Loki et les studios Marvel: variations dans le consensus

Le spectateur émancipé

La dernière série de l’univers Marvel constitue, à l’image de toutes les productions de ce studio, un produit calibré pour capter l’attention du maximum de spectateurs possibles. Nul besoin d’avoir vu le dernier opus des Avengers pour comprendre les enjeux, le casual qui compulse Disney Plus à la recherche d’un programme inédit sera introduit avec douceur dans la storyline du frère terrible de Thor, interprété par Tom Hiddleston. Exécuté par le titan Thanos dans Endgame, le dieu de la tromperie parvient en quelque sorte à déjouer sa propre mort grâce à un retour dans le temps des Avengers, qui permet à une version antérieure de lui-même d’échapper à son arrestation, modifiant ainsi considérablement sa destinée. Ce retournement de situation est l’un des écueils principaux de la saga Marvel et des comic-books en général : la mort n’est jamais définitive, les personnages principaux meurent au cours d’arcs narratifs très codifiés et sont ensuite ressuscités car bien trop rentables pour être laissés dans leurs tombes.

Le triomphe de notre Loki est de courte durée, après avoir faussé compagnie aux Avengers, il est de nouveau arrêté, cette fois-ci par des policiers appartenant au TVA, le Tribunal des variations anachroniques, une agence chargée du maintien de l’ordre temporel. Sans le savoir, Loki a ouvert une brèche dans la continuité temporelle qui doit être refermée sous peine de provoquer un chaos indescriptible. Il est devenu un variant, une autre version de lui-même, dont les actions entrent en conflit avec le Loki « canon » qui meurt dans Endgame. Ensuite, il doit se soumettre à toute une série de procédures bureaucratiques où son arrogance princière se heurte de manière assez comique à l’intransigeance d’une administration sortie tout droit d’un cauchemar totalitaire. L’Asgardien en est réduit à plaider pour ne pas être effacé de l’existence car ses pouvoirs n’ont aucune efficacité dans l’enceinte du TVA. Même les dieux doivent s’incliner devant la toute-puissance de la bureaucratie. Il est ensuite coopté par Mobius, un policier moustachu qui s’est entiché de lui et souhaite mettre ses talents de grand décepteur au service de son organisation. En effet, un variant persiste à leur échapper et dans un trope archétypal des intrigues policières, l’homme de loi va se retrouver à collaborer avec un truand qu’il admire en secret. Un ressort utilisé par Steven Spielberg dans son film Arrête moi si tu peux où l’agent du FBI interprété par Tom Hanks recrutait Frank Abagnale, un arnaqueur de haut vol joué par Léonardo Di Caprio. Ici se rejoue la fascination libérale pour les êtres capables de s’affranchir des règles pour réaliser de soi-disant « glorieux desseins ». Au cours de son enquête, Loki va chercher à en savoir plus sur le tribunal qui décide de valider certaines réalités et d’en oblitérer d’autres. Il finira par découvrir que le variant qu’ils traquent avec Mobius n’est autre qu’une version féminine de lui-même et qu’il en existe bien d’autres, les Lokis ayant une fâcheuse tendance à la délinquance temporelle.

Loki face à l’administration du Tribunal des Variations Anachroniques ©Disney

L’élasticité profitable des personnages de superhéros

Cette possibilité de déclinaison des personnages à l’infini fait des héros de Marvel des colosses au pied d’argile : si le personnage d’aristocrate déchu de Loki est suffisamment intéressant pour occuper le devant de la scène, nous nous demandons finalement s’il n’est pas possible de le démultiplier à l’infini, sous différentes formes, dans différentes réalités, afin de maximiser les contenus au sein duquel il apparaît et donc sa profitabilité financière. Les autres justiciers costumiers possèdent déjà une multitude de variants : Batman est devenu une femme, Captain-America un Afro-Américain et Spiderman un métis aux origines portoricains. En outre, il est intéressant d’avoir employé le mot « variant » pour désigner les versions alternatives de Loki, nous aimerions reprendre ce terme à notre compte pour décrire la stratégie tout simplement virale de Marvel pour coloniser nos imaginaires avec ces superhéros et leur myriade de doubles.  Quelque part, il devient impossible de leur échapper et le spectateur non-initié qui tomberait par hasard sur la série Loki aura certainement envie d’en savoir plus et remontera la chaîne de contamination jusqu’au film sur Thor ou les Avengers. D’ailleurs, nous l’avons dit, le MCU peut se commencer par n’importe quel bout mais celui ou celle qui désire en comprendre tous les enjeux devra visionner l’intégralité des films et des séries sous peine d’être laissé dans l’obscurité. Kevin Feige, le maître d’œuvre de l’univers partagé, a paramétré toutes ses productions pour qu’elles forment un gigantesque ensemble au sein duquel nous pouvons emprunter différents chemins. Cette démarche préserve l’illusion du choix mais aboutit à un seul et même résultat, à savoir, le visionnage de ces confortables itérations, qui suivent un ou plusieurs virtuoses devant sauver une ville ou un monde d’un super-scélérat. Si Loki diffère un peu, c’est parce que son personnage d’antihéros suit une trajectoire focalisée sur sa rédemption, au cours de laquelle il va être amené à s’interroger sur le rôle du TVA. Chez Marvel, tout est scénario, rien n’est laissé au hasard, toutes les scènes sont faites pour en mener à d’autres, les mini-séries font le lien avec les films, qui eux-mêmes sont un pont avec l’intrigue principale. Le scénario devient le signal qui guide le public dans l’inconséquence d’un récit fragmenté et unifié. C’est sans doute là que réside la puissance du plus grand show jamais réalisé, une entreprise de captation massive des attentions qui engrange à chaque sortie des bénéfices records. L’identité visuelle relativement homogène des films et des séries vient renforcer l’uniformité de cette grande toile, Loki ne fait pas exception à la règle et propose des couleurs assez atténuées, presque grisâtres. Les effets numériques et les décors rétrofuturistes sont époustouflants mais la mise en scène est loin de faire honneur aux talents d’illusionniste du personnage-titre. Elle est d’une platitude assez déconcertante car elle montre tout sans jamais laisser aucune marge au regard du spectateur. Il est perpétuellement guidé et doit se contenter de repérer les Easter eggs, les références cachées disséminés dans la série pour récompenser les puristes de leur dévotion. Cela s’explique parce que nous avons affaire ici à un travail à la chaîne standardisé où les ouvriers et les ouvrières du cinéma s’échinent dans l’ombre à concevoir un objet cinématographique balisé pendant que stars et studios amassent des fortunes.

Les variants de Loki ©Disney

La naturalisation du discours dominant

Pareil système ne pouvait qu’engendrer la plus grande tiédeur politique à l’écran où la narration est agencée de manière à déplaire le moins possible. La quête de Loki pour découvrir les secrets du TVA et, par la même occasion, recouvrer sa liberté peut s’adresser à toutes les couleurs du spectre politique, les personnes les plus à droite pourront y discerner une condamnation des entraves bureaucratiques placées sur le chemin de l’individu libéral tandis que celles et ceux situées à gauche y verront le combat d’un marginal pour s’émanciper d’une structure oppressive. Grands seigneurs, les showrunners donneront même un gage discret aux progressistes dans une ligne de dialogue où Loki affirmera avoir eu une expérience homosexuelle. Néanmoins, la seule personne qu’on le verra embrasser est une femme, il ne faudrait pas non plus faire fuir le public hétéro-tradi. Transformer les demandes de représentation des féministes et de la communauté LGBT en un atout marketing, voilà un exercice dans lequel Marvel excelle. C’est que cela leur permet de se faire passer pour une avant-garde éclairée pour un coût politique extrêmement faible, une recette qui fait miroir aux stratégies des parties politiques de la bourgeoisie cool. Au fur et à mesure que l’intrigue se déploie, nous comprenons de plus en plus que mettre à bas le TVA, comme le désire Sylvie, pourrait avoir des répercussions cataclysmiques. La continuité d’une institution qui a menti à ses employés sur ses véritables buts, emprisonne des êtres simplement coupables d’avoir dévié d’une ligne temporelle fixée arbitrairement, est présentée comme le moindre mal face au radicalisme vengeur incarnée par Sylvie.

Loki et sa variante Sylvie: la réforme ou la chienlit! ©Disney

A l’heure de Black Lives Matter et des appels à abolir la police aux Etats-Unis, le dieu de la malice va se faire l’avocat de l’ordre face à son double jusqu’au-boutiste dont les actions vont causer une collision des réalités. On nous l’a assez martelé, l’extrémisme mène à la catastrophe et il vaut mieux réformer le statu quo plutôt que de renverser la table. Certains se cabrent quand nous analysons politiquement les films et les séries de superhéros alors que la politique est présente depuis les débuts du genre superhéroïque, ainsi en pleine Grande Dépression, Superman se faisait l’avocat des politiques interventionnistes du président Roosevelt et pendant la Seconde Guerre Mondiale, Captain America décochait un uppercut historique à Hitler. Aujourd’hui, le solutionnisme des justiciers costumés s’aligne avec le centrisme politique : Loki veut réformer la police temporelle, Captain America entre en résistance contre la régulation des activités des Avengers, Iron Man privatise la défense des Etats-Unis et du monde, Black Panthers préfère la charité à la lutte anticolonialiste, Spiderman affronte un prolo ruiné par Tony Stark… Les exemples ne manquent pas. Nulle part il n’est fait mention de l’économie ou des difficultés financières, les problèmes d’argent n’existent pas dans ce monde et même Spiderman, éternel galérien dans les comics, semble avoir atteint une certaine aisance matérielle. L’invisibilisation de la domination, la naturalisation de l’ordre capitaliste constituent le prêche de la bourgeoisie à destination des exploités. Nous pensons que les films et les séries Marvel sont les avatars d’une gigantesque entreprise de dépossession d’un public largement composé de prolétaires qui viennent oublier leur impuissance devant les exploits militaires des superhéros. Il est grand temps de révolutionner cet imaginaire et de construire un autre récit où la capacité de transformer le réel ne serait pas réservée à une poignée d’élus mais à tous et à toutes.

Pour prolonger la soirée:

Vers la bataille: en quête de développement personnel

Le spectateur émancipé

Pour son premier film, Aurélien Vernes-Lermusiaux nous entraîne dans le conflit qui opposa le Mexique à la France dans les années 1860. Son personnage principal, un photographe, Louis, a réussi à convaincre un général français de le laisser prendre des photos du conflit. Accablé par l’infortune, il va sillonner un pays aux contours incertains, sans jamais réussir à prendre un cliché de cette guerre qui fait rage et s’obstine à lui échapper.

Artiste à contretemps, cadre interchangeable

La figure de l’artiste à contretemps, embarqué dans une quête donquichottesque pour immortaliser le spectaculaire de la guerre, avait de quoi convaincre sur le papier. Malheureusement, le réalisateur s’égare lui-aussi mais dans sa virtuosité cinématographique. Tout est impeccable, la photographie est sublime, les plans magnifiquement composés et pourtant, cela ne parvient pas à exorciser une certaine lourdeur que l’on ressentira tout au long du film. C’est parce qu’à l’inverse de son héros, Vernes-Lermusiaux cherche à fixer sur la pellicule un concentré de temps suspendu, en faisant la part belle à l’exotique altérité des paysages mexicains. Sauf que le Mexique n’est jamais véritablement incarné, aucun de ses spécificités n’est mise en valeur par le film et l’intrigue pourrait très bien se dérouler dans un autre pays. Cette remarque vaut aussi pour la guerre dont les participants sont renvoyés dos à dos, sans que l’on ne sache jamais pourquoi ils se battent. Il s’agit pourtant d’une guerre qui mériterait d’être contextualisée : si les Français ont tenté d’envahir le Mexique entre 1861 et 1867, c’était pour donner au capitalisme naissant du Second Empire des débouchés économique et contrebalancer l’influence des Etats-Unis d’Amérique. Mais tout ceci est superbement ignoré pendant tout le film au profit de la quête existentielle du héros, qui finira par s’adjoindre les services d’un habitant, Pinto.

Une errance dans la dévastation © Noodles Production

La centralité du trauma bourgeois

C’est au contact de ce paysan mexicain, qu’il s’humanise et révèle l’objet de son aventure : si la prise d’images violentes l’obnubile, c’est qu’il est littéralement hanté par la mort de son fils survenu au cours de la guerre de Crimée, un autre conflit impérialiste. Petit à petit, il comprend que son obsession est mortifère et souhaite réorienter sa pratique de la photographie. Cela donne lieux à un des beaux moments du film où il démonte son lourd appareil photo et en explique les rouages à Pinto, pour que celui-ci puisse à son tour prendre des photos. Cependant, cette rédemption se fait sur le dos des souffrances de ce personnage qui a perdu sa mère et veut retrouver sa famille et plus largement de celle des mexicains et des mexicaines victimes du conflit. Le spectateur aura ainsi droit à une scène où Louis s’effondre en larmes devant les corps encore chauds des villageois massacrés par ses compatriotes. Qu’espérait-il voir d’autre ? Étrange réaction de la part d’un photographe de guerre qui au tout début du film n’avait pas hésité à tirer le portrait d’un ouvrier venant de mourir dans l’effondrement d’une mine ou d’une fonderie. Les implications de ces gestes ne sont jamais discutées ou résolues, simplement présentés comme des symptômes d’un trouble de l’âme. Sa relative indifférence vis-à-vis du sort d’autrui, en particulier des dominés, renvoie à sa propre situation sociale.  Louis appartient à la petite bourgeoisie et n’a pas accompli ce voyage pour le profit, non, il est bien au-dessus de ces basses considérations matérielles puisque le sort l’a rendu prospère. C’est pourtant sa douleur qui occupe la place centrale et reléguera à la périphérie les vicissitudes de la guerre. Il y aurait pu avoir un questionnement sur la nature des images et les effets qu’elles produisent mais Vernes-Lermusiaux l’esquisse sans jamais l’explorer. L’année dernière, le film mexicain, Je ne suis plus là, nous avait montré comment certains preneurs d’images peu scrupuleux exploitaient leur sujet. Son protagoniste, un amateur de cumbia colombienne, au look atypique, se laisse prendre en photo par un Américain qui va probablement revendre les clichés à un journal. Un vampirisme marchand, donc.  

Se repaître de la souffrance prolétarienne sans s’interroger sur son origine © Noodles Production

Se sacrifier sur l’autel du développement personnel

Ici, qu’importe les vies des êtres que l’on croise, ce qui compte pour notre artiste traumatisé, c’est d’acquérir un supplément d’âme. Quitte à sacrifier son propre foyer et sa propre existence. Tout au long du film, nous le verrons envoyer des lettres à sa femme, figure de la domesticité figée sur un portrait fait par son mari. Nous avions envie de dire que Louis a quelque chose de prométhéen, il fait un peu penser au héros-démiurge de Mary Shelley, Victor Frankenstein, qui, dans son désir d’outrepasser les limites de la science humaine, provoquera la mort de tous les êtres qui lui sont chers, assassinés par cette créature qu’il rejettera égoïstement. Mais non, rien d’aussi grandiose ici, le film reflète simplement les errances d’une certaine classe bourgeoise à la recherche d’un « développement personnel », d’un éveil. Surmonter son deuil en se repaissant de la dévastation semée par une entreprise impérialiste sur les corps, voilà qui aurait constitué une belle entrée dans l’anthropologie bourgeoise. Vernes-Lermusiaux n’a pas emprunté cette voie et n’en choisit aucune d’ailleurs, à part peut-être le motif familial qui charpente maladroitement un film prometteur en apparence.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Un trailer du film The Square qui dresse un portrait grinçant de la bourgeoisie progressiste, à travers un conservateur de musée, qui lance une nouvelle exposition basée sur un carré à l’intérieur duquel tout le monde doit être bienveillant et sympathique: https://www.youtube.com/watch?v=EUzRjRv0Ib0

Lutter pour ses droits à l’heure du capitalisme numérique: une livreuse Deliveroo témoigne.

Dans la nasse

Le statut d’autoentrepreneur, crée en 2008 par le gouvernement Fillon, était annoncé comme un horizon nouveau pour les salariés aux fins de mois difficiles et les demandeurs d’emploi cherchant à cumuler une activité avec leurs allocations. Derrière des promesses tonitruantes de flexibilité et d’autonomie se cache en réalité le vieux rêve du grand patronat : en finir avec la construction juridico-sociale du salariat. Ne nous y trompons pas, cette structure reste très largement en faveur des détenteurs du capital mais malgré tout elle fait peser sur eux des obligations qu’ils jugent insupportables : reconnaître l’existence d’un lien de subordination, ne pas faire travailler ses employés au-delà de la durée maximale, les rémunérer mensuellement, leur donner accès à une protection sociale et leur permettre de s’affilier à une organisation syndicale et de faire grève. Toutes ces garanties n’ont pas été octroyé par des employeurs charitables, elles sont le produit de luttes initiées par le mouvement ouvrier voilà plus d’un siècle et demi. C’est précisément dans cette époque que les concepteurs du régime de l’autoentreprise ont puisé leur inspiration, l’ère du travail à la tâche, quand les ouvriers étaient rémunérés à la pièce et donc soumis à toutes les pressions, malversations, manipulations de leurs patrons. Les plateformes de livraison de nourriture comme Uber eats, Frichti et Deliveroo, se sont engouffrées dans la brèche juridique ouverte par ce statut et sous-traitent les opérations de livraison aux personnes les plus précarisées de notre société dans une course effrénée vers la rentabilité, cela sans accomplir le moindre geste productif. Comment s’organiser face aux géants du numérique pour faire valoir ses droits ? Lena, une livreuse Deliveroo syndiquée à la CGT, nous explique son travail et ses luttes.

Une livreuse Deliveroo CC. AJW

Est-ce que tu peux te présenter et nous dire ce qui t’a amené à être livreuse ?

J’ai 22 ans, je suis étudiante en biologie à l’UCBL (Université Claude Bernard Lyon 1) et si je suis devenu livreuse sur Deliveroo, c’est parce qu’après avoir enchaîné plusieurs petits boulots à côté des études, j’avais vraiment du mal à caler un CDI avec des horaires réguliers, c’était vraiment compliqué, beaucoup de stress, de pression. Ce qui m’a attiré dans ce travail-là, c’était de pouvoir choisir mes horaires de manière plus flexible et le fait de pouvoir travailler en extérieur, j’adore faire du vélo.

Comment est le métier ? Quand est-ce que tu as commencé ? A quel moment de la journée tu travailles ?

J’ai commencé en Novembre 2019, avant la pandémie. Je travaille que le soir, ça m’arrive de faire des midis mais c’est très rare parce que la plupart du temps, j’ai cours. Une journée typique pour moi, c’est tu sors de chez toi après les cours vers 18H30 et tu essayes d’aller dans un endroit où il y a pas mal de restaurants, il y a des endroits qui sont un peu stratégiques à Lyon et après tu dépends de l’application tout le long du shift (session de travail), tu reçois des commandes ou tu en reçois pas, tu peux les choisir, tu peux les refuser et comme ça tu te balades pour livrer des commandes.

Quelle est ta relation avec Deliveroo ? Tu vois quelqu’un ou tu communiques par l’application ? Et qui fournit votre équipement ?

On a pas d’intermédiaires, il existe uniquement un support mais il est réactif quand c’est des questions relatives aux commandes ou à la livraison. C’est beaucoup dans l’intérêt du client, quand c’est des problèmes dans la livraison, d’accident, tout ça, on a très peu de réponses, il y a pas de numéros à appeler. Si le compte du livreur est suspendu, on a personne à appeler. Au niveau de l’équipement, je sais que c’est super variable, moi quand je me suis inscrite en automne 2019, c’était une période où ils recrutaient beaucoup et ils avaient besoin de nouveaux livreurs sur Lyon et du coup j’ai reçu tout l’équipement gratuit mais je sais que c’est pas le cas de tout le monde. Il y en a qui ont du le payer. Sur Uber eats, c’est différent, ça fonctionne avec une caution. Mais après, ça peut être compliqué avec l’équipement, on nous dit qu’on le peut changer quand on veut et dans les faits, c’est pas vraiment le cas. Il y a quelques mois, j’ai cassé la fermeture de ma veste et j’ai fait plusieurs demandes pour qu’elle soit remplacée et ça s’est jamais fait.

Et l’entretien pour ton vélo, c’est toi qui t’en charges ?

L’achat, l’entretien, c’est tout à la charge des livreurs et moi je m’en rends compte, je travaille peut-être trois-quatre soirs par semaine et ça m’arrive de changer ma chambre à air tous les mois, j’ai souvent des réparations à faire, tous les six mois, je change une jante, c’est quand même un entretien assez régulier et un investissement, on est pas aidés sur ça.

Au niveau de la rémunération, ça fonctionne comment exactement ?

On est payés à la tâche, par commande, du coup, le paiement, il concerne le trajet jusqu’au restaurant, la récupération de la commande au restaurant, le trajet jusqu’au client et le dépôt de la commande chez le client. Sur cette fenêtre-là, on est payés, le tarif, on le connaît à la réception de la commande : c’est-à-dire que quand on attend les commandes, on les reçoit avec l’adresse du restaurant, l’adresse du client et le montant de la rémunération. Elle fluctue en fonction de la distance entre le restau et le client mais pour donner un petit d’ordre d’idée quand j’ai commencé, le minimum par commande, c’était 4 euros 20 et depuis cet hiver, on est à 2 euros 60.

Et ça s’explique par quoi cette baisse subite ?

Cela a été très progressif depuis la création des plateformes, je sais que j’ai des collègues qui ont commencé avant moi, avant c’était 5 euros la commande et ils baissent progressivement pour augmenter leur marge. Et vu que derrière l’organisation des livreurs, elle est encore à un petit stade on va dire, au niveau du syndicat, même si on se développe assez vite, il y a pas encore beaucoup de résistance, les plateformes, elles en profitent vu que les travailleurs sont pas encore organisés. Par rapport au bonus, c’est sur Uber eats, ça fonctionne quand tu fais un certain de nombre de commandes, tu vas avoir une prime de 5 ou 10 euros en fonction du nombre de commandes que tu as réussi à faire en une heure. Sur Deliveroo, on a de temps en temps des primes, elles sont par commandes, on va avoir d’un à deux euros par commande, le plus souvent le week-end. Avant ils mettaient des primes à chaque fois qu’ils pleuvaient ou même quand il neigeait ou qu’il faisait de fortes chaleurs, c’est extrêmement grave de faire ça parce que ça pousse les livreurs à sortir dans les moments où c’est le plus dangereux. C’était d’ailleurs une belle preuve du lien de subordination, de pousser comme ça les livreurs à sortir pendant les intempéries, il y a eu des requalifications dans la jurisprudence. Ça fait à peu près six mois qu’ils ont arrêté ce genre de primes. Maintenant, les primes, c’est quand il y a pas assez de livreurs en fait. Des fois, ça arrive, en semaine, je reçois une notification à 23h30, prime de deux euros jusqu’à une heure du matin, c’est parce qu’il n’y a pas assez de livreurs.

Un livreur travaillant pendant une grosse averse @Eldjai

Est-ce que l’augmentation du nombre de livreurs impacte ton travail ?

Quand on très nombreux dans une ville, on va moins recevoir de commandes, c’est pas la rémunération qui a changé, c’est juste qu’il y a moins de commandes, c’est vraiment dommage, moi quand j’ai commencé sur Deliveroo, il y avait le système de créneau encore, on pouvait réserver des créneaux chaque début de semaine et du coup, ça permettais que quand tu travaillais, il y avait toujours des commandes mais ça ils l’ont enlevé à cause du lien de subordination latent. Il y a eu plusieurs requalifications depuis que les plateformes, elles existent, il y a de nombreux livreurs qui les ont gagnés et les plateformes se sont adaptées pour que le lien de subordination soit moins évident.

Quels sont les risques de ce métier ?

C’est un métier extrêmement risqué, déjà, le fait d’être payé à la tâche amène les livreurs à prendre plus de risques. En centre-ville, il y a très peu de livreurs qui respectent les feux, on va avoir tendance à prendre des contresens aussi parce que si on prend un trajet classique, on va peut-être mettre dix minutes de plus pour livrer et vu qu’on est payé à la tâche, il faut plusieurs commandes dans l’heure pour faire un certain chiffre. Et ensuite, le fait qu’on ait pas tous un équipement fourni, ça fait qu’il y a des gens qui ont du matériel de mauvaise qualité… J’ai aussi des collègues qui ont été envoyé plusieurs fois en périphérie et le GPS de l’appli les envoyait sur le périf alors qu’ils étaient en vélo électrique. Même si tous les livreurs, on est conscient de ce risque et on l’accepte, le problème, c’est que ce n’est pas compris dans notre salaire. On a pas de prime de pénibilité, de risque, rien du tout.

Et donc tu as fini par te syndiquer ?

Avant même d’être livreuse, j’étais déjà syndiquée à la CGT privés d’emploi et précaires, quand je bossais à Mcdo, j’étais aussi dans ce même syndicat. Par ma famille, j’ai toujours été emmené en manifs et même si personne était syndiqué, c’était normale pour moi de le faire à mon entrée dans le monde du travail.

Comment ça se présente le milieu des livreurs et des livreuses, politiquement et sociologiquement ?

C’est souvent des gens très précaires, qui n’avaient pas d’emplois et se sont lancés dans la livraison, les étudiants, on est pas très représentés, c’est beaucoup de gens qui font ça à côté d’un travail. Il y a énormément de profils, il y a des tous jeunes qui ont à peine 18 ans et des grands pères qui font ça le week-end à côté d’un autre emploi. C’est vraiment très varié mais il y a encore très peu de femmes dans ce métier. Depuis quelques mois, j’en vois un petit peu plus mais ça reste très masculin. Sinon, c’est aussi pas mal d’immigrés, beaucoup de sans-papiers qui font ce boulot, c’est parce qu’il y a une accessibilité à ce travail même si l’exploitation pour les sans-papier est énorme. S’ils arrivent à travailler sur des plateformes, c’est parce qu’il y a des personnes qui leur louent des comptes. Ils peuvent pas avoir le leur car il faut la nationalité pour avoir le statut d’autoentrepreneur et ces gens là leur louent un compte pour 150 euros la semaine.

C’est quoi l’état d’esprit des livreurs par rapport aux luttes ?

La plupart des livreurs, ils comprennent la lutte, beaucoup savent que les plateformes tirent sur la corde, qu’on est de moins en moins payés, que nos conditions de travail ne sont pas dignes, après mobiliser, c’est difficile vu que c’est un milieu précaire, les livreurs quand ils font une soirée de grèves, ils passent l’éponge sur 50-60 euros donc c’est pas facile. Mais ces derniers mois, quand il y a eu la fin des créneaux déjà, ça a commencé à râler, là, avec les tarifs qui dégringolent, il y a quand même une rage chez les livreurs, on en parle tous.

C’est quoi votre stratégie pour lutter contre une plateforme ?

On fait beaucoup de choses en ce moment, sur plusieurs fronts, il y a eu une première période, on a vraiment été dans un mouvement de grève, le principe, c’était de rassembler un maximum de livreurs et d’aller bloquer des restaurants. On choisissait des restaus stratégiques dans Lyon, soit des gros restaus ou des Mcdo et des Burger King, on essaye de faire éteindre la tablette, là où ils reçoivent les commandes, on demande gentiment, des fois ça marche mais la plupart du temps non. Chaque livreur qui vient récupérer sa commande, on discute avec lui, on lui donne un tract, on lui explique pourquoi on bloque et on l’incite à pas prendre sa commande. On essaye de faire ça une heure, deux heures, devant plusieurs restaus, en fonction de notre nombre. On était allé jusqu’à 7-8 restaus bloqués et ça fait que les commandes s’entassent et les plateformes perdent du chiffre d’affaires sur ça. C’est une des stratégies qu’on a mis en place pour au moins se faire écouter parce que le gros problème, ça fait que deux ans que les premiers collègues commencent à se mobiliser, à contacter les plateformes, à essayer de créer quelque chose et ils ne nous répondent que depuis six mois. Alors au début, ça fermait les yeux sur ce qu’on faisait et là vu qu’on fait des grèves et qu’il y en a eu un petit peu partout en France, qu’on a touché à leur portefeuille, là ils nous ont écouté. Après au niveau des revendications, ils n’accèdent pas à grand-chose. En ce moment aussi, on essaye de rassembler des sans-papiers, on essaye de monter des dossiers pour les régulariser. Ils sont assez nombreux dans le syndicat. On s’est aussi mobilisés sur les suspensions de compte, du jour au lendemain, ils suspendent un compte ou le suppriment définitivement, il y a des cas de livreurs qui n’ont jamais reçu de motif de blocage donc on fait une liste de comptes bloqués avec les motifs et on demande le déblocage à Deliveroo ou à Uber. On a fait des rassemblements devant leurs locaux avec plusieurs envahissements. On essaye d’avoir des responsables hauts placés, des gens qui nous écoutent sur ces revendications.

Un débrayage organisé par la CGT Uber eats/Deliveroo devant le Mcdo Opéra à Lyon ©CGT Uber eats/Deliveroo 69

Et quelles sont vos revendications centrales ?

On en a plusieurs. La hausse des rémunérations, la régularisation des collèges sans papier, l’arrêt des blocages de compte et aussi tout le droit du travail auquel on a pas accès. On a pas le droit au chômage, on cotise peu.

Donc vous voulez l’établissement d’un véritable contrat de travail ?

Pas forcément, c’est une question qui divise dans le syndicat, il y a des requalifications qui se font pour ceux qui le souhaitent pour pouvoir travailler en tant que salarié ou que leurs années de travail soient requalifiées en salariat. Mais nous, ce qu’on veut, c’est du travail et des droits, peu importe le statut. Nos revendications, c’est des droits.

On sait que les patrons ne se laissent jamais faire, y-a-t-il eu de la répression contre vos actions de grève ? En Grande-Bretagne, par exemple, ils donnaient des bonus aux livreurs pour casser la grève….

Oui, c’est déjà arrivé plusieurs fois qu’on nous fasse le coup à Lyon, on prévoit une grève et Deliveroo met une prime en avance aux horaires de la grève. Ou parfois, il y a une grève un peu moins organisée, du coup, les plateformes en ont pas forcément entendu parler, on commence à bloquer devant le Mcdo et vingt minutes après, on reçoit une prime de deux euros par commande. Ça arrive très souvent. On m’a aussi parlé de livreurs qui avaient participé à une manifestation et qui ont été suspendu grâce à la géolocalisation parce qu’ils étaient actifs sur leur application.

Dernière question sur le 1er mai à Lyon et sur l’accrochage entre ton syndicat et des personnes dites du black block. Qu’est ce qu’il s’est passé exactement ?

J’étais dans le cortège ce jour là et on a eu un accrochage avec des personnes qui faisaient parti du black bloc parce qu’ils lançaient des projectiles, plusieurs fois pendant la manif, on s’est fait coupés par la police, on a du replier notre banderole, ils nous ont mis en danger pendant la manif alors que le 1er mai c’est une manifestation qui est festive, c’est la solidarité des travailleurs, on était là pour montrer nos couleurs, nos slogans et ça s’est transformé en quelque chose d’assez violent. A plusieurs reprises, on leur a demandé d’aller plus loin, on les a avertis que dans notre cortège il y avait des sans-papiers et que c’était pour ça qu’on avait pas du tout envie d’être interpellés. Les collègues sans papier peuvent recevoir une OQTF et avoir de gros problèmes. Ils ont pas accepté la critique et se sont engagés physiquement contre nous. On est restés calme mais c’était impossible de discuter avec eux. Ils se sont jetés sur un collègue à moi, ça a été difficile de les séparer, on a été obligé de remballer. Depuis cette histoire, on a été menacé sur les réseaux. C’est vraiment lunaire. Et puis, voilà, on est un syndicat tout jeune, qui bouge énormément, actif dans de nombreuses villes en France, on est pas dans un secteur d’activité qui est pas facile aussi et là il y avait aucune forme de respect de leur part.

Pour prolonger la soirée:

  • Une conférence de Bernard Friot, théoricien du salaire à vie et de Mathilde Larrère, historienne spécialiste des mouvements révolutionnaires où Friot revient sur la création du salariat: https://www.youtube.com/watch?v=_3Z1O_P7VZM

La réouverture des terrasses

Dans la nasse

« A l’heure où les fiestas improvisées se multiplient, un aimable contributeur nous a fait part de son désir de retrouver les terrasses de bistro et la camaraderie qui y régnait. Nous ne pouvons que nous joindre à son effort d’imaginer des lendemains joyeux, remplis de célébrations en tout genre, bien éloignées de la morosité ambiante à laquelle nous condamne le capitalisme. Voici donc son dessin, accompagné de ses mots ».

Voilà plus d’un an que le Covid bouscule nos quotidiens et fait régner la peur dans toute la France. Toute ? Non. Au milieu de cette population bercée par la rengaine quotidiennement martelée à grande échelle des nouveaux cas, une poignée d’irréductibles rêveurs résistent encore et toujours au pessimisme et se mettent à penser qu’un monde meilleur nous attend après la crise. Nos habitudes de consommation, nos relations de voisinage, notre respect d’autrui, nos méthodes de travail, voire notre modèle économique, tout pourrait changer. Pourquoi pas… À l’heure où le plus grand espoir des français réside en une réouverture des terrasses de bistrots, voyons les choses en grand.

La réouverture des terrasses (Math Éus)

Les Damnés de la Commune : misère du pathos ?

Le spectateur émancipé

Le 18 mars dernier, date-anniversaire de la Commune de Paris, Arte diffusait l’adaptation en documentaire animé du roman graphique de Raphaël Meyssan Les Damnés de la Commune. Dans l’optique de nous faire revivre les grandes heures de cette insurrection singulière qui dura soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871, Meyssan s’était emparé des gravures et des dessins d’époque pour en faire la matière de son œuvre. Cela lui permettait de montrer le Paris populaire des années 1870 à ses lecteurs, tel que les contemporains le percevaient et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa proposition esthétique s’adapte parfaitement au petit écran. La réalisation parvient à donner aux images une certaine profondeur en jouant sur les perspectives et grâce à des effets bien placés : des zooms très rapides de la caméra, de la neige qui tombe, des flammes qui dansent ou des volutes de fumées qui s’échappent vers le ciel. Pour son documentaire, Meyssan a pris la décision de resserrer sa narration et donne la parole à Victorine Brocher, une communarde, qui voulait que la république démocratique et sociale promise par 1848 ne reste pas lettre morte.

Une expérience sensible et féministe de la Commune

Une communarde contemplant l’attaque du fort d’Issy par les troupes versaillaises ©Meyssan/arte

Ce choix de protagoniste n’est pas anodin, il permet de montrer comment une subjectivité s’est embarquée dans un mouvement collectif et vise à faire de l’histoire à hauteur de femme. Ici, Meyssan cherche à s’inscrire dans les traces d’auteurs comme Eric Vuillard (14 juillet, La guerre des pauvres) ou Michèle Audin (Comme une rivière bleue) dont la démarche consiste à redonner la parole aux sans-voix. La Commune prend donc vie à travers Victorine et entre en résonance avec le présent. Enfin, son personnage sert à mettre en lumière le rôle des femmes pendant l’insurrection où elles sont exclues du gouvernement car peu de dirigeants masculins se préoccupent de leur sort, à l’exception d’Eugène Varlin ou de Léo Frankel. Néanmoins, elles refusent d’être condamnées à l’impuissance politique et militent pour l’égalité. Elles investissent les clubs pour débattre, écrivent dans les journaux, soignent les blessés et défendent les barricades au péril de leurs vies. Cela faisait longtemps que toutes ces anonymes de chair et de sang luttaient pour trouver leur place entre deux mythes : celui de Louise Michel, la Vierge rouge, l’institutrice qui voulut marcher sur Versailles et les infâmes pétroleuses, d’hystériques pyromanes inventées de toutes pièces par la propagande versaillaise.

Mais qui était donc Victorine Brocher ? Meyssan brosse son portrait de manière assez saisissante « j’ai grandi dans la nuit du Second Empire. Depuis mes quatorze ans, j’ai fait de nombreux métiers, crieuse de journaux, porteuse de pain, marchande de soupe, lavandière, je travaille douze à quatorze heures par jour ». Son témoignage restitue le vécu des ouvriers et des ouvrières qui trimardaient notamment à l’ouest de la capitale, à Montmartre, à la Chapelle, à la Villette, à Belleville ou à Ménilmontant, les places-fortes de la Commune. En bref, le prolétariat qui n’avait rien d’autre à perdre que ses chaînes, selon la formule de Karl Marx et rejoindra en masse les rangs des insurgés. Victorine, elle, est déjà sensibilisée à la politique, elle est membre de l’Association Internationale des Travailleurs, une organisation visant à développer les mouvements ouvriers partout en Europe et cogère une boulangerie coopérative à la Chapelle. Elle subit également la double peine d’être femme et prolétaire à plusieurs reprises au cours de son existence : son mari Charles Rouchy, un ancien soldat, est alcoolique et la laisse élever seule leur enfant puis pendant le siège de Paris par les Prussiens, elle se porte volontaire pour rejoindre un bataillon de la garde nationale mais on la cantonne au rôle d’ambulancière, la défense de la patrie étant une affaire d’hommes. C’est cependant une fonction qu’elle continuera d’assumer pour le bataillon des Enfants Perdus, le groupe de communards qui en feront l’une des leurs.

Toutefois, ce protagonisme, selon la forme qui lui est donné, peut présenter certaines limites pour relater une aventure collective. Accorder tant d’importance à une voix dans la narration nous ramène sur le chemin du subjectivisme libéral, qui fait de l’individu la mesure de toute chose. De surcroît, Victorine Brocher, qui place sa lutte sous le signe de la vraie République, celle qui ne sépare pas le politique du travail, n’est jamais qu’une des tendances de la Commune, dont l’idéologie est difficile à définir. Sans trop entrer dans les détails, nous dirons que la centralité de Brocher dans la narration nous ancre du côté de ceux qui ont la mystique de République et aimeraient faire entrer la Commune dans une certaine histoire républicaine. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen de résoudre l’injustice mémorielle dont les communards ont été victimes. Après tout, c’est bien un régime républicain qui les a anéanti.

Une reconstitution historique minée par le pathos

Les communards dans leurs cercueils après la Semaine Sanglante ©Meyssan/arte

L’une des grandes réussites du documentaire, c’est de parvenir en peu de temps à expliquer à des néophytes le contexte et les accomplissements de la Commune, qui d’après Jean Jaurès fût « la première grande bataille rangée entre le Travail et le Capital ». Toujours guidés par Victorine, nous assistons à la chute du Second Empire après la défaite de Sedan aux mains de Bismarck en septembre 1870. Puis, la République tout juste proclamée trahit les immenses espoirs qu’elle avait suscités : elle négocie avec l’ennemi pour préserver la paix sociale et les élections produisent une assemblée composée de monarchistes. Peut-être aurait-il fallu prendre quelques minutes pour discuter des thèses d’Henri Guillemin, qui lui, soutient que le gouvernement, en majorité des possédants, a délibérément saboté la défense nationale pour protéger ses intérêts de classe. En effet, encourager le prolétariat à se mobiliser contre les Prussiens revient à donner des armes à des gens qui, plus tard, pourraient vouloir se réapproprier les moyens de production.

Ceci étant dit, le documentariste retranscrit bien l’indignation et la colère des Parisiens, éprouvés par quatre mois de siège, face à ce gouvernement présidé par Adolphe Thiers, le bourreau des Canuts, qui ne songe qu’à les réduire. Tout bascule le 18 mars 1871 quand il tente de désarmer la ville : c’est un terrible fiasco et les soldats chargés de l’opération fraternisent avec les habitants. Cela donne lieu à une des rares démonstrations de joie dont le documentaire va nous gratifier, la seconde étant la proclamation de la Commune le 26 mars de la même année. L’historien Henri Lefebvre souligne que la Commune est avant tout une « fête du Printemps dans la cité, fête des déshérités et des prolétaires, fête de la Révolution et fêtes des révolutionnaires, fête totale, la plus grande des temps modernes[i] ». Elle se déroule d’abord dans « la magnificence et la joie » ce qui ne veut pas dire que la tragédie en soit absente, ni qu’elle doive être occultée. Malheureusement, pendant une grande partie du film, Meyssan semble se complaire dans un appel au pathos qui devient vite lassant. La faute en revient aussi à l’interprétation de Yolande Moreau, qui veut à tout prix nous arracher des larmes avec une insistance parfois grotesque lorsque la sobriété aurait été de mise (exemple: la mort du fils de Victorine). A ce sujet, le casting est quasi-versaillais, avec une belle brochette d’acteurs et d’actrices consacrés (Matthieu Amalric, Charles Berling, Sandrine Bonnaire ou encore Fanny Ardant) et le réalisateur aurait mieux fait d’en remplacer certains par des interprètes non-professionnels, pour être plus en phase avec son sujet.

Pour en revenir aux intentions de Meyssan, il faut étudier le début de son film, qui constitue en quelque sorte un manifeste. Il débute par l’impitoyable répression qu’a subi la Commune, plus connue sous le nom de Semaine Sanglante, au cours de laquelle les Versaillais ont massacré au moins 20 000 personnes. L’entrée choisie dans cette séquence historique est donc la défaite du peuple en arme, qui vient acter l’impossibilité de la révolution. Meyssan a répété à longueur d’interviews « qu’en 1871, la France avait le choix entre deux chemins différents : celui d’une République sociale ou celui d’un régime de l’ordre social ». Malheureusement, cette ouverture du champ des possibles se ressent très peu dans son œuvre, placée sous le signe de l’inéluctabilité de la défaite. Il nous invite également à compatir avec le sort de ces damnés qui n’ont pas eu la force de leur côté. Les observations de Lefebvre vont à contre-courant de cette complainte pour les miséreux : « pendant la nuit du 18 et du 19 mars, l’Etat, l’armée, la police, tout ce qui pèse sur les vies humaines du dehors et d’en haut, tout s’est dissous, évanoui, évaporé […] Paris s’éveille libre, la première cité libre depuis qu’il y a des cités. Il va tenter une vie nouvelle, la vie nouvelle dans laquelle les hommes prendront en main leur destin[ii] ». Sans dissimuler l’ampleur de la répression, ni les conditions terribles dans lesquelles vécurent ces êtres, Lefevre, en quelques phrases, nous donne envie d’en être tandis qu’avec Meyssan, nous ressentons l’étau de Versailles refermer la parenthèse.

Pour prolonger la soirée:


Références:

[i] Lefevre, Henri, La Proclamation de la Commune : 26 mars 1871, la Fabrique éditions, 2018, page 28.

[ii] Ibid, page 261.

Transformer le théâtre en agora des luttes : une occupante du théâtre national populaire de Villeurbanne témoigne

Dans la nasse

Depuis le 12 mars 2021, le théâtre national populaire de Villeurbanne (TNP), ce lieu emblématique de l’ancienne cité ouvrière située dans l’agglomération de Lyon, est occupé par des travailleurs et travailleuses de la culture, de l’évènementiel, du tourisme, des étudiants, des étudiantes, etc… Ce mouvement s’est formé pour répondre à l’urgence sociale, à la grande précarité à laquelle le gouvernement condamne ces secteurs dont il accepte l’agonie mais aussi pour redonner un peu de joie de vivre à un pays qui vit à moitié enfermé. Pour mieux le comprendre, les Petits Soirs donnent la parole à une occupante du TNP.

D’abord, est ce que tu peux te présenter et nous dire quelle est ta position dans le monde du spectacle ?

Alors moi je suis C., je suis comédienne, je vis à Lyon, je travaille principalement à Lyon mais pas que et ma dernière date de jeu, c’était en octobre. Et aujourd’hui mon principal travail, c’est de militer au collectif unitaire 69. Ce collectif s’est réuni à plusieurs occasions pour défendre des acquis sociaux et les droits des précaires intermittents et intermittentes du spectacle contre certaines attaques, soit directement aux annexes 8 et 10 (régime d’indemnisation), soit comme c’est le cas aujourd’hui, plus généralement, à l’assurance chômage, par le biais d’une reforme qui va s’avérer catastrophique, si elle finit par passer. Ça, aujourd’hui, c’est devenu notre revendication principale, l’abrogation de cette réforme de l’assurance chômage,  avec la mise en place d’une année blanche qui permettrait de couvrir tout les intermittents et les intermittentes de l’emploi, pas seulement les artistes mais aussi les extras de l’hôtellerie, de la restauration, les pigistes…D’ailleurs, notre collectif regroupe des personnes aux horizons très divers, il y a des personnes qui sont syndiquées, d’autres pas, il y a des artistes, d’autres qui ne le sont pas, des intermittents, d’autres qui sont plutôt au RSA… Il y a des profils assez variés. Le mot d’ordre étant qu’on est, par notre emploi et notre situation, précarisés et qu’on se sent solidaires des attaques sociales faites par ce gouvernement et qu’on profite d’avantages, de la tribune d’un lieu comme le TNP et de nos compétences artistiques pour attirer le regard sur une question sociale.

Comment se déroule l’occupation ?

L’occupation se déroule quotidiennement à travers des commissions et des groupes de travail qui avance sur des thèmes prédéfinis comme la commission action ou la commission communication…Il y a des commissions qui vont s’atteler à faire converger des luttes, à rentrer en contact avec d’autres organisations. L’idée, c’est que maintenant qu’on s’est réappropriés un lieu qui nous appartient, il faut qu’il devienne une plateforme de la convergence des luttes, un espace d’agora. Au quotidien, on travaille et on côtoie en bonne intelligence le personnel salarié qui bosse ici, ceux qu’on rencontre le plus, ce sont les agents de maintenance et les agents de sécurité. On a de bons contacts, à demi-mot, ils nous soutiennent. La direction, comme beaucoup de directions, de centres dramatiques nationaux et d’opéras en France, nous rejoint sur l’action d’occupation ou du moins le projecteur qui est braqué sur des pratiques qui les concernent mais il y a une marge de négociation à investir, parce qu’aujourd’hui, ce mouvement d’occupation défend des problématiques qui débordent de la simple réouverture ou pas des lieux culturels et je pense que c’est ce qui peut faire entrer dans un rapport de force ces instances davantage patronales et les salariés et les précaires qui constituent les occupants et les occupantes du lieux.

Vous faîtes comment pour prendre des décisions ?

On a une assemblée générale quotidienne dans l’horaire a été décalé à midi et demi au cours de laquelle sont votées les principales décisions, les modalités de fonctionnement de l’occupation et les projets d’actions qui vont être menées. En revanche, l’AG n’est pas le lieu des détails de ces actions, ça c’est vraiment les commissions ou les groupes de travail qui vont se mettre d’accord.

Tu avais parlé de convergences des luttes, tu peux développer ?

On a l’occasion de plusieurs AGs et de temps fort, pu avoir la présence de personnes qui s’inscrivent dans d’autres luttes, comme les violences policières par exemple. On a aussi eu des soignants et des soignantes qui depuis un an sont des personnes à qui on a envie de donner la parole sur les questions de travail et les décisions gouvernementales qui entraînent une grande précarité et une grande souffrance dans ces corps de métier-là. Le but étant d’établir un parallèle le plus unitaire possible, comme je le disais, dans notre collectif, il y a des personnes qui appartiennent à d’autres organisations ou associations comme Alternatiba ou le collectif Non à la loi sécurité globale.

Plusieurs critiques ont reproché à ce mouvement en général d’être trop réformiste, de trop dialoguer avec un gouvernement qui est resté sourd à ce genre de revendications. Tu en pense quoi ?

Je pense que l’occupation des théâtres et des lieux de culture, c’est une chose maintenant, le mouvement de colère global, c’en est une autre. Il serait illusoire de penser qu’à nous seuls on a la capacité de tout faire bouger. Pour moi, c’est des signaux d’alerte qui s’allument de part et d’autre et j’aimerais beaucoup que ces occupations puissent donner d’autres chaînes d’occupations dans des secteurs socio-économiques qui n’ont rien à voir avec le domaine de la culture, que ça puisse inciter à une réappropriation d’espaces et d’outils de travail pour pouvoir remettre du lien entre des personnes. Ce matin on évoquait en AG quelque chose de l’ordre de la programmation culturelle et une lutte a besoin de se démarquer par ces liens sociaux qu’elle provoque, qu’elle génère.

Justement, tu vois le TNP où il est, à Gratte-Ciel, dans un quartier plutôt embourgeoisé, est ce que vous avez des stratégies pour parler aux classes populaires ?

Moi j’aime bien me dire que cette réappropriation de l’espace puisse donner lieu à des rassemblements qui semblent disparates, je pense aux deux derniers week-ends, le premier, on a eu le Peuple de l’Herbe qui est venu se produire au balcon du TNP, hier, à l’occasion de la journée du dimanche et de la projection le matin du film de Gilles Perret La Sociale, il y avait un groupe de rap Le Labo qui a joué en début d’après-midi. C’est des temps qui sont fédérateurs. Après la réalité de comment est ce qu’on veut prendre la parole pour s’adresser aux personnes (des classes populaires), c’est très compliqué parce qu’on a envie que cet espace-là devienne la réalisation concrète d’une éducation populaire qui n’a jamais été poussé à son paroxysme. Après ça passe par des effectifs, des militants et des militantes qui sont prêts à y passer du temps et de ne pas rester dans leur pré-carré. Cela a été dit ce week-end mais c’est très juste il y a déjà peu de gens qui viennent au théâtre en temps normal comment espérer que sur un moment d’occupation ou de lutte social on ait d’un seul coup une déferlante de centaines de personnes qui n’ont pas l’habitude d’y mettre les pieds quand tout va bien. C’est des questions sur lesquelles on est en train de travailler et sur lesquelles il va falloir continuer de penser en termes de convergence, d’unité et d’inclusion au maximum.

Surtout que là si tu regardes le TNP, à la base, il était fait pour toucher les classes populaires et finalement, c’est pas exactement ça qui s’est passé…

Non, je pense que Jean Villar, entre autres, se retournerait dans sa tombe, s’il voyait notamment ce qu’est devenu le festival d’Avignon et l’industrie du spectacle. Le TNP, il y a populaire dans le nom quoi…. Ici ça fait particulièrement sens. Et puis il y a le fait d’être à Villeurbanne et pas à Lyon (NB: Villeurbanne est plutôt marquée à gauche alors que Lyon est traditionnellement conservatrice). Alors en ce moment, il y a les étudiants qui sont à l’Opéra, juste en face de l’hôtel de ville, dans le premier arrondissement et c’est très bien d’avoir deux lieux occupés. La réalité, c’est qu’aussi plus on occupe de lieux sur une même ville, plus on prend le risque que les forces vives s’amenuisent donc s’il fallait un mot de la fin, ça serait celui-là, venez-nous voir, venez nous rencontrer !

Pour prolonger la soirée:

L’occupation des théâtres : de la colère d’une corporation à un débordement général ?

Dans la nasse

Ces derniers temps, les occupations de théâtres ont essaimé dans un pays qui vit au rythme des restrictions sanitaires décrétées par une poignée de politiciens travaillant dans un palais, dont l’improbable Jean Castex. Sans conteste, le spectacle vivant, avec l’hôtellerie, la restauration et le tourisme, fait partie des secteurs les plus touchés par la gestion chaotique de cette épidémie. En effet, le gouvernement a unilatéralement décidé, alors qu’écoles et entreprises sont ouvertes, que les théâtres, les cinémas et les opéras étaient des lieux non-essentiels car leur ouverture présentait trop de risques de contagion. Nous retrouvons dans cette décisions la logique mortifère qui anime la gestion du Covid-19 depuis mars dernier : pour protéger la vie, il faut la suspendre. Sous oublier en revanche d’être aux petits soins pour l’économie capitaliste : les conditions de suspension de nos vies ne doivent surtout pas perturber la réalisation de la plus-value sur le dos des travailleurs et des travailleuses pour assurer la continuité de la rente bourgeoise. Il se dégage également de leurs agissements un sadisme certain, la satisfaction paternaliste des êtres qui peuvent en discipliner d’autres et les priver de leurs plaisirs. Nous avons pu voir ces poussées d’autoritarisme chez les préfets ou les policiers qui forçaient les gens qui profitaient du beau temps sur les quais à rentrer chez eux.

Face à cette déferlante disciplinaire qui cherche à embrigader les affects dans l’autosurveillance, la culpabilisation et la dénonciation, rappelons tout de même que le virus est consubstantiel à ce système de production bien spécifique, délimité dans le temps, qu’est le capitalisme. Karl Marx définit ce régime économique comme un rapport social aux caractéristiques bien définies :

  • La propriété privée des moyens de production, entre les mains de la bourgeoisie.
  •  La séparation des travailleurs et des travailleuses du produit de leur travail.
  • La vocation spéculative de cet arrangement qui profite largement à la classe bourgeoise.

Sa prospérité dépend très largement d’une extraction de ressources perpétuelle sur une planète finie, pour que la machine continue de tourner. Cela n’en finira pas de sitôt de réchauffer le climat, d’engloutir des écosystèmes et de regrouper les animaux pour les mettre à mort à la chaîne dans des archipels que seul un imaginaire capitaliste pouvait concevoir. Tous ces profonds bouleversements créent des rapprochements inédits entre l’homme et l’animal, un terrain propice à des zoonoses, c’est-à-dire le passage de virus potentiellement dangereux entre une espèce animale et la nôtre. Ces phénomènes ont été mis en lumière par Andreas Malm dans son livre La chauve-souris et le capital, qui nous permet de réaliser une chose primordiale : la responsabilité du choc pandémique est à chercher du côté de la bourgeoisie, notamment celle qui détient le capital des entreprises les plus polluantes. Il est donc injuste que nous autres, les non-détenteurs de moyens de production, soyons privés du plaisir de prendre un verre dans un bar, d’aller voir un film ou d’assister à un spectacle si tel est notre désir. Sans pour autant oublier de protéger les personnes les plus vulnérables. Par conséquent, il est particulièrement insupportable de voir ce gouvernement, qui défend avec tant d’adresse les intérêts de la bourgeoisie, s’accommoder de la lente agonie des intermittents et des intermittentes du spectacle, qui redoutent la précarité qui les guette (et on les comprend !) et aimeraient retrouver un contact avec leurs collègues et le public.

Une colère à destination du gouvernement

Manifestation pour la réouverture des lieux culturels à l’arrêt suite à l’épidémie de Covid-19 devant le Théatre de la Colline occupé par des étudiants en art dramatique. À Paris, mercredi 10 mars 2021 – 2021©Jean-Claude Coutausse pour Télérama

Dans ce paysage morne, balayé par la tristesse et l’hébétude, leur mouvement d’occupation a fait figure de printemps et a ramené un peu de vie dans des villes éteintes, mi dortoir, mi usine. Débuté le 4 mars à l’Odéon dans le sillage d’une manif de la CGT-spectacle, il a rapidement fait des émules et à la fin du mois de mars, comptait environ soixante-dix théâtres occupés. Les revendications des artistes mobilisés sont limpides : ils demandent la réouverture des lieux culturels, le retrait de l’ignoble réforme de l’assurance-chômage, une tuerie sociale programmée, qui allonge la durée de travail pour obtenir les indemnités et baisse le montant de ces dernières, ainsi qu’une prolongation de l’année blanche pour soulager les intermittents et les intermittentes du spectacle, touchés très sévèrement par la fermeture des robinets orchestrée depuis l’Elysée. Il serait inconvenable pour ces gens-là que les plus précarisés ne soient pas plongés en permanence dans les affres de la recherche d’emploi. Aux revendications phares des occupants s’adjoint un appel à la convergence des luttes qui invite à dépasser les murs du théâtre et à défendre et à soutenir d’autres groupes de précarisés, comme les demandeurs d’emploi, les personnes au RSA, les étudiants, etc…. A première vue, impossible de ne pas remarquer que le mouvement s’inscrit de manière globale dans une perspective plutôt réformiste, de négociation avec le pouvoir politique.

Ils s’adressent à un gouvernement qui en a plié de plus coriaces qu’eux (les cheminots et les Gilets jaunes) et leur capacité de pression reste limitée au domaine symbolique. Cela nous conduit à nous interroger sur les conditions matérielles d’existences de ces travailleurs et de ces travailleuses qui produisent les spectacles. Déjà, il convient de souligner que la petite minorité de troupes réputées est toujours tributaire soit de subventions de l’État, soit de mécénats. Le plus grand nombre enchaîne les contrats à durée déterminée, dit d’usage, et s’ils ne parviennent pas à en trouver, se reposent sur leurs allocations pour vivre, ce qui est tout à fait légitime mais conduit à des fins de mois difficiles. Ensuite, les représentations théâtrales attirent dans leur grande majorité un public composé de cadres supérieurs, la petite bourgeoise en somme, et les classes laborieuses se tiennent largement à l’écart de ces spectacles. En filigrane de ces réalités se dessine le portrait d’un corps de métier dépendant de l’État et de la bourgeoisie pour sa survie économique et sa visibilité. Cette faible autonomie, s’ils ne font rien pour la résoudre, risque de limiter leurs possibilités d’émancipation et de cela, ils ont probablement conscience. Ainsi, ils ont tenté de fédérer autour d’eux en recueillant le soutien d’autres organisations militantes et en promouvant le combat d’autres professions frappées par la même précarité. Ces tentatives de créer un front unitaire ne se sont pas fait sans heurts, ainsi, certains organisateurs du théâtre de Bordeaux se sont montrés farouchement opposés à l’implication des autonomes dans le mouvement parce qu’ils feraient un peu trop déborder du cadre.

Occuper le théâtre tout en débordant

Une atmosphère très communarde à l’occupation du théâtre de Bordeaux © Crédit photo : Guillaume Bonnaud

Dans tous les cas, pour réellement s’empuissanter, il leur faudra bien sauter le pas et tresser des liens avec les classes laborieuses qui ne franchissent pas l’entrée du théâtre. Mais pour faire quoi ? Eh bien, peut-être leur demander ce qu’elles aimeraient voir au théâtre, si elles veulent y participer, voire même jouer et initier des rapprochements à travers des arts vivants, ancrés dans le réel, à rebours du monde du spectacle virtuel auquel le capital rêverait de nous enchaîner. Si l’art peut être utilisé à des fins de propagande, il peut aussi marquer une rupture dans nos existences envahies par les flux marchands, où nous-même nous transitons, réduits à l’état de choses rapportant du profit par ceux qui nous louent, par ceux qui nous exploitent. C’est dans ces périodes où les chaînes deviennent de plus en plus lourdes que l’art est le plus primordial, il a le pouvoir de rompre le flux, d’interpeller, d’offrir une densité, des moments de joie spontanée, un bonheur dégagé de toute considération mercantile. A plusieurs reprises, les artistes nous ont fait la démonstration de ce à quoi pouvait ressembler un communisme désirable, en offrant des concerts gratuits à une foule affamée de fêtes ou en dansant sur le parvis de l’Opéra pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

Néanmoins, pour que cette joie ne soit pas qu’un souvenir fugace, il faudra bien fournir aux gens qui la font naître de quoi subsister. A ce titre, et sans la reprendre dans son intégralité, nous pensons que la proposition de Bernard Friot de salaire à vie, rebaptisée par Frédéric Lordon garantie économique générale, pourrait intéresser les intermittents et les intermittentes du spectacles car elle leur offrirait un revenu libéré des aléas du marché et leur permettrait donc de se libérer la contrainte économique qui pèse sur eux. Pour finir nous dirons que plus que tout autre, ce mouvement est confronté à des problématiques récurrentes des mobilisations : le nombre limité de combattants, la question de la puissance et l’indispensable dépassement du cadre de la lutte originelle. Est-il possible de reconquérir le théâtre, ce lieu de divertissement bourgeois par excellence, pour en faire un forum populaire, comme certains l’ambitionnent ? Gageons qu’ils sauront trouver leur propre réponse à ces questions et que même s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils réclamaient au départ, ils auront au moins eu le grand mérite de provoquer des rencontres, de susciter l’enthousiasme et ça déjà, ce n’est pas rien.

Pour prolonger la soirée:

De la fronde symbolique à l’action révolutionnaire : Blanquer, l’agonie du syndicalisme et la grève des notes

Dans la nasse

Repartir comme en quarante alors que le monde est aux prises avec une pandémie qui frappe cruellement les classes laborieuses, à la santé plus fragile et en première ligne sur le front du travail. Continuer de s’adresser à un gouvernement de forcenés que l’un des mouvements populaires les plus puissants de notre génération n’a pas fait bouger d’un iota. Croire par habitude insufflée que le sacrifice symbolique de la grève va suffire à mobiliser des gens happés par la précarité et la maladie. Il semblerait bien que ce soit la stratégie de l’intersyndicale CGT, FSU, Solidaires, CNT, SNT-SO et UNEF dont on se demande bien quels sont leurs objectifs, à part de persévérer dans leur être institutionnel, quitte à se satisfaire de petits monopoles de la contestation. La journée de mobilisation professionnelle du 4 février aura été une énième démonstration d’impuissance, cela dit, elle aura au moins eu le mérite d’évoquer le terme de la précarité et d’être en phase avec la terrible situation que vivent les étudiants et en poussent certains vers le suicide. C’est un peu mieux que les organisations syndicales enseignantes qui ont réagi bien après le rendu des conclusions du Grenelle de l’Éducation, une mascarade bureaucratique organisée par notre ministre Jean-Michel Blanquer.

Dans l’indifférence la plus totale, les enseignants ont défilé dans les rues le 26 janvier pour revendiquer une revalorisation de leurs salaires et l’élaboration d’un protocole sanitaire plus adapté. Cette journée n’avait pas commencé qu’elle était déjà morte car elle se déroulait dans un autre espace-temps où la bourgeoisie s’inquiétait encore du nombre de réfractaires descendant dans les rues. Il faut le redire encore mais ce mode d’action est complètement démonétisé et s’apparente à un rituel avec sa liturgie propre : les chasubles colorées, les bannières tenues à bout de bras, les slogans (stop au mépris, du pognon pour l’éducation, etc) et les camions musicaux avec les mêmes playlists qui tournent depuis vingt ans. Tout se déroule dans le périmètre fixé par l’État et les organisations syndicales (surtout ne pas en sortir !) et des escadrons de CRS escortent les enseignants jusqu’au rectorat puis les regarderont se disperser, un peu goguenards. J’ai moi-même participé à des dizaines de manifestations de ce genre et jamais je ne me suis autant ennuyé que dans les cortèges syndicaux puisqu’il ne s’y passe jamais rien, la vie en étant absente, nous marchons, cornaqués par les forces de police ou les services d’ordre, vers la destination qui a été choisie arbitrairement par les organisations puis nous repartons sans nous être rencontrés. Pour couronner le tout, cela dure de trop longues heures et je me dis que ce temps pourrait être employé ailleurs, à tisser les liens dont nous avons désespérément besoin.  Combien de personnes se sont détournées de la lutte en voyant ce spectacle de résistance si peu désirable ? Et surtout pourquoi perdre une journée de travail pour une revalorisation que l’on n’aura jamais ?

Reposons l’état du rapport de force pour comprendre dans quelle impasse la communauté éducative se trouve si elle se contente de jours de grèves isolés. Le gouvernement Macron est resté insensible aux revendications des Gilets jaunes, un mouvement populaire exceptionnel, soutenu par des millions de français, qui souhaitait une moralisation de l’économie en faveur des plus pauvres et la participation du peuple à la vie politique. Il n’a pas non plus beaucoup bronché pendant les mobilisations contre la réforme des retraites, pourtant portées par les secteurs les plus combatifs du salariat, les cheminots et la RATP. Après avoir consacré l’héroïsme des soignants pendant la première vague du Covid-19, ils sont restés sourds aux signaux d’alarme sur la situation désastreuse des hôpitaux publics, qui manquent cruellement d’effectifs et de moyens et ont continué de supprimer des lits alors que la pandémie faisait rage. Voilà donc à qui nous demandons une revalorisation, à un gouvernement qui ne reviendra pas sur son dogme d’austérité budgétaire (faire plus avec moins pour améliorer les performances) au risque d’établir un précédent potentiellement exploitable. Confronté à la contestation, Blanquer, suivant la ligne autoritaire de son gouvernement, n’a pas hésité une seule seconde à sanctionner les kidnappeurs de copies pendant le mouvement contre sa réforme en 2019, ni à museler la liberté d’expression de ses personnels avec sa très orwellienne loi pour une école de la confiance. Mais le problème ne se résume pas à Blanquer ou à un gouvernement en particulier, il dépasse ce cadre-là et tient aussi au fait que ceux qui prétendent nous organiser partent d’un certain nombre de présupposés qui relèvent du mirage et se refusent à penser l’école en dehors d’un cadre étatiste bien délimité.

Dans cette perspective, l’école publique serait en quelque sorte une propriété collective œuvrant pour l’intérêt général qui aurait été dévoyée ou abîmée par des administrateurs mal intentionnés. Entre de bonnes mains, elle pourrait éduquer les citoyens sans faire de distinction entre leurs origines et rendre de grands services à la nation. Un livre récemment publié s’inscrit dans cette tendance qui nous mène à la défaite et à l’impuissance, Le fiasco Blanquer, écrit par Saïd Benmouffok, un professeur de philosophie, aujourd’hui conseiller éducation d’Anne Hidalgo au PS. Condensé très précis de l’action du ministre, il induit son lecteur en erreur en lui faisant croire que Blanquer est un fiasco parce qu’il se comporte de manière autoritaire et cherche à soumettre l’école aux lois du marché. C’était un peu comme si le ministre rompait un pacte non-écrit dans lequel il s’était engagé à respecter une certaine vision de l’école républicaine. Sauf que Blanquer n’est pas simplement un « techno[i] » de droite mais bien un bourgeois lui-même, issu d’une classe prédisposée à réussir, pour laquelle il reconfigure l’école sans changer sa nature profonde. En concentrant sa critique sur les réformes de Blanquer, Benmouffok limite singulièrement sa pensée et produit une étude d’insider plutôt étouffante dont la seule issue serait cette reconstruction[ii] qu’il propose d’opérer en fin d’ouvrage. Une sorte de thérapie douce dispensée par une bourgeoisie PS, qui ferait de l’école une sorte de sanctuaire à l’abri de la logique marchande, où l’on apprendrait à nos enfants à devenir des citoyens. Il n’est guère étonnant de voir des membres de la classe dominante se mobiliser autant pour le contrôle d’une institution qui est un formidable outil de pacification des dominés.

Modeler l’école en fonction des intérêts de la bourgeoisie

Jules Ferry, notre saint républicain, l’ancêtre totémique de Blanquer, n’avait pas manqué de nous prévenir. Quand il a établi l’école laïque, gratuite et obligatoire en 1881-1882, ce n’était pas pour émanciper les masses mais bien pour consolider la puissance encore fragile de la République française. Devant le Conseil général des Vosges en 1879, il fera la déclaration suivante :

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. […] Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871 »

Loin d’être un bouffeur de prêtres, Ferry tenait néanmoins à ce que son école soit protégée de l’influence de la religion et initia un processus qui donnera à l’État ce qu’Ivan Illich appelait un monopole radical sur l’éducation. Il fait peser sur les parents une obligation de scolarisation qui les incitera à confier leurs enfants au système éducatif étatique, indépendamment du fait qu’il délivre des savoirs conséquents ou pas. Mais en dehors de l’école, point de salut, car c’est elle qui délivre des titres valorisés permettant l’accès au marché du travail. Cette prise d’otage en douceur permet à l’État de façonner les esprits de générations entières auquel les fameux hussards noirs de la République, les instituteurs, vont inculquer l’amour de la patrie, le goût du travail et la soumission à l’autorité. Le souvenir de la Commune est encore frais dans l’esprit de celui que les Parisiens, du temps où il était maire de Paris, surnommaient Ferry-Famine pour ses restrictions alimentaires très dures. Au cœur des préoccupations du ministre se trouvait la nécessité d’empêcher les mouvements socialistes et anarchistes en plein essor à l’époque de propager leurs idées au sein de la jeunesse et de clore l’ère des révolutions[iii]. Entre les mains de Ferry, l’école devient donc un organe de propagande : il habitue dès l’enfance à l’obéissance aux supérieurs, aux bureaucrates, à la hiérarchie et vise à déjouer les insurrections avant qu’elles ne se produisent, pour que la propriété bourgeoise ne soit pas menacée par une nouvelle Commune. Cette institution n’avait pas de nécessité à naître, en dehors des désirs de la classe bourgeoise, qui en plus de cela, désirait produire à la fois une main d’œuvre qualifiée et une chair à canon suffisamment instruite et endoctrinée pour reprendre l’Alsace et la Lorraine aux Prussiens.

La Tâche Noire d’Albert Bettanier, 1887, un tableau qui représente un instituteur développant chez ses élèves le désir de revanche contre la Prusse, qui s’était emparée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871.

A l’école des managers

Faisons un grand écart et revenons à notre époque, avec Blanquer, le meilleur ennemi d’un PS moribond. Aujourd’hui, nous assistons non pas à une transformation de l’école mais à sa reconfiguration pour satisfaire les desseins de notre bourgeoisie acquise à la start-up nation. Et cette dernière voudrait bien débarrasser l’école de ses oripeaux étatistes, de ces extranéités à l’ordre marchand encore trop nombreuses à son goût : le statut du fonctionnaire, la gratuité de son savoir, sa liberté pédagogique, sa liberté d’opinion vis-à-vis de l’institution, les vacances scolaires, le bac, les organisations syndicales… Autant d’archipels qui pourraient faire naître chez les élèves ou les personnels des idées radicales. C’est bien peu mais c’est déjà trop. En outre, les éditocrates rabâchent depuis des lustres que l’autorité est régulièrement foulée aux pieds, en particulier dans les établissements situés dans les fameux « territoires perdus de la république », concept-bannière des islamophobes de tout bord. En 2017, Jean-Michel Blanquer, alors directeur de l’ESSEC (Ecole supérieur des sciences économiques et sociales), bastion de la reproduction sociale, pense qu’il est l’homme de la situation et envoie à tous les candidats à la présidentielle son livre l’Ecole de demain dans l’espoir que l’un d’eux lui accorde le poste de ministre.

Dans cet ouvrage, il propose un modèle pour remanier l’école pour qu’elle acclimate le plus tôt possible les corps et les esprits à l’idéologie entrepreneuriale. Il préconise donc la généralisation d’un fonctionnement contractualiste au sein duquel le chef d’établissement va endosser pleinement le costume du manager des ressources humaines. Il sera chargé de faire miroiter des augmentations aux enseignants qui font le plus réussir les élèves et une agence extérieure évaluera chaque école, collège ou lycée en fonction des résultats des équipes éducatives[iv]. Ces notations pourront être consultées par les parents qui ensuite auront la liberté de choisir l’établissement le plus adapté à leur progéniture. Aucune ambiguïté ici, le ministre ambitionne de plonger les parents et leurs enfants dans les eaux glacés du calcul égoïste, selon la formule consacrée par Marx, et de les constituer en individus libres de contracter où leur désir les porte. Pour les néolibéraux, cette mise en concurrence des êtres à tous les niveaux possède quelque chose de salutaire, de vivifiant. Elle permet de valoriser les employés et les institutions les plus performants, autrement dit, tous ceux qui acceptent de se soumettre ou de fabriquer de la soumission pour le compte des grands argentiers de notre pays. Une de ses principales vertus aux yeux de ses défenseur, c’est de laisser sur le carreau les gens qui n’auront pas voulu ou su s’adapter, ceux qui ne sont rien. Heureusement, nous ne sommes pas encore à cette étape de l’organisation dystopique du darwinisme social mais au vu des conclusions rendues par le Grenelle de l’éducation, il y a de quoi s’inquiéter.

L’esprit de ce projet fait beaucoup penser à ce que Johann Chapoutot met en lumière dans son ouvrage Libres d’obéir, le management du nazisme à aujourd’hui, notamment sur le rôle que l’État devait jouer dans le Grand Reich. Contrairement à ce que beaucoup croient, les nazis abhorraient l’État, le voyant comme une imposition étrangère sur la liberté germanique et désiraient réduire son rôle au minimum, pour que sa lourdeur ne musèle pas les forces vives de la nation, engagées dans une lutte historique pour la suprématie biologique. Cette compétition de tous contre tous, entre une multitude fourmillante d’agences et d’organes de pouvoir, avait pour but de faire triompher les initiatives des plus performantes. Si Blanquer n’est pas un nazi, il puise dans les mêmes sources idéologiques qu’eux. Son rêve est de léguer à la bourgeoisie un système éducatif flexibilisé, ouvert à la rapacité entrepreneuriale, aux établissements en concurrence perpétuelle les uns avec les autres, qui sélectionnerait les meilleurs (les prédisposés à gouverner). Cette fabrique de l’élitisme se trouverait sous la férule de managers autonomes, spécialistes du recrutement et de l’évaluation, qui gouverneraient d’une main de fer gantée de velours. Il va sans dire que cette vision infernale de l’école, quasi-kafkaïenne, n’a pas suscité l’unanimité dans la communauté éducative et que le pouvoir de Blanquer s’est vite retrouvé face à des limites, à ce que les êtres humains qui évoluent dans l’institution tiennent pour inacceptables.

Les raisons de la colère enseignante

A l’image de son gouvernement, Blanquer ouvre des fronts multiples pour prendre de court ses adversaires, les organisations syndicales notamment, qui, prisonnières de l’appareil étatique, n’arrivent pas et/ou ne souhaitent pas entrer dans une confrontation avec le ministre qui mettraient en péril leur place. Face à un projet aussi totalisant, qui renforce les déterminismes sociaux et cherche à produire des employés dociles pour les start-ups de demain, il n’est pas suffisant de se déclarer contre et de s’appuyer sur l’existant. Nous sommes trop enclins à nous laisser enfermer dans les calendriers gouvernementaux sans produire de propositions suffisamment conséquentes, adressées à un public plus large que la simple base militante. De plus, la bureaucratie syndicale a tendance à se reposer sur des tactiques remontant aux grèves de 1995, qui consiste à organiser des « des temps forts » pour faire monter la pression sur le gouvernement, en pariant sur l’augmentation du nombre de manifestants dans les rues. Force est de constater que depuis une vingtaine d’années, les politiques ont su trouver des parades face à la contestation, combinant propagande médiatique, répression féroce et mesures législatives pour rendre les grèves les moins efficaces possibles (exemple, le service minimum dans les transports). De son côté, l’intersyndicale, timide et fracturée, victime de l’inexorable décrue des adhésions, se révèle incapable de répondre aux demandes d’efficacité de la part de sa base, se condamnant à un éternel repli.  Cette configuration s’est mainte fois reproduite et c’est sur l’une de ces itérations que je voudrais me pencher car elle présente une certaine singularité riche d’enseignements pour ceux qui rêvent d’un en-dehors à l’Éducation Nationale.

La réforme du lycée de 2018 lancée par Blanquer intervenait dans un contexte politique brûlant. L’année avait été marquée par le mouvement des Gilets jaunes, une révolte populaire sans précédent, en dehors des partis et des syndicats, dont le nombre de participants reste encore à chiffrer. Le gouvernement ressortit ébranlé de cette séquence politique qui démontra que le concept de lutte des classes était loin d’être daté. En effet, ce conflit opposa des gens qui n’avaient plus assez d’argent pour terminer le mois et une bourgeoisie qui fit bloc pour les juguler. Pourquoi les mentionner ? Et bien, c’est que l’impact de ce soulèvement a été ressenti jusque chez les personnels de l’Éducation Nationale puisqu’un collectif de profs en colère, les Stylos rouges, se forma sur Facebook notamment autour d’un slogan : salaires-moyens-respect. Il faut dire que Blanquer représente tout ce que la communauté éducative déteste, au cours de sa carrière sous Sarkozy, il s’est distingué par des coupes budgétaires drastiques, 80 000 postes d’enseignants supprimés entre 2007 et 2012 mais aussi par un désir frénétique, obsessionnel de noter les jeunes êtres qui seront évalués ad nauseam. Sous le mandat de Macron, ce sont les écoles primaires qui firent les frais en premier de sa boulimie réformiste avec le dédoublement des classes au CP, un raté monumental, présenté comme une des mesures phare du quinquennat. En réalité, cela consistera simplement à diviser les classes de CP mais sans créer de postes, ce qui aura pour effet de surcharger les classes de CM1 et de CM2. Néanmoins, ce n’est pas ce coup marketing inepte qui poussera la communauté éducative dans ses retranchements mais bien la réforme du lycée général et professionnel.

Sans trop m’attarder dessus, je vais essayer de résumer ici à quoi œuvrait Blanquer avec cette réforme. Première étape de la contractualisation de l’Éducation Nationale, elle sonnera le glas du caractère national du bac et soumettra les élèves à un tri social encore plus rude, organisé par l’algorithme de Parcoursup. En voici donc les principaux axes :

  • Les anciennes filières (L-ES-S) disparaissent pour laisser la place à des spécialités à la carte, librement choisies par les élèves. Le déroulement du bac est considérablement changé, le contrôle continu compte pour 40% de la note globale et il y a seulement quatre épreuves terminales (philo, un grand oral/entretien d’embauche et deux spécialités). Cette transition d’un cadre national vers un certain localisme enchaîne davantage les élèves à leurs territoires. Ainsi la mobilité sociale des enfants du prolétariat est considérablement réduite puisqu’un bac obtenu dans un lycée de banlieue sera considéré de manière officieuse comme ayant moins de valeur qu’un bac d’un établissement de centre-ville. Quant aux spécialités, elles favorisent la liberté de choix des êtres nés dans les bonnes conditions, certaines ne sont d’ailleurs accessibles que dans des établissements bien spécifiques, lieu de rencontre de la minorité qui se prépare à gouverner.
  • Pour ce gouvernement, il est impensable de créer de nouvelles places à l’université, voire même d’aider à son développement, il faut donc tarir les flux de nouveaux étudiants en mettant un glacis social sur leur route, la plateforme d’orientation Parcoursup. Les élèves de familles prolétaires sont ainsi les plus démunis face à l’injustice algorithmique de l’orientation, ils sont peu accompagnés dans leur prise de décision, ont tendance à s’auto-censurer, en particulier les filles et subissent de plein fouet la violence symbolique de la sélection sociale[v]. Les lycéens issus de la bourgeoisie, qui convoitent les filières les plus sélectives, ont des stratégies éducatives bien rodées, ils vont par sécurité, faire des vœux pour des formations qu’ils ne choisiront pas s’ils obtiennent l’affectation désirée. Pendant ce temps, les autres sont placés sur liste d’attente, voire ne reçoivent jamais l’orientation demandée et doivent se contenter des filières où personne ne veut aller. Il s’agit ici d’amplifier un phénomène déjà bien installé.

Cette réforme, taillée sur mesure pour la bourgeoisie, provoque une rupture profonde avec les enseignants, pour la plupart attachés au diplôme du bac, perçu comme une institution républicaine, un rite de passage à la vie adulte et une garantie contre l’arbitraire de la naissance. Elle vient s’ajouter à toute une série de griefs que nourrit la profession depuis des années à l’encontre des décideurs : le gel délibéré du point d’indice empêchant la revalorisation des salaires, l’augmentation des tâches administratives au détriment de l’enseignement, l’imposition d’une culture de l’évaluation et du résultat et le sentiment d’une perte de prestige importante, intensifiée par l’afflux toujours plus haut de contractuels.

Les leçons à tirer d’une grève à la stratégie inédite

200 enseignants en Assemblée générale salle Croizat, Bourse du Travail de Paris, lundi 17 juin 2019

La grève des surveillances du bac, annoncée par l’intersyndicale, est une initiative inédite dans l’histoire des professeurs. Soit ils sont trop pétris de bonne conscience professionnelle pour oser boycotter un examen, soit les syndicats, effrayés par ce mode d’action hors-cadre, décident de les contrecarrer comme ce fût le cas en 1929 avec la SN-CGT[vi].  Cependant, cette fois-là, le ministre est obligé de danser au rythme des grévistes et fait des pieds et des mains pour trouver des briseurs de grève, n’importe qui fera l’affaire, des enseignants à la retraite, des cadres administratifs ou des étudiants. Des fonds sont débloqués en urgence pour faire face à la crise et sauver l’honneur de Blanquer, qui fait la tournée des médias pour minimiser l’ampleur de l’affaire. La grève est un échec mais devant le relativisme méprisant du ministre, les professeurs mobilisés veulent aller jusqu’au bout et faire de la rétention de copies. Il est difficile de savoir à quel point les directions syndicales y étaient opposées mais plusieurs choses sont certaines, ils sont dépassés par leur base qui veut aller au bras de fer et craignent de voir les Stylos rouges occuper le devant de la scène contestataire. Ces derniers militent depuis la rentrée 2018 en faveur de la rétention de copies et ont prospéré sur la méfiance des syndicats de plus en plus répandue même chez les profs. Les dés sont donc jetés et selon France Info, au moins 120 00 copies sont retenues sur un ensemble de 4 millions[vii].

Nouveau branle-bas de combat au ministère, Blanquer tempête sur toutes les antennes et Macron compare les grévistes à des preneurs d’otages, presque des terroristes. L’usage de cette rhétorique ordurière masque à peine la hauteur des enjeux, la crédibilité de Blanquer est sur la table et pour la sauver, il est prêt à toutes les bassesses. Il se répand en menaces, promet qu’il sanctionnera très sévèrement les réfractaires et cette intransigeance pathétique impressionne les profs, peu habitués à l’âpreté de la lutte et effrayés à l’idée d’être placardisés ou de perdre leurs titres. Finalement, un noyau dur tient bon mais Blanquer, campé sur ses positions, publie les résultats alors que toutes les notes ne sont pas disponibles. Prenons un peu la mesure de l’arrogance ridicule de cet oligarque prêt à tout pour sauver son honneur. Ce passage en force crée des situations ubuesques parmi les jurys du bac, qu’on invite fermement à compléter les notes qui manquent, en additionnant des moyennes ou en se basant sur d’autres matières. Certains refusent d’obtempérer ou se dédisent devant une rupture d’égalité aussi manifeste. Si Blanquer parvient à se mettre l’opinion de son côté en faisant jouer tous ses réseaux médiatiques, c’est une victoire sans lendemain. Sa figure autoritaire cristallise toutes les hostilités et on ne lui pardonne pas d’avoir profané la dépouille du bac. Néanmoins, le vent de panique qui a soufflé rue de Grenelle et la pagaille qui s’en est suivie démontrent que la rétention de notes a une efficacité politique indéniable et qu’il serait peut-être pertinent d’en généraliser le recours.

          « Aussi audacieux et réellement courageux que j’aie connu des profs, je n’en ai jamais vu un seul qui ne notait pas au moins au moment du bulletin. Ne pas noter est la prise de position la plus radicale qui se puisse concevoir et c’est la raison pour laquelle tout le monde note parce que personne n’est radical. La structure, c’est la note. Les élèves sont notés par les profs, les profs sont notés par l’administration de l’établissement et les inspecteurs, l’administration de l’établissement et les inspecteurs sont notés par leur hiérarchie la hiérarchie est notée par le ministre à l’intérieur du ministère tout le monde est noté. Le pays France est lui-même noté[viii] »

Dans ce passage de son livre Un hamster à l’école, Natalie Quintane attire notre attention sur l’un des rouages de la gouvernance capitaliste : la capacité de valoriser les choses, les êtres, les institutions ou les états qui se conforment au désir-maître. Cet étiquetage arbitraire a pour but de créer une illusion d’objectivité dans laquelle il serait question de mérite et d’équité entre les élèves. Sauf que depuis l’étude sociologique de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, les Héritiers, nous savons que les rejetons des accumulateurs de richesses sont prédisposés à être les grands vainqueurs de cette course aux titres scolaires. Tristes triomphes de ces jeunes enfants sélectionnés pour dominer leurs camarades moins performants, que l’on décrit dans les bulletins avec quantités d’euphémisme : ensemble fragile, faible, doit se remettre au travail, cherche un sens à sa scolarité, etc… C’est que la note a pour fonction d’acclimater les corps et les esprits à l’évaluation, elle est le héraut de la logique marchande et/ou de l’autorité travestie. Si les évaluateurs font en général partie de l’encadrement ou de la bourgeoisie, tout le monde est invité à participer à cette grande évaluation du monde, nous pouvons même nous auto-évaluer et participer ainsi notre propre exploitation. De la note du prof à la review d’un livreur sur Delivroo, il n’y a qu’un petit fossé à franchir. Malheureusement, tout ceci relève encore du domaine de l’impensé politique et beaucoup continuent de faire des simagrées méritocratiques autour du système de notation. Nombre de profs s’y accrochent encore car il y a une grande illusion sur notre métier, un secret de polichinelle pas bien difficile à percer mais qui peut parfois devenir source de dissonance, de malaise, surtout chez les enseignants en difficulté. Nous sommes convaincus que l’essentiel de notre travail se déroule dans la classe, à transmettre un savoir qui sera évalué de manière objective, démocratique, sous l’œil d’un arbitre fair-play. Mais nous ne faisons que valider la domination des prédisposés à performer scolairement et ce faisant, nous produisons une quantité absurde de notes, d’appréciations, de bulletins, de mots, de rapports, de relevés, de livrets de compétences et j’en passe. Et pendant les grèves, nous partons sans couper la machine, nous continuons de faire tourner la chaîne de production. Moi le premier, j’ai accumulé une quinzaine de jour de grève pendant la mobilisation contre la réforme des retraites et en même temps, je remplissais doctement Pronote, le logiciel de tri social. Incontestablement, il aurait fallu tout débrancher et laisser les managers d’âmes gérer le vide, le néant sur lequel est bâti l’institution. Soyons irréalistes et imaginons une seconde leur terreur si jamais l’intégralité des professeurs renonçait à noter, à apprécier et à valoriser.  J’imagine déjà le tollé médiatique, la fureur des thuriféraires du capital, les vitupérations des rectorats, les rodomontades menaçantes de Jean-Michel sur BFM-TV…. Bien entendu, tout cela relève du vœu pieux mais si au moins un tiers des enseignants s’y mettaient, cela produirait des effets politiques assez dantesques. Peut-être une contagion. Il suffit de voir à quel point l’administration s’est cabrée en 2019 pour comprendre que la seule sortie possible de l’école de Jules Ferry, c’est une grève générale des notes, combinée à une reconductible. Mais les enseignants mobilisés sont-ils prêts à renoncer à leur posture symbolique de résistance, à mettre leurs titres en jeu pour créer un mouvement de cette ampleur ?

Voilà les deux extrémités que peuvent produire les notes: l’humiliation ou la servilité.

Travailler au corps les affects enseignants

La tâche peut paraître insurmontable. Surtout à ceux qui sont habitués à fréquenter les salles de prof, où il se dégage toujours une impression de pesanteur ou d’immuabilité. Notre métier repose sur une répétition à la fois confortable et dérangeante que Natalie Quintane a décrit avec précision dans le titre de son livre Un hamster à l’école. Chaque semaine, selon un emploi du temps calqué sur le rythme des usines, je me retrouve face à des groupes de jeunes humains que je dois faire obéir pour les trier dans les meilleures conditions. Et accessoirement les faire parler anglais. Le tout masqué. Mais cela n’empêche pas la bande de tourner en boucle, cette institution pourrait continuer de fonctionner à travers toutes les crises que nous réserve encore le système capitaliste. Et mon salaire qui continue de tomber à chaque fin de mois, avec une régularité métronomique. S’il n’est pas élevé, c’est tout de même une sécurité importante au temps du Covid-19, ne sous-estimons donc pas les liens de fidélité que cela peut créer.

Ici réside d’ailleurs toute la difficulté de l’exercice, défendre une proposition suffisamment désirable pour emporter les enseignants englués dans leur routine tout en impliquant les gens qui subissent l’école. Dépasser notre corporation me paraît aussi indispensable pour le succès des luttes à venir, et déjà, il y a d’autres personnels avec lesquels nous pouvons conclure des alliances, les surveillants, les secrétaires, les agents d’entretien, etc, mais il faut aussi/surtout s’adresser aux personnes qui subissent l’école, notamment les élèves et leurs parents. Je suis convaincu qu’une grève des notes bien préparée peut ouvrir le champ des possibles, cela pour plusieurs raisons :

  • Une majorité importante de collègues, d’élèves et de parents adhèrent à l’ethos méritocratique. Ils croient dur comme fer que la note est naturelle et que les places aux examens sont distribuées équitablement. Revendiquer la fin du système de notation, c’est pointer le doigt sur la politique qui s’exerce dans la salle, c’est repolitiser l’enseignement. Nous sortirions ainsi du triptyque des Stylos rouges, salaires, moyens, respects, qui nous enferme dans un dialogue sans fin avec l’État et n’attire pas sur nous les sympathies.
  • Prouver que la note n’a pas de fondement, c’est desserrer les liens des êtres avec l’institution. C’est montrer que cette prise d’otages n’a pas vocation à exister et qu’il serait parfaitement possible de faire autre chose. En outre, cela nous fait sortir du schème de préservation de l’existant dans lequel nous nous enferrons trop souvent et forcera à réfléchir sur d’autres modes de transmission du savoir.
  • Cesser de noter, c’est in fine attaquer la domination bourgeoise qui est naturalisée par l’utopisme méritocratique. C’est jeter une lumière crue sur leurs privilèges injustifiables qui n’existent que par l’exploitation des classes laborieuses dont les enfants sont peu valorisés par le système scolaire.
  • En dernière instance, cela aura aussi le mérite de bien retracer les lignes et d’identifier très clairement nos amis et nos ennemis. Une grève des notes reconductible, c’est la fédération d’horizontalités multiples contre une verticalité uniformisante (Etat-capital-bourgeoisie). C’est à proprement parler une action révolutionnaire.

Indubitablement, cette grève qui pourrait commencer dès la rentrée prochaine doit être préparée avec soin car il va falloir produire un argumentaire en béton armé pour convaincre les élèves et les parents. Pour nous protéger des foudres de l’administration, nous pourrions très bien continuer de noter officieusement pendant un temps si jamais la grève ne prend pas. Mais il faudra probablement passer par un bras de fer avec les organisations syndicales car ce genre d’initiatives ne recueillera jamais leur assentiment. J’ai pu observer l’action syndicale dans mon établissement et cela se limite à de la cogestion symbolique, je me demande même si factuellement certains syndicalistes ne deviennent pas des organes de direction de facto par leur capacité à influer sur les décisions des proviseurs. En ce moment, nos organisations sont accaparées par la diminution de la dotation horaire globale, qui est certes significative mais qui encore une fois, nous enchaîne à des palabres interminables avec les chefs et les rectorats, auxquels nous n’avons plus à rien à dire. Tous nos efforts doivent être portés sur leur destitution. Heureusement, beaucoup de collectifs de lutte se sont constitués pendant la mobilisation contre la réforme des retraites et nous pouvons nous appuyer sur eux. Aujourd’hui, les syndicats sont devenus des petites féodalités de la contestation, nous n’avons pas besoin d’eux et s’il faut les neutraliser, eh bien, qu’il en soit ainsi. Nous ne leur devons rien et d’ailleurs, déjà en 2009, le Comité invisible rappelait que :

« Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle bien avant la police proprement dite les forces syndicales et toutes cette micro-bureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes »

J’irais même plus loin, je dirais que certaines organisations sont maintenant devenues contre-révolutionnaires. Leur existence dépend de la continuité du dialogue social, si celui-ci est rompu, elles ne sont plus rien Les directions syndicales sont coupées de leur base, de ceux qui mouillent vraiment la chemise et prennent des risques, pendant que d’autres, salariés, s’assoient aux tables de négociations, sans se soucier des connivences engendrées par de telles proximités. Il est grand temps d’en terminer avec ce carnaval de l’impuissance politique organisée : l’intersyndicale doit mourir pour que les luttes puissent vivre. En guise de conclusion, par ces temps d’enfermement forcé, j’invite mes collèges professeurs à ne pas oublier qu’ils peuvent déjà mettre en pratique une certaine idée de l’égalité en dialoguant avec leurs élèves sur la politique. Si certaines matières s’y prêtent plus que d’autres, ces échanges permettent de sortir du cycle de repli auquel nous condamne la négociation syndicale. Commençons maintenant à parler à nos élèves d’égal à égal parce que comme le dit Jacques Rancières, pour arriver à l’égalité, il faut commencer par l’égalité. Parlons-leur, parlons-nous entre égaux, ne réservons le silence qu’à nos chefs et à ceux qui prétendent nous organiser. Et grève des notes à partir de septembre prochain !

H.D

Pour prolonger la soirée:

Références bibliographiques

[i] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 13.

[ii] Ibid, page 87.

[iii] Biberfeld, Laurence et Chambat, Grégory, Apprendre à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste, page 15.

[iv] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 21.

[v] Ibid, page 43.

[vi] Biberfeld, Laurence et Chambat, Grégory, Apprendre à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste, page 65.

[vii] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 33.

[viii] Quintane, Nathalie, Un hamster à l’école, La fabrique éditions, 2020, page 89.

Le tigre blanc : une start-up pour sortir de la cage de poulet ?

Le spectateur émancipé

Le tigre blanc est une créature qui ne naît qu’une fois chaque génération et son caractère exceptionnel est une métaphore de la vie de Balram, le personnage principal du film de Rahmine Barahni, un jeune Indien, qui va prendre en charge la narration de manière exclusive, sans laisser d’autres voix s’exprimer sur son parcours. Il est le maître du récit alors qu’il est issu d’une caste de serviteurs, les Shudras, assez semblable aux serfs européens. Nous sommes rapidement mis au fait de plusieurs informations essentielles, Balram travaillait pour une famille bourgeoise et au cours d’une nuit, il a été le témoin d’un terrible accident impliquant ses maîtres. Sauf qu’il s’exprime depuis un endroit où ses conditions matérielles sont radicalement différentes.

Devenu fringant jeune entrepreneur à Bangalore, la Silicon Valley indienne, Balram ne s’adresse pas au spectateur mais à un interlocuteur bien particulier, Weng Jiabao, premier ministre chinois, en visite en Inde pour comprendre l’essor économique du pays. Il lui fait alors une promesse singulière « je me propose de vous raconter, gratis, la vérité sur l’Inde en vous narrant l’histoire de ma vie ». Il s’y emploie avec une gouaille truculente et un humour à l’ironie mordante, sa verve parvenant à faire oublier le manque d’inventivité de la mise en scène. En effet, le film est l’adaptation d’un best-seller et le réalisateur se contente de reprendre des procédés éculés pour ce genre de production, flashbacks, voix-off, arrêts sur image clichetonneux… De grosses ficelles qui s’intègrent bien à l’univers télévisuel de la plateforme Netflix. Heureusement pour Barhani, son sujet est suffisamment intéressant pour aiguillonner notre curiosité.

Au service d’une bourgeoisie multiface

Né dans une famille très pauvre du Rajasthan, un état au nord de l’Inde, Balram a la niaque depuis l’enfance, devant ses prouesses en anglais, son instituteur lui assure qu’il est un tigre blanc, cette espèce très rare capable de franchir les barrières entre les castes. A virtuose du prolétariat, il faut bien trouver chaussure à son pied  et notre héros rêve d’être le chauffeur d’Ashok, un jeune bourgeois cool et moderne, héritier de la famille Stork, qui possède les terres où a grandi Balram. C’est une rencontre amoureuse à sens unique qui se joue là, et si Balram est conquis par la coolitude d’Ashok, fraîchement revenu d’Amérique, marié à une jeune indienne, Pinky, ayant grandi à New York, lui ignore tout de son existence. Il va alors déployer des trésors d’ingéniosité et de cynisme pour être engagé par les Stork et devenir le chauffeur numéro un, celui qui aura l’insigne privilège de conduire le jeune maître et sa femme. Son attachement pour eux va grandir : ces derniers lui parlent avec moins de raideur et désapprouvent ouvertement les sévices humiliants que lui font subir le père Stork et son fils aîné surnommé la Mangouste. Toutefois, au cours du film, Balram va s’apercevoir que ce prétendu conflit n’est rien de plus qu’une différence de style : une des principales activités des Stork consiste à graisser la patte des politiciens pour payer moins d’impôts et quand leurs intérêts seront menacés par un tragique accident, ils feront tous bloc aux dépens de Balram. Le transfuge de castes n’oubliera pas cette leçon : si la bourgeoisie peut avoir une multitude de visages, sa puissance est fondée sur l’exploitation du travail des plus pauvres.

Deux classes, un même espace (Netflix)

Se libérer de la cage de poulet

Dans le domaine de la fiction, il est toujours intéressant d’observer les domestiques, ces personnes à qui les bourgeois sous-traitent différentes tâches (maternité, conduite, ménage, achats, etc) afin de se ménager du temps libre et de faire étalage de leur puissance. Sans conteste, il existe en chacun d’entre nous une propension plus ou moins forte à adhérer à l’éthos boutiquier de la bourgeoisie, qui nous est seriné à longueur de temps par les institutions et les médias. Mais là, c’est un affect plus profond qui se constitue chez ces travailleurs triés sur le volet: le fait d’évoluer dans le même lieu que les dominants, de les côtoyer dans leur intimité leur donne l’impression d’en être et les conduit à endosser les intérêts de leurs employeurs. Cette dévotion servile est parfois célébrée par le cinéma, ainsi Mr Stevens, le majordome du film britannique Les Vestiges du Jour met sa vie entre parenthèses pour Lord Darlington, qui fricote avec des fascistes. Nous retrouvons la même aliénation chez les serviteurs indiens, qui selon Balram, sont enfermés dans une cage de poulet. Leur conditionnement serait si puissant que jamais ils ne songeraient à voler ce maître qui les bat et les rabaisse plus bas que terre et ils cracheraient au visage de potentiels émancipateurs. Nous sentons poindre ici la suffisance satisfaite de celui a éradiqué la compétition, en étant le meilleur prédateur.  Cependant, le film rappelle que les serviteurs turbulents ne s’exposent pas qu’à un renvoi, des expéditions punitives peuvent aussi être conduites contre leur famille. C’est une prise d’otage à l’ancienne que le salariat a invisibilisé dans les pays européens. Malheureusement, la seule possibilité d’émancipation qui est présentée dans le film consiste simplement à être plus malin et plus féroce que ses compagnons d’infortune. Jamais Balram ne cherchera à s’organiser avec ses collègues ou à faire preuve d’une solidarité de classe, il préférera agir en loup solitaire et adopter le modèle entrepreneurial américain au sein duquel les conflits entre les classes sont moins apparents mais tout aussi réels.

La start-up, horizon indépassable pour prolo rêvant de liberté?

A la fin que nous reste-t-il de ce film ? Indubitablement, Netflix a eu la main lourde sur le montage, les scènes ne durent jamais très longtemps, notre attention est toujours entraînée par un rythme mené tambour battant, une caractéristique des séries qui contamine désormais le cinéma. Nous aurions aimé nous attarder davantage dans les rues foisonnantes de New Dehli ou de Bangalore ou mieux connaître le quotidien des chauffeurs et des autres serviteurs, leurs trucs et astuces pour survivre à la servitude. Mais non, Bahrani est trop pressé de développer son intrigue et d’adresser à ses compatriotes américains (il est lui-même Américano-Iranien) un avertissement sur la montée en puissance des capitalismes indiens et chinois, des tigres blancs qui peut-être dévoreront l’Oncle Sam. Cette prophétie paraît bien dérisoire à l’heure où les paysans indiens ont lancé un gigantesque mouvement qui se bat contre la dérégulation du marché agricole et sont sortis de leurs cages de poulet, peut-être pour ne plus y revenir.  Pour conclure, nous dirons que le film a le mérite de montrer la bourgeoisie qui se tapit derrière ces fameuses castes et ce qu’elle fait subir aux travailleurs, simplement il ne laisse planer qu’une trop légère ambiguïté sur la geste individualiste de Balram. Il faut dire qu’elle épouse parfaitement celle de Netflix et des autres start-ups américaines chez lesquelles aucun possible émancipé ne saurait fleurir.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Ema : faire corps à plusieurs

Le spectateur émancipé

Pablo Larraín a consacré une longue période de sa carrière à des films tournés vers le passé, où il cherchait à faire l’autopsie de l’histoire. Dans No (2012), il s’intéressait à un jeune publicitaire enrôlé dans la campagne en faveur du non au plébiscite de Pinochet, puis en 2016 avec Neruda, il mettait en scène le passage à la clandestinité du célèbre poète, pour finir la même année, avec un biopic, Jacky, sur la vie tragique de cette première dame qui voit son époux abattu sous ses yeux. Avec Ema, Larraín pose son regard de cinéaste sur le Chili actuel et sa jeune génération, qui vibre aux rythmes lascifs du reggaeton et que l’on retrouve souvent en première ligne des mobilisations contre l’état bourgeois mortifère.

Une existence fragmentée

Au début du film, nous faisons connaissance avec le personnage éponyme, interprétée par Mariana Di Girolamo, à travers une série de fractures qui dressent le portrait d’une femme divisée contre elle-même, écrasée par le poids des normes et de la culpabilité mais sans cesse en action. C’est d’abord le feu de signalisation, objet régulateur de comportement, qu’elle incendie dans une avenue crépusculaire de Valparaiso, puis nous la suivons dans une confrontation avec une assistante sociale, où elle réaffirme son statut de mère d’un fils, Polo, qu’elle a pourtant abandonné. Enfin, nous la voyons dans son métier de danseuse, pendant une répétition dans un théâtre très sombre, illuminé par un astre, reflet de son propre pouvoir d’attraction et de la chorégraphie, où les corps des autres danseurs se retrouvent fatalement entraînés dans son sillage. Toujours au centre, dotée d’une individualité implacable mais pas dévorante, Ema déclare qu’elle fait bien ce qu’elle veut et ce qu’elle veut, c’est être tout à la fois : mère, épouse, amante, objet et sujet de désir, cela alors que toute son existence semble s’effondrer. Avec Gaston (Gael Garcia Bernal), son mari, qui dirige sa compagnie de danse, elle a adopté un jeune garçon, Polo, et cette expérience de la parentalité vire au drame.  Polo brûle le visage de sa tante et ils finissent par se résoudre à le rendre aux services d’adoption, afin qu’il soit replacé. D’emblée, nous comprenons qu’ils ont été des parents hors-norme, ce qui interroge sur l’origine de la déflagration. Polo était-il traumatisé par son vécu d’orphelin ? Ema n’est-elle pas allée trop loin en encourageant sa pyromanie ? Le film ne donne pas de réponse à ces questions mais il est clair qu’un feu couvait au sein de cette structure familiale trop étroite pour ces êtres atypiques.

Élargir le champ des possibles amoureux

Elle va alors s’embarquer dans une quête pour retrouver son fils et se créer un mode d’existence où elle pourra explorer tous ses désirs. Cela passe par une rébellion contre le style de Gaston, trop classique, pas assez en phase avec son époque et qui méprise l’intérêt d’Ema et de ses amies pour le reggaeton. Très populaire auprès des jeunes, cette musique est un mélange impur et entraînant de reggae et de hip-hop nord-américain, qui incorpore tout un éventail de musique latino, salsa, cumbia, bachata, bossa nova et bien d’autres. Décrié pour son contenu parfois ouvertement sexuel, le reggaeton s’est attiré les foudres des conservateurs et est même interdit à Cuba car il dégraderait l’image de la femme[1]. Il faut dire que le perreo, la danse associée au reggaeton, a de quoi mettre en émoi les puritains de tout bord, catholiques et communistes, car la femme s’y déhanche de manière très suggestive, ses fesses caressant les parties intimes de son partenaire. Rien de tout ça dans Ema et c’est paradoxalement un des reproches que l’on peut faire au film, il est un peu trop lisse, éclairé des lumières vertes et violettes qui viennent créer une ambiance arty, parfois proche du clip. Cela n’enlève rien au côté jubilatoire qui se dégage des scènes de danse à l’extérieur, filmées dans un Valparaiso multicolore, ondoyant mais étrangement vide. Le reggaeton devient ainsi pour Ema une forme de libération, elle y concrétise des amitiés, se laisse aller dans les bras de ses amies danseuses sans pour autant exclure Gaston, qui à reculons, vient assister à certaines de leurs représentations. On retrouve cette volonté de faire corps dans son entreprise de séduction des nouveaux parents de Polo, coincés dans un modèle hétéronormé, qu’elle amènera finalement à faire communauté, dans une organisation domestique centrée autour de sa propre personne. L’édifice n’a pas l’air très solide, ses fondations reposent en partie sur une entreprise de séduction et il faudra bien quelqu’un de la trempe d’Ema pour empêcher qu’il ne se fracture à nouveau.

Une répétition de reggaeton dans Ema (KOCH FILMS)

Une vitalité inaccessible ?

Mais au final le geste de Larraín nous laisse songeur : s’il semble avoir saisi la vitalité de cette jeunesse, qui refuse l’assignation au statut d’objet ou sujet de désir et revendique un devenir-polyamoureux, ne réserve-t-il pas dans le même temps cette fluidité de corps à des virtuoses déterminés ? Et de quelle jeunesse parlons-nous exactement ? Les êtres qui peuplent ce film semblent jouir de conditions matérielles assez avantageuses et fort éloignées des réalités sociales d’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique du Sud[2]. Il faut aussi souligner que le film récupère une pratique populaire sans qu’elle soit représentée par des membres de la classe laborieuse chilienne, aux physiques bien différents des acteurs de Larraín, tous d’ascendance européenne, à la morphologie fine et élégante. La véritable subversion, ce serait justement de montrer des corps qui dérogent à cette norme, marqués par une vie plus dure, moins protégée, danser, séduire et profiter de cette promiscuité qu’offre le reggaeton. Pour conclure, nous apprécions beaucoup l’énergie qui se dégage du film sans pour autant cautionner une occultation typiquement bourgeoise des catégories sociales les plus exploitées.

H.D

Sources:

[1] https://www.la-croix.com/Monde/ingredients-crise-sociale-Chili-2019-10-22-1301056010

[2] https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/cuba-veut-bannir-le-reggaeton-de-l-espace-public_183399.html

Pour prolonger la soirée: