Transformer le théâtre en agora des luttes : une occupante du théâtre national populaire de Villeurbanne témoigne

Dans la nasse

Depuis le 12 mars 2021, le théâtre national populaire de Villeurbanne (TNP), ce lieu emblématique de l’ancienne cité ouvrière située dans l’agglomération de Lyon, est occupé par des travailleurs et travailleuses de la culture, de l’évènementiel, du tourisme, des étudiants, des étudiantes, etc… Ce mouvement s’est formé pour répondre à l’urgence sociale, à la grande précarité à laquelle le gouvernement condamne ces secteurs dont il accepte l’agonie mais aussi pour redonner un peu de joie de vivre à un pays qui vit à moitié enfermé. Pour mieux le comprendre, les Petits Soirs donnent la parole à une occupante du TNP.

D’abord, est ce que tu peux te présenter et nous dire quelle est ta position dans le monde du spectacle ?

Alors moi je suis C., je suis comédienne, je vis à Lyon, je travaille principalement à Lyon mais pas que et ma dernière date de jeu, c’était en octobre. Et aujourd’hui mon principal travail, c’est de militer au collectif unitaire 69. Ce collectif s’est réuni à plusieurs occasions pour défendre des acquis sociaux et les droits des précaires intermittents et intermittentes du spectacle contre certaines attaques, soit directement aux annexes 8 et 10 (régime d’indemnisation), soit comme c’est le cas aujourd’hui, plus généralement, à l’assurance chômage, par le biais d’une reforme qui va s’avérer catastrophique, si elle finit par passer. Ça, aujourd’hui, c’est devenu notre revendication principale, l’abrogation de cette réforme de l’assurance chômage,  avec la mise en place d’une année blanche qui permettrait de couvrir tout les intermittents et les intermittentes de l’emploi, pas seulement les artistes mais aussi les extras de l’hôtellerie, de la restauration, les pigistes…D’ailleurs, notre collectif regroupe des personnes aux horizons très divers, il y a des personnes qui sont syndiquées, d’autres pas, il y a des artistes, d’autres qui ne le sont pas, des intermittents, d’autres qui sont plutôt au RSA… Il y a des profils assez variés. Le mot d’ordre étant qu’on est, par notre emploi et notre situation, précarisés et qu’on se sent solidaires des attaques sociales faites par ce gouvernement et qu’on profite d’avantages, de la tribune d’un lieu comme le TNP et de nos compétences artistiques pour attirer le regard sur une question sociale.

Comment se déroule l’occupation ?

L’occupation se déroule quotidiennement à travers des commissions et des groupes de travail qui avance sur des thèmes prédéfinis comme la commission action ou la commission communication…Il y a des commissions qui vont s’atteler à faire converger des luttes, à rentrer en contact avec d’autres organisations. L’idée, c’est que maintenant qu’on s’est réappropriés un lieu qui nous appartient, il faut qu’il devienne une plateforme de la convergence des luttes, un espace d’agora. Au quotidien, on travaille et on côtoie en bonne intelligence le personnel salarié qui bosse ici, ceux qu’on rencontre le plus, ce sont les agents de maintenance et les agents de sécurité. On a de bons contacts, à demi-mot, ils nous soutiennent. La direction, comme beaucoup de directions, de centres dramatiques nationaux et d’opéras en France, nous rejoint sur l’action d’occupation ou du moins le projecteur qui est braqué sur des pratiques qui les concernent mais il y a une marge de négociation à investir, parce qu’aujourd’hui, ce mouvement d’occupation défend des problématiques qui débordent de la simple réouverture ou pas des lieux culturels et je pense que c’est ce qui peut faire entrer dans un rapport de force ces instances davantage patronales et les salariés et les précaires qui constituent les occupants et les occupantes du lieux.

Vous faîtes comment pour prendre des décisions ?

On a une assemblée générale quotidienne dans l’horaire a été décalé à midi et demi au cours de laquelle sont votées les principales décisions, les modalités de fonctionnement de l’occupation et les projets d’actions qui vont être menées. En revanche, l’AG n’est pas le lieu des détails de ces actions, ça c’est vraiment les commissions ou les groupes de travail qui vont se mettre d’accord.

Tu avais parlé de convergences des luttes, tu peux développer ?

On a l’occasion de plusieurs AGs et de temps fort, pu avoir la présence de personnes qui s’inscrivent dans d’autres luttes, comme les violences policières par exemple. On a aussi eu des soignants et des soignantes qui depuis un an sont des personnes à qui on a envie de donner la parole sur les questions de travail et les décisions gouvernementales qui entraînent une grande précarité et une grande souffrance dans ces corps de métier-là. Le but étant d’établir un parallèle le plus unitaire possible, comme je le disais, dans notre collectif, il y a des personnes qui appartiennent à d’autres organisations ou associations comme Alternatiba ou le collectif Non à la loi sécurité globale.

Plusieurs critiques ont reproché à ce mouvement en général d’être trop réformiste, de trop dialoguer avec un gouvernement qui est resté sourd à ce genre de revendications. Tu en pense quoi ?

Je pense que l’occupation des théâtres et des lieux de culture, c’est une chose maintenant, le mouvement de colère global, c’en est une autre. Il serait illusoire de penser qu’à nous seuls on a la capacité de tout faire bouger. Pour moi, c’est des signaux d’alerte qui s’allument de part et d’autre et j’aimerais beaucoup que ces occupations puissent donner d’autres chaînes d’occupations dans des secteurs socio-économiques qui n’ont rien à voir avec le domaine de la culture, que ça puisse inciter à une réappropriation d’espaces et d’outils de travail pour pouvoir remettre du lien entre des personnes. Ce matin on évoquait en AG quelque chose de l’ordre de la programmation culturelle et une lutte a besoin de se démarquer par ces liens sociaux qu’elle provoque, qu’elle génère.

Justement, tu vois le TNP où il est, à Gratte-Ciel, dans un quartier plutôt embourgeoisé, est ce que vous avez des stratégies pour parler aux classes populaires ?

Moi j’aime bien me dire que cette réappropriation de l’espace puisse donner lieu à des rassemblements qui semblent disparates, je pense aux deux derniers week-ends, le premier, on a eu le Peuple de l’Herbe qui est venu se produire au balcon du TNP, hier, à l’occasion de la journée du dimanche et de la projection le matin du film de Gilles Perret La Sociale, il y avait un groupe de rap Le Labo qui a joué en début d’après-midi. C’est des temps qui sont fédérateurs. Après la réalité de comment est ce qu’on veut prendre la parole pour s’adresser aux personnes (des classes populaires), c’est très compliqué parce qu’on a envie que cet espace-là devienne la réalisation concrète d’une éducation populaire qui n’a jamais été poussé à son paroxysme. Après ça passe par des effectifs, des militants et des militantes qui sont prêts à y passer du temps et de ne pas rester dans leur pré-carré. Cela a été dit ce week-end mais c’est très juste il y a déjà peu de gens qui viennent au théâtre en temps normal comment espérer que sur un moment d’occupation ou de lutte social on ait d’un seul coup une déferlante de centaines de personnes qui n’ont pas l’habitude d’y mettre les pieds quand tout va bien. C’est des questions sur lesquelles on est en train de travailler et sur lesquelles il va falloir continuer de penser en termes de convergence, d’unité et d’inclusion au maximum.

Surtout que là si tu regardes le TNP, à la base, il était fait pour toucher les classes populaires et finalement, c’est pas exactement ça qui s’est passé…

Non, je pense que Jean Villar, entre autres, se retournerait dans sa tombe, s’il voyait notamment ce qu’est devenu le festival d’Avignon et l’industrie du spectacle. Le TNP, il y a populaire dans le nom quoi…. Ici ça fait particulièrement sens. Et puis il y a le fait d’être à Villeurbanne et pas à Lyon (NB: Villeurbanne est plutôt marquée à gauche alors que Lyon est traditionnellement conservatrice). Alors en ce moment, il y a les étudiants qui sont à l’Opéra, juste en face de l’hôtel de ville, dans le premier arrondissement et c’est très bien d’avoir deux lieux occupés. La réalité, c’est qu’aussi plus on occupe de lieux sur une même ville, plus on prend le risque que les forces vives s’amenuisent donc s’il fallait un mot de la fin, ça serait celui-là, venez-nous voir, venez nous rencontrer !

Pour prolonger la soirée:

L’occupation des théâtres : de la colère d’une corporation à un débordement général ?

Dans la nasse

Ces derniers temps, les occupations de théâtres ont essaimé dans un pays qui vit au rythme des restrictions sanitaires décrétées par une poignée de politiciens travaillant dans un palais, dont l’improbable Jean Castex. Sans conteste, le spectacle vivant, avec l’hôtellerie, la restauration et le tourisme, fait partie des secteurs les plus touchés par la gestion chaotique de cette épidémie. En effet, le gouvernement a unilatéralement décidé, alors qu’écoles et entreprises sont ouvertes, que les théâtres, les cinémas et les opéras étaient des lieux non-essentiels car leur ouverture présentait trop de risques de contagion. Nous retrouvons dans cette décisions la logique mortifère qui anime la gestion du Covid-19 depuis mars dernier : pour protéger la vie, il faut la suspendre. Sous oublier en revanche d’être aux petits soins pour l’économie capitaliste : les conditions de suspension de nos vies ne doivent surtout pas perturber la réalisation de la plus-value sur le dos des travailleurs et des travailleuses pour assurer la continuité de la rente bourgeoise. Il se dégage également de leurs agissements un sadisme certain, la satisfaction paternaliste des êtres qui peuvent en discipliner d’autres et les priver de leurs plaisirs. Nous avons pu voir ces poussées d’autoritarisme chez les préfets ou les policiers qui forçaient les gens qui profitaient du beau temps sur les quais à rentrer chez eux.

Face à cette déferlante disciplinaire qui cherche à embrigader les affects dans l’autosurveillance, la culpabilisation et la dénonciation, rappelons tout de même que le virus est consubstantiel à ce système de production bien spécifique, délimité dans le temps, qu’est le capitalisme. Karl Marx définit ce régime économique comme un rapport social aux caractéristiques bien définies :

  • La propriété privée des moyens de production, entre les mains de la bourgeoisie.
  •  La séparation des travailleurs et des travailleuses du produit de leur travail.
  • La vocation spéculative de cet arrangement qui profite largement à la classe bourgeoise.

Sa prospérité dépend très largement d’une extraction de ressources perpétuelle sur une planète finie, pour que la machine continue de tourner. Cela n’en finira pas de sitôt de réchauffer le climat, d’engloutir des écosystèmes et de regrouper les animaux pour les mettre à mort à la chaîne dans des archipels que seul un imaginaire capitaliste pouvait concevoir. Tous ces profonds bouleversements créent des rapprochements inédits entre l’homme et l’animal, un terrain propice à des zoonoses, c’est-à-dire le passage de virus potentiellement dangereux entre une espèce animale et la nôtre. Ces phénomènes ont été mis en lumière par Andreas Malm dans son livre La chauve-souris et le capital, qui nous permet de réaliser une chose primordiale : la responsabilité du choc pandémique est à chercher du côté de la bourgeoisie, notamment celle qui détient le capital des entreprises les plus polluantes. Il est donc injuste que nous autres, les non-détenteurs de moyens de production, soyons privés du plaisir dans un bar, d’aller voir un film ou d’assister à un spectacle si tel est notre désir. Sans pour autant oublier de protéger les personnes les plus vulnérables. Par conséquent, il est particulièrement insupportable de voir ce gouvernement, qui défend avec tant d’adresse les intérêts de la bourgeoisie, s’accommoder de la lente agonie des intermittents et des intermittentes du spectacle, qui redoutent la précarité qui les guette (et on les comprend !) et aimeraient retrouver un contact avec leurs collègues et le public.

Une colère à destination du gouvernement

Manifestation pour la réouverture des lieux culturels à l’arrêt suite à l’épidémie de Covid-19 devant le Théatre de la Colline occupé par des étudiants en art dramatique. À Paris, mercredi 10 mars 2021 – 2021©Jean-Claude Coutausse pour Télérama

Dans ce paysage morne, balayé par la tristesse et l’hébétude, leur mouvement d’occupation a fait figure de printemps et a ramené un peu de vie dans des villes éteintes, mi dortoir, mi usine. Débuté le 4 mars à l’Odéon dans le sillage d’une manif de la CGT-spectacle, il a rapidement fait des émules et à la fin du mois de mars, comptait environ soixante-dix théâtres occupés. Les revendications des artistes mobilisés sont limpides : ils demandent la réouverture des lieux culturels, le retrait de l’ignoble réforme de l’assurance-chômage, une tuerie sociale programmée, qui allonge la durée de travail pour obtenir les indemnités et baisse le montant de ces dernières, ainsi qu’une prolongation de l’année blanche pour soulager les intermittents et les intermittentes du spectacle, touchés très sévèrement par la fermeture des robinets orchestrée depuis l’Elysée. Il serait inconvenable pour ces gens-là que les plus précarisés ne soient pas plongés en permanence dans les affres de la recherche d’emploi. Aux revendications phares des occupants s’adjoint un appel à la convergence des luttes qui invite à dépasser les murs du théâtre et à défendre et à soutenir d’autres groupes de précarisés, comme les demandeurs d’emploi, les personnes au RSA, les étudiants, etc…. A première vue, impossible de ne pas remarquer que le mouvement s’inscrit de manière globale dans une perspective plutôt réformiste, de négociation avec le pouvoir politique.

Ils s’adressent à un gouvernement qui en a plié de plus coriaces qu’eux (les cheminots et les Gilets jaunes) et leur capacité de pression reste limitée au domaine symbolique. Cela nous conduit à nous interroger sur les conditions matérielles d’existences de ces travailleurs et de ces travailleuses qui produisent les spectacles. Déjà, il convient de souligner que la petite minorité de troupes réputées est toujours tributaire soit de subventions de l’État, soit de mécénats. Le plus grand nombre enchaîne les contrats à durée déterminée, dit d’usage, et s’ils ne parviennent pas à en trouver, se reposent sur leurs allocations pour vivre, ce qui est tout à fait légitime mais conduit à des fins de mois difficiles. Ensuite, les représentations théâtrales attirent dans leur grande majorité un public composé de cadres supérieurs, la petite bourgeoise en somme, et les classes laborieuses se tiennent largement à l’écart de ces spectacles. En filigrane de ces réalités se dessine le portrait d’un corps de métier dépendant de l’État et de la bourgeoisie pour sa survie économique et sa visibilité. Cette faible autonomie, s’ils ne font rien pour la résoudre, risque de limiter leurs possibilités d’émancipation et de cela, ils ont probablement conscience. Ainsi, ils ont tenté de fédérer autour d’eux en recueillant le soutien d’autres organisations militantes et en promouvant le combat d’autres professions frappées par la même précarité. Ces tentatives de créer un front unitaire ne se sont pas fait sans heurts, ainsi, certains organisateurs du théâtre de Bordeaux se sont montrés farouchement opposés à l’implication des autonomes dans le mouvement parce qu’ils feraient un peu trop déborder du cadre.

Occuper le théâtre tout en débordant

Une atmosphère très communarde à l’occupation du théâtre de Bordeaux © Crédit photo : Guillaume Bonnaud

Dans tous les cas, pour réellement s’empuissanter, il leur faudra bien sauter le pas et tresser des liens avec les classes laborieuses qui ne franchissent pas l’entrée du théâtre. Mais pour faire quoi ? Eh bien, peut-être leur demander ce qu’elles aimeraient voir au théâtre, si elles veulent y participer, voire même jouer et initier des rapprochements à travers des arts vivants, ancrés dans le réel, à rebours du monde du spectacle virtuel auquel le capital rêverait de nous enchaîner. Si l’art peut être utilisé à des fins de propagande, il peut aussi marquer une rupture dans nos existences envahies par les flux marchands, où nous-même nous transitons, réduits à l’état de choses rapportant du profit par ceux qui nous louent, par ceux qui nous exploitent. C’est dans ces périodes où les chaînes deviennent de plus en plus lourdes que l’art est le plus primordial, il a le pouvoir de rompre le flux, d’interpeller, d’offrir une densité, des moments de joie spontanée, un bonheur dégagé de toute considération mercantile. A plusieurs reprises, les artistes nous ont fait la démonstration de ce à quoi pouvait ressembler un communisme désirable, en offrant des concerts gratuits à une foule affamée de fêtes ou en dansant sur le parvis de l’Opéra pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

Néanmoins, pour que cette joie ne soit pas qu’un souvenir fugace, il faudra bien fournir aux gens qui la font naître de quoi subsister. A ce titre, et sans la reprendre dans son intégralité, nous pensons que la proposition de Bernard Friot de salaire à vie, rebaptisée par Frédéric Lordon garantie économique générale, pourrait intéresser les intermittents et les intermittentes du spectacles car elle leur offrirait un revenu libéré des aléas du marché et leur permettrait donc de se libérer la contrainte économique qui pèse sur eux. Pour finir nous dirons que plus que tout autre, ce mouvement est confronté à des problématiques récurrentes des mobilisations : le nombre limité de combattants, la question de la puissance et l’indispensable dépassement du cadre de la lutte originelle. Est-il possible de reconquérir le théâtre, ce lieu de divertissement bourgeois par excellence, pour en faire un forum populaire, comme certains l’ambitionnent ? Gageons qu’ils sauront trouver leur propre réponse à ces questions et que même s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils réclamaient au départ, ils auront au moins eu le grand mérite de provoquer des rencontres, de susciter l’enthousiasme et ça déjà, ce n’est pas rien.

Pour prolonger la soirée:

De la fronde symbolique à l’action révolutionnaire : Blanquer, l’agonie du syndicalisme et la grève des notes

Dans la nasse

Repartir comme en quarante alors que le monde est aux prises avec une pandémie qui frappe cruellement les classes laborieuses, à la santé plus fragile et en première ligne sur le front du travail. Continuer de s’adresser à un gouvernement de forcenés que l’un des mouvements populaires les plus puissants de notre génération n’a pas fait bouger d’un iota. Croire par habitude insufflée que le sacrifice symbolique de la grève va suffire à mobiliser des gens happés par la précarité et la maladie. Il semblerait bien que ce soit la stratégie de l’intersyndicale CGT, FSU, Solidaires, CNT, SNT-SO et UNEF dont on se demande bien quels sont leurs objectifs, à part de persévérer dans leur être institutionnel, quitte à se satisfaire de petits monopoles de la contestation. La journée de mobilisation professionnelle du 4 février aura été une énième démonstration d’impuissance, cela dit, elle aura au moins eu le mérite d’évoquer le terme de la précarité et d’être en phase avec la terrible situation que vivent les étudiants et en poussent certains vers le suicide. C’est un peu mieux que les organisations syndicales enseignantes qui ont réagi bien après le rendu des conclusions du Grenelle de l’Éducation, une mascarade bureaucratique organisée par notre ministre Jean-Michel Blanquer.

Dans l’indifférence la plus totale, les enseignants ont défilé dans les rues le 26 janvier pour revendiquer une revalorisation de leurs salaires et l’élaboration d’un protocole sanitaire plus adapté. Cette journée n’avait pas commencé qu’elle était déjà morte car elle se déroulait dans un autre espace-temps où la bourgeoisie s’inquiétait encore du nombre de réfractaires descendant dans les rues. Il faut le redire encore mais ce mode d’action est complètement démonétisé et s’apparente à un rituel avec sa liturgie propre : les chasubles colorées, les bannières tenues à bout de bras, les slogans (stop au mépris, du pognon pour l’éducation, etc) et les camions musicaux avec les mêmes playlists qui tournent depuis vingt ans. Tout se déroule dans le périmètre fixé par l’État et les organisations syndicales (surtout ne pas en sortir !) et des escadrons de CRS escortent les enseignants jusqu’au rectorat puis les regarderont se disperser, un peu goguenards. J’ai moi-même participé à des dizaines de manifestations de ce genre et jamais je ne me suis autant ennuyé que dans les cortèges syndicaux puisqu’il ne s’y passe jamais rien, la vie en étant absente, nous marchons, cornaqués par les forces de police ou les services d’ordre, vers la destination qui a été choisie arbitrairement par les organisations puis nous repartons sans nous être rencontrés. Pour couronner le tout, cela dure de trop longues heures et je me dis que ce temps pourrait être employé ailleurs, à tisser les liens dont nous avons désespérément besoin.  Combien de personnes se sont détournées de la lutte en voyant ce spectacle de résistance si peu désirable ? Et surtout pourquoi perdre une journée de travail pour une revalorisation que l’on n’aura jamais ?

Reposons l’état du rapport de force pour comprendre dans quelle impasse la communauté éducative se trouve si elle se contente de jours de grèves isolés. Le gouvernement Macron est resté insensible aux revendications des Gilets jaunes, un mouvement populaire exceptionnel, soutenu par des millions de français, qui souhaitait une moralisation de l’économie en faveur des plus pauvres et la participation du peuple à la vie politique. Il n’a pas non plus beaucoup bronché pendant les mobilisations contre la réforme des retraites, pourtant portées par les secteurs les plus combatifs du salariat, les cheminots et la RATP. Après avoir consacré l’héroïsme des soignants pendant la première vague du Covid-19, ils sont restés sourds aux signaux d’alarme sur la situation désastreuse des hôpitaux publics, qui manquent cruellement d’effectifs et de moyens et ont continué de supprimer des lits alors que la pandémie faisait rage. Voilà donc à qui nous demandons une revalorisation, à un gouvernement qui ne reviendra pas sur son dogme d’austérité budgétaire (faire plus avec moins pour améliorer les performances) au risque d’établir un précédent potentiellement exploitable. Confronté à la contestation, Blanquer, suivant la ligne autoritaire de son gouvernement, n’a pas hésité une seule seconde à sanctionner les kidnappeurs de copies pendant le mouvement contre sa réforme en 2019, ni à museler la liberté d’expression de ses personnels avec sa très orwellienne loi pour une école de la confiance. Mais le problème ne se résume pas à Blanquer ou à un gouvernement en particulier, il dépasse ce cadre-là et tient aussi au fait que ceux qui prétendent nous organiser partent d’un certain nombre de présupposés qui relèvent du mirage et se refusent à penser l’école en dehors d’un cadre étatiste bien délimité.

Dans cette perspective, l’école publique serait en quelque sorte une propriété collective œuvrant pour l’intérêt général qui aurait été dévoyée ou abîmée par des administrateurs mal intentionnés. Entre de bonnes mains, elle pourrait éduquer les citoyens sans faire de distinction entre leurs origines et rendre de grands services à la nation. Un livre récemment publié s’inscrit dans cette tendance qui nous mène à la défaite et à l’impuissance, Le fiasco Blanquer, écrit par Saïd Benmouffok, un professeur de philosophie, aujourd’hui conseiller éducation d’Anne Hidalgo au PS. Condensé très précis de l’action du ministre, il induit son lecteur en erreur en lui faisant croire que Blanquer est un fiasco parce qu’il se comporte de manière autoritaire et cherche à soumettre l’école aux lois du marché. C’était un peu comme si le ministre rompait un pacte non-écrit dans lequel il s’était engagé à respecter une certaine vision de l’école républicaine. Sauf que Blanquer n’est pas simplement un « techno[i] » de droite mais bien un bourgeois lui-même, issu d’une classe prédisposée à réussir, pour laquelle il reconfigure l’école sans changer sa nature profonde. En concentrant sa critique sur les réformes de Blanquer, Benmouffok limite singulièrement sa pensée et produit une étude d’insider plutôt étouffante dont la seule issue serait cette reconstruction[ii] qu’il propose d’opérer en fin d’ouvrage. Une sorte de thérapie douce dispensée par une bourgeoisie PS, qui ferait de l’école une sorte de sanctuaire à l’abri de la logique marchande, où l’on apprendrait à nos enfants à devenir des citoyens. Il n’est guère étonnant de voir des membres de la classe dominante se mobiliser autant pour le contrôle d’une institution qui est un formidable outil de pacification des dominés.

Modeler l’école en fonction des intérêts de la bourgeoisie

Jules Ferry, notre saint républicain, l’ancêtre totémique de Blanquer, n’avait pas manqué de nous prévenir. Quand il a établi l’école laïque, gratuite et obligatoire en 1881-1882, ce n’était pas pour émanciper les masses mais bien pour consolider la puissance encore fragile de la République française. Devant le Conseil général des Vosges en 1879, il fera la déclaration suivante :

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. […] Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871 »

Loin d’être un bouffeur de prêtres, Ferry tenait néanmoins à ce que son école soit protégée de l’influence de la religion et initia un processus qui donnera à l’État ce qu’Ivan Illich appelait un monopole radical sur l’éducation. Il fait peser sur les parents une obligation de scolarisation qui les incitera à confier leurs enfants au système éducatif étatique, indépendamment du fait qu’il délivre des savoirs conséquents ou pas. Mais en dehors de l’école, point de salut, car c’est elle qui délivre des titres valorisés permettant l’accès au marché du travail. Cette prise d’otage en douceur permet à l’État de façonner les esprits de générations entières auquel les fameux hussards noirs de la République, les instituteurs, vont inculquer l’amour de la patrie, le goût du travail et la soumission à l’autorité. Le souvenir de la Commune est encore frais dans l’esprit de celui que les Parisiens, du temps où il était maire de Paris, surnommaient Ferry-Famine pour ses restrictions alimentaires très dures. Au cœur des préoccupations du ministre se trouvait la nécessité d’empêcher les mouvements socialistes et anarchistes en plein essor à l’époque de propager leurs idées au sein de la jeunesse et de clore l’ère des révolutions[iii]. Entre les mains de Ferry, l’école devient donc un organe de propagande : il habitue dès l’enfance à l’obéissance aux supérieurs, aux bureaucrates, à la hiérarchie et vise à déjouer les insurrections avant qu’elles ne se produisent, pour que la propriété bourgeoise ne soit pas menacée par une nouvelle Commune. Cette institution n’avait pas de nécessité à naître, en dehors des désirs de la classe bourgeoise, qui en plus de cela, désirait produire à la fois une main d’œuvre qualifiée et une chair à canon suffisamment instruite et endoctrinée pour reprendre l’Alsace et la Lorraine aux Prussiens.

La Tâche Noire d’Albert Bettanier, 1887, un tableau qui représente un instituteur développant chez ses élèves le désir de revanche contre la Prusse, qui s’était emparée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871.

A l’école des managers

Faisons un grand écart et revenons à notre époque, avec Blanquer, le meilleur ennemi d’un PS moribond. Aujourd’hui, nous assistons non pas à une transformation de l’école mais à sa reconfiguration pour satisfaire les desseins de notre bourgeoisie acquise à la start-up nation. Et cette dernière voudrait bien débarrasser l’école de ses oripeaux étatistes, de ces extranéités à l’ordre marchand encore trop nombreuses à son goût : le statut du fonctionnaire, la gratuité de son savoir, sa liberté pédagogique, sa liberté d’opinion vis-à-vis de l’institution, les vacances scolaires, le bac, les organisations syndicales… Autant d’archipels qui pourraient faire naître chez les élèves ou les personnels des idées radicales. C’est bien peu mais c’est déjà trop. En outre, les éditocrates rabâchent depuis des lustres que l’autorité est régulièrement foulée aux pieds, en particulier dans les établissements situés dans les fameux « territoires perdus de la république », concept-bannière des islamophobes de tout bord. En 2017, Jean-Michel Blanquer, alors directeur de l’ESSEC (Ecole supérieur des sciences économiques et sociales), bastion de la reproduction sociale, pense qu’il est l’homme de la situation et envoie à tous les candidats à la présidentielle son livre l’Ecole de demain dans l’espoir que l’un d’eux lui accorde le poste de ministre.

Dans cet ouvrage, il propose un modèle pour remanier l’école pour qu’elle acclimate le plus tôt possible les corps et les esprits à l’idéologie entrepreneuriale. Il préconise donc la généralisation d’un fonctionnement contractualiste au sein duquel le chef d’établissement va endosser pleinement le costume du manager des ressources humaines. Il sera chargé de faire miroiter des augmentations aux enseignants qui font le plus réussir les élèves et une agence extérieure évaluera chaque école, collège ou lycée en fonction des résultats des équipes éducatives[iv]. Ces notations pourront être consultées par les parents qui ensuite auront la liberté de choisir l’établissement le plus adapté à leur progéniture. Aucune ambiguïté ici, le ministre ambitionne de plonger les parents et leurs enfants dans les eaux glacés du calcul égoïste, selon la formule consacrée par Marx, et de les constituer en individus libres de contracter où leur désir les porte. Pour les néolibéraux, cette mise en concurrence des êtres à tous les niveaux possède quelque chose de salutaire, de vivifiant. Elle permet de valoriser les employés et les institutions les plus performants, autrement dit, tous ceux qui acceptent de se soumettre ou de fabriquer de la soumission pour le compte des grands argentiers de notre pays. Une de ses principales vertus aux yeux de ses défenseur, c’est de laisser sur le carreau les gens qui n’auront pas voulu ou su s’adapter, ceux qui ne sont rien. Heureusement, nous ne sommes pas encore à cette étape de l’organisation dystopique du darwinisme social mais au vu des conclusions rendues par le Grenelle de l’éducation, il y a de quoi s’inquiéter.

L’esprit de ce projet fait beaucoup penser à ce que Johann Chapoutot met en lumière dans son ouvrage Libres d’obéir, le management du nazisme à aujourd’hui, notamment sur le rôle que l’État devait jouer dans le Grand Reich. Contrairement à ce que beaucoup croient, les nazis abhorraient l’État, le voyant comme une imposition étrangère sur la liberté germanique et désiraient réduire son rôle au minimum, pour que sa lourdeur ne musèle pas les forces vives de la nation, engagées dans une lutte historique pour la suprématie biologique. Cette compétition de tous contre tous, entre une multitude fourmillante d’agences et d’organes de pouvoir, avait pour but de faire triompher les initiatives des plus performantes. Si Blanquer n’est pas un nazi, il puise dans les mêmes sources idéologiques qu’eux. Son rêve est de léguer à la bourgeoisie un système éducatif flexibilisé, ouvert à la rapacité entrepreneuriale, aux établissements en concurrence perpétuelle les uns avec les autres, qui sélectionnerait les meilleurs (les prédisposés à gouverner). Cette fabrique de l’élitisme se trouverait sous la férule de managers autonomes, spécialistes du recrutement et de l’évaluation, qui gouverneraient d’une main de fer gantée de velours. Il va sans dire que cette vision infernale de l’école, quasi-kafkaïenne, n’a pas suscité l’unanimité dans la communauté éducative et que le pouvoir de Blanquer s’est vite retrouvé face à des limites, à ce que les êtres humains qui évoluent dans l’institution tiennent pour inacceptables.

Les raisons de la colère enseignante

A l’image de son gouvernement, Blanquer ouvre des fronts multiples pour prendre de court ses adversaires, les organisations syndicales notamment, qui, prisonnières de l’appareil étatique, n’arrivent pas et/ou ne souhaitent pas entrer dans une confrontation avec le ministre qui mettraient en péril leur place. Face à un projet aussi totalisant, qui renforce les déterminismes sociaux et cherche à produire des employés dociles pour les start-ups de demain, il n’est pas suffisant de se déclarer contre et de s’appuyer sur l’existant. Nous sommes trop enclins à nous laisser enfermer dans les calendriers gouvernementaux sans produire de propositions suffisamment conséquentes, adressées à un public plus large que la simple base militante. De plus, la bureaucratie syndicale a tendance à se reposer sur des tactiques remontant aux grèves de 1995, qui consiste à organiser des « des temps forts » pour faire monter la pression sur le gouvernement, en pariant sur l’augmentation du nombre de manifestants dans les rues. Force est de constater que depuis une vingtaine d’années, les politiques ont su trouver des parades face à la contestation, combinant propagande médiatique, répression féroce et mesures législatives pour rendre les grèves les moins efficaces possibles (exemple, le service minimum dans les transports). De son côté, l’intersyndicale, timide et fracturée, victime de l’inexorable décrue des adhésions, se révèle incapable de répondre aux demandes d’efficacité de la part de sa base, se condamnant à un éternel repli.  Cette configuration s’est mainte fois reproduite et c’est sur l’une de ces itérations que je voudrais me pencher car elle présente une certaine singularité riche d’enseignements pour ceux qui rêvent d’un en-dehors à l’Éducation Nationale.

La réforme du lycée de 2018 lancée par Blanquer intervenait dans un contexte politique brûlant. L’année avait été marquée par le mouvement des Gilets jaunes, une révolte populaire sans précédent, en dehors des partis et des syndicats, dont le nombre de participants reste encore à chiffrer. Le gouvernement ressortit ébranlé de cette séquence politique qui démontra que le concept de lutte des classes était loin d’être daté. En effet, ce conflit opposa des gens qui n’avaient plus assez d’argent pour terminer le mois et une bourgeoisie qui fit bloc pour les juguler. Pourquoi les mentionner ? Et bien, c’est que l’impact de ce soulèvement a été ressenti jusque chez les personnels de l’Éducation Nationale puisqu’un collectif de profs en colère, les Stylos rouges, se forma sur Facebook notamment autour d’un slogan : salaires-moyens-respect. Il faut dire que Blanquer représente tout ce que la communauté éducative déteste, au cours de sa carrière sous Sarkozy, il s’est distingué par des coupes budgétaires drastiques, 80 000 postes d’enseignants supprimés entre 2007 et 2012 mais aussi par un désir frénétique, obsessionnel de noter les jeunes êtres qui seront évalués ad nauseam. Sous le mandat de Macron, ce sont les écoles primaires qui firent les frais en premier de sa boulimie réformiste avec le dédoublement des classes au CP, un raté monumental, présenté comme une des mesures phare du quinquennat. En réalité, cela consistera simplement à diviser les classes de CP mais sans créer de postes, ce qui aura pour effet de surcharger les classes de CM1 et de CM2. Néanmoins, ce n’est pas ce coup marketing inepte qui poussera la communauté éducative dans ses retranchements mais bien la réforme du lycée général et professionnel.

Sans trop m’attarder dessus, je vais essayer de résumer ici à quoi œuvrait Blanquer avec cette réforme. Première étape de la contractualisation de l’Éducation Nationale, elle sonnera le glas du caractère national du bac et soumettra les élèves à un tri social encore plus rude, organisé par l’algorithme de Parcoursup. En voici donc les principaux axes :

  • Les anciennes filières (L-ES-S) disparaissent pour laisser la place à des spécialités à la carte, librement choisies par les élèves. Le déroulement du bac est considérablement changé, le contrôle continu compte pour 40% de la note globale et il y a seulement quatre épreuves terminales (philo, un grand oral/entretien d’embauche et deux spécialités). Cette transition d’un cadre national vers un certain localisme enchaîne davantage les élèves à leurs territoires. Ainsi la mobilité sociale des enfants du prolétariat est considérablement réduite puisqu’un bac obtenu dans un lycée de banlieue sera considéré de manière officieuse comme ayant moins de valeur qu’un bac d’un établissement de centre-ville. Quant aux spécialités, elles favorisent la liberté de choix des êtres nés dans les bonnes conditions, certaines ne sont d’ailleurs accessibles que dans des établissements bien spécifiques, lieu de rencontre de la minorité qui se prépare à gouverner.
  • Pour ce gouvernement, il est impensable de créer de nouvelles places à l’université, voire même d’aider à son développement, il faut donc tarir les flux de nouveaux étudiants en mettant un glacis social sur leur route, la plateforme d’orientation Parcoursup. Les élèves de familles prolétaires sont ainsi les plus démunis face à l’injustice algorithmique de l’orientation, ils sont peu accompagnés dans leur prise de décision, ont tendance à s’auto-censurer, en particulier les filles et subissent de plein fouet la violence symbolique de la sélection sociale[v]. Les lycéens issus de la bourgeoisie, qui convoitent les filières les plus sélectives, ont des stratégies éducatives bien rodées, ils vont par sécurité, faire des vœux pour des formations qu’ils ne choisiront pas s’ils obtiennent l’affectation désirée. Pendant ce temps, les autres sont placés sur liste d’attente, voire ne reçoivent jamais l’orientation demandée et doivent se contenter des filières où personne ne veut aller. Il s’agit ici d’amplifier un phénomène déjà bien installé.

Cette réforme, taillée sur mesure pour la bourgeoisie, provoque une rupture profonde avec les enseignants, pour la plupart attachés au diplôme du bac, perçu comme une institution républicaine, un rite de passage à la vie adulte et une garantie contre l’arbitraire de la naissance. Elle vient s’ajouter à toute une série de griefs que nourrit la profession depuis des années à l’encontre des décideurs : le gel délibéré du point d’indice empêchant la revalorisation des salaires, l’augmentation des tâches administratives au détriment de l’enseignement, l’imposition d’une culture de l’évaluation et du résultat et le sentiment d’une perte de prestige importante, intensifiée par l’afflux toujours plus haut de contractuels.

Les leçons à tirer d’une grève à la stratégie inédite

200 enseignants en Assemblée générale salle Croizat, Bourse du Travail de Paris, lundi 17 juin 2019

La grève des surveillances du bac, annoncée par l’intersyndicale, est une initiative inédite dans l’histoire des professeurs. Soit ils sont trop pétris de bonne conscience professionnelle pour oser boycotter un examen, soit les syndicats, effrayés par ce mode d’action hors-cadre, décident de les contrecarrer comme ce fût le cas en 1929 avec la SN-CGT[vi].  Cependant, cette fois-là, le ministre est obligé de danser au rythme des grévistes et fait des pieds et des mains pour trouver des briseurs de grève, n’importe qui fera l’affaire, des enseignants à la retraite, des cadres administratifs ou des étudiants. Des fonds sont débloqués en urgence pour faire face à la crise et sauver l’honneur de Blanquer, qui fait la tournée des médias pour minimiser l’ampleur de l’affaire. La grève est un échec mais devant le relativisme méprisant du ministre, les professeurs mobilisés veulent aller jusqu’au bout et faire de la rétention de copies. Il est difficile de savoir à quel point les directions syndicales y étaient opposées mais plusieurs choses sont certaines, ils sont dépassés par leur base qui veut aller au bras de fer et craignent de voir les Stylos rouges occuper le devant de la scène contestataire. Ces derniers militent depuis la rentrée 2018 en faveur de la rétention de copies et ont prospéré sur la méfiance des syndicats de plus en plus répandue même chez les profs. Les dés sont donc jetés et selon France Info, au moins 120 00 copies sont retenues sur un ensemble de 4 millions[vii].

Nouveau branle-bas de combat au ministère, Blanquer tempête sur toutes les antennes et Macron compare les grévistes à des preneurs d’otages, presque des terroristes. L’usage de cette rhétorique ordurière masque à peine la hauteur des enjeux, la crédibilité de Blanquer est sur la table et pour la sauver, il est prêt à toutes les bassesses. Il se répand en menaces, promet qu’il sanctionnera très sévèrement les réfractaires et cette intransigeance pathétique impressionne les profs, peu habitués à l’âpreté de la lutte et effrayés à l’idée d’être placardisés ou de perdre leurs titres. Finalement, un noyau dur tient bon mais Blanquer, campé sur ses positions, publie les résultats alors que toutes les notes ne sont pas disponibles. Prenons un peu la mesure de l’arrogance ridicule de cet oligarque prêt à tout pour sauver son honneur. Ce passage en force crée des situations ubuesques parmi les jurys du bac, qu’on invite fermement à compléter les notes qui manquent, en additionnant des moyennes ou en se basant sur d’autres matières. Certains refusent d’obtempérer ou se dédisent devant une rupture d’égalité aussi manifeste. Si Blanquer parvient à se mettre l’opinion de son côté en faisant jouer tous ses réseaux médiatiques, c’est une victoire sans lendemain. Sa figure autoritaire cristallise toutes les hostilités et on ne lui pardonne pas d’avoir profané la dépouille du bac. Néanmoins, le vent de panique qui a soufflé rue de Grenelle et la pagaille qui s’en est suivie démontrent que la rétention de notes a une efficacité politique indéniable et qu’il serait peut-être pertinent d’en généraliser le recours.

          « Aussi audacieux et réellement courageux que j’aie connu des profs, je n’en ai jamais vu un seul qui ne notait pas au moins au moment du bulletin. Ne pas noter est la prise de position la plus radicale qui se puisse concevoir et c’est la raison pour laquelle tout le monde note parce que personne n’est radical. La structure, c’est la note. Les élèves sont notés par les profs, les profs sont notés par l’administration de l’établissement et les inspecteurs, l’administration de l’établissement et les inspecteurs sont notés par leur hiérarchie la hiérarchie est notée par le ministre à l’intérieur du ministère tout le monde est noté. Le pays France est lui-même noté[viii] »

Dans ce passage de son livre Un hamster à l’école, Natalie Quintane attire notre attention sur l’un des rouages de la gouvernance capitaliste : la capacité de valoriser les choses, les êtres, les institutions ou les états qui se conforment au désir-maître. Cet étiquetage arbitraire a pour but de créer une illusion d’objectivité dans laquelle il serait question de mérite et d’équité entre les élèves. Sauf que depuis l’étude sociologique de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, les Héritiers, nous savons que les rejetons des accumulateurs de richesses sont prédisposés à être les grands vainqueurs de cette course aux titres scolaires. Tristes triomphes de ces jeunes enfants sélectionnés pour dominer leurs camarades moins performants, que l’on décrit dans les bulletins avec quantités d’euphémisme : ensemble fragile, faible, doit se remettre au travail, cherche un sens à sa scolarité, etc… C’est que la note a pour fonction d’acclimater les corps et les esprits à l’évaluation, elle est le héraut de la logique marchande et/ou de l’autorité travestie. Si les évaluateurs font en général partie de l’encadrement ou de la bourgeoisie, tout le monde est invité à participer à cette grande évaluation du monde, nous pouvons même nous auto-évaluer et participer ainsi notre propre exploitation. De la note du prof à la review d’un livreur sur Delivroo, il n’y a qu’un petit fossé à franchir. Malheureusement, tout ceci relève encore du domaine de l’impensé politique et beaucoup continuent de faire des simagrées méritocratiques autour du système de notation. Nombre de profs s’y accrochent encore car il y a une grande illusion sur notre métier, un secret de polichinelle pas bien difficile à percer mais qui peut parfois devenir source de dissonance, de malaise, surtout chez les enseignants en difficulté. Nous sommes convaincus que l’essentiel de notre travail se déroule dans la classe, à transmettre un savoir qui sera évalué de manière objective, démocratique, sous l’œil d’un arbitre fair-play. Mais nous ne faisons que valider la domination des prédisposés à performer scolairement et ce faisant, nous produisons une quantité absurde de notes, d’appréciations, de bulletins, de mots, de rapports, de relevés, de livrets de compétences et j’en passe. Et pendant les grèves, nous partons sans couper la machine, nous continuons de faire tourner la chaîne de production. Moi le premier, j’ai accumulé une quinzaine de jour de grève pendant la mobilisation contre la réforme des retraites et en même temps, je remplissais doctement Pronote, le logiciel de tri social. Incontestablement, il aurait fallu tout débrancher et laisser les managers d’âmes gérer le vide, le néant sur lequel est bâti l’institution. Soyons irréalistes et imaginons une seconde leur terreur si jamais l’intégralité des professeurs renonçait à noter, à apprécier et à valoriser.  J’imagine déjà le tollé médiatique, la fureur des thuriféraires du capital, les vitupérations des rectorats, les rodomontades menaçantes de Jean-Michel sur BFM-TV…. Bien entendu, tout cela relève du vœu pieux mais si au moins un tiers des enseignants s’y mettaient, cela produirait des effets politiques assez dantesques. Peut-être une contagion. Il suffit de voir à quel point l’administration s’est cabrée en 2019 pour comprendre que la seule sortie possible de l’école de Jules Ferry, c’est une grève générale des notes, combinée à une reconductible. Mais les enseignants mobilisés sont-ils prêts à renoncer à leur posture symbolique de résistance, à mettre leurs titres en jeu pour créer un mouvement de cette ampleur ?

Voilà les deux extrémités que peuvent produire les notes: l’humiliation ou la servilité.

Travailler au corps les affects enseignants

La tâche peut paraître insurmontable. Surtout à ceux qui sont habitués à fréquenter les salles de prof, où il se dégage toujours une impression de pesanteur ou d’immuabilité. Notre métier repose sur une répétition à la fois confortable et dérangeante que Natalie Quintane a décrit avec précision dans le titre de son livre Un hamster à l’école. Chaque semaine, selon un emploi du temps calqué sur le rythme des usines, je me retrouve face à des groupes de jeunes humains que je dois faire obéir pour les trier dans les meilleures conditions. Et accessoirement les faire parler anglais. Le tout masqué. Mais cela n’empêche pas la bande de tourner en boucle, cette institution pourrait continuer de fonctionner à travers toutes les crises que nous réserve encore le système capitaliste. Et mon salaire qui continue de tomber à chaque fin de mois, avec une régularité métronomique. S’il n’est pas élevé, c’est tout de même une sécurité importante au temps du Covid-19, ne sous-estimons donc pas les liens de fidélité que cela peut créer.

Ici réside d’ailleurs toute la difficulté de l’exercice, défendre une proposition suffisamment désirable pour emporter les enseignants englués dans leur routine tout en impliquant les gens qui subissent l’école. Dépasser notre corporation me paraît aussi indispensable pour le succès des luttes à venir, et déjà, il y a d’autres personnels avec lesquels nous pouvons conclure des alliances, les surveillants, les secrétaires, les agents d’entretien, etc, mais il faut aussi/surtout s’adresser aux personnes qui subissent l’école, notamment les élèves et leurs parents. Je suis convaincu qu’une grève des notes bien préparée peut ouvrir le champ des possibles, cela pour plusieurs raisons :

  • Une majorité importante de collègues, d’élèves et de parents adhèrent à l’ethos méritocratique. Ils croient dur comme fer que la note est naturelle et que les places aux examens sont distribuées équitablement. Revendiquer la fin du système de notation, c’est pointer le doigt sur la politique qui s’exerce dans la salle, c’est repolitiser l’enseignement. Nous sortirions ainsi du triptyque des Stylos rouges, salaires, moyens, respects, qui nous enferme dans un dialogue sans fin avec l’État et n’attire pas sur nous les sympathies.
  • Prouver que la note n’a pas de fondement, c’est desserrer les liens des êtres avec l’institution. C’est montrer que cette prise d’otages n’a pas vocation à exister et qu’il serait parfaitement possible de faire autre chose. En outre, cela nous fait sortir du schème de préservation de l’existant dans lequel nous nous enferrons trop souvent et forcera à réfléchir sur d’autres modes de transmission du savoir.
  • Cesser de noter, c’est in fine attaquer la domination bourgeoise qui est naturalisée par l’utopisme méritocratique. C’est jeter une lumière crue sur leurs privilèges injustifiables qui n’existent que par l’exploitation des classes laborieuses dont les enfants sont peu valorisés par le système scolaire.
  • En dernière instance, cela aura aussi le mérite de bien retracer les lignes et d’identifier très clairement nos amis et nos ennemis. Une grève des notes reconductible, c’est la fédération d’horizontalités multiples contre une verticalité uniformisante (Etat-capital-bourgeoisie). C’est à proprement parler une action révolutionnaire.

Indubitablement, cette grève qui pourrait commencer dès la rentrée prochaine doit être préparée avec soin car il va falloir produire un argumentaire en béton armé pour convaincre les élèves et les parents. Pour nous protéger des foudres de l’administration, nous pourrions très bien continuer de noter officieusement pendant un temps si jamais la grève ne prend pas. Mais il faudra probablement passer par un bras de fer avec les organisations syndicales car ce genre d’initiatives ne recueillera jamais leur assentiment. J’ai pu observer l’action syndicale dans mon établissement et cela se limite à de la cogestion symbolique, je me demande même si factuellement certains syndicalistes ne deviennent pas des organes de direction de facto par leur capacité à influer sur les décisions des proviseurs. En ce moment, nos organisations sont accaparées par la diminution de la dotation horaire globale, qui est certes significative mais qui encore une fois, nous enchaîne à des palabres interminables avec les chefs et les rectorats, auxquels nous n’avons plus à rien à dire. Tous nos efforts doivent être portés sur leur destitution. Heureusement, beaucoup de collectifs de lutte se sont constitués pendant la mobilisation contre la réforme des retraites et nous pouvons nous appuyer sur eux. Aujourd’hui, les syndicats sont devenus des petites féodalités de la contestation, nous n’avons pas besoin d’eux et s’il faut les neutraliser, eh bien, qu’il en soit ainsi. Nous ne leur devons rien et d’ailleurs, déjà en 2009, le Comité invisible rappelait que :

« Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle bien avant la police proprement dite les forces syndicales et toutes cette micro-bureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes »

J’irais même plus loin, je dirais que certaines organisations sont maintenant devenues contre-révolutionnaires. Leur existence dépend de la continuité du dialogue social, si celui-ci est rompu, elles ne sont plus rien Les directions syndicales sont coupées de leur base, de ceux qui mouillent vraiment la chemise et prennent des risques, pendant que d’autres, salariés, s’assoient aux tables de négociations, sans se soucier des connivences engendrées par de telles proximités. Il est grand temps d’en terminer avec ce carnaval de l’impuissance politique organisée : l’intersyndicale doit mourir pour que les luttes puissent vivre. En guise de conclusion, par ces temps d’enfermement forcé, j’invite mes collèges professeurs à ne pas oublier qu’ils peuvent déjà mettre en pratique une certaine idée de l’égalité en dialoguant avec leurs élèves sur la politique. Si certaines matières s’y prêtent plus que d’autres, ces échanges permettent de sortir du cycle de repli auquel nous condamne la négociation syndicale. Commençons maintenant à parler à nos élèves d’égal à égal parce que comme le dit Jacques Rancières, pour arriver à l’égalité, il faut commencer par l’égalité. Parlons-leur, parlons-nous entre égaux, ne réservons le silence qu’à nos chefs et à ceux qui prétendent nous organiser. Et grève des notes à partir de septembre prochain !

H.D

Pour prolonger la soirée:

Références bibliographiques

[i] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 13.

[ii] Ibid, page 87.

[iii] Biberfeld, Laurence et Chambat, Grégory, Apprendre à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste, page 15.

[iv] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 21.

[v] Ibid, page 43.

[vi] Biberfeld, Laurence et Chambat, Grégory, Apprendre à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste, page 65.

[vii] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 33.

[viii] Quintane, Nathalie, Un hamster à l’école, La fabrique éditions, 2020, page 89.

Le tigre blanc : une start-up pour sortir de la cage de poulet ?

Le spectateur émancipé

Le tigre blanc est une créature qui ne naît qu’une fois chaque génération et son caractère exceptionnel est une métaphore de la vie de Balram, le personnage principal du film de Rahmine Barahni, un jeune Indien, qui va prendre en charge la narration de manière exclusive, sans laisser d’autres voix s’exprimer sur son parcours. Il est le maître du récit alors qu’il est issu d’une caste de serviteurs, les Shudras, assez semblable aux serfs européens. Nous sommes rapidement mis au fait de plusieurs informations essentielles, Balram travaillait pour une famille bourgeoise et au cours d’une nuit, il a été le témoin d’un terrible accident impliquant ses maîtres. Sauf qu’il s’exprime depuis un endroit où ses conditions matérielles sont radicalement différentes.

Devenu fringant jeune entrepreneur à Bangalore, la Silicon Valley indienne, Balram ne s’adresse pas au spectateur mais à un interlocuteur bien particulier, Weng Jiabao, premier ministre chinois, en visite en Inde pour comprendre l’essor économique du pays. Il lui fait alors une promesse singulière « je me propose de vous raconter, gratis, la vérité sur l’Inde en vous narrant l’histoire de ma vie ». Il s’y emploie avec une gouaille truculente et un humour à l’ironie mordante, sa verve parvenant à faire oublier le manque d’inventivité de la mise en scène. En effet, le film est l’adaptation d’un best-seller et le réalisateur se contente de reprendre des procédés éculés pour ce genre de production, flashbacks, voix-off, arrêts sur image clichetonneux… De grosses ficelles qui s’intègrent bien à l’univers télévisuel de la plateforme Netflix. Heureusement pour Barhani, son sujet est suffisamment intéressant pour aiguillonner notre curiosité.

Au service d’une bourgeoisie multiface

Né dans une famille très pauvre du Rajasthan, un état au nord de l’Inde, Balram a la niaque depuis l’enfance, devant ses prouesses en anglais, son instituteur lui assure qu’il est un tigre blanc, cette espèce très rare capable de franchir les barrières entre les castes. A virtuose du prolétariat, il faut bien trouver chaussure à son pied  et notre héros rêve d’être le chauffeur d’Ashok, un jeune bourgeois cool et moderne, héritier de la famille Stork, qui possède les terres où a grandi Balram. C’est une rencontre amoureuse à sens unique qui se joue là, et si Balram est conquis par la coolitude d’Ashok, fraîchement revenu d’Amérique, marié à une jeune indienne, Pinky, ayant grandi à New York, lui ignore tout de son existence. Il va alors déployer des trésors d’ingéniosité et de cynisme pour être engagé par les Stork et devenir le chauffeur numéro un, celui qui aura l’insigne privilège de conduire le jeune maître et sa femme. Son attachement pour eux va grandir : ces derniers lui parlent avec moins de raideur et désapprouvent ouvertement les sévices humiliants que lui font subir le père Stork et son fils aîné surnommé la Mangouste. Toutefois, au cours du film, Balram va s’apercevoir que ce prétendu conflit n’est rien de plus qu’une différence de style : une des principales activités des Stork consiste à graisser la patte des politiciens pour payer moins d’impôts et quand leurs intérêts seront menacés par un tragique accident, ils feront tous bloc aux dépens de Balram. Le transfuge de castes n’oubliera pas cette leçon : si la bourgeoisie peut avoir une multitude de visages, sa puissance est fondée sur l’exploitation du travail des plus pauvres.

Deux classes, un même espace (Netflix)

Se libérer de la cage de poulet

Dans le domaine de la fiction, il est toujours intéressant d’observer les domestiques, ces personnes à qui les bourgeois sous-traitent différentes tâches (maternité, conduite, ménage, achats, etc) afin de se ménager du temps libre et de faire étalage de leur puissance. Sans conteste, il existe en chacun d’entre nous une propension plus ou moins forte à adhérer à l’éthos boutiquier de la bourgeoisie, qui nous est seriné à longueur de temps par les institutions et les médias. Mais là, c’est un affect plus profond qui se constitue chez ces travailleurs triés sur le volet: le fait d’évoluer dans le même lieu que les dominants, de les côtoyer dans leur intimité leur donne l’impression d’en être et les conduit à endosser les intérêts de leurs employeurs. Cette dévotion servile est parfois célébrée par le cinéma, ainsi Mr Stevens, le majordome du film britannique Les Vestiges du Jour met sa vie entre parenthèses pour Lord Darlington, qui fricote avec des fascistes. Nous retrouvons la même aliénation chez les serviteurs indiens, qui selon Balram, sont enfermés dans une cage de poulet. Leur conditionnement serait si puissant que jamais ils ne songeraient à voler ce maître qui les bat et les rabaisse plus bas que terre et ils cracheraient au visage de potentiels émancipateurs. Nous sentons poindre ici la suffisance satisfaite de celui a éradiqué la compétition, en étant le meilleur prédateur.  Cependant, le film rappelle que les serviteurs turbulents ne s’exposent pas qu’à un renvoi, des expéditions punitives peuvent aussi être conduites contre leur famille. C’est une prise d’otage à l’ancienne que le salariat a invisibilisé dans les pays européens. Malheureusement, la seule possibilité d’émancipation qui est présentée dans le film consiste simplement à être plus malin et plus féroce que ses compagnons d’infortune. Jamais Balram ne cherchera à s’organiser avec ses collègues ou à faire preuve d’une solidarité de classe, il préférera agir en loup solitaire et adopter le modèle entrepreneurial américain au sein duquel les conflits entre les classes sont moins apparents mais tout aussi réels.

La start-up, horizon indépassable pour prolo rêvant de liberté?

A la fin que nous reste-t-il de ce film ? Indubitablement, Netflix a eu la main lourde sur le montage, les scènes ne durent jamais très longtemps, notre attention est toujours entraînée par un rythme mené tambour battant, une caractéristique des séries qui contamine désormais le cinéma. Nous aurions aimé nous attarder davantage dans les rues foisonnantes de New Dehli ou de Bangalore ou mieux connaître le quotidien des chauffeurs et des autres serviteurs, leurs trucs et astuces pour survivre à la servitude. Mais non, Bahrani est trop pressé de développer son intrigue et d’adresser à ses compatriotes américains (il est lui-même Américano-Iranien) un avertissement sur la montée en puissance des capitalismes indiens et chinois, des tigres blancs qui peut-être dévoreront l’Oncle Sam. Cette prophétie paraît bien dérisoire à l’heure où les paysans indiens ont lancé un gigantesque mouvement qui se bat contre la dérégulation du marché agricole et sont sortis de leurs cages de poulet, peut-être pour ne plus y revenir.  Pour conclure, nous dirons que le film a le mérite de montrer la bourgeoisie qui se tapit derrière ces fameuses castes et ce qu’elle fait subir aux travailleurs, simplement il ne laisse planer qu’une trop légère ambiguïté sur la geste individualiste de Balram. Il faut dire qu’elle épouse parfaitement celle de Netflix et des autres start-ups américaines chez lesquelles aucun possible émancipé ne saurait fleurir.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Ema : faire corps à plusieurs

Le spectateur émancipé

Pablo Larraín a consacré une longue période de sa carrière à des films tournés vers le passé, où il cherchait à faire l’autopsie de l’histoire. Dans No (2012), il s’intéressait à un jeune publicitaire enrôlé dans la campagne en faveur du non au plébiscite de Pinochet, puis en 2016 avec Neruda, il mettait en scène le passage à la clandestinité du célèbre poète, pour finir la même année, avec un biopic, Jacky, sur la vie tragique de cette première dame qui voit son époux abattu sous ses yeux. Avec Ema, Larraín pose son regard de cinéaste sur le Chili actuel et sa jeune génération, qui vibre aux rythmes lascifs du reggaeton et que l’on retrouve souvent en première ligne des mobilisations contre l’état bourgeois mortifère.

Une existence fragmentée

Au début du film, nous faisons connaissance avec le personnage éponyme, interprétée par Mariana Di Girolamo, à travers une série de fractures qui dressent le portrait d’une femme divisée contre elle-même, écrasée par le poids des normes et de la culpabilité mais sans cesse en action. C’est d’abord le feu de signalisation, objet régulateur de comportement, qu’elle incendie dans une avenue crépusculaire de Valparaiso, puis nous la suivons dans une confrontation avec une assistante sociale, où elle réaffirme son statut de mère d’un fils, Polo, qu’elle a pourtant abandonné. Enfin, nous la voyons dans son métier de danseuse, pendant une répétition dans un théâtre très sombre, illuminé par un astre, reflet de son propre pouvoir d’attraction et de la chorégraphie, où les corps des autres danseurs se retrouvent fatalement entraînés dans son sillage. Toujours au centre, dotée d’une individualité implacable mais pas dévorante, Ema déclare qu’elle fait bien ce qu’elle veut et ce qu’elle veut, c’est être tout à la fois : mère, épouse, amante, objet et sujet de désir, cela alors que toute son existence semble s’effondrer. Avec Gaston (Gael Garcia Bernal), son mari, qui dirige sa compagnie de danse, elle a adopté un jeune garçon, Polo, et cette expérience de la parentalité vire au drame.  Polo brûle le visage de sa tante et ils finissent par se résoudre à le rendre aux services d’adoption, afin qu’il soit replacé. D’emblée, nous comprenons qu’ils ont été des parents hors-norme, ce qui interroge sur l’origine de la déflagration. Polo était-il traumatisé par son vécu d’orphelin ? Ema n’est-elle pas allée trop loin en encourageant sa pyromanie ? Le film ne donne pas de réponse à ces questions mais il est clair qu’un feu couvait au sein de cette structure familiale trop étroite pour ces êtres atypiques.

Élargir le champ des possibles amoureux

Elle va alors s’embarquer dans une quête pour retrouver son fils et se créer un mode d’existence où elle pourra explorer tous ses désirs. Cela passe par une rébellion contre le style de Gaston, trop classique, pas assez en phase avec son époque et qui méprise l’intérêt d’Ema et de ses amies pour le reggaeton. Très populaire auprès des jeunes, cette musique est un mélange impur et entraînant de reggae et de hip-hop nord-américain, qui incorpore tout un éventail de musique latino, salsa, cumbia, bachata, bossa nova et bien d’autres. Décrié pour son contenu parfois ouvertement sexuel, le reggaeton s’est attiré les foudres des conservateurs et est même interdit à Cuba car il dégraderait l’image de la femme[1]. Il faut dire que le perreo, la danse associée au reggaeton, a de quoi mettre en émoi les puritains de tout bord, catholiques et communistes, car la femme s’y déhanche de manière très suggestive, ses fesses caressant les parties intimes de son partenaire. Rien de tout ça dans Ema et c’est paradoxalement un des reproches que l’on peut faire au film, il est un peu trop lisse, éclairé des lumières vertes et violettes qui viennent créer une ambiance arty, parfois proche du clip. Cela n’enlève rien au côté jubilatoire qui se dégage des scènes de danse à l’extérieur, filmées dans un Valparaiso multicolore, ondoyant mais étrangement vide. Le reggaeton devient ainsi pour Ema une forme de libération, elle y concrétise des amitiés, se laisse aller dans les bras de ses amies danseuses sans pour autant exclure Gaston, qui à reculons, vient assister à certaines de leurs représentations. On retrouve cette volonté de faire corps dans son entreprise de séduction des nouveaux parents de Polo, coincés dans un modèle hétéronormé, qu’elle amènera finalement à faire communauté, dans une organisation domestique centrée autour de sa propre personne. L’édifice n’a pas l’air très solide, ses fondations reposent en partie sur une entreprise de séduction et il faudra bien quelqu’un de la trempe d’Ema pour empêcher qu’il ne se fracture à nouveau.

Une répétition de reggaeton dans Ema (KOCH FILMS)

Une vitalité inaccessible ?

Mais au final le geste de Larraín nous laisse songeur : s’il semble avoir saisi la vitalité de cette jeunesse, qui refuse l’assignation au statut d’objet ou sujet de désir et revendique un devenir-polyamoureux, ne réserve-t-il pas dans le même temps cette fluidité de corps à des virtuoses déterminés ? Et de quelle jeunesse parlons-nous exactement ? Les êtres qui peuplent ce film semblent jouir de conditions matérielles assez avantageuses et fort éloignées des réalités sociales d’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique du Sud[2]. Il faut aussi souligner que le film récupère une pratique populaire sans qu’elle soit représentée par des membres de la classe laborieuse chilienne, aux physiques bien différents des acteurs de Larraín, tous d’ascendance européenne, à la morphologie fine et élégante. La véritable subversion, ce serait justement de montrer des corps qui dérogent à cette norme, marqués par une vie plus dure, moins protégée, danser, séduire et profiter de cette promiscuité qu’offre le reggaeton. Pour conclure, nous apprécions beaucoup l’énergie qui se dégage du film sans pour autant cautionner une occultation typiquement bourgeoise des catégories sociales les plus exploitées.

H.D

Sources:

[1] https://www.la-croix.com/Monde/ingredients-crise-sociale-Chili-2019-10-22-1301056010

[2] https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/cuba-veut-bannir-le-reggaeton-de-l-espace-public_183399.html

Pour prolonger la soirée:

La force de l’ordre: enquête ethno-graphique de Didier Fassin. Un plaidoyer réformiste pour une police plus douce.

Dans la nasse

La publication de la BD la force de l’ordre : enquête ethno-graphique, adaptée de l’essai du chercheur Didier Fassin, arrive à point nommé, dans une période de troubles où un mouvement social s’efforce de battre en brèche la loi dite de sécurité globale. Fragilisé après plus de deux années de contestation de ses politiques austéritaires, le gouvernement a bien conscience qu’il a besoin de sa police pour faire face à la pression de la rue et c’est pour cela qu’il lui accorde des privilèges exorbitants. Le trop commenté article 24, punissant d’un an de prison et de 45 000 euros la diffusion d’images de policiers de nature à permettre leur identification, n’est que l’arbre qui cache la forêt. D’autres dispositions prévoient notamment d’élargir le champ d’intervention de la police municipale, de généraliser l’usage du drone pendant les manifestations et de permettre le port de l’arme de service en dehors des heures de travail. Tout ceci permet de rappeler que le titre de la BD illustrée par Jake Raynal ne manque pas de pertinence car au fond, qu’est ce que la police, sinon une institution qui a la force de son côté ? Dans l’exercice de leur mission, qui, d’après l’État, consiste à maintenir l’ordre public et à assurer la sécurité des personnes, les policiers reçoivent un entraînement, des armes et le droit de les utiliser dans un cadre bien spécifique. Ils bénéficient aussi du soutien du législateur, de l’appareil judiciaire et des médias qui donnent régulièrement la parole à leurs représentants syndicaux. La couverture de la BD fait le choix d’attirer notre regard sur l’usage de cette force sur un corps, on y voit, dans un jeu de clair-obscur qui anonymise les personnages, pour mieux les universaliser, un policier à brassard orange en train de contrôler un homme, qui lui porte un hoodie, le sweat à capuche associé dans l’imaginaire collectif aux jeunes de banlieues. A rebours des représentations spectaculaires des agissements des forces de l’ordre, les auteurs mettent au premier plan le fonctionnement normal de la police, l’agent est très clairement maître de la situation et l’homme contrôlé n’a d’autre choix que de se soumettre à la palpation.

Un chercheur en voiture avec la BAC

Le ton est donné, l’enquête ethno-graphique nous emmène donc dans la banlieue parisienne, au sein d’un grand commissariat où de 2005 à 2007, Didier Fassin a eu l’opportunité incroyable, presque aberrante, de suivre une unité de la BAC (brigade anticriminalité) dans ses interactions quotidiennes avec la population. Le format bande dessinée et le trait sobre, élégant de Jake Raynal permettent de restituer avec beaucoup de limpidité les points saillants de ses observations. Alors finalement, qu’est ce qu’on voit la police faire dans cette BD ? Sans surprise, des opérations de police, que l’on observe du point de vue de Didier Fassin, spatialement positionné en compagnie de ses sujets d’étude. Présence discrète, c’est lui qui interprète le réel pour le lecteur, à travers un dispositif didactique efficace mais un peu étouffant. Dans une des vignettes les plus marquantes de l’ouvrage, un des agents de la BAC se tourne vers le chercheur assis à l’arrière de la voiture et lui lance : « y nous aiment pas, les bâtards, nous on les aime pas non plus ». Les « bâtards », c’est le terme qu’ils utilisent pour désigner dans leurs conversations les habitants des quartiers, d’origine africaine et plus précisément les jeunes. L’insulte vient tracer une frontière nette entre les policiers et les gens qu’ils sont censés protéger : elle crée un « nous » et « eux », elle déshumanise, elle avilit ces « autres » construits comme impurs et légitime la violence à leur encontre. Pendant la patrouille, on voit que ce ne sont pas les résidences où il y a peu de descendants d’immigrés qui intéressent la police, bien au contraire, elle va cibler en priorité leurs lieux de vie -les logements sociaux- et faire ce que l’on appelle du profilage racial. C’est un jeune homme noir occupé à écouter de la musique dans sa voiture qui va faire les frais de cette pratique. Il est contrôlé parce qu’il a la malchance de se trouver sur le chemin de ces policiers qui se demandent ce que ce corps fabrique là et viennent lui rappeler l’existence de la contrainte étatique.

Que font ces gens ici? La force de l’ordre © Delcourt

Remettre la police dans le droit chemin

Dans la planche suivante, une commissaire adjointe nous explique que les contrôles d’identité et les fouilles corporelles ne peuvent se dérouler que dans un cadre bien précis, uniquement si les personnes sont engagées dans des activités illégales. Ce rappel à la loi adressé au lecteur se reproduira dans une autre séquence et dessine en filigrane le portrait politique de l’auteur. Les baqueux sont encore en maraude mais cette fois, ils sont à la recherche de qui est décrit comme une improbable quête au flagrant délit, tout cela pour gonfler des stats à la fin du mois. Les policiers ratissent donc les quartiers populaires pour coffrer quelqu’un et finissent par être appelés pour un jeune qui fait du quad dans la rue. Quelques habitants protestent contre l’injustice du contrôle, les agents font dégénérer la situation, les insultes racistes fusent, quatre personnes sont blessées pendant une perquisition improvisée et tout ce beau monde est inculpé d’outrage et de rébellion, afin de décrédibiliser d’éventuelles poursuites. Les auteurs relèvent avec justesse l’existence d’un business de l’outrage florissant, les policiers sont incités à utiliser cette manœuvre puisqu’ils ont tout à gagner : leur parole aura toujours plus d’impact que celle des victimes, les frais du procès sont payés avec les deniers publics et ils recevront certainement des dommages et intérêts. Un treizième mois gagné sur le dos du contribuable ET des habitants des quartiers populaires. Ce phénomène est un révélateur de l’agressivité de la police qui instrumentalise le droit pour maquiller ses violences, avec la bénédiction des juges, et pourtant les auteurs persistent à nous mettre le nez dans l’article 1er du code de déontologie de la police nationale qui stipule que « la police nationale concourt, sur l’ensemble du territoire, à la garantie des libertés et à la défense des institutions de la République, au maintien de la paix et de l’ordre public et à la protection des personnes et des biens ». Futile rempart contre la férocité d’une institution forgée par la bourgeoisie pour mettre au pas les classes populaires. Nous partageons bien évidemment le diagnostic de Fassin sur la surenchère sécuritaire des années 1990 qui a abouti à la création de la BAC, une unité aujourd’hui noyautée par l’extrême droite, responsable de la plupart des morts aux mains des forces de l’ordre et véritable extension d’un ordre économique qui se crispe.

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, promettant aux habitants d’Argenteuil de les débarrasser de la « racaille » en 2005. Il a depuis été mis en examen pour corruption ©LCI

Sans conteste, l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur en 2003 a marqué un tournant dans la stratégie de contrôle des corps de l’État, sa politique du chiffre a poussé les policiers à s’en prendre avec plus d’assiduité aux personnes les plus marginalisées, notamment les jeunes garçons de banlieue et les sans-papiers, dont les infractions sont les plus faciles à constater. Cet acharnement sur les illégalismes d’une catégorie de la population a fait resurgir dans le débat public une classe dangereuse fabriquée de toute pièces et que l’on évite soigneusement de désigner par son origine ethnique ou ses conditions matérielles d’existence. Le discours sur les « racailles » qui séviraient dans les périphéries des villes françaises a servi à forger un ennemi de l’intérieur pour justifier une intensification de l’occupation militaire du territoire. Pour Fassin, la police a été « progressivement détourné de ses objectifs originaux » par des politiciens comme Sarkozy, ce qui a mené à des situations dramatiques, la mort de Zyed et Bouna le 27 octobre 2005, bientôt suivie par les émeutes des banlieues.

Pour une police de la confiance ?

A la fin de la BD, il opère une distinction entre deux modèles de police, le fameux « bobby » seulement armé d’une matraque, assez proche de la police de proximité voulue par Lionel Jospin, au « cop » américain, déconnecté de son territoire pour éviter les rapprochements qui adoucirait un peu trop ses relations avec les gouvernés. Il semblerait que c’est la première proposition qui a la faveur des auteurs : l’obstination donquichottesque de Fassin à présenter ses recherches aux gouvernants le place dans le camp de la réforme. De la même manière que David Dufresne dans son film Un pays qui se tient sage, il met en lumières les graves dysfonctionnements de la police actuelle mais ne propose pas grande chose à part un redressement de la situation, qui passerait par une administration plus douce des choses. Dans cet optique, rien de mieux qu’une police de la confiance pour étouffer la mutinerie dans l’œuf et continuer de gérer la société, ce rassemblement forcé d’êtres humains sur un territoire donné. A cela, nous objecterons que dans le contexte actuel, il apparaît très difficile de reformer cette institution tant elle semble hors de contrôle du pouvoir politique : bientôt Darmanin prendra directement ses ordres de la part des syndicats policiers. Ensuite, il convient de rappeler que l’excellente réputation de la police anglaise, la meilleure des polices, selon l’expression consacrée, est largement exagérée ou du moins ne signifie pas la même chose pour tous.

Une représentation d’un bobby en uniforme assurant la tranquillité des quartiers aisés

Crée en 1829 par Sir Robert Peel, un ministre de l’intérieur libéral, elle répond à un besoin de rationaliser le maintien de l’ordre en Angleterre, qui connaît alors une véritable explosion démographique. Les anglais quittent les campagnes pour aller s’installer dans les villes et à Londres, les agents du guet et les agents paroissiaux, ne sont pas suffisamment bien formés ou organisés pour faire face pour encadrer tout ce monde. C’est que le désordre gronde dans la patrie du libéralisme, de 1811 à 1812, les Luddites fracassent les machines qui détruisent leurs emplois, puis en 1830, les « swing rioters » prennent le relais, font flamber maisons de travail et granges aux dîmes. En 1840, un large mouvement ouvrier, le Chartisme, se constitue pour lutter contre la brutalité du capitalisme anglais (les journées de travail durent 15h, les salaires sont extrêmement bas) et mettre fin au suffrage censitaire. Le pouvoir politique redoute alors une insurrection mais la force de police conçue par Peel permet de faire face aux débordement émeutiers. Pour le ministre, l’enjeu était double : il devait recruter des policiers qui n’effraient pas trop la bourgeoisie anglaise, naturellement méfiante vis-à-vis de tout processus de centralisation tout en assurant un maillage du territoire et un encadrement des classes laborieuses efficace. Le pari est réussi puisque l’Angleterre échappe au vent de révolte qui souffle sur toute l’Europe en 1848. Ce petit développement historique était nécessaire pour expliquer pourquoi nous nous méfions de ces tentatives de rationaliser la police : desserrer les mailles du filet, ce n’est pas relâcher les poissons. Pour conclure, la BD constitue un très bon point de départ pour comprendre ce que fait la police dans les banlieues, simplement nous nous demandons si, à trop fréquenter les institutions et leurs agents, Fassin ne s’est pas rendu aveugle à d’autres possibilités de changement.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Sources:

  • Didier Fassin, la force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.
  • Jeremy Black and Donald Macraild, Nineteenth Century Britain, MacMillan Foundation, 2002.

Game of Thrones: une saga qui fait ployer le genou

Le spectateur émancipé

Attention, cette critique divulgâche une grande partie de l’histoire !

« Agenouille-toi » intimait Daenerys Targaryen, la mère des dragons, à Jon Snow, le roi du Nord, dans la dernière saison décriée d’une série-évènement qui, pendant des années, aura rendu addict des millions de spectateurs. Cette injonction replace assez bien la série dans son contexte, un univers de fantasy médiévale, au sein duquel des maisons aristocratiques se livrent à un affrontement sans merci pour s’emparer de la royauté, symbolisée par l’obsédant trône de fer. Dans cette lutte aussi bien guerrière que politique, ces familles vont faire appel à leurs vassaux, des seigneurs moins puissants, qui leur doivent allégeance et dont le soutien sera souvent critique, notamment pendant les périodes de trouble. Dans le jeu des trônes, « tu gagnes ou tu meurs » nous dira Cersei, la reine machiavélique et, pour gagner, il est vital de consolider les anciennes loyautés et de conclure de nouvelles alliances.  En apparence et sur un tout autre registre, c’est un jeu auquel les showrunners de la série phare de HBO, David Benioff et D.B Weiss, ont excellé. Tout au long des huit saisons, la fidélité des spectateurs n’a jamais faibli, l’audience s’élève par épisode en moyenne à 9.3 millions de personnes. C’est LA série évènement, la plus plébiscitée, la plus chère, la plus téléchargée, on se l’arrache à l’international et les péripéties des nobles de Westeros monopolisent les conversations, au point que les malheureux qui n’ont pas saisi le phénomène au vol, se voient obligés de le rattraper en cours de route ou contraints au silence, pendant que l’on spécule sur le lignage de Jon Snow.

Aux quatre coins du monde, des êtres humains ont consacré d’innombrables heures à cette œuvre – il y a soixante-treize épisodes en tout, qui chacun dure entre 47 et 82 minutes – et se sont passionnés pour les aventures de Jon Snow, le fils bâtard des Starks, qui découvre qu’une menace surnaturelle plane sur Westeros, les tribulations de Daenerys Targaryen, héritière du trône exilée à Essos et les machinations des autres châtelains dans le cadre d’une guerre civile. Et pourtant, après la conclusion tant attendue de la saison 8, la série sombre dans l’oubli. Le confinement aurait été l’occasion de s’y replonger mais on préfère s’adonner à des re-runs d’autres sagas. Comment se fait-il que cette série qui ait captivé l’attention de millions d’êtres, au point que, chaque semaine, la diffusion d’un épisode devenait un rituel collectif, où l’on s’installait confortablement avec sa famille ou ses amis devant un ordi, une télé, dehors, dedans, a la maison, au boulot, dans un pub, pour visionner ce que les scénaristes avaient concocté, soit désormais complètement passée de mode ? Nous nous attèlerons donc à chroniquer un effondrement très discret, à rebours du rythme à tambour battant imposé par les showrunners. En bons suzerains, ils avaient réussi à capter l’attention d’un public inféodé, en le faisant naviguer entre un état d’anxiété addictif et le confort de l’itération. Nous précisons que l’auteur de l’article fait partie de ce public et qu’il ne s’agit nullement de pourfendre le fan de Game of Thrones mais de comprendre l’origine de son désenchantement. Pour cela, il faut retourner en arrière afin de décrire les ingrédients qui ont le fait le succès d’une formule qui a accaparé autant de monde pendant huit ans.

Historiciser la fantasy pour tenir en haleine

La série propose à ses débuts un univers ouvertement régi par des lois surnaturelles, il y a des dragons, des morts vivants, des sorciers, le cycle des saisons n’est pas le même que le nôtre et tout au nord de Westeros, au-delà du mur qui protège les royaumes humains des incursions sauvageonnes, résident des créatures légendaires, les Marcheurs Blancs, qui apportent avec eux un hiver dévastateur, cataclysmique. Malgré cette dimension surnaturelle, on nous promet aussi une forte dose de réalisme, fini le Disneyland moyenâgeux des récits traditionnels de fantasy, où un groupe de héros, à la destinée toute tracée, s’oppose à un antagonisme maléfique fait pour être vaincu. On cherche au contraire à produire un sentiment d’insécurité en s’inspirant des péripéties de l’histoire, notamment de la Guerre des Deux Roses, une guerre civile entre deux branches royales, qui a déchiré l’Angleterre de 1455 à 1485. Le prétendant qui est en ressorti vainqueur, Henri VII, n’est pas précisément doté des qualités héroïques traditionnelles, sa légitimité est plutôt douteuse, il bénéficie de la félonie d’alliés de son adversaire, le très fameux Richard III, se marie pour avancer ses intérêts et une fois sur le trône, déjoue les révoltes contre son règne par un savant mélange de magnanimité et de cruauté. Son triomphe n’avait rien d’évident, il tente plusieurs fois de débarquer en Angleterre et échoue lamentablement. Il aurait très bien pu être capturé ou mourir, les aléas de l’histoire en ont fait un roi.

C’est cette authenticité que l’auteur de Game of Thrones, George R.R. Martin, cherche à injecter dans son œuvre-monstre. L’auteur désire que ses lecteurs connaissent les affres de la contingence de l’histoire, absente des œuvres de fantasy comme le Seigneur des Anneaux ou Les Chroniques de Narnia. Ce choix narratif permet, selon lui, de tenir le public en haleine et ceux qui regardaient la série ont rapidement compris que les personnages à la fibre morale exigeante n’allaient pas nécessairement gagner. Ainsi, à la fin de la première saison, ceux qui n’avaient pas lu le livre ont été tout bonnement traumatisés par l’exécution de Lord Eddard Stark, le seigneur de la famille Stark, un nordique devenu Main du Roi, et que tout semblait prédestiné à suivre un arc narratif plutôt convenu, celui du valeureux héros qui vient rétablir l’ordre dans un royaume miné par la corruption. Cette décision diégétique, retranscrite avec efficacité dans la série, va acquérir une dimension spectaculaire et resserrer les liens entre les spectateurs et leurs aristocrates favoris. Qu’on se le tienne pour dit, personne n’est à l’abri d’une flèche perdue sur un champ de bataille ou d’un banal empoisonnement. Cette mort s’inscrit aussi dans la dialectique entre idéalisme et pragmatisme que la série va dérouler et qui va cristalliser les oppositions d’une variété de personnages au sang bleu. Ils vont tous être amenés à faire des choix entre ces deux pôles et le spectateur pourra reporter son affection sur le héros ou l’héroïne dont le mode de gouvernance lui paraîtra le plus souhaitable ou le plus succulent. Aucun autre cheminement alternatif ne sera balisé par la série.

Les funérailles du chevaleresque, l’héroïsation du pragmatisme

On a ainsi de multiples occasions de s’émouvoir de l’héroïsme naïf de Jon Snow et/ou se régaler des méfaits du machiavélique Tywin Lannister, le maître incontesté du jeu des trônes. Question de goût ou de tempérament. Pour en revenir à Eddard Stark, on peut dire qu’il l’a un peu cherché, quand même, cette mort par décapitation. Invité à Port-Réal par son ami, le roi Robert Baratheon, pour être son nouveau chancelier, il ne connaît pas grand-chose à la politique et veut appliquer à une fonction qui exige beaucoup de doigté ses préceptes moraux rigides et son idéal de justice. C’est que la situation de Robert est précaire, c’est un usurpateur, qui s’est emparé du trône par les armes, avec l’aide d’Eddard et son appétit gargantuesque pour les tournois et la bonne chère ont vidé les caisses du royaume. Éreinté par l’exercice du pouvoir, il se dit que la droiture et l’austérité de son ancien compagnon d’arme ne seront pas de trop pour remettre un peu d’ordre et purger ce nid de vipères qu’est devenu son conseil. Malheureusement, Robert meurt, lui aussi assassiné, par sa femme, Cersei Lannister, qui lui a fait des bâtards dans le dos avec son frère, le sémillant Jaime Lannister, membre de la garde royal et chevalier de renom. Eddard finit par découvrir que le « fils » de son ami n’est en réalité pas le sien : l’héritier du trône est le produit dégénéré de l’inceste. Pire encore, Cersei manœuvre en douce, avec la complicité de sa famille, pour damer le pion à Eddard, désigné comme régent par son défunt ami. Le seigneur du Nord s’imagine que la valeur du testament du roi est inattaquable et se refuse à prendre en otage Cersei et ses enfants lorsque l’occasion se présente. Puis, quand il cherche plus tard à prouver la bâtardise du nouveau roi, le sadique Joffrey Baratheon (en réalité un Lannister pur souche), la partie est déjà perdue. Joffrey a ses fesses sur le trône de fer, Cersei déchire le testament de Robert sous ses yeux, le fait arrêter et l’envoie au cachot. On apprendra donc ici une salutaire leçon : le pouvoir ne réside pas dans un texte de loi écrit par un mort mais du côté de celui qui a le monopole de la contrainte physique. Eddard meurt car son système de valeurs n’est pas adapté au jeu des trônes, l’honneur n’est qu’un discours produit par la noblesse pour justifier sa position et il est l’un des rares à appliquer ce credo dans la vie réelle. Il n’enverra pas des hommes kidnapper la reine et ses enfants car il considère l’action déshonorable par essence et cette erreur tragique sera lourde de conséquences pour lui, sa famille et son héritage.

Cette condamnation de la rigidité chevaleresque va être répétée plusieurs fois, histoire que l’on comprenne bien le message. Robb, le fils d’Eddard, qui cherche dans la deuxième saison à venger son père, épouse la séduisante Talisa alors qu’il avait promis à son allié, Walder Frey, de se marier avec l’une de ses filles. Etant donné qu’il a convolé avec Talisa, il ne peut plus honorer son premier engagement envers Frey. Ce dernier, mortellement offensé, et sentant le vent tourner, accepte l’offre des Lannister de faire assassiner Robb et sa famille, pendant un mariage organisé entre une Frey et l’oncle de Robb. Ce carnage, connu sous le nom des noces pourpres, a envoyé des ondes de choc dans le fandom de la série. Les lecteurs du livre, qui savaient ce qui allait se passer, ont filmé la réaction de leurs amis, partagés entre incrédulité et désespoir. George R.R. Martin, après la diffusion de l’épisode, se félicitait de provoquer des réactions aussi fortes chez les gens et se vantait d’avoir subverti le trope du héros romantique en quête de vengeance. L’honneur disparaît donc sous les coups de lame des Frey. L’autre fils d’Eddard, Jon Snow, devenu Lord-Commander de la garde de nuit, finira lui aussi assassiné pour avoir mésestimé le mécontentement qui grondait contre lui après son alliance avec les sauvageons. Daenerys Targaryen, l’héritière de la dynastie déchue, exilée à l’Est et mère de trois dragons, sera confrontée à une autre répétition de ce dilemme : cherchant à émanciper les esclaves de continent, elle sera forcée de faire des concessions aux esclavagistes qui n’hésiteront pas à monter une coalition contre elle.

Encore une fois le pragmatisme triomphe. Attention à ne pas trop exagérer cependant, les personnages faisant preuve de trop de sadisme comme Ramsay Snow, Joffrey Baratheon et d’autres, seront douloureusement punis : l’un périra dévoré par ses propres chiens et l’autre empoisonné à son mariage, en jeu de miroir avec la mort de Robb. C’est Tyrion Lannister, personnage emblématique de la série, préféré des fans, qui saura trouver le juste équilibre, une pratique mesurée de la realpolitik, avec ce qu’il faut de jugeote pour tenir les monstres à distance et d’empathie pour ne pas devenir universellement détesté par le peuple. En dépit de sa petite taille, il survit à tout, passe à travers les régimes et on le retrouve logiquement dans l’épilogue, à présider les destinées des royaumes, juste après la défaite finale des forces de l’hiver. Sans trop rentrer dans les détails, les leaderships messianiques incarnés par Jon Snow et Daenerys Targaryen ont été écartés du pouvoir, les monstres aussi, il ne nous reste donc qu’une oligarchie modérée, un peu hétéroclite : un nain, une femme chevalier, un nouveau riche et un fils méprisé, qui vont se choisir un roi bien au centre, le fils cadet d’Eddard Stark, Bran, en fauteuil roulant mais doué d’un incroyable pouvoir de clairvoyance. Avantage supplémentaire, son handicap l’empêche d’être distrait par les tentations charnelles et il semble disposé à laisser à son conseil carte blanche pour être des despotes éclairés. Avec ce qu’il faut de douceur et de fermeté.

On comprend le désarroi des fans devant une fin aussi conventionnelle, où comme dans Le Guépard, mais moins habilement, tout change pour ne rien changer. Tant d’heures consacrées à suivre des nobles fictifs d’un continent imitant l’Europe pour une récompense aussi faible ? La formule avait déjà donné des signes d’épuisement, les personnages principaux bénéficiaient de plus en plus d’une immunité scénaristique, enterrant l’imprévisibilité des débuts et prenaient des décisions incohérentes, voyageaient dans le monde à une vitesse incroyable, des vicissitudes typiques du feuilleton qui doit être conclu dans l’urgence. La crainte dévote, que nous évoquions plus haut, s’était finalement évaporée pour laisser la place à l’assiduité confortable, voire même à une simple compulsion plutôt humaine : vouloir connaître le fin mot de l’histoire. Nous observons une des logiques les plus malsaines du format série, l’enrôlement dans un processus accumulatif où l’on consomme épisode après épisode dans l’espoir d’une fin satisfaisante. La vacuité de l’addition de storytelling peut être rapproché de la malbouffe : on se rend chez une marque connue pour manger un produit formaté et l’on ressort avec la faim au ventre. Force est de constater que Game of Thrones a essayé de faire autre chose, de tresser un grand récit qui peut-être n’a pas réussi à s’émanciper complètement des contraintes du format. Peut-être y avait-il trop d’intrigues à résoudre, trop de personnages et tout l’argent qu’HBO voulait bien y consacrer n’était pas suffisant. Peut-être aussi que les scénaristes n’en avaient plus grand-chose à faire, émoustillés qu’ils étaient par leurs nouveaux projets, tous annulés les uns après les autres. Nous pensons néanmoins que cette sensation de vide ressentie à la fin de Game of Thrones est à mettre sur le compte de la forme série, qui à force de vouloir tout étirer, tout distendre, finit par trivialiser la matière mais aussi, sans conteste, sur plusieurs faiblesses dans la proposition initiale.

La très symbolique décapitation de Ned Stark dans la saison 1 ©HBO

Rationaliser la succession pour que les meilleurs règnent

Si le final est aussi sec, c’est parce que la série ne fait qu’accompagner un grand mouvement de rationalisation, sans jamais le questionner. Haro sur les chevaliers, les sorcières et les dragons, ce qu’il faut à Westeros, ce sont des aristocrates pragmatiques qui se transmettent le pouvoir sans mettre un continent à feu et à sang. C’est donc logiquement que l’on va se pencher un peu sur le règlement de la succession à Westeros et donc de la famille puisque c’est l’un des cœurs palpitants de la série. Dans Game of Thrones, on suit huit grandes familles qui en dominent d’autres moins puissantes selon l’ordre pyramidal de la vassalité. L’omniprésence de cette structure n’est pas anodine, déjà, elle permet une identification émotionnelle à des rôles prédéfinis, que possiblement le public a rencontré dans sa vie ou aimerait être. Père protecteur ou tyrannique, mère manipulatrice ou timbrée, grande sœur un peu mièvre, petit frère hédoniste et contestataire, il y en a pour tous les goûts et les intrigues vont faire la part belle aux relations ambiguës, aux séparations, aux retrouvailles, aux trahisons, aux amours interdits, en somme des familles où toutes les passions sont exacerbées. Et c’est tant mieux car cela offre aux spectateurs un espace bien connu, qu’ils peuvent s’approprier, tout en favorisant une certaine mise à distance fascinée, par l’exposition des comportement déviants de l’aristocratie du temps jadis, comme l’inceste ou le parricide. Ces huit dynasties possèdent chacune une identité propre (de marque ?) qui se décline à travers un patronyme connu de tous, une héraldique simplifiée, exemple, un loup pour les Stark et une devise « l’hiver vient » ou « je rugis ». Elles sont en compétition pour l’exercice d’un pouvoir hégémonique sur le continent et il est attendu de leurs membres qu’ils se serrent les coudes face à l’adversité, même si à priori, ils ne sont pas les premiers dans l’ordre de succession. Les lignées sont organisées autour d’un suzerain qui organise le processus d’accumulation du pouvoir symbolique et économique.

Si l’on en croit Pierre Bourdieu dans son ouvrage Sur l’Etat, il représente « l’incarnation provisoire de cette unité transcendante qu’est la maison et l’on peut comprendre ses actions à partir de ce principe ». Les structures familiales et nobiliaires s’imbriquent l’une dans l’autre au point qu’il est impossible de les distinguer : toutes les deux imposées, elles ont pour vocation de sécuriser la transmission du patrimoine. Et justement, l’arbitraire de la primogéniture viendra flatter, voir renforcer les aspirations méritocratiques du public car l’on se rendra vite compte que l’aîné d’une famille n’est pas nécessairement la personne la plus apte à en faire fructifier les fortunes. Chez les Lannister, Tyrion serait le plus digne héritier de son machiavélique paternel, la cruauté en moins et pourtant, les règles de succession imposent Jaime Lannister, un foudre de guerre inconséquent. Dans la famille Stark, c’est Jon Snow qui apparaît comme le plus digne successeur de son père mais sa bâtardise l’empêche d’hériter de Winterfell (il sera plus tard révélé qu’il est plus qu’un simple bâtard). Pour les Tyrell, c’est Mace qui occupe les fonctions de chef de famille mais c’est en réalité Olenna Tyrell, à l’esprit vif et à la langue bien pendue, qui tire les ficelles. L’hérédité, ce n’est pas forcément la meilleure manière de produire des souverains capables et même cette légitimité biologique peut être truquée, on l’a vu avec Cersei. Les nombreux doutes sur l’ascendance véritable de Joffrey mèneront à la sanglante guerre des Cinq-Rois, qui précipitera la ruine de beaucoup de nobles familles. Dans le sillage de ces désastres, on se dit que quand même, il serait mieux de concevoir un système qui pacifierait les excès de la noblesse et donnerait le pouvoir à une figure consensuelle et raisonnable.

Ce système, ce sera la monarchie élective, calqué sur le modèle du Saint-Empire Romano-Germanique et cette figure, ce sera Bran Stark. Un souverain qui sait se tenir et laisse ses conseillers, Tyrion et consorts, d’une diversité quasi intersectionnelle, se charger de l’intendance. L’élection est la distribution pacifique du pouvoir entre les grands. Au lieu de s’écharper, ils doivent se passer la balle de temps en temps. Bran nous inquiète beaucoup, son don a un potentiel totalitaire, il peut en effet prendre possession des êtres et modifier certains évènements du passé. Monarque-dieu, contrôleur de corps, observateur panoptique, s’appuyant sur des experts pour rationaliser le désordre engendré par des aristocrates trop turbulents, il est le messie providentiel du centre, l’élu gestionnaire de ce chaos qui a entraîné la chute de beaucoup trop de dynasties régnantes. Sa sœur, Sansa Stark, elle aussi, une outsider sur laquelle personne ne misait, accède à la royauté dans le Nord, portée par l’espoir qu’elle adoucisse la domination trop brutale de l’aristocratie. Elle est le double opposé de Daenerys Targaryen, dont le projet était trop libérateur pour ne pas être suspect. La Mère des Dragons voulait libérer tout le monde de ses chaînes mais à condition qu’elle soit reconnue comme l’autorité suprême. Son obsession à carboniser ses ennemis la range du côté des jacobins assoiffés de sang qui peuplent l’imaginaire de la bourgeoisie américaine. Elle sombrera dans la folie et se livrera à des exactions encore plus atroces que celle des Lannister. Dans la radicalité, point de salut. Toute velléité d’en finir avec l’ordre dominant périra dans les flammes du nihilisme, décrétée seule issue possible pour ce genre d’entreprise. On lui préférera Sansa la modérée qui prendra les rênes du Nord, non sans avoir été humiliée sexuellement car pour la série, il est inadmissible qu’une femme puisse déposséder les hommes de leur corps sans l’avoir été elle-même. La progéniture d’Eddard Stark, l’honorable décapité, bien mal partie, finit donc le game en position hégémonique. En dépit du départ du mélancolique Jon Snow de Westeros, de la descente dans la folie de Daenerys, les showrunners nous consolent en nous disant que le royaume est entre de bonnes mains, les mains des meilleurs. C’est le triomphe de la vertu méritocratique sur une hérédité militaire désuète. Le règne ennuyeux des techniciens peut commencer. 

Diversité chez les oppresseurs: une femme, une personne de petite taille, une personne handicapée, deux parvenus et un fils mal-aimé ©HBO

L’éternelle minorité d’un peuple fait pour être gouverné

Ce changement de l’équipe dirigeante a l’air plutôt avantageux pour le peuple, éreinté après des années de guerre. On s’attriste un peu sur le sort de Jon Snow, en réalité l’héritier légitime du trône, littéralement Le Prince Qui Fût Promis de la prophétie, ressuscité par Dieu pour combattre le fléau de l’hiver. Tout ceci fait trop ancien monde, les demi-dieux n’ont pas leur place dans cette modernité désenchantée que nous prépare les showrunners. D’accord mais les Stark du nouveau monde sont-ils aussi sympas qu’ils en ont l’air ? La domination qu’ils exercent n’est-elle pas fondamentalement injuste ? Rien ne garantit que les héritiers de Sansa ne gouvernent avec autant de parcimonie dans l’exercice du pouvoir, ni même que la monarchie élective ne soit piratée par une personnalité charismatique. Qu’est-ce que tous ces bouleversements changent pour les paysans qui ont l’obligation de labourer les terres et doivent servir dans les armées de leur seigneur local s’il décide de rassembler ses troupes ? On affirmera qu’il y a simplement une variation dans l’intensité de l’exploitation que subiront les dominés, et même si parfois cela peut suffire, comme par exemple en France où au XVème siècle, les populations finissent par accepter la souveraineté capétienne à condition qu’elle garantisse la paix, c’est après des siècles de trouble, durant lesquels elles ont joué un rôle majeur, forçant les différents pouvoirs à s’adapter à leur contestation.

A la fin de la série, c’est un autre noble sympathique, Samwell Tarly, connu pour s’être encanaillé avec une sauvageonne, qui proposera aux lords réunis en conseil une démocratie. Nul besoin de trop évoquer les rires que cela déclenche, on soulignera plutôt que cela prouve incontestablement que le bas a été trop peu montré dans Game of Thrones, au point que c’est un rejeton mal aimé de la noblesse, la chose la plus proche que l’on ait d’un gueux, qui va porter les possibles revendications d’un peuple inscrit aux abonnés absents. Et pour une série qui se targue de proposer à ses spectateurs une représentation réaliste du Moyen-Âge, de renouveler le genre de la fantasy historique, on trouve regrettable que l’un des acteurs majeurs de la période soit aussi peu et mal représenté. Commençons par évacuer les parvenus, Bronn, Davos et Varys, qui adhèrent pleinement au système mais pour des raisons différentes. Attachons-nous à décrire une véritable irruption des gens de peu, celle du Grand Moineau et de ses fidèles, un mouvement religieux, qui prône l’égalité de tous devant les dieux. Cersei Lannister, par pur opportunisme politique, veut se servir de ces dévots qui s’autoflagellent et s’engagent à purger la capitale de toute déviance sexuelle, contre ses rivaux du jour, les Tyrell, dont l’un des membres est soupçonné d’homosexualité. Sans le vouloir, Cersei va mettre en péril la monarchie car l’ascétisme du Grand Moineau est en réalité un fanatisme. Son approche de la religion fait penser à Savonarole, ce frère dominicain, qui à Florence, faisait patrouiller des milices dans la rue pour s’assurer que les habitants ne s’adonnent pas à des plaisirs interdits : l’homosexualité et l’adultère sont châtiés, l’ivresse sur la voie publique sévèrement réprimée et les tenues vestimentaires doivent être modestes. C’est un retour à l’ordre moral très similaire à ce que compte imposer le Grand Moineau à Westeros et si l’on se réjouit des humiliations qu’il fait subir aux puissants, on sait que son mode de gouvernement n’a rien de souhaitable. Pendant un échange savoureux avec Olenna Tyrell, qui vient plaider pour son petit-fils Loras, accusé de « bougrerie », le dévot lui déclare « you are the few, we are the many », ce qui veut dire « vous êtes la minorité, nous sommes les masses ». Cela ressemble étrangement à un slogan utilisé par l’ancien leader du parti travailliste, Jeremy Corbyn, « for the many, not the few », fréquemment accusé de populisme, un mot valise de la bourgeoisie, pour disqualifier tout ce qui lui fait horreur. Nous voilà donc fixés, ce moineau est un affreux populiste qui flatte les bas instincts du peuple, un démagogue, alors qu’au moins, Cersei Lannister a le mérite de l’honnêteté « power is power », le pouvoir, c’est la contrainte physique et puis c’est tout.

Dans ce soulèvement populaire, les feux des projecteurs sont braqués sur le leader, le seul autre membre identifiable est un Lannister qui s’est converti, prouvant une fois encore à quel point on aime les chefs dans cette série. Et HBO estime que ce culte mérite d’être diffusée au plus grand nombre, y compris à des gens qui eux ne seront jamais chef ou subissent un chef. L’autre irruption des manants se déroule plus tôt dans la série, quand Sansa est encore entre les mains de Joffrey Baratheon (le bâtard de Cersei et Jaime). Alors qu’ils cheminent dans les rues de la capitale, le roi reçoit une bouse de vache en pleine figure et exige qu’on lui amène le coupable. S’ensuit alors une échauffourée où les émeutiers se saisissent du Haut Septon (le prédécesseur du Haut Moineau), le démembrent puis essayent de violer Sansa, sauvée in extremis par l’intervention du Limier, un garde royal. On comprend plus ou moins que ces gens-là sont à bout à cause de la famine causée par la guerre, néanmoins, le tableau qui est brossé là n’est guère réjouissant : il correspond à la vision de la foule haineuse que développe souvent nos élites contemporaines. Et pour le reste, nous épargnerons au lecteurs la longue liste de victimes rarement identifiées, souvent anonymes, qui jalonnent les aventures guerrières de nos héros et à l’occasion, suscitent leur pitié. Ces pauvres hères sont des personnes vulnérables, à l’humeur changeante, il faut les empêcher d’écouter n’importe qui, canaliser leur agressivité et les protéger des méchants qui les tourmentent. Par conséquent, la mission de Bran Stark est double : tenir la noblesse en respect et faire en sorte que le peuple ne trouve pas la domination trop injuste. Résignez-vous, il n’y a pas d’alternative. L’inéluctabilité de la modernité gestionnaire achève une seconde fois Game of Thrones : il ne peut plus y avoir d’imprévus avec un expert omniscient au pouvoir.

Raconter le bas sans ignorer le pouvoir du haut

Le roi anglais Richard II rencontre les paysans révoltés le 13 juin 1381, peinture de Jean Froissard

Si on en est arrivé là, c’est parce que Game of Thrones ne se donne pas la peine de penser l’histoire et ne veut fournir que du spectacle à bas prix en ringardisant des poncifs de la fantasy qui vont de pair avec les héros bien-nés. Simplement pour une œuvre qui prétend représenter l’époque médiévale de manière réaliste, on constate qu’elle investit beaucoup plus de temps à exposer la diversité dans les rangs de la noblesse que celle des « gens viles et de petit estat ». En réalité, elle ne dépeint qu’une très petite partie du réel et toutes ses postures historicistes peuvent faire sourire : c’est un peu comme si Dallas se prévalait d’être une représentation assez fidèle de la vie au Texas dans les années 80. C’est encore plus apparent dans les livres où quasiment l’intégralité des personnages principaux, qui ont le privilège de raconter l’histoire, font partie de l’élite et G.R.R. Martin n’offre aux pauvres qu’un espace bien réduit, les prologues, qui se terminent toujours par leur mort, dans d’horribles circonstances. Toute l’inanité de la fin réside, nous en sommes convaincus, dans l’invisibilisation typiquement bourgeoise des opprimés, qui n’ont pas laissé suffisamment de traces, contrairement à l’ordre nobiliaire, qui lui savait rédiger ses chroniques. C’est cela que Game of Thrones épouse avec une ardeur complaisante, pour ne finir que par restituer, sous les habits neufs de la subversion, une histoire monarchique, orchestrée par les puissants. C’est d’autant plus impardonnable que la période regorge de débordements dont on aurait pu s’emparer pour mettre l’oligarchie en difficulté : on citera, pour mémoire, la guerre des paysans en Alsace et en Allemagne (mieux nommée : le soulèvement de l’homme ordinaire), de 1524 à 1526, qui verra les paysans formuler des revendications égalitaires, bientôt suivie de la révolte des anabaptistes à Munster en 1534-1535 durant laquelle la tentative d’établir le paradis sur terre, avec une communauté de biens, se terminera dans la violence et la répression. Les rustauds allemands des années 1520 ne connaîtront pas meilleur sort, ils quitteront la scène les pieds devants, comme l’indique Gérard Noiriel dans son Histoire populaire de la France. Chez nous, il s’est aussi déroulé moult jacqueries : Tuchins, Mallotins et Pitauds s’efforcent de faire effraction pour que l’on entende leur souffrance, pour montrer qu’ils existent.

C’est là qu’est le sel de l’histoire, dans cette dialectique qui rythme les relations entre dominants et dominés et que Game of Thrones ignore superbement. Diantre, on se serait contentés d’une Magna Carta, premier document en Angleterre qui encadre les pouvoirs royaux sous la pression des barons, de la création d’un parlement par un aristocrate rebelle, à la Simon de Montfort, le fondateur légendaire de la Chambre des Communes ou à la rigueur de la montée en puissance de la bourgeoisie. Mais non, rien, à part l’immuabilité du dominion des princes. On nous promettait de l’inattendu, on nous refourgue de l’inéluctable. Game of Thrones cherchait absolument à se démarquer du Seigneur des Anneaux, son contre-modèle et en cela il réussit. Au moins, Tolkien regardait les gens du peuple, il idéalisait leur simplicité, soupirait après une campagne anglaise remplie de chaumières et de laboureurs, une féodalité sans seigneurs. Il faisait place aux changements : la destruction de Sauron de Mordor sonnait-elle aussi le glas du merveilleux et proclamait le début de l’ère industrielle. Game of Thrones n’est rien de plus qu’une course de lévriers où celui qui partait le dernier arrive le premier. Il n’y a pas grand-chose de plus à tirer d’une série au triomphe légitimée par la bourgeoisie, cependant toutes les heures que nous avons perdus devant ce feuilleton-addition doit nous faire réfléchir sur nos affects plus profonds : avons-nous véritablement envie d’être gouvernés ? De ployer le genou métaphorique en s’asseyant sur notre canapé ? De nous laisser happer par une série qui prétend que seules les vies des puissants sont dignes d’intérêts ? En dernière instance, nous dirons que le véritable prodige qu’il faudrait exiger de la fantasy, c’est qu’elle mette en scène le peuple. Si le genre persiste à regarder en arrière, à s’extasier sur les mérites d’un ordre militaire héréditaire, auquel il veut faire adhérer un public dont la majorité n’a aucune chance de faire partie, et bien, nous ne pourrons que nous unir à Mance Rayder, le roi que les sauvageons se sont choisis quand il déclare : we do not kneel. Nous ne nous agenouillons pas.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Pour les abonnés au Monde Diplo, un article d’Evelyne Pieller sur le Seigneur des Anneaux, son Moyen-Âge idyllique et les tendances réactionnaires de la fantasy. Pour ceux qui n’ont pas d’abonnement, un petit mail ou message et on vous l’envoie mais ça reste notre secret: https://www.monde-diplomatique.fr/2020/06/PIEILLER/61885

Sources:

  • Pierre Bourdieu, Sur l’État: Cours au Collège de France, Le Seuil, 2012.
  • Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone, 2018.

Traduction de la tribune en langue anglaise : lettre ouverte : la menace de l’autoritarisme académique. [i]

Dans la nasse

[i]https://www.opendemocracy.net/en/can-europe-make-it/open-letter-the-threat-of-academic-authoritarianism-international-solidarity-with-antiracist-academics-in-france/

Défendre la liberté « scientifique », l’autonomie de pensée, d’expression, d’enseignement et de recherche en France. C’est ce que se proposait la chercheuse australienne[i] Alana Lentin en publiant le 5 novembre dernier une « réponse critique au Manifeste signé par 100 universitaires Français et publié au journal le Monde le 2 novembre, suite à l’assassinat du professeur Samuel Paty »[ii]. Dans cette assez longue introduction critique au texte intégral traduit ci-dessous en français, je tenterai d’exercer pour la première fois dans Les Petits Soirs, cette liberté d’expression tant revendiquée dans leurs discours par les universitaires protagonistes de ces controverses, qu’ils soient « réactionnaires » ou « bien-pensants », grâce à la fenêtre d’expression qui m’est ouverte par Dormiens et H.D. Et bien que je sois d’accord avec le texte dans ses grandes lignes, il est question de ne pas être dupes sur le fond de l’affaire. J’y reviendrai à la fin.

Comme vous pourrez le constater, en lisant le texte intégral traduit ci-dessous en français, Alana Lentin se pose en parangon d’une recherche critique se penchant sur les concepts liés à « la race », au racisme et à l’antiracisme[iii], recherche qu’elle perçoit, « du haut » de sa chaire académique à l’Université de Sidney, comme frontalement attaquée par la surcharge discursive droitière qui a envahi l’espace médiatique français, à la suite des récents attentats du mois d’octobre. Surcharge dont le gouvernement macroniste est devenu le principal diffuseur et promoteur, notamment par l’intermédiaire du ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer[iv]. C’est d’ailleurs en soutien à sa dénonciation d’une prétendue « omniprésence » d’un courant « islamogauchiste » au sein des universités françaises et de sa complicité avec le terrorisme « islamiste », que fut revendiquée la publication de la tribune « des 100 ». 

Pour ces derniers Mme Lentin serait ce qu’un hebdomadaire néo-conservateur français se plaisait à nommer dans un article de 2019 « une obsédée de la race »[v], sobriquet utilisé pour dénoncer surtout les personnes issues de l’immigration postcoloniale, coupables à leurs yeux d’être à l’origine d’une « montée du communautarisme, (et) de l’indigénisme dans la gauche française, à partir de plusieurs débats organisés aux universités d’été de EELV et LFI (…) signes du repli de l’universalisme à gauche » et qui serait le fait des « tenants (d’une) « mouvance racialiste » ayant désormais carte blanche… ».

Ici je cite à escient un article publié cet été par le député Éric Coquerel [vi], en défense de sa collègue Danielle Obono au moment de la parution d’une « fiction » la transposant dans un XVIIIe siècle orientaliste et la dépeignant en « esclave », tant en image que dans le texte[vii]. Nous trouvons ici la même mauvaise foi toute à l’œuvre dans la mobilisation du terme « islamogauchiste » et son utilisation tous azimuts, tous-plateaux-télé, jusqu’aux-officines et cabinets ministériel, des mois d’octobre et novembre, et donc reprise désormais, par des universitaires dont nous connaissons tous.tes les penchants idéologiques. Ainsi Marcel Gauchet (excusez du peu), Pierre Nora (qui après des débuts « encourageants » sous la férule de Jacques Le Goff dans une autre dimension spatio-temporelle – les années 1970 -s’épanouit dans une belle carrière de cumulard dans le monde  de l’édition et scientifique[viii]), Gilles Kepel, politologue qui figurait parmi les personnalités fondatrices du Printemps Républicain en 2016 et qui s’entretiendrait régulièrement avec le président Emmanuel Macron[ix], ou encore Luc Ferry, ex-ministre de l’Éducation Nationale sous Jacques Chirac, grand « admirateur » (ironie) des Gilets Jaunes[x]

Cette lettre ouverte, écrite donc pour répondre à ces grands pontes depuis les antipodes et parue sur le site OpenDemocracy.net, a le mérite de mettre au service de son engagement idéologique des arguments de fond, décrivant et analysant le moment islamophobe français dont nous sommes les témoins hébétés. C’est cependant sans surprise qu’elle n’eut aucun écho dans les media français. À ce sujet, je n’ai eu vent de son existence que par l’intermédiaire de la page facebook d’une émission télévisuelle historique en ligne (la Grande H du Media, pour ne pas la nommer). D’ailleurs, que l’animateur de cette dernière ait eu accès à cette publication certainement de par sa position de professeur d’histoire à l’université n’est pas un fait anodin. À ce silence s’ajoute la rareté de réponses proposées à la centurie islamophobe et ses sorties médiatiques, si ce n’est un autre texte paru également sur le Monde intitulé « Université : Les libertés sont précisément foulées aux pieds lorsqu’on appelle à la dénonciation d’études et de pensée », tribune signée quant à elle, par « deux mille chercheurs et chercheuses » dénonçant « le police de la pensée dans les universités »[xi]

Cette controverse est à comprendre dans le temps moyen de la séquence initiée par le projet de Loi de programmation de la recherche (LPPR) qui crée pas mal de remue-ménage dans les universités et unités de recherche depuis le début 2019. Étant moi-même doctorant en histoire à l’université en France, j’ai pu constater de l’intérieur que des chercheur.ses-enseignants.es , d’habitude peu enclins.es à la révolte, commençaient à se sentir (enfin) un tant soit peu atteints.es par la stratégie du choc toutes-voiles-dehors mise en pratique par le projet macroniste et qui a placé l’université et la recherche publique française potentiellement au même stade de délabrement que l’hôpital ou l’éducation scolaire. Et si nous serions tentés de réagir, à juste titre, par un « too little, too late »[xii], tant l’émotion peut sembler par trop corporatiste, elle rend compte d’une potentielle fracture au sein des marges (mais pas seulement) du Bloc Bourgeois. Ce constat serait intéressant dans l’hypothèse d’un mouvement de masse qui mettrait à mal le gouvernement actuel et le système sur lequel il s’appuie. Le succès d’un tel mouvement de masse dépend d’une nécessaire mais hypothétique alliance entre les classes populaires et les couches désormais paupérisées de la « petite bourgeoisie » à laquelle appartiennent le gros du personnel administratif et enseignant, et, dans une moindre mesure, scientifique voire dirigeant, tant la précarisation des moyens et des statuts y fait ravage depuis une grosse dizaine d’années.

La semaine dernière le ministère de la Recherche et de l’enseignement supérieur a débuté une campagne d’information destinée aux personnes concernées au sein des universités. Dans un courriel déroulant une novlangue technocratique bien connue, la ministre Frédérique Vidal, répand les platitudes habituelles censées nous démontrer à quelle sauce nous allions être délités et en quoi nous devrions nous un réjouir. Mais qui ose sérieusement s’y opposer ?

Or l’invocation d’arguments « internalistes », y compris les plus valables, ne saurait renverser l’état de sidération dans lequel se trouvent les universitaires et les chercheurs.ses. À ce titre, le peu d’écho qu’ont reçu les tribunes autres que celle des « 100 », se comprend aisément par l’état de méfiance généralisée du grand nombre vis-à-vis des paroles instituées, y compris scientifique. Dans un tel contexte, pour se battre efficacement à la fois pour la liberté de la recherche scientifique et contre le racismes et l’islamophobie, ne faudrait-il pas d’abord une prise de conscience bien plus profonde chez les universitaires et les chercheurs.ses eux.elles-mêmes quant au rôle joué par les mêmes institutions qu’ils.elles s’efforcent de défendre, dans la perpétuation des maux qu’elles.ils dénoncent ?

C’est à ce prix seulement (et pardonnez l’emploi sarcastique d’un terme à la mode et également prisé par le camp néo-conservateur et fachoïde pour déqualifier celles et ceux qui exprimeraient le moindre avis divergeant), c’est-à-dire en faisant véritablement « sécession » d’avec les impensés propres à la Bourgeoisie que l’on pourra mettre à mal les politiques qui les privent du nerf de la guerre : les moyens humains et financiers. Et pour commencer, pourquoi pas, tourner enfin le dos à l’élitisme anti-démocratique qui règne sans partage dans le monde de la recherche et de l’enseignement scientifique, que ce soit en sciences « dures » ou humaines.

L’exemple récent des mobilisations contre l’offensive législative liberticide du gouvernement, du parti présidentiel et de leurs alliés au sein du Bloc Bourgeois (la droite « traditionnelle » et l’extrême-droite lepéniste) montre bien que c’est la lutte totale contre leur monde qui seule peut donner une chance à quelque liberté que ce soit dans un proche avenir. Y compris celle d’avoir le privilège de penser le monde et l’écrire à la place, ou plutôt, au nom de tous.tes. 

En ces temps de racisme montant, de suprématisme « blanc », d‘antisémitisme et de violence d’extrême-droite, la liberté académique a été attaquée. La liberté d’enseigner et d’effectuer des recherches par celles.ceux qui travaillent sur les racines et les trajectoires du concept de « race » et du racisme est visée de manière perverse comme étant précisément la cause des phénomènes que ces chercheurs.ses mêmes veulent mieux comprendre. Tel est le contenu d’un « manifeste » signé par 100 chercheurs.ses français.es, publié dans le journal Le Monde le 2 novembre 2020. Ses signataires affirment leur accord avec Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale lorsque ce dernier évoque le « racialisme indigéniste » et les « idéologies décoloniales », importés d’Amérique du Nord, comme ayant rendu possible qu’un extrémiste assassine le professeur Samuel Paty le 16 octobre dernier.

L’affirmation est profondément malhonnête, à un moment où les chercheurs.ses travaillant de manière critique sur la « race » et la décolonisation ont récemment reçu des menaces de mort ; en cela elle est également dangereuse. Les universitaires concernés par ce manifeste semblent avoir préféré sacrifier leur crédibilité dans le but de faire prospérer l’idée que leurs recherches sur le racisme les associeraient forcément à l’islamisme politique et au « racisme-anti-blanc ». Ce texte est apparu dans un contexte où la liberté scientifique en France est ouvertement victime d’interférences de la part du politique, à la suite d’un amendement du Sénat redéfinissant et limitant la recherche comme devant être menée « dans le respect des valeurs de la République ».

En fait, le manifeste est un appel à peine voilé à une chasse aux sorcières de type McCarthyste, devant être menée par la ministre de l’Éducation supérieure, de la recherche et de l’innovation (NLDR Frédérique Vidal), et ainsi à « éradiquer les courants islamistes » au sein des universités. C’est une injonction à prendre une position claire sur les « idéologies qui leur servent de base » et engager l’université dans une lutte « pour la laïcité et la République », en créant un organisme capable de traiter des cas qui s’opposeraient « aux principes républicains et la liberté académique ». Le sobriquet d’ « islamogauchiste » est désormais largement employé par les membres du gouvernement, des pans entiers de l’appareil médiatique et donc par des universitaires. Il rappelle le concept antisémite de « judéo-bolchévisme » qui servait à systématiquement à associer les Juifs au communisme. Celui d’islamogauchiste est particulièrement pernicieux en ce qu’il procède à une confusion volontaire entre l’Islam en tant que religion (et les musulmans) avec les islamistes jihadistes. En d’autres mots, les chercheurs.ses qui dénonceraient le racisme envers la minorité musulmane en France sont catalogués comme complices des terroristes islamistes et donc des ennemis de la Nation.

Par ailleurs, de manière plus générale, il serait intéressant de s’interroger sur qui, dans les faits, importe des idées venues d’Amérique du Nord.  Ainsi le manifeste est publié à la suite d’un décret exécutif issu par l’administration du président Trump visant à « combattre les stéréotypes liés à la « race » ou au genre », qui effectivement interdit aux employés et aux sous-traitants du gouvernement fédéral de manifester des opinions qui seraient ainsi caractérisées comme idéologiques en ce qu’elles dépeindraient les États-Unis comme un pays « fondamentalement raciste ou sexiste ». Pressé d’emboîter le pas à Trump, le parti Conservateur britannique en a profité pour qualifier la Critical Race Theory comme étant une « idéologie séparatiste » qui, si elle venait à être enseignée à l’École, devrait être déclarée comme illégale.

Nous sommes préoccupé.es par le « deux poids deux mesures » évident en ce qui concerne la liberté académique, à l’œuvre dans ce manifeste qui s’en prend aux recherches critiques décoloniales et à celle étudiant le concept de « race ». En opposition aux principes de la liberté académique, ce qu’elle demande c’est tout simplement l’assimilation de toute étude et enseignement historique ou sociologique du colonialisme français ou du racisme institutionnel, à des attaques à ladite liberté. A contrario, dénoncer de manière fallacieuse et dangereuse leurs études comme liées à l’extrémisme islamique, et présentant leurs auteurs comme responsables d’assassinats commis brutalement, comme le font les signataires de ce manifeste, serait en parfaite cohérence avec l’exercice de la liberté académique.

 Cette idée est à comprendre dans un contexte mondial où l’expression d’idées racistes s’effectue de plus en plus sous couvert de liberté d’expression et dans lequel, exprimer des points de vue antiracistes est de plus en plus dénoncé comme étant une violation de cette liberté d’expression. Pour les signataires du manifeste – comme pour Donald Trump – seuls les récits historiques nationaux édulcorés, qui omettent de dire la vérité sur le colonialisme, l’esclavage et le génocide, ne sauraient être antiracistes. Selon cette vision perverse et anhistorique, s’engager dans une recherche critique et enseigner sur ce que les injustices du passé auraient à nous apprendre, seraient s’adonner au « racisme anti-blanc », une vision qui réduirait le racisme à sa seule dimension psychologique individuelle, en le déconnectant des décisions prises, des lois votées et des politiques menées par les États et les institutions au sein de sociétés dans lesquelles les inégalités socioéconomiques et « raciales » continuent à sévir.

Dans cette atmosphère, le débat intellectuel est rendu impossible ainsi que tout questionnement critique du rôle joué par la France dans le colonialisme ou encore dans la géopolitique récente du Moyen Orient ou de l’Afrique, sans mentionner le fait qu’évoquer l’existence d’un racisme d’État est dénoncé comme une défense de la violence islamiste et comme un séparatisme. De cette manière, on ne saurait reprocher aux élites économiques et politiques leur rôle pourtant avéré dans le maintien du racisme à l’échelle nationale et internationale, alors que l’on jette l’opprobre sur les enseignants et les activistes qui essayent d’améliorer les conditions des personnes ordinaires à la base.

Pour la préservation des libertés d’expression et de conscience, nous nous tenons aux côtés des éducateurs français menacés par cette attaque foncièrement idéologique menée de front par des politiciens, des commentateurs médiatiques et une poignée d’universitaires. Cette dernière s’appuie sur un « whitewashing » des histoires du concept de « race » et du colonialisme et sur un vision islamophobe du monde, qui essentialise la violence chez les musulmans et qui assimile tous leurs défenseurs à des islamogauchistes. La véritable liberté académique doit inclure le droit à la critique des passés nationaux dans le but d’assurer un avenir meilleur. Aussi est-il vital de défendre cette liberté, en ces temps de polarisation politique à outrance catalysée par des élites désormais sous la coupe du suprématisme blanc.

Étienne Gio Pasquier


[i] En sciences politiques et sociales. https://www.westernsydney.edu.au/ics/people/school_based_researchers/alana_lentin

[ii] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

[iii] Autrice notamment en 2020 de l’ouvrage intitulé Why race still matters ?, de The crises of multiculturalism : racism in a neoliberal age en 2011, ou encore de Racism and anti-racism in Europe, en 2004. 

[iv] https://www.leparisien.fr/politique/blanquer-denonce-l-islamo-gauchisme-au-sein-de-l-unef-et-de-la-france-insoumise-22-10-2020-8404451.php

[v] Marianne, pour ne pas le nommer. https://www.marianne.net/societe/l-offensive-des-obsedes-de-la-race-du-sexe-du-genre-de-l-identite

[vi] https://eric-coquerel.com/notes_de_blog/les-obsedes-de-la-race-ceux-qui-falsifi https://www.revolutionpermanente.fr/Contre-les-ordures-de-Valeurs-actuelles-et-tous-leurs-complices-solidarite-avec-Daniele-Obono ent-lhistoire/

[vii] https://www.leparisien.fr/politique/daniele-obono-representee-en-esclave-unanimite-politique-pour-denoncer-valeurs-actuelles-29-08-2020-8375034.php

[viii] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Nora

[ix] https://www.mediapart.fr/journal/france/011219/le-printemps-republicain-une-petite-boutique-qui-veut-peser-sur-le-jeu-politique

[x] https://www.leparisien.fr/faits-divers/gilets-jaunes-luc-ferry-appelle-les-policiers-a-se-servir-de-leurs-armes-et-cree-la-polemique-08-01-2019-7983795.php

[xi] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/04/les-libertes-sont-precisement-foulees-aux-pieds-lorsqu-on-en-appelle-a-la-denonciation-d-etudes-et-de-pensee_6058482_3232.html

[xii] Trop peu, trop tard.

L’école, les profs et la contre-insurrection: réflexions sur un parcours

Dans la nasse

On peut dire que ces derniers temps, ça a débattu sec dans mon lycée de banlieue. D’abord, de l’assassinat de Samuel Paty, qui a servi de boulevard aux réactionnaires de tout poil et dont mes collègues se sont emparés, afin d’engager un débat sur la liberté d’expression avec nos élèves de confession musulmane. Tout était joué d’avance dans cette pièce au scénario écrit par l’État, où les profs tiennent le beau rôle (et ils adorent ça) de ceux qui vont définir la position acceptable, en apparence raisonnable : toute personne a le droit de critiquer la religion, de s’en moquer sans pour autant être inquiétée. Simple, basique, dirait Orelsan. Et pourtant, on s’interroge. Sur ces caricatures, que l’on a sacralisées, transformées en idoles républicaines, alors qu’elles sont notoirement racistes et visent à humilier la communauté musulmane. Sur l’art de la caricature lui-même, qui exagère toujours les traits des minorités, les lèvres des noirs, les barbes des arabes, le nez des juifs. Aussi sur cette volonté féroce que les élèves prouvent leur foi en la république alors que cette même république a accepté de les reléguer économiquement dans des quartiers périphériques, bien à l’écart des centres-villes prospères. Une ségrégation qui ne dit pas son nom.

Dans l’ensemble, la journée s’est plutôt bien passée et nos élèves ont exprimé sur le sujet du débat des opinions plutôt modérées. Mais quelque chose chiffonne certains de mes collègues, il y en a qui ont osé se taire et ceux-là, eh bien, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Moi je comprends très bien ces taiseux : l’institution tient leurs destinées sociales entre ses mains et tout dérapage peut mener en garde à vue, on a pu le constater à Albertville et probablement dans d’autres lieux. Mais voilà, dans ce contexte, garder le silence, c’est déjà être un peu coupable. En vérité, c’est une tactique de résistance, pour ne pas renier ce que l’on croit, que Dieu est supérieur à tout, face aux clercs laïcs, qui croient mordicus que la République, ce travestissement grossier des intérêts bourgeois, est un idéal émancipateur. Vous pouvez le voir, on a en fait beaucoup parlé d’Islam, avant que l’autre sujet à la mode, le Covid ne repointe le bout de son nez dans nos discussions, à la faveur de la saturation des réas en Auvergne-Rhône-Alpes. Face à l’inaction de Jean-Michel Blanquer, qui préfère se défausser sur le local, les enseignants se sont emparés à bras-le-corps du problème et dans beaucoup d’établissements, ont fait grève pour réclamer la mise en place d’un protocole sanitaire plus adapté.

Dans notre lycée, nous avons la chance d’avoir un chef qui veut être aimé et qui a finalement cédé aux revendications de nos syndicalistes locaux, à savoir la création de demi-groupes en classe pour freiner la propagation du virus. Jusque-là tout va bien. Sauf que ce protocole prévoit pour les élèves une réglementation ultra-disciplinaire concernant le port du masque, l’interdiction de s’attrouper autour des endroits de sociabilité (les bancs, le hall d’entrée) et l’interdiction totale d’apporter de la nourriture à l’intérieur de l’établissement. Je le confesse, j’ai voté pour ce protocole vu que l’on m’a alarmé sur la possibilité que plusieurs collèges et élèves se retrouvent au cimetière. Sans pour autant être contre toute mesure sanitaire, je m’inquiète des tendances qu’installe cette gestion autoritaire de l’épidémie par l’Éducation Nationale. On nous pousse discrètement, par petits à-coups, à recourir de plus en plus à l’outil numérique, censé favoriser l’autonomie mais qui ne fait que renforcer les inégalités sociales déjà béantes et nous fait entrer dans le cycle délétère de la relation par écran interposé alors que plus que jamais on a besoin de se trouver et de se retrouver. Pire encore, je crains que ce protocole ne se fasse l’avant-garde d’un affect autoritaire, qui voudrait bien mettre au pas cette jeunesse trop remuante, qui persiste à s’étreindre, à danser et à jouer pendant que d’autres sont en réanimation. Nous sommes en guerre après tout et chacun doit faire sa part, la joie n’est plus de mise, on veut que nos jeunes souffrent un peu et c’est réussi : leur santé mentale a été sacrifiée sur l’autel de la protection sanitaire et les admissions en pédopsychiatrie s’envolent.

Tout ceci vient amplifier un contexte déjà très dur pour nos élèves, qui viennent de cette banlieue rongée jusqu’à la moelle par l’exploitation économique, franchissent difficilement le tamis social Parcoursup et souvent, ne parviennent pas à se maintenir à flot à l’université. Sans compter que d’ici six mois, un an, le marché du travail sera devenu un éden darwiniste, le temps que les entreprises sous perfusion fassent faillite. Comment arriveront-ils à s’en sortir ? Pendant que les maîtres s’acharnent à palabrer sur le Covid et l’Islam, à s’enchaîner à la perpétuité du présent, le futur vers lequel nous étions censés guider ces jeunes se consume avec lenteur.

Dresser ce petit état des lieux était, je le pense, nécessaire, pour que l’on puisse revenir plus aisément en arrière, pour se demander qui sont ces gens qui organisent des journées-hommages et fabriquent des protocoles sanitaires ? Quel est le parcours de ces êtres que l’on va mettre devant les enfants des classes populaires pour leur enseigner les maths, le français, la philosophie ? Et surtout, que font-ils avec/aux élèves dans ces collèges et lycées ?

L’enrôlement des professeurs par la République

Un petit retour à l’ESPE, l’école des maîtres, s’impose.  C’est là que l’université envoie des bataillons de profs fraichement diplômés, à priori les plus susceptibles d’être dépêchés dans les quartiers populaires. En toute logique, on devrait leur dispenser des cours sur les modes d’existence dans ces quartiers et les rapports très conflictuels qu’entretiennent les habitants avec les savoirs imposés par le haut. A l’évidence, ce n’est pas ce qui a été décidé par les mandarins aux manettes des programmes puisque dans ces séminaires, on se consacre plutôt à cimenter la loyauté du fonctionnaire à son institution, à le faire adhérer à l’homélie: la mission du professeur est d’une importance vitale pour la république et les jeunes des cités n’attendent que lui pour enfin s’épanouir.

Le site de l’Éducation Nationale donne une assez bonne idée de ce que les formateurs essaient de nous faire rentrer dans la tête « Faire de ses élèves des citoyens instruits et éclairés, travailler en équipe, apprendre tout au long de sa vie, etc. Être enseignant offre la possibilité de se renouveler chaque jour et d’être acteur d’un système éducatif en évolution». On cherche à booster le moral des troupes, on fait du team-building, du happiness-management car tout le monde ne supporte pas la charge mentale de cet exercice, le taux de démission des stagiaires augmente et c’est une source d’embarras, on pourrait s’imaginer, à juste titre, que l’Éducation Nationale se fiche de ses employés. Il est assez amusant de voir que les formateurs, ces rentiers qui tutoient la hiérarchie, sont souvent dépassés par l’indiscipline de leurs profs-élèves qui n’écoutent plus grand-chose depuis qu’ils ont eu leur concours. Cela n’importe peu, on veille à l’essentiel, à ce qu’aucune pensée débordant du cadre ne soit produite.

Je me rappelle d’une formatrice qui, pour nous exalter, avait montré quelques extraits du film Écrire pour exister (The Freedom Writers) où une jeune prof blanche choisit un des lycées les plus difficiles de Los Angeles et grâce à sa ténacité et son humanisme, parvient à réformer (domestiquer ?) de jeunes latinos turbulents et leur permet d’accéder aux études supérieures. C’est après ce modèle que nous devions soupirer, une prof exceptionnelle, qui n’hésite pas à faire corps avec son métier au point de sacrifier sa vie personnelle pour ses élèves. Sans pour autant sombrer dans ce lyrisme, je dirais quand même qu’à ce stade l’idée qu’on se fait du métier est la suivante : nous agissons dans une institution qui est dysfonctionnelle mais dont le but est d’éduquer la population et de l’émanciper de tout ce qui la conditionne : détresse économique, religion, genre…. L’honnêteté m’oblige à dire que quand j’ai obtenu ma première affectation, dans ma toute première banlieue, Rillieux-la-Pape, au nord de l’agglomération lyonnaise, je souscrivais à certains de ses poncifs et je croyais que ma mission principale, enseigner l’anglais, n’était parasitée que par quelques lourdeurs institutionnelles qu’un habile réformateur pourrait éliminer.

L’enseignant : un souverain miniature

Bien entendu, la réalité est très différente et je m’en suis aperçu avec ma titularisation, après avoir démontré à une inspectrice débordante de bienveillance, que malgré mes difficultés avec une classe de ST2S agitée, j’étais bien du bois dont on fait les professeurs.  C’est une fois ce sésame obtenu que pour ma part, j’ai commencé à bien maîtriser tout le dispositif institutionnel qui permet de gérer nos classes, autrement dit, de les gouverner. On nous l’a suffisamment seriné à l’ESPE, il est intolérable de se faire bordéliser, comme on dit dans notre jargon, cela fragilise l’autorité du maître et donc par extension, celle de l’établissement. Un professeur qui se fait marcher sur les pieds va rapidement être discrédité et parfois perdre l’estime des siens. Dans sa classe, l’enseignant est un souverain miniature et doit agir comme tel, tous ses actes, du plus léger au plus lourd de sens pour les élèves, s’inscrivent dans une gouvernance des corps. Ma pratique personnelle, est à ce niveau, d’une banalité symptomatique de ce rapport de domination. Quand je dis aux êtres enfermés avec moi d’enlever leurs manteaux, de se tenir droit, de se taire, quand je les félicite ou je les gronde, quand je menace les perturbateurs de sanctions, je rappelle à tous que je suis le détenteur de l’autorité et que les récalcitrants s’exposent à de pénibles désagréments.

Si dans l’ensemble, les élèves jouent le jeu ou finissent par s’y résoudre, c’est parce que l’enseignant a la main sur un processus de valorisation assez redoutable : la note. Nous ne nous lancerons dans une étude sur la docimologie ici, sur la science de l’évaluation, nous relèverons simplement que les notes naturalisent la domination de la classe bourgeoise ou en tout cas des classes les plus aisés, puisque ses enfants en sont les grands vainqueurs. Il est facile de gagner à un jeu où les savoirs de son milieu social sont ceux qui vont être valorisés. Minable mérite qui sert de cache-sexe à une bourgeoisie qui sait son règne injustifiable. Malheureusement, les professeurs sont dans leur ensemble très attachés à ce système qui est le principal fondement de leur pouvoir. Ils refuseraient catégoriquement que cela s’applique à eux, que leur avancement ou leur radiation soit conditionné à une note délivrée, disons, par des élèves ou un inspecteur. Et pourtant, nous continuons d’infliger ce supplice aux élèves sans la moindre vergogne, en se disant que finalement la note ne fait que rencontrer les capacités d’un individu. Bilan des courses ? Nous habituons les élèves à cette économie de la contrainte plus ou moins douce qu’ils recroiseront plus tard au cours de leurs vies : remplis bien ton attestation de déplacement ou tu prendras une amende, ne sois pas en retard ou ton manager ne t’accordera pas l’augmentation de tes rêves, ne l’ouvre pas trop devant le patron ou on te mettra au placard. Nous les préparons à voler de leurs propres ailes dans d’autres organisations coercitives, sous le joug d’autres roitelets de la discipline. 

Apprendre à être gouvernable

L’école est donc une institution disciplinaire au sens que lui donnait Michel Foucault dans Surveiller et Punir, celui « d’un lieu clos hétérogène, fermé à tous les autres » qui a pour vocation d’attribuer « à chaque individu sa place » et de transformer les élèves en animaux prévisibles. Elle ne fonctionne cependant pas toute seule, sans nous, il serait impossible de plier les corps et d’encadrer les êtres de manière si efficace, pour le compte des créateurs de l’Éducation Nationale : les bourgeois qui tirent les ficelles du service public. Beaucoup de collègues participent avec joie à cette mascarade institutionnelle car ils se vivent trop comme des transmetteurs de savoir, chargés d’inculquer les fameuses valeurs de la république et l’esprit critique. C’est encore plus vrai chez nous, les profs de banlieue. Récemment, le mari d’une collègue, un universitaire, nous complimentait : « c’est bien ce que vous faîtes ». Nous tirons de notre statut une légitimité sacrificielle, surtout auprès de la bourgeoisie progressiste, qui à l’occasion, peut accorder quelques louanges à ces enseignants envoyés en mission dans ces quartiers à « reconquérir », où se côtoient dans leurs imaginaires, des musulmans prêts à être enrôlés, d’insidieux et d’omniprésents salafistes et d’audacieux dealers de drogues, versant illégal de la start-up nation. Et pourtant, le mental des enseignants est cependant loin d’être au beau fixe et si selon un sondage de l’UNSA, 82% des profs sont heureux d’exercer leur travail, le hashtag #pasdevagues, le suicide de Christine Rénon, la crise du Covid-19 ont fait remonter à la surface des choses refoulées depuis trop longtemps : les liens objectifs entre l’école et le marché, qui ne peut pas tourner à plein régime sans elle, ni justifier la soumission brutale des classes populaires, l’aberration qui consiste à placer dans un lieu clos un groupe de jeunes humains construit comme ignorant sous l’autorité d’un sachant, qui tire sa légitimité d’un bout de papier délivré par d’autres sachants et peut-être le pire de tout pour le personnel de l’Éducation Nationale, le mépris extrême des hauts fonctionnaires, des satrapes qui vivent dans les rectorats, qui n’hésiteront pas à imposer plus de tâches à leurs subordonnés jusqu’à ce que ça craque.

Malgré tout cela, comment se fait-il que les enseignants continuent de croire en leur mission avec un zèle qui confine parfois à l’absurde ? C’est en plein mouvement des gilets jaunes que je l’ai compris, un mouvement, qui soit dit en passant, a réellement éduqué les classes populaires, à une vitesse avec laquelle aucun prof ne pourra jamais rivaliser. J’enseignais alors dans un lycée très différent de celui où je suis actuellement : un établissement perdu dans la campagne picarde, dans la ville de Crépy-en-Valois, petite bourgade bien à droite, qui restera dans l’histoire pour avoir été un des premiers clusters du Covid-19. Il fallait entendre les réactions épidermiques que suscitaient les gilets jaunes chez quelques collègues, j’en livre ici un petit florilège non-exhaustif, A, prof d’histoire, trouvait le mouvement à vomir car ils avaient osé reprendre l’Arc de Triomphe, et B, sa collègue, s’inquiétait doucereusement de ma participation à des évènements qui selon elle, réunissaient toute une flopée d’antisémites, de complotistes et d’homophobes. Et pour couronner le tout, C., prof d’espagnol, qui s’esclaffe devant une vidéo où un de nos élèves, pendant le blocage lycéen qui s’en est suivi, se fait matraquer et embarquer par des policiers. Bien sûr, ces exemples ne valent pas argument mais je tiens à ce qu’on sache sur quel genre de personne on peut tomber dans un collège ou un lycée. Des personnes qui en 2017, à 38%, ont soutenu Emmanuel Macron, un banquier de Rothschild. Il faut croire qu’ils se sont reconnus, du moins temporairement, dans l’esprit de son projet : la promotion sociale d’individus méritants qui ont réussi grâce à leurs qualités personnelles. Ce phénomène est l’aboutissement de tendances historiques dans le comportement électoral du corps enseignant : affidés au PS, le parti emblématique du compromis social, ils se sont néanmoins laissés séduire en 2012 à 19% par François Bayrou, un candidat qui annonçait Macron. Si l’ancrage au centre de l’échiquier politique est significatif, cela ne veut pas dire que la gauche est absente : lors des dernières élections présidentielles, un enseignant sur quatre se prononçait en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Malgré cela, on voit bien que les profs manifestent par leur comportement électoral une forte adhésion aux valeurs prônées par la bourgeoisie, qui dessine en filigrane l’affect politique d’une profession fortement déterminée par son institution : à l’image de la police qui vote en grande majorité pour Marine Le Pen, les enseignants se dirigent vers le candidat qui est le plus aligné avec leur ethos méritocratique. Au niveau sociologique, une étude de Géraldine Farges relève un embourgeoisement global de la profession et une endogamie galopante, symptôme d’une corporation qui se referme sur elle-même. Voilà donc le portrait des gens que l’on va mettre devant des élèves issus des classes populaires. Mais au juste, de quel côté de la barricade sont-ils ?

L’encadrement capitaliste et la contre-insurrection en banlieue

Le particularisme des enseignants ne se trouve pas uniquement dans leurs comportements politiques mais aussi dans leur participation à un dispositif général de contrôle des corps, qui les rapprochent des policiers, des médecins, des petits chefs d’usines, d’autres acteurs de la gouvernance disciplinaires mais ils s’en démarquent par leur appartenance à une classe bien spécifique, la classe qu’Alain Bihr appelle l’encadrement capitaliste. Dans son livre Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste, le sociologue définit la classe d’encadrement comme étant le troisième larron dans la lutte des classes entre la bourgeoisie et le prolétariat. Pour lui, il s’agit des classes qui « conçoivent, contrôlent, inculquent, légitiment les différents rapports de domination par l’intermédiaire desquels se reproduit le capital » et que l’on retrouve dans la fonction publique, dans la société civile, les entreprises. Ils sont cadres, ingénieurs, techniciens, agents de maîtrise, professeurs, syndicalistes, animateurs et présentent des caractéristiques communes : des corps épargnés par le travail physique, une forte autonomie dans la réalisation des tâches et aussi une légitimation, par le biais de concours, de leurs savoirs intellectuels. Historiquement, les plus mobilisés d’entre eux ont participé en France à l’avènement de la social-démocratie et continuent d’ailleurs de lutter pour une étatisation du capitalisme, un renforcement du rôle de l’état et un adoucissement des rapports d’exploitation dont ils sont parfois les principaux concepteurs. Les professeurs s’intègrent très bien dans cette classe dans la mesure où leurs intérêts globaux sont chevillés à la persistance d’une institution scolaire et d’une séparation entre les détenteurs du savoir et les construits comme ignorants. Cela ne signifie pas pour autant que les profs font bloc notamment quand il s’agit de défendre les intérêts de la corporation ou une certaine vision de l’école. En temps de conflit, deux clans se détachent assez nettement :

  • Les négociateurs apolitiques, ouverts à la discussion avec la hiérarchie, rétifs à toute transformation politique d’ampleur de l’école, ils se mobilisent ponctuellement sur des questions de revalorisation des salaires ou de défense des conditions de travail. Conscients de la dégradation de leur statut, ils aimeraient revenir au statu-quo ante où le professeur jouissait d’un prestige social important.
  • Les frondeurs politisés, de culture syndicale, prêts à établir un rapport de force en se lançant dans diverses actions, grèves, blocages, flash-mobs, ils sont eux aussi impliqués dans la protection du statut et militent pour une école véritablement républicaine, c’est-à-dire, qui donnerait ses chances à tous les enfants, indépendamment de leurs origines sociales.

Il est très regrettable que les frondeurs s’obstinent à produire des discours réformistes, qui se bornent à critiquer l’action du gouvernement sans proposer d’alternatives véritables, à part un adoucissement du management du personnel, de plus en plus brutal, et de la sélection sociale. Même chez les syndicats en pointe des luttes, comme Sud Éducation, qui a été un des fers de lance de la contestation pendant le mouvement contre la réforme des retraites, on se contente d’énoncer que l’on souhaite une rupture avec ce système, que l’on est pour une autre école ou une autre société. Avant que l’on m’accuse d’anti-syndicalisme forcené, je tiens à dire que je soutiens les luttes d’organisations comme SUD ou la CNT, sans pour autant approuver un certain aveuglement sur nos conditions matérielles d’existence et l’innocuité de l’institution, pour eux, un outil à reconquérir, qui entre de bonnes mains, accomplirait enfin ce pourquoi il a été forgé. Il y a là une méprise importante, on ne peut pas libérer avec un outil fabriqué pour assujettir les masses et à force de vouloir se réapproprier le cadre étatique, on se perd à défendre l’existant et l’on ne remporte que des luttes dérisoires, quelques miettes grappillées, ça et là. Tout ceci est la conséquence d’une appartenance non-élucidée (refoulée?) à l’encadrement capitaliste, on veut bien s’engager dans des luttes mais à condition qu’elles préservent un confortable statu-quo.

Prenons le lycée Robert Doisneau, où je travaille actuellement, qui se trouve en plein cœur de Vaulx-en-Velin, une ville située dans la banlieue de Lyon. Voilà j’y viens enfin, après tout ce cheminement. Posons le décor. La première chose qui frappe avec Vaulx-en-Velin, c’est son splendide isolement du reste de Lyon. Il est d’abord géographique, la commune est entourée par des cours d’eau, au nord, le vieux Rhône, le canal de Miribel et plus au sud, le canal de Jonage, construit pour empêcher les crues et surtout pour alimenter la centrale électrique de Cusset. Il est ensuite économique. Quand on arrive à la station de métro Laurent Bonnevay-Astroballe pour prendre le bus en direction du lycée, on voit bien que les êtres qui transitent ici ne sont pas les mêmes qui peuplent le prospère centre-ville de Lyon, non, ils appartiennent massivement aux classes populaires et sont pour la grande majorité, des descendants d’immigrés de familles musulmanes. Dans ce bus, on croise des profs qui vont au travail, des étudiants en architecture, quelques habitants de Vaulx-Village, le bourg historique et de Carré de Soie, l’enclave entrepreneuriale qui a décollé sous la férule de la maire socialiste. Deux villes se côtoient sur ce territoire où le taux de pauvreté est de 35%, une plus populaire, que l’on retrouve parquée dans les fameuses cités, ces blocs rectangulaires et sinistres d’où sont issus les émeutiers de 1990 et une autre un peu plus aisée, qui veut se servir du lycée Robert Doisneau, où je travaille depuis à peu près deux ans, comme d’un tremplin vers la réussite sociale. Il est loin d’être anodin, ce lycée construit en 1995, juste en face du commissariat, c’est une réponse institutionnelle aux émeutes de 1990, les pouvoirs publics ont pris acte de la terreur bourgeoise causée par le surgissement de ces groupes organisés, capable de faire reculer la police, de la déborder et dans une stratégie que l’on pourrait qualifier de contre-insurrectionnelle, se donnent un alibi en offrant une issue apparente à la relégation économique entretenue par ces mêmes pouvoirs. On peut même aller jusqu’à dire que le lycée sert à diviser la population contre elle-même, l’immense majorité qui ne réussira pas aura à subir le discours culpabilisant des quelques élus qui seront parvenu à triompher de Parcoursup. On croyait éduquer les banlieusards, on les habitue à être évalués par un bureaucrate. Ce lycée est l’inverse de ce qu’il prétend être et vise simplement à rendre Vaulx-en-Velin gouvernable avec le concours des encadrants spécialisés dans l’éducation. A-t-on véritablement envie de préserver cet existant-là ? Ne peut-on pas justement inventer d’autres modes d’existences basés sur des rapports horizontaux ? Sur un nous et non pas un nous et eux ? Mais de quelle porte de sortie disposons-nous pour se tirer de cet enfer ? Et que faire, nous autres encadrants qui ne voulons plus encadrer ?

Déscolariser la société, un chemin possible vers l’autonomie

Ivan Illich est revenu dans le débat public avec la biographie que lui consacre Jean-Michel Dijan, Illich : l’homme qui a libéré l’avenir, et c’est heureux car il nous permettra ici de retracer les origines des éducations nationales et de proposer quelques pistes pour envisager une alternative. Dans son livre : Une société sans école, le prêtre devenu philosophe, nous rappelle que le développement des systèmes éducatifs dans le monde a été accompagné par l’avènement de la société industrielle, une société où les humains confient à d’autres les moyens d’assurer leurs existences. Cela fait miroir à notre propre histoire française, le fondateur de l’école républicaine et laïque, Jules Ferry, ardent colonialiste et anti-communard forcené, a crée cette institution pour deux raisons :

  • La République souffrait encore d’une rivale, l’Eglise catholique, et souhaitait la remplacer pour assurer son hégémonie politique. Aujourd’hui, c’est avec l’Islam qu’on engage le bras de fer.
  • Le capitalisme industriel (métallurgie, sidérurgie, textiles, chimie, etc) et ses grands capitaines avaient besoin d’une main d’œuvre qualifiée, qui sache lire, écrire et résoudre des problèmes mathématiques de base.

Au fil des siècles, ce sont des générations entières d’êtres humains qui sont passés dans ces lieux séparés du monde pour capitaliser des savoirs et ensuite, les troquer contre des diplômes. Ces diplômés deviendront par la suite étrangers à leur propre peuple car ils auront acquis les modes de vie de la classe dominante et ne seront plus capables d’échanger avec les gens ordinaires. Ce système produit des gens hors-sols parce qu’il méconnaît le réel, de la même manière qu’une langue standardisée par une académie n’a absolument rien à avoir avec le vernaculaire, la langue parlée tous les jours. Si l’État s’est assuré d’un monopole sur le savoir, c’est parce qu’il veut produire des humains qui seront dépendant des institutions et de la division du travail, et qui n’auront d’autre choix que de devenir des consommateurs. A la sortie du lycée, on connaît plus ou moins bien les nombres relatifs, l’histoire de France et les verbes irréguliers mais on ne sait pas administrer des premiers secours, se défendre ou créer son potager, des savoirs qui pourtant paraissent indispensables à la vie. L’école éduque à l’impuissance au sein d’un système économique, qui lui accumule une puissance démesurée. On se repose sur des corporations, professeurs, policiers, médecins pour accomplir des choses que l’on pourrait faire nous-même.

C’est d’ailleurs le pivot de la pensée d’Illich, qui revendique un droit à enseigner pour toute personne et la mise en place d’un partage de savoir horizontal, dont on a pu apercevoir certains frémissements dans des structures et des endroits assez variés : dans des auto-écoles, des garages, des salles de sport en autogestion, des potagers partagés, des ateliers de réparation de vélo, des chaînes YouTube de vulgarisation, des squats, etc. Le philosophe de Cuernavaca concevait quelque chose de beaucoup plus radical et qui serait accessible à tous, pas simplement à quelques privilégiés : des réseaux de communication culturelle, où l’apprentissage se ferait entre pairs ou en tout cas dans une relation qui serait plus similaire à celle d’un compagnon et de son apprenti, où l’on dédramatiserait le partage du savoir. Ce genre de réseau me paraît tout à fait envisageable à l’échelle d’une commune où les habitants se réuniraient pour définir quels sont les savoirs qu’ils désirent acquérir et selon quelles modalités. On me dira qu’en plein contexte épidémique, il apparaît difficile de se passer de médecins diplômés. Il faut imaginer ce processus sur un temps long et à cela on pourrait répondre que tous ces professionnels qui paraissent indispensables sont en fait engendrés par la société industrielle et le capitalisme. Si notre mode de vie respectait un tant soi peu l’environnement, peut-être que les humains ne seraient pas aussi proches de ces virus destructeurs. Peut-être que si nous ne polluions pas autant ou mangions mieux, nous aurions moins de cancers ou de problèmes respiratoires. Peut-être que si nous vivions dans des communes où l’on fait circuler les savoirs, nous n’aurions pas besoin de professeurs. Nous autres encadrants, nous devons avoir conscience qu’une position de commandement dans ce système ne peut pas être éthique et que nous commettons quotidiennement des injustices. Par conséquent, il faut y renoncer et briser ce qui nous sépare des élèves, de leurs parents, des classes populaires pour recréer un nous le plus horizontal possible et passer de l’encadrement contre-insurrectionnel à l’insurrection tout court.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Un entretien avec Bernard Lahire, un sociologue d’inspiration bourdieusienne, qui dans sa dernière enquête intitulée Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants s’attache à montrer comment les déterminismes sociaux influencent les destinées scolaires sans trop se préoccuper de ce que fait l’école aux enfants: https://www.youtube.com/watch?v=g_fzdAa1eJ8
  • Un autre entretien, avec Ivan Illich, cette fois, pour plus de radicalité, où dans une démonstration assez frappante, le philosophe nous révèle que le capitalisme est au cœur de l’institution scolaire car celle-ci encourage des êtres à consommer, à accumuler des savoirs pour les valoriser avec des diplômes décernés par des bureaucrates: https://www.youtube.com/watch?v=K-eauppsNf0&t=234s

Sources:

  • Foucault Michel, Surveiller et Punir, éditions Gallimard, 1975, chapitre III Discipline, page 166- 168.
  • Bihr Alain, Entre bourgeoisie et prolétariat, l’encadrement capitaliste, éditions l’Harmattan, 1989.
  • Geoffroy Géraldine. Le lycée Robert-Doisneau à Vaulx-en-Velin : Portrait d’un établissement en «construction». In: Les Annales de la recherche urbaine, N°75, 1997. L’école dans la ville. pp. 120-131.
  • Illich Ivan, Une société sans école, éditions Points, 1971.

Manifeste pour une éducation libre basée sur un partage du savoir

A nos futurs

Aux Petits Soirs, nous n’aimons pas beaucoup les tracts mais il nous apparaît urgent de formuler quelques propositions sur l’école, fruits d’une réflexion collective et qui visent à dépasser le cadre de lutte fixé par les syndicats d’enseignants. Nous nous placerons ici du point de vue des professeurs car nous ne prétendons pas parler au nom des élèves ou des parents. Chacun/chacune est libre de s’approprier ces propositions, de les modifier, de les améliorer. Ce manifeste se situe dans un futur plus ou moins proche où la base de l’organisation humaine serait la commune.

  • Nous autres professeurs, déclarons que le mérite n’existe pas et qu’il n’y a que des circonstances sociales dans lesquelles certaines subjectivités s’expriment.
  • Nous refuserons désormais de trier socialement les élèves et de les discipliner pour le compte d’une bourgeoisie qui n’a réussi que sa naissance.
  • Nous désirons dialoguer démocratiquement avec les élèves et les parents d’élèves pour se mettre d’accord sur les savoirs qu’ils veulent acquérir et comment mettre ces apprentissages en place. Ce processus sera soumis au vote des principaux intéressés, à savoir les habitants et habitantes de la commune.
  • Nous préconisons la dissolution immédiate de l’Éducation Nationale qui fabrique des consommateurs dépendants des institutions et du marché pour assurer leur survie et contribue donc à maintenir un système oppressif, qui consume notre planète.
  • Nous aimerions établir de manière démocratique des réseaux d’éducation au sein de notre commune où nous partagerions les savoirs. Pour faciliter ces changements, nous nous engageons à servir d’animateurs et à former quiconque souhaite le devenir.
  • Il va de soi que nous refusons tout pouvoir hiérarchique ou d’évaluation sur les enfants de la commune et que nous ferons tout pour aider à construire collectivement leur autonomie.
  • Nous reconnaissons le droit fondamental pour toute personne d’apprendre et d’enseigner quel que soit son sexe, sa couleur de peau ou sa religion et cela en fonction de ses besoins, de ses envies.
  • Nous apportons notre soutien à ce mouvement des communes auquel nous voulons participer. Nous nous opposons à toute tentative de capture par le haut et nous affirmons notre volonté de vivre dans la société la plus horizontale, la plus conviviale possible.