Joseph Andras et Sandra Lucbert : le capitalisme et sa justice comme organisation du crime

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Pourquoi m’avez-vous pris pourquoi m’avez-vus jeté dans cette fosse

Je nourrissais ceux qui ont faim je dépensais pour vous ma force

Ma jeune force inconnue encore et surprenante pour moi-même

Comme le jaillissement d’une source en montagne

Et ne mesurais pas le danger à mourir

Si ce n’était plus un jeu c’était pourtant ma vie

En jeu Vous m’avez pris vous m’avez frappé sur le sol humilié dans l’homme naissant

Me voici parmi les criminels qui tous crient qu’ils sont innocents

Vous m’avez saisi comme un oiseau dans vos paumes de violence

Et vous m’avez rabattu le capuchon de cuir et de silence

Vous dites que j’ai l’âge de répondre de mon corps devant Dieu

L’âge de punition des fers au pied de la nuit sur mes yeux

Vous m’avez pris dès avant ma vie au petit matin de moi-même

Le Fou d’Elsa, Louis Aragon

………..

Le récit de Joseph Andras, ouvragé avec toute la précision et la justesse de forme, de rythme, de variation stylistique que réclame un tel sujet que celui du procès politique de Fernand Iveton, nous saisit par les effets politiques qu’il produit en fouaillant nos affects les plus ancrés. Parce que l’auteur par la forme de l’écriture sait donner corps à ce qui, chez bien d’autres, aurait confiné à l’inoffensive car indolore théorie. Mais Andras ne cède pas le pas si tôt à cette ligne stylistique qu’il tient avec la dextérité d’un ouvrier-artisan, car sa plume diserte met en scène deux plans qui s’enchevêtrent pour ne former qu’un seul ensemble, un portrait : la rencontre amoureuse avec sa compagne et future épouse Hélène d’une part, la tragédie du procès qui conduit à son exécution de l’autre. Il figure ainsi dans toute sa matérialité sensible ce qui échappe à la logique du procès : la vie-même, singulière aussi bien qu’arrimée aux grandes dynamiques sociales et politiques qui traversent la société de l’époque. Enfin, Andras dresse les tréteaux d’un jugement non seulement inique, mais qui revêt les traits sidérants d’une exécution kafkaïenne, dont la parenté frappante avec le récit que fait Sandra Lucbert du procès France Télécom-Orange, s’explique par une même logique à l’œuvre : celle du capital imposant son droit, qu’il s’agisse d’une entreprise impérialiste (coloniale), ou d’une manœuvre interne à une grande entreprise contemporaine guidée par les réquisits de la propriété lucrative.

Ligne stylistique et forme littéraire : le matériau où s’impriment nos affects politiques

Andras mène son récit pour bonne part au présent de l’indicatif et à la troisième personne. Loin de l’introspection qui fait florès, l’on observe toute la factualité des êtres qui se meuvent. Les verbes d’action se suivent, que ce soit dans la densité des premières pages campant la tentative d’attentat à la bombe de Fernand, où les phrases s’entre-heurtent et se courent après, dépeignant l’essoufflement de l’effort aussi bien que la rigueur stratégique et placide de l’action politique, ou dans les moments antérieurs de la rencontre amoureuse. Il y a une même unité dans l’action. La politique et la vie amoureuse ne se déparent jamais. Il n’y a pas de séparation et c’est là une leçon politique inscrite dans les replis de l’œuvre d’Andras.

Nul tiret de surcroît ne vient rompre la solidarité des lignes sur la page, non plus que la phrase qui n’en semble parfois qu’une seule, où tout y compris les dialogues se relie à un seul point recteur : le destin de Iveton, indissociablement politique et amoureux. Iveton est l’anti-professionalisme politique par excellence et la forme le souligne. Sa trajectoire tranche d’ailleurs d’avec la ligne du FLN, de ceux qui en son sein assument de tuer des civils – ce à quoi Fernand se refuse  – , mais également d’avec ses frères et camarades du Parti Communiste Français dont l’attitude collective à l’endroit de la guerre coloniale contre le peuple algérien fut d’une distance et d’une indolence coupables. L’ouvrage qu’Andras a préfacé l’an dernier, consacré aux écrits et combats politiques d’Ho Chi Minh, corrobore s’il le fallait ce faible intérêt du parti des communistes français à l’endroit des soulèvements anticoloniaux, tout spécialement au sujet de celui qui, futur Président de la République Démocratique du Vietnam, tenta de rallier à la cause indépendantiste et anti-impérialiste vietnamienne les communistes français, avant que de déchanter et, prenant son parti, d’emprunter sa voie propre.

De nos frères blessés - Joseph Andras - Babelio

Unité du personnage communiste, abhorrée par un ordre capitaliste foncièrement nihiliste et cherchant à détruire la limite humaine

Fernand Iveton apparaît ainsi dans la forme modelant le récit au travers d’une patente unité d’action et de pensée. Et le temps et les lieux qui, parfois s’alternent, ne semblent jamais séparés les uns des autres, mais tous raccordés au fil conducteur qui trace le sillon politique et personnel tout à la fois de Fernand. Pas le temps pour les circonvolutions introspectives. Il y a les sentiments mieux dits que toute pesanteur verbeuse qui tâcherait de saisir la psychologie, de l’extraire comme un suc des personnages. Tout paraît au contraire et s’affine dans les gestes, les dires des personnages, logés dans une gangue de pudeur stylistique qui les révèle d’autant plus au lecteur, comme en contrepoint. Communiste Fernand l’est dans tous les compartiments de sa vie. Il l’est avant de se dire tel. Filialement, historiquement, socialement, par ce qu’il a fait et s’est fait, par caractère enfin et l’éthique qui l’étaye. Il y a comme un naturel communiste qui affleure dans le propos du personnage relaté par le narrateur :

« Sophie marque une pause et lui demande s’il est communiste. Fernand baisse les yeux puis les tourne vers Hélène, pourquoi me demandez-vous ça, Sophie ? Oh, rien, j’ai juste entendu des communiste parler comme vous, alors je me disais que…Mon père était communiste. Il travaillait au Gaz d’Algérie et il a fait la grève pendant la guerre, alors Vichy l’a mis à la porte, comme ça, du balai. C’est pour ça que j’ai quitté l’école tôt. J’espère que vous ne me trouvez pas trop sot, d’ailleurs, tout grand dadais que je suis à côté de vos livres dans le salon…[…]C’est pour ça que je n’ai pas fait d’études, il fallait aider à la maison puisque mon père avait été viré ; c’est comme ça que je suis devenu tourneur. »[1]

Sa révolte née de l’expérience brutale de la violence de classe subie familialement, s’est enracinée dans une vie communautaire tramée de solidarité ouvrière. Il est devenu communiste par sa révolte première, l’affectant personnellement, plutôt que par l’entremise de la théorie et des abstractions conceptuelles. Il est aussi communiste au travers des figures qui l’entourent au fil du récit, de ces personnes qui, jusqu’à la geôle où il croupit au seuil de son exécution, lient avec lui la camaraderie, la sodalité immédiate d’un peuple en lutte. Fernand est toutes ces voix qui parlent pour lui, par lui, résonnant sur les parois de la prison quand celui-ci est conduit froidement jusqu’à la guillotine :

« Il hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! Une première fois. Il a crié pour ne pas pleurer ou s’effondrer. Une seconde fois. Tahia El Djazaïr ! Un garde lui dit de la boucler et soulève sa matraque à hauteur de sa taille. Des vois lui répondent, déjà, des voix qui ont déjà tout saisi. On le conduit au greffe de la prison. Des cris, en arabe, des chants et des slogans tout autour de lui sans qu’il ne soit en mesure de deviner leur provenance. Ils rebondissent derrière, parfois loin, se cognent dans sa tête cernée. La prison gonfle son torse. Ses tempes bourdonnent. Tahia El Djazaïr ! Tahia El Djazaïr ! Les matons semblent soudainement pris, sinon de panique, de vertige : les prisonniers, pourtant enfermés, leur échappent – leurs espoirs emportent le fer des portes. Il n’est aucun cœur que l’État ne contraigne. [2]»

 Aussi est-ce pour cela qu’il est communiste de tout son être, faisant tomber les séparations ordinaires de la politique comme pratique en-dehors, comme soustraction. Et c’est là toute la force de son geste, qui accentue en regard l’acharnement que l’État supplétif de l’impérialisme capitaliste, par le truchement de son armée, met à briser cette vie. Car quand la politique est une forme de vie, c’est à la vie nue que le pouvoir s’en prend, après l’avoir rendue à son dénuement. Et qu’il s’ingénie à éliminer. Puisqu’il est un point limite où aheurte toute logique d’asservissement et qui tient au seuil physiologique de toute humanité. Un point de résistance qui rappelle à qui se serait égaré dans les fantasmagories d’illimitation marchande que ce qui fait une vie sont précisément sa limite et ses nécessités. Et le corps est la part la plus sensible en même temps que l’ultime barrière à laquelle achoppe la logique capitaliste. Aussi est-ce pour cela qu’une longue torture a été infligée à Fernand. Communiste viscéralement, lui extorquer l’aveu passait pour les militaires à la solde de l’impérialisme français par le bris de son corps. Son abolition comme limite incarnée.

A la colonie capitaliste, la justice est de classe et la ressource humaine trop humaine

Car il faut plier les corps. Les amener à plier, s’amollir, s’avilir en dépit des désirs contraires au cadre servile qui les affecte. Et l’avatar capitaliste de cet avilissement des corps se manifeste aujourd’hui sous les dehors de la liquidité[3] des êtres : ceux qui « collent » et dont les corps rechignent à se liquéfier pour être malléables comme monnaie, jetables ainsi que les employés de France Télécom-Orange, subissent à la fin le même sort kafkaïen qui, dans la société capitaliste, n’a rien d’absurde, car il est sa possibilité même de se perpétuer. L’exécution – de masse – est une possibilité nécessaire et toujours actualisée pour le capital de suivre son cours hégémonique :

« Et mâchoires de claquer, et marché de grandir. Les actifs liquéfiés coulent en continu, convertibles à l’instant en argent-là-touchable, à tant plus larges écuelles. « De çà, de là, par-ci, par-là, de long, de large, dessus, dessous » (dit Rabelais) : tout est réductible en liquide. Prendre et jeter : un tel déboutonnage ne se peut oublier. L’orgie des gueules capitalistes devient leur aune. A crocs, la liquidité est entrée dans leurs corps. »[4]

Personne ne sort les fusils - Sandra Lucbert - 9782021456554 - Rentrée  Littéraire - Roman - Littérature - Livre

Il est impérieux de mourir, de se laisser détruire, pour un corps rétif à la liquidité de l’ordre qui se veut sans bornes, naturel, infrangible et dont les raisons profondes ne sont jamais à exciper : la force brute appliquée au corps en manière de coercition suffit. Il n’est pas anodin que la référence de Sandra Lucbert aux prémisses de son récit soit A la colonie pénitentiaire de Kafka. Il en a en outre été question dans l’un des articles publiés par Les Petits soirs à propos d’obéissance.

Laissons à nouveau la plume à l’auteur de Personne ne sort les fusils :

« Pour présenter au visiteur l’appareil judiciaire local, l’officier procède devant lui à une exécution. Il lui en livre le détail. La mort du condamné n’est qu’un terminus de peu d’intérêt. Ce qui importe, c’est le comment. La mise à mort est assurée par une machine : une herse. Elle inscrit la loi enfreinte dans le corps du contrevenant jusqu’à rétablir la norme en lui – ensuite, il peut mourir. La communauté coloniale au grand complet assiste à l’exécution, qui dure douze heures. Il importe que l’ensemble de la colonie participe au protocole de rectification. Douze heures, c’est long. Le condamné ne sait pas quelle faute il a commise. Ce n’est pas le propos de cette cérémonie. Ce qu’elle répète, c’est ce simple énoncé : l’homme supplicié n’allait pas dans le-bon-sens. On l’y remet à la herse. Pendant douze heures. Les autres sont invités à méditer. [5]»

Fernand Iveton lui aussi doit mourir sans savoir quelle faute il a commise, sinon celle de ne pas aller dans le bon sens de l’impérialisme dont la justice qui le condamne exhibe les arcatures bourgeoises. La foule haineuse venue éructer sa soif de sang et d’exécution pour que demeure l’ordre, donne un écho net et édifiant à la scène kafkaïenne décrite précédemment : cette « communauté coloniale au grand complet » assiste à l’exécution qui apparaît comme un rituel morbide de conjuration des révoltes et révolutions qui corrodent le socle vacillant de la domination. Ce procès est en même temps l’expression sans fard de la force nue qui préside historiquement à l’impérialisme colonial, et plus généralement à la domination capitaliste. Ne demeure qu’un discours mécaniciste tenu par les plus hautes instances, qui vient recouvrir par un verbiage orwellien la réalité du crime. Et c’est, par les mots d’Andras, René Coty qui, dans l’entretien avec les avocats d’Iveton préludant à son refus de grâce, s’en fait l’orateur froid et sinistre :

« Coty assure qu’il connaît bien le dossier et qu’il estime, lui aussi, que la peine n’est pas proportionnelle aux faits reprochés. Il y voit même quelque noblesse, du moins parvient-il, fût-il en désaccord avec le geste d’Iveton, à déceler le courage des intentions et la part généreuse de ses mobiles. Mais tout ceci me rappelle une histoire, poursuit-il : en 1917, j’étais un jeune officier, j’avais trente-cinq ans, quelque chose comme ça, et j’ai vu de mes yeux deux jeunes soldats français se faire fusiller. Et lorsque l’un d’eux était conduit au poteau, le général lui a dit, je m’en souviens parfaitement, toi aussi, mon petit, tu meurs pour la France. Il s’arrête sur ces mots. Il s’arrête sur ces mots. Smadja entend ce qu’il ne dit pas, ou du moins le croit, le comprenant ainsi : Coty, en évoquant ce triste soldat, ne songe qu’à Fernand Iveton – lui aussi s’apprête à mourir pour la France… »[6]

Le capitalisme, qu’il soit impérial et colonial ou qu’il revêt les hardes du management contemporain au sein d’une multinationale, se montre ainsi au grand jour, tel qu’il est poussé au bout d’une logique qu’il ne peut que poursuivre si nul ne l’arrête par une force supérieure et organisée : un organisme destiné à l’exécution, au meurtre et à l’abolition de l’humanité. Mais Andras rappelle à la mémoire, l’exhumant de l’ombre, Fernand Iveton, et avec lui tous ceux qui, depuis la révolte des esclaves conduite par Spartacus, se sont levés avec au cœur l’égalité. La foi communiste n’est pas un monceau de papiers à conserver dans les mausolées de l’histoire, mais une ligne de vie qui se continue et se continuera avec la force de corps à jamais indociles, égalitaires, fraternels et aimant la vie. Tant qu’il y aura des êtres humains, les communistes en seront le sel et le point d’horizon.

Silvam Dormiens


[1]Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016, p. 88-89

[2]Idem, p.132

[3]Cf. Zygmunt Baumann, Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, 2018

[4]Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p.106-107

[5]Idem, p.22

[6]Joseph Andras, Ibid., p. 126-127

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s