Lutter pour ses droits à l’heure du capitalisme numérique: une livreuse Deliveroo témoigne.

Dans la nasse

Le statut d’autoentrepreneur, crée en 2008 par le gouvernement Fillon, était annoncé comme un horizon nouveau pour les salariés aux fins de mois difficiles et les demandeurs d’emploi cherchant à cumuler une activité avec leurs allocations. Derrière des promesses tonitruantes de flexibilité et d’autonomie se cache en réalité le vieux rêve du grand patronat : en finir avec la construction juridico-sociale du salariat. Ne nous y trompons pas, cette structure reste très largement en faveur des détenteurs du capital mais malgré tout elle fait peser sur eux des obligations qu’ils jugent insupportables : reconnaître l’existence d’un lien de subordination, ne pas faire travailler ses employés au-delà de la durée maximale, les rémunérer mensuellement, leur donner accès à une protection sociale et leur permettre de s’affilier à une organisation syndicale et de faire grève. Toutes ces garanties n’ont pas été octroyé par des employeurs charitables, elles sont le produit de luttes initiées par le mouvement ouvrier voilà plus d’un siècle et demi. C’est précisément dans cette époque que les concepteurs du régime de l’autoentreprise ont puisé leur inspiration, l’ère du travail à la tâche, quand les ouvriers étaient rémunérés à la pièce et donc soumis à toutes les pressions, malversations, manipulations de leurs patrons. Les plateformes de livraison de nourriture comme Uber eats, Frichti et Deliveroo, se sont engouffrées dans la brèche juridique ouverte par ce statut et sous-traitent les opérations de livraison aux personnes les plus précarisées de notre société dans une course effrénée vers la rentabilité, cela sans accomplir le moindre geste productif. Comment s’organiser face aux géants du numérique pour faire valoir ses droits ? Lena, une livreuse Deliveroo syndiquée à la CGT, nous explique son travail et ses luttes.

Une livreuse Deliveroo CC. AJW

Est-ce que tu peux te présenter et nous dire ce qui t’a amené à être livreuse ?

J’ai 22 ans, je suis étudiante en biologie à l’UCBL (Université Claude Bernard Lyon 1) et si je suis devenu livreuse sur Deliveroo, c’est parce qu’après avoir enchaîné plusieurs petits boulots à côté des études, j’avais vraiment du mal à caler un CDI avec des horaires réguliers, c’était vraiment compliqué, beaucoup de stress, de pression. Ce qui m’a attiré dans ce travail-là, c’était de pouvoir choisir mes horaires de manière plus flexible et le fait de pouvoir travailler en extérieur, j’adore faire du vélo.

Comment est le métier ? Quand est-ce que tu as commencé ? A quel moment de la journée tu travailles ?

J’ai commencé en Novembre 2019, avant la pandémie. Je travaille que le soir, ça m’arrive de faire des midis mais c’est très rare parce que la plupart du temps, j’ai cours. Une journée typique pour moi, c’est tu sors de chez toi après les cours vers 18H30 et tu essayes d’aller dans un endroit où il y a pas mal de restaurants, il y a des endroits qui sont un peu stratégiques à Lyon et après tu dépends de l’application tout le long du shift (session de travail), tu reçois des commandes ou tu en reçois pas, tu peux les choisir, tu peux les refuser et comme ça tu te balades pour livrer des commandes.

Quelle est ta relation avec Deliveroo ? Tu vois quelqu’un ou tu communiques par l’application ? Et qui fournit votre équipement ?

On a pas d’intermédiaires, il existe uniquement un support mais il est réactif quand c’est des questions relatives aux commandes ou à la livraison. C’est beaucoup dans l’intérêt du client, quand c’est des problèmes dans la livraison, d’accident, tout ça, on a très peu de réponses, il y a pas de numéros à appeler. Si le compte du livreur est suspendu, on a personne à appeler. Au niveau de l’équipement, je sais que c’est super variable, moi quand je me suis inscrite en automne 2019, c’était une période où ils recrutaient beaucoup et ils avaient besoin de nouveaux livreurs sur Lyon et du coup j’ai reçu tout l’équipement gratuit mais je sais que c’est pas le cas de tout le monde. Il y en a qui ont du le payer. Sur Uber eats, c’est différent, ça fonctionne avec une caution. Mais après, ça peut être compliqué avec l’équipement, on nous dit qu’on le peut changer quand on veut et dans les faits, c’est pas vraiment le cas. Il y a quelques mois, j’ai cassé la fermeture de ma veste et j’ai fait plusieurs demandes pour qu’elle soit remplacée et ça s’est jamais fait.

Et l’entretien pour ton vélo, c’est toi qui t’en charges ?

L’achat, l’entretien, c’est tout à la charge des livreurs et moi je m’en rends compte, je travaille peut-être trois-quatre soirs par semaine et ça m’arrive de changer ma chambre à air tous les mois, j’ai souvent des réparations à faire, tous les six mois, je change une jante, c’est quand même un entretien assez régulier et un investissement, on est pas aidés sur ça.

Au niveau de la rémunération, ça fonctionne comment exactement ?

On est payés à la tâche, par commande, du coup, le paiement, il concerne le trajet jusqu’au restaurant, la récupération de la commande au restaurant, le trajet jusqu’au client et le dépôt de la commande chez le client. Sur cette fenêtre-là, on est payés, le tarif, on le connaît à la réception de la commande : c’est-à-dire que quand on attend les commandes, on les reçoit avec l’adresse du restaurant, l’adresse du client et le montant de la rémunération. Elle fluctue en fonction de la distance entre le restau et le client mais pour donner un petit d’ordre d’idée quand j’ai commencé, le minimum par commande, c’était 4 euros 20 et depuis cet hiver, on est à 2 euros 60.

Et ça s’explique par quoi cette baisse subite ?

Cela a été très progressif depuis la création des plateformes, je sais que j’ai des collègues qui ont commencé avant moi, avant c’était 5 euros la commande et ils baissent progressivement pour augmenter leur marge. Et vu que derrière l’organisation des livreurs, elle est encore à un petit stade on va dire, au niveau du syndicat, même si on se développe assez vite, il y a pas encore beaucoup de résistance, les plateformes, elles en profitent vu que les travailleurs sont pas encore organisés. Par rapport au bonus, c’est sur Uber eats, ça fonctionne quand tu fais un certain de nombre de commandes, tu vas avoir une prime de 5 ou 10 euros en fonction du nombre de commandes que tu as réussi à faire en une heure. Sur Deliveroo, on a de temps en temps des primes, elles sont par commandes, on va avoir d’un à deux euros par commande, le plus souvent le week-end. Avant ils mettaient des primes à chaque fois qu’ils pleuvaient ou même quand il neigeait ou qu’il faisait de fortes chaleurs, c’est extrêmement grave de faire ça parce que ça pousse les livreurs à sortir dans les moments où c’est le plus dangereux. C’était d’ailleurs une belle preuve du lien de subordination, de pousser comme ça les livreurs à sortir pendant les intempéries, il y a eu des requalifications dans la jurisprudence. Ça fait à peu près six mois qu’ils ont arrêté ce genre de primes. Maintenant, les primes, c’est quand il y a pas assez de livreurs en fait. Des fois, ça arrive, en semaine, je reçois une notification à 23h30, prime de deux euros jusqu’à une heure du matin, c’est parce qu’il n’y a pas assez de livreurs.

Un livreur travaillant pendant une grosse averse @Eldjai

Est-ce que l’augmentation du nombre de livreurs impacte ton travail ?

Quand on très nombreux dans une ville, on va moins recevoir de commandes, c’est pas la rémunération qui a changé, c’est juste qu’il y a moins de commandes, c’est vraiment dommage, moi quand j’ai commencé sur Deliveroo, il y avait le système de créneau encore, on pouvait réserver des créneaux chaque début de semaine et du coup, ça permettais que quand tu travaillais, il y avait toujours des commandes mais ça ils l’ont enlevé à cause du lien de subordination latent. Il y a eu plusieurs requalifications depuis que les plateformes, elles existent, il y a de nombreux livreurs qui les ont gagnés et les plateformes se sont adaptées pour que le lien de subordination soit moins évident.

Quels sont les risques de ce métier ?

C’est un métier extrêmement risqué, déjà, le fait d’être payé à la tâche amène les livreurs à prendre plus de risques. En centre-ville, il y a très peu de livreurs qui respectent les feux, on va avoir tendance à prendre des contresens aussi parce que si on prend un trajet classique, on va peut-être mettre dix minutes de plus pour livrer et vu qu’on est payé à la tâche, il faut plusieurs commandes dans l’heure pour faire un certain chiffre. Et ensuite, le fait qu’on ait pas tous un équipement fourni, ça fait qu’il y a des gens qui ont du matériel de mauvaise qualité… J’ai aussi des collègues qui ont été envoyé plusieurs fois en périphérie et le GPS de l’appli les envoyait sur le périf alors qu’ils étaient en vélo électrique. Même si tous les livreurs, on est conscient de ce risque et on l’accepte, le problème, c’est que ce n’est pas compris dans notre salaire. On a pas de prime de pénibilité, de risque, rien du tout.

Et donc tu as fini par te syndiquer ?

Avant même d’être livreuse, j’étais déjà syndiquée à la CGT privés d’emploi et précaires, quand je bossais à Mcdo, j’étais aussi dans ce même syndicat. Par ma famille, j’ai toujours été emmené en manifs et même si personne était syndiqué, c’était normale pour moi de le faire à mon entrée dans le monde du travail.

Comment ça se présente le milieu des livreurs et des livreuses, politiquement et sociologiquement ?

C’est souvent des gens très précaires, qui n’avaient pas d’emplois et se sont lancés dans la livraison, les étudiants, on est pas très représentés, c’est beaucoup de gens qui font ça à côté d’un travail. Il y a énormément de profils, il y a des tous jeunes qui ont à peine 18 ans et des grands pères qui font ça le week-end à côté d’un autre emploi. C’est vraiment très varié mais il y a encore très peu de femmes dans ce métier. Depuis quelques mois, j’en vois un petit peu plus mais ça reste très masculin. Sinon, c’est aussi pas mal d’immigrés, beaucoup de sans-papiers qui font ce boulot, c’est parce qu’il y a une accessibilité à ce travail même si l’exploitation pour les sans-papier est énorme. S’ils arrivent à travailler sur des plateformes, c’est parce qu’il y a des personnes qui leur louent des comptes. Ils peuvent pas avoir le leur car il faut la nationalité pour avoir le statut d’autoentrepreneur et ces gens là leur louent un compte pour 150 euros la semaine.

C’est quoi l’état d’esprit des livreurs par rapport aux luttes ?

La plupart des livreurs, ils comprennent la lutte, beaucoup savent que les plateformes tirent sur la corde, qu’on est de moins en moins payés, que nos conditions de travail ne sont pas dignes, après mobiliser, c’est difficile vu que c’est un milieu précaire, les livreurs quand ils font une soirée de grèves, ils passent l’éponge sur 50-60 euros donc c’est pas facile. Mais ces derniers mois, quand il y a eu la fin des créneaux déjà, ça a commencé à râler, là, avec les tarifs qui dégringolent, il y a quand même une rage chez les livreurs, on en parle tous.

C’est quoi votre stratégie pour lutter contre une plateforme ?

On fait beaucoup de choses en ce moment, sur plusieurs fronts, il y a eu une première période, on a vraiment été dans un mouvement de grève, le principe, c’était de rassembler un maximum de livreurs et d’aller bloquer des restaurants. On choisissait des restaus stratégiques dans Lyon, soit des gros restaus ou des Mcdo et des Burger King, on essaye de faire éteindre la tablette, là où ils reçoivent les commandes, on demande gentiment, des fois ça marche mais la plupart du temps non. Chaque livreur qui vient récupérer sa commande, on discute avec lui, on lui donne un tract, on lui explique pourquoi on bloque et on l’incite à pas prendre sa commande. On essaye de faire ça une heure, deux heures, devant plusieurs restaus, en fonction de notre nombre. On était allé jusqu’à 7-8 restaus bloqués et ça fait que les commandes s’entassent et les plateformes perdent du chiffre d’affaires sur ça. C’est une des stratégies qu’on a mis en place pour au moins se faire écouter parce que le gros problème, ça fait que deux ans que les premiers collègues commencent à se mobiliser, à contacter les plateformes, à essayer de créer quelque chose et ils ne nous répondent que depuis six mois. Alors au début, ça fermait les yeux sur ce qu’on faisait et là vu qu’on fait des grèves et qu’il y en a eu un petit peu partout en France, qu’on a touché à leur portefeuille, là ils nous ont écouté. Après au niveau des revendications, ils n’accèdent pas à grand-chose. En ce moment aussi, on essaye de rassembler des sans-papiers, on essaye de monter des dossiers pour les régulariser. Ils sont assez nombreux dans le syndicat. On s’est aussi mobilisés sur les suspensions de compte, du jour au lendemain, ils suspendent un compte ou le suppriment définitivement, il y a des cas de livreurs qui n’ont jamais reçu de motif de blocage donc on fait une liste de comptes bloqués avec les motifs et on demande le déblocage à Deliveroo ou à Uber. On a fait des rassemblements devant leurs locaux avec plusieurs envahissements. On essaye d’avoir des responsables hauts placés, des gens qui nous écoutent sur ces revendications.

Un débrayage organisé par la CGT Uber eats/Deliveroo devant le Mcdo Opéra à Lyon ©CGT Uber eats/Deliveroo 69

Et quelles sont vos revendications centrales ?

On en a plusieurs. La hausse des rémunérations, la régularisation des collèges sans papier, l’arrêt des blocages de compte et aussi tout le droit du travail auquel on a pas accès. On a pas le droit au chômage, on cotise peu.

Donc vous voulez l’établissement d’un véritable contrat de travail ?

Pas forcément, c’est une question qui divise dans le syndicat, il y a des requalifications qui se font pour ceux qui le souhaitent pour pouvoir travailler en tant que salarié ou que leurs années de travail soient requalifiées en salariat. Mais nous, ce qu’on veut, c’est du travail et des droits, peu importe le statut. Nos revendications, c’est des droits.

On sait que les patrons ne se laissent jamais faire, y-a-t-il eu de la répression contre vos actions de grève ? En Grande-Bretagne, par exemple, ils donnaient des bonus aux livreurs pour casser la grève….

Oui, c’est déjà arrivé plusieurs fois qu’on nous fasse le coup à Lyon, on prévoit une grève et Deliveroo met une prime en avance aux horaires de la grève. Ou parfois, il y a une grève un peu moins organisée, du coup, les plateformes en ont pas forcément entendu parler, on commence à bloquer devant le Mcdo et vingt minutes après, on reçoit une prime de deux euros par commande. Ça arrive très souvent. On m’a aussi parlé de livreurs qui avaient participé à une manifestation et qui ont été suspendu grâce à la géolocalisation parce qu’ils étaient actifs sur leur application.

Dernière question sur le 1er mai à Lyon et sur l’accrochage entre ton syndicat et des personnes dites du black block. Qu’est ce qu’il s’est passé exactement ?

J’étais dans le cortège ce jour là et on a eu un accrochage avec des personnes qui faisaient parti du black bloc parce qu’ils lançaient des projectiles, plusieurs fois pendant la manif, on s’est fait coupés par la police, on a du replier notre banderole, ils nous ont mis en danger pendant la manif alors que le 1er mai c’est une manifestation qui est festive, c’est la solidarité des travailleurs, on était là pour montrer nos couleurs, nos slogans et ça s’est transformé en quelque chose d’assez violent. A plusieurs reprises, on leur a demandé d’aller plus loin, on les a avertis que dans notre cortège il y avait des sans-papiers et que c’était pour ça qu’on avait pas du tout envie d’être interpellés. Les collègues sans papier peuvent recevoir une OQTF et avoir de gros problèmes. Ils ont pas accepté la critique et se sont engagés physiquement contre nous. On est restés calme mais c’était impossible de discuter avec eux. Ils se sont jetés sur un collègue à moi, ça a été difficile de les séparer, on a été obligé de remballer. Depuis cette histoire, on a été menacé sur les réseaux. C’est vraiment lunaire. Et puis, voilà, on est un syndicat tout jeune, qui bouge énormément, actif dans de nombreuses villes en France, on est pas dans un secteur d’activité qui est pas facile aussi et là il y avait aucune forme de respect de leur part.

Pour prolonger la soirée:

  • Une conférence de Bernard Friot, théoricien du salaire à vie et de Mathilde Larrère, historienne spécialiste des mouvements révolutionnaires où Friot revient sur la création du salariat: https://www.youtube.com/watch?v=_3Z1O_P7VZM

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s