Les Damnés de la Commune : misère du pathos ?

Le spectateur émancipé

Le 18 mars dernier, date-anniversaire de la Commune de Paris, Arte diffusait l’adaptation en documentaire animé du roman graphique de Raphaël Meyssan Les Damnés de la Commune. Dans l’optique de nous faire revivre les grandes heures de cette insurrection singulière qui dura soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871, Meyssan s’était emparé des gravures et des dessins d’époque pour en faire la matière de son œuvre. Cela lui permettait de montrer le Paris populaire des années 1870 à ses lecteurs, tel que les contemporains le percevaient et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa proposition esthétique s’adapte parfaitement au petit écran. La réalisation parvient à donner aux images une certaine profondeur en jouant sur les perspectives et grâce à des effets bien placés : des zooms très rapides de la caméra, de la neige qui tombe, des flammes qui dansent ou des volutes de fumées qui s’échappent vers le ciel. Pour son documentaire, Meyssan a pris la décision de resserrer sa narration et donne la parole à Victorine Brocher, une communarde, qui voulait que la république démocratique et sociale promise par 1848 ne reste pas lettre morte.

Une expérience sensible et féministe de la Commune

Une communarde contemplant l’attaque du fort d’Issy par les troupes versaillaises ©Meyssan/arte

Ce choix de protagoniste n’est pas anodin, il permet de montrer comment une subjectivité s’est embarquée dans un mouvement collectif et vise à faire de l’histoire à hauteur de femme. Ici, Meyssan cherche à s’inscrire dans les traces d’auteurs comme Eric Vuillard (14 juillet, La guerre des pauvres) ou Michèle Audin (Comme une rivière bleue) dont la démarche consiste à redonner la parole aux sans-voix. La Commune prend donc vie à travers Victorine et entre en résonance avec le présent. Enfin, son personnage sert à mettre en lumière le rôle des femmes pendant l’insurrection où elles sont exclues du gouvernement car peu de dirigeants masculins se préoccupent de leur sort, à l’exception d’Eugène Varlin ou de Léo Frankel. Néanmoins, elles refusent d’être condamnées à l’impuissance politique et militent pour l’égalité. Elles investissent les clubs pour débattre, écrivent dans les journaux, soignent les blessés et défendent les barricades au péril de leurs vies. Cela faisait longtemps que toutes ces anonymes de chair et de sang luttaient pour trouver leur place entre deux mythes : celui de Louise Michel, la Vierge rouge, l’institutrice qui voulut marcher sur Versailles et les infâmes pétroleuses, d’hystériques pyromanes inventées de toutes pièces par la propagande versaillaise.

Mais qui était donc Victorine Brocher ? Meyssan brosse son portrait de manière assez saisissante « j’ai grandi dans la nuit du Second Empire. Depuis mes quatorze ans, j’ai fait de nombreux métiers, crieuse de journaux, porteuse de pain, marchande de soupe, lavandière, je travaille douze à quatorze heures par jour ». Son témoignage restitue le vécu des ouvriers et des ouvrières qui trimardaient notamment à l’ouest de la capitale, à Montmartre, à la Chapelle, à la Villette, à Belleville ou à Ménilmontant, les places-fortes de la Commune. En bref, le prolétariat qui n’avait rien d’autre à perdre que ses chaînes, selon la formule de Karl Marx et rejoindra en masse les rangs des insurgés. Victorine, elle, est déjà sensibilisée à la politique, elle est membre de l’Association Internationale des Travailleurs, une organisation visant à développer les mouvements ouvriers partout en Europe et cogère une boulangerie coopérative à la Chapelle. Elle subit également la double peine d’être femme et prolétaire à plusieurs reprises au cours de son existence : son mari Charles Rouchy, un ancien soldat, est alcoolique et la laisse élever seule leur enfant puis pendant le siège de Paris par les Prussiens, elle se porte volontaire pour rejoindre un bataillon de la garde nationale mais on la cantonne au rôle d’ambulancière, la défense de la patrie étant une affaire d’hommes. C’est cependant une fonction qu’elle continuera d’assumer pour le bataillon des Enfants Perdus, le groupe de communards qui en feront l’une des leurs.

Toutefois, ce protagonisme, selon la forme qui lui est donné, peut présenter certaines limites pour relater une aventure collective. Accorder tant d’importance à une voix dans la narration nous ramène sur le chemin du subjectivisme libéral, qui fait de l’individu la mesure de toute chose. De surcroît, Victorine Brocher, qui place sa lutte sous le signe de la vraie République, celle qui ne sépare pas le politique du travail, n’est jamais qu’une des tendances de la Commune, dont l’idéologie est difficile à définir. Sans trop entrer dans les détails, nous dirons que la centralité de Brocher dans la narration nous ancre du côté de ceux qui ont la mystique de République et aimeraient faire entrer la Commune dans une certaine histoire républicaine. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen de résoudre l’injustice mémorielle dont les communards ont été victimes. Après tout, c’est bien un régime républicain qui les a anéanti.

Une reconstitution historique minée par le pathos

Les communards dans leurs cercueils après la Semaine Sanglante ©Meyssan/arte

L’une des grandes réussites du documentaire, c’est de parvenir en peu de temps à expliquer à des néophytes le contexte et les accomplissements de la Commune, qui d’après Jean Jaurès fût « la première grande bataille rangée entre le Travail et le Capital ». Toujours guidés par Victorine, nous assistons à la chute du Second Empire après la défaite de Sedan aux mains de Bismarck en septembre 1870. Puis, la République tout juste proclamée trahit les immenses espoirs qu’elle avait suscités : elle négocie avec l’ennemi pour préserver la paix sociale et les élections produisent une assemblée composée de monarchistes. Peut-être aurait-il fallu prendre quelques minutes pour discuter des thèses d’Henri Guillemin, qui lui, soutient que le gouvernement, en majorité des possédants, a délibérément saboté la défense nationale pour protéger ses intérêts de classe. En effet, encourager le prolétariat à se mobiliser contre les Prussiens revient à donner des armes à des gens qui, plus tard, pourraient vouloir se réapproprier les moyens de production.

Ceci étant dit, le documentariste retranscrit bien l’indignation et la colère des Parisiens, éprouvés par quatre mois de siège, face à ce gouvernement présidé par Adolphe Thiers, le bourreau des Canuts, qui ne songe qu’à les réduire. Tout bascule le 18 mars 1871 quand il tente de désarmer la ville : c’est un terrible fiasco et les soldats chargés de l’opération fraternisent avec les habitants. Cela donne lieu à une des rares démonstrations de joie dont le documentaire va nous gratifier, la seconde étant la proclamation de la Commune le 26 mars de la même année. L’historien Henri Lefebvre souligne que la Commune est avant tout une « fête du Printemps dans la cité, fête des déshérités et des prolétaires, fête de la Révolution et fêtes des révolutionnaires, fête totale, la plus grande des temps modernes[i] ». Elle se déroule d’abord dans « la magnificence et la joie » ce qui ne veut pas dire que la tragédie en soit absente, ni qu’elle doive être occultée. Malheureusement, pendant une grande partie du film, Meyssan semble se complaire dans un appel au pathos qui devient vite lassant. La faute en revient aussi à l’interprétation de Yolande Moreau, qui veut à tout prix nous arracher des larmes avec une insistance parfois grotesque lorsque la sobriété aurait été de mise (exemple: la mort du fils de Victorine). A ce sujet, le casting est quasi-versaillais, avec une belle brochette d’acteurs et d’actrices consacrés (Matthieu Amalric, Charles Berling, Sandrine Bonnaire ou encore Fanny Ardant) et le réalisateur aurait mieux fait d’en remplacer certains par des interprètes non-professionnels, pour être plus en phase avec son sujet.

Pour en revenir aux intentions de Meyssan, il faut étudier le début de son film, qui constitue en quelque sorte un manifeste. Il débute par l’impitoyable répression qu’a subi la Commune, plus connue sous le nom de Semaine Sanglante, au cours de laquelle les Versaillais ont massacré au moins 20 000 personnes. L’entrée choisie dans cette séquence historique est donc la défaite du peuple en arme, qui vient acter l’impossibilité de la révolution. Meyssan a répété à longueur d’interviews « qu’en 1871, la France avait le choix entre deux chemins différents : celui d’une République sociale ou celui d’un régime de l’ordre social ». Malheureusement, cette ouverture du champ des possibles se ressent très peu dans son œuvre, placée sous le signe de l’inéluctabilité de la défaite. Il nous invite également à compatir avec le sort de ces damnés qui n’ont pas eu la force de leur côté. Les observations de Lefebvre vont à contre-courant de cette complainte pour les miséreux : « pendant la nuit du 18 et du 19 mars, l’Etat, l’armée, la police, tout ce qui pèse sur les vies humaines du dehors et d’en haut, tout s’est dissous, évanoui, évaporé […] Paris s’éveille libre, la première cité libre depuis qu’il y a des cités. Il va tenter une vie nouvelle, la vie nouvelle dans laquelle les hommes prendront en main leur destin[ii] ». Sans dissimuler l’ampleur de la répression, ni les conditions terribles dans lesquelles vécurent ces êtres, Lefevre, en quelques phrases, nous donne envie d’en être tandis qu’avec Meyssan, nous ressentons l’étau de Versailles refermer la parenthèse.

Pour prolonger la soirée:


Références:

[i] Lefevre, Henri, La Proclamation de la Commune : 26 mars 1871, la Fabrique éditions, 2018, page 28.

[ii] Ibid, page 261.

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