.

Au service d’une bourgeoisie multiface

Né dans une famille très pauvre du Rajasthan, un état au nord de l’Inde, Balram a la niaque depuis l’enfance, devant ses prouesses en anglais, son instituteur lui assure qu’il est un tigre blanc, cette espèce très rare capable de franchir les barrières entre les castes. A virtuose du prolétariat, il faut bien trouver chaussure à son pied  et notre héros rêve d’être le chauffeur d’Ashok, un jeune bourgeois cool et moderne, héritier de la famille Stork, qui possède les terres où a grandi Balram. C’est une rencontre amoureuse à sens unique qui se joue là, et si Balram est conquis par la coolitude d’Ashok, fraîchement revenu d’Amérique, marié à une jeune indienne, Pinky, ayant grandi à New York, lui ignore tout de son existence. Il va alors déployer des trésors d’ingéniosité et de cynisme pour être engagé par les Stork et devenir le chauffeur numéro un, celui qui aura l’insigne privilège de conduire le jeune maître et sa femme. Son attachement pour eux va grandir : ces derniers lui parlent avec moins de raideur et désapprouvent ouvertement les sévices humiliants que lui font subir le père Stork et son fils aîné surnommé la Mangouste. Toutefois, au cours du film, Balram va s’apercevoir que ce prétendu conflit n’est rien de plus qu’une différence de style : une des principales activités des Stork consiste à graisser la patte des politiciens pour payer moins d’impôts et quand leurs intérêts seront menacés par un tragique accident, ils feront tous bloc aux dépens de Balram. Le transfuge de castes n’oubliera pas cette leçon : si la bourgeoisie peut avoir une multitude de visages, sa puissance est fondée sur l’exploitation du travail des plus pauvres.

Deux classes, un même espace (Netflix)

Se libérer de la cage de poulet

Dans le domaine de la fiction, il est toujours intéressant d’observer les domestiques, ces personnes à qui les bourgeois sous-traitent différentes tâches (maternité, conduite, ménage, achats, etc) afin de se ménager du temps libre et de faire étalage de leur puissance. Sans conteste, il existe en chacun d’entre nous une propension plus ou moins forte à adhérer à l’éthos boutiquier de la bourgeoisie, qui nous est seriné à longueur de temps par les institutions et les médias. Mais là, c’est un affect plus profond qui se constitue chez ces travailleurs triés sur le volet: le fait d’évoluer dans le même lieu que les dominants, de les côtoyer dans leur intimité leur donne l’impression d’en être et les conduit à endosser les intérêts de leurs employeurs. Cette dévotion servile est parfois célébrée par le cinéma, ainsi Mr Stevens, le majordome du film britannique Les Vestiges du Jour met sa vie entre parenthèses pour Lord Darlington, qui fricote avec des fascistes. Nous retrouvons la même aliénation chez les serviteurs indiens, qui selon Balram, sont enfermés dans une cage de poulet. Leur conditionnement serait si puissant que jamais ils ne songeraient à voler ce maître qui les bat et les rabaisse plus bas que terre et ils cracheraient au visage de potentiels émancipateurs. Nous sentons poindre ici la suffisance satisfaite de celui a éradiqué la compétition, en étant le meilleur prédateur.  Cependant, le film rappelle que les serviteurs turbulents ne s’exposent pas qu’à un renvoi, des expéditions punitives peuvent aussi être conduites contre leur famille. C’est une prise d’otage à l’ancienne que le salariat a invisibilisé dans les pays européens. Malheureusement, la seule possibilité d’émancipation qui est présentée dans le film consiste simplement à être plus malin et plus féroce que ses compagnons d’infortune. Jamais Balram ne cherchera à s’organiser avec ses collègues ou à faire preuve d’une solidarité de classe, il préférera agir en loup solitaire et adopter le modèle entrepreneurial américain au sein duquel les conflits entre les classes sont moins apparents mais tout aussi réels.

La start-up, horizon indépassable pour prolo rêvant de liberté?

A la fin que nous reste-t-il de ce film ? Indubitablement, Netflix a eu la main lourde sur le montage, les scènes ne durent jamais très longtemps, notre attention est toujours entraînée par un rythme mené tambour battant, une caractéristique des séries qui contamine désormais le cinéma. Nous aurions aimé nous attarder davantage dans les rues foisonnantes de New Dehli ou de Bangalore ou mieux connaître le quotidien des chauffeurs et des autres serviteurs, leurs trucs et astuces pour survivre à la servitude. Mais non, Bahrani est trop pressé de développer son intrigue et d’adresser à ses compatriotes américains (il est lui-même Américano-Iranien) un avertissement sur la montée en puissance des capitalismes indiens et chinois, des tigres blancs qui peut-être dévoreront l’Oncle Sam. Cette prophétie paraît bien dérisoire à l’heure où les paysans indiens ont lancé un gigantesque mouvement qui se bat contre la dérégulation du marché agricole et sont sortis de leurs cages de poulet, peut-être pour ne plus y revenir.  Pour conclure, nous dirons que le film a le mérite de montrer la bourgeoisie qui se tapit derrière ces fameuses castes et ce qu’elle fait subir aux travailleurs, simplement il ne laisse planer qu’une trop légère ambiguïté sur la geste individualiste de Balram. Il faut dire qu’elle épouse parfaitement celle de Netflix et des autres start-ups américaines chez lesquelles aucun possible émancipé ne saurait fleurir.

H.D

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