Hommétiquette

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

J’ai acheté un livre puis deux puis trois

J’ai acheté des piles et ai garni les étagères de mon galetas

J’ai acheté des lots à n’en plus savoir quoi faire

J’ai acheté la promesse d’un imaginaire scellé

J’ai acheté l’enclosure de mes désirs

Dans un carton dans un emballage ficelé

J’ai acheté les rêves sans sourciller

Avec la main tremblante de l’acheteur docile

J’ai acheté la vie j’ai acheté un peu d’heure pour moi-même

J’ai acheté mes pleurs mes joies ma libido

J’ai acheté mon sommeil l’image de nourritures

J’ai acheté la romance le baume la froidure des morts

J’ai acheté mon enterrement mes amitiés lointaines

J’ai acheté des explications pour me justifier

J’ai acheté un ailleurs un outre-monde plus vivant

Où respirer J’ai acheté l’oxygène des cimes

Avec un guide de montagne

J’ai acheté le monde les langues les autres

J’ai acheté ce que je ferai demain

J’ai acheté mon avenir déjà-là mon passé de circonstance

J’ai acheté le travail lui-même j’ai acheté l’odeur la pestilence

L’arôme le goût les bruits les couleurs les saisons

J’ai acheté l’idée d’une maison

J’ai acheté mon compte mes lignes de calcul

J’ai acheté mon voyage ma marche mes pieds

J’ai acheté ma santé mes rimes mes soupirs 

J’ai acheté de naître de vivre et de mourir

J’ai acheté l’illusion d’être l’auteur de moi-même

J’ai acheté le doute l’ouverture d’esprit

J’ai acheté l’étiquette en toute chose

Car tout est chose à acheter

Marchandise

Et de soi l’étiquette

Rompre leur monde

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

J’ai rompu en visière avec la direction

Les ressources humaines

Ces êtres tout entiers réduits à des fonctions

Des gens peuplant le vide de l’administration

Computant le cheptel et ses hures abaissées

Tuant la métaphore le symbole et la vie

L’esprit encaserné dans des cheminées noires

Chemise amidonnée et pommettes sans fard

J’ai compris quand la grève surgit un beau matin

Que ces hommes distants nous conduisaient en train

Vers des contrées lointaines blafardes anéanties

Comme l’est leur relation à ce qui fait la vie

Il faut bien se défaire et tenir en lisière

Le museau de leurs sœurs et frères congénères

Rien ne respire mieux la paperasse froissée

Que l’écran dont leurs yeux sont les reflets glacés

Le comptable se rengorge de ses lisses tableaux

Corsetant l’employé le taillant au cordeau

Que la case le contienne et les chiffres le cernent

Sous ses paupières éteintes dans la nuit du travail

Travail travail travail que l’on croit naturel

Comme se lève le soleil et Séléné se couche

Tel arbuste qui germe puis devient une souche

Le travail est ainsi présenté dans le monde

Rengaine de tous les chefs, leur propre « la terre est ronde »

L’employeur est un arbre le labeur est un fruit

La propriété reine une loi de la vie

Évident naturel certain et assuré

Tout ce qui pourtant tombe sous les coups insurgés

Chaque siècle confond ce grand marché de dupe

Cette illusion bourgeoise qu’on brandit à nos huppes

Télévisions, radios, réseaux, folliculaires

Malgré leurs pieux rameaux louanges aux actionnaires

Et leur tombereau lâche de recors et de flics

Militaires d’appoint et sicaires de fortune

S’évaporent soudain aussi vite que l’on clique

Et révèlent au commun qu’ils ne sont de la thune

Que gueules dégorgeant « Ave ma République »

Ou bien « ma monarchie », démocrate, tyrannique

Ce régime fantasque et chaque fois changeant

Mais où demeure le règne des maîtres de l’argent

Ces têtes bien nommées qui siégeant sur leurs trônes

Dans les salles de marché où se clame le prône

Ou bien dans les bureaux des lambris séculiers

De l’État régiment de bourgeois en collier

Start-up pour jouissance de la servilité

Édifiant sa vacance en fausse probité

Contre-maître aguerri casuel de sadique

Virilité du jeu performante musique

Qu’une communauté qui reconnaît ses armes

Et se dresse pour briser de ce funeste charme

L’emprise terroriste l’attentat régulier

Interrompt et renverse à grands coups de souliers

Reprenant l’écritoire des partitions communes

A la lumière des vies matérielles qui sont une

Silvam Dormiens

https://fr.wikipedia.org/wiki/Narcisse_(Le_Caravage)

Identité

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Soi

Soi comme un autre

Miroir à main tendu

Fenêtre sur le même

Retour et détours

Par-devers et pour soi

L’abolie relation

L’abstrait pour tout viatique

Le capital babille

Soliloque et chacun

De se regarder

Se mirer dans sa gîte

Virer l’ancre de l’autre

N’être qu’un spasme

Cri de la chose

Que l’on veut être

Monnaie de soi

Marchandise

Et chaland aux mille yeux

Qui se scrute comme objet

Le libéral s’aliène à l’identique

De son identité distincte

De sa différence d’être défini

Se définir à l’infini de l’estampille

De rayons d’étiquettes

La cocarde sur la tête

Je suis je suis un être-chose

Un être demi-vif se figeant dans sa glose

Je suis menue monnaie qui circule ici-bas

Monnaie d’image et de marque

Figure tuant la relation

Pour tendre son miroir

Au capital

Et sa prison marchande

Où l’image fasciste nous rive

A l’identité

A la mort

La vie est ailleurs

Elle est commune

Communiste

Joseph Andras et Sandra Lucbert : le capitalisme et sa justice comme organisation du crime

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Pourquoi m’avez-vous pris pourquoi m’avez-vus jeté dans cette fosse

Je nourrissais ceux qui ont faim je dépensais pour vous ma force

Ma jeune force inconnue encore et surprenante pour moi-même

Comme le jaillissement d’une source en montagne

Et ne mesurais pas le danger à mourir

Si ce n’était plus un jeu c’était pourtant ma vie

En jeu Vous m’avez pris vous m’avez frappé sur le sol humilié dans l’homme naissant

Me voici parmi les criminels qui tous crient qu’ils sont innocents

Vous m’avez saisi comme un oiseau dans vos paumes de violence

Et vous m’avez rabattu le capuchon de cuir et de silence

Vous dites que j’ai l’âge de répondre de mon corps devant Dieu

L’âge de punition des fers au pied de la nuit sur mes yeux

Vous m’avez pris dès avant ma vie au petit matin de moi-même

Le Fou d’Elsa, Louis Aragon

………..

Le récit de Joseph Andras, ouvragé avec toute la précision et la justesse de forme, de rythme, de variation stylistique que réclame un tel sujet que celui du procès politique de Fernand Iveton, nous saisit par les effets politiques qu’il produit en fouaillant nos affects les plus ancrés. Parce que l’auteur par la forme de l’écriture sait donner corps à ce qui, chez bien d’autres, aurait confiné à l’inoffensive car indolore théorie. Mais Andras ne cède pas le pas si tôt à cette ligne stylistique qu’il tient avec la dextérité d’un ouvrier-artisan, car sa plume diserte met en scène deux plans qui s’enchevêtrent pour ne former qu’un seul ensemble, un portrait : la rencontre amoureuse avec sa compagne et future épouse Hélène d’une part, la tragédie du procès qui conduit à son exécution de l’autre. Il figure ainsi dans toute sa matérialité sensible ce qui échappe à la logique du procès : la vie-même, singulière aussi bien qu’arrimée aux grandes dynamiques sociales et politiques qui traversent la société de l’époque. Enfin, Andras dresse les tréteaux d’un jugement non seulement inique, mais qui revêt les traits sidérants d’une exécution kafkaïenne, dont la parenté frappante avec le récit que fait Sandra Lucbert du procès France Télécom-Orange, s’explique par une même logique à l’œuvre : celle du capital imposant son droit, qu’il s’agisse d’une entreprise impérialiste (coloniale), ou d’une manœuvre interne à une grande entreprise contemporaine guidée par les réquisits de la propriété lucrative.

Ligne stylistique et forme littéraire : le matériau où s’impriment nos affects politiques

Andras mène son récit pour bonne part au présent de l’indicatif et à la troisième personne. Loin de l’introspection qui fait florès, l’on observe toute la factualité des êtres qui se meuvent. Les verbes d’action se suivent, que ce soit dans la densité des premières pages campant la tentative d’attentat à la bombe de Fernand, où les phrases s’entre-heurtent et se courent après, dépeignant l’essoufflement de l’effort aussi bien que la rigueur stratégique et placide de l’action politique, ou dans les moments antérieurs de la rencontre amoureuse. Il y a une même unité dans l’action. La politique et la vie amoureuse ne se déparent jamais. Il n’y a pas de séparation et c’est là une leçon politique inscrite dans les replis de l’œuvre d’Andras.

Nul tiret de surcroît ne vient rompre la solidarité des lignes sur la page, non plus que la phrase qui n’en semble parfois qu’une seule, où tout y compris les dialogues se relie à un seul point recteur : le destin de Iveton, indissociablement politique et amoureux. Iveton est l’anti-professionalisme politique par excellence et la forme le souligne. Sa trajectoire tranche d’ailleurs d’avec la ligne du FLN, de ceux qui en son sein assument de tuer des civils – ce à quoi Fernand se refuse  – , mais également d’avec ses frères et camarades du Parti Communiste Français dont l’attitude collective à l’endroit de la guerre coloniale contre le peuple algérien fut d’une distance et d’une indolence coupables. L’ouvrage qu’Andras a préfacé l’an dernier, consacré aux écrits et combats politiques d’Ho Chi Minh, corrobore s’il le fallait ce faible intérêt du parti des communistes français à l’endroit des soulèvements anticoloniaux, tout spécialement au sujet de celui qui, futur Président de la République Démocratique du Vietnam, tenta de rallier à la cause indépendantiste et anti-impérialiste vietnamienne les communistes français, avant que de déchanter et, prenant son parti, d’emprunter sa voie propre.

De nos frères blessés - Joseph Andras - Babelio

Unité du personnage communiste, abhorrée par un ordre capitaliste foncièrement nihiliste et cherchant à détruire la limite humaine

Fernand Iveton apparaît ainsi dans la forme modelant le récit au travers d’une patente unité d’action et de pensée. Et le temps et les lieux qui, parfois s’alternent, ne semblent jamais séparés les uns des autres, mais tous raccordés au fil conducteur qui trace le sillon politique et personnel tout à la fois de Fernand. Pas le temps pour les circonvolutions introspectives. Il y a les sentiments mieux dits que toute pesanteur verbeuse qui tâcherait de saisir la psychologie, de l’extraire comme un suc des personnages. Tout paraît au contraire et s’affine dans les gestes, les dires des personnages, logés dans une gangue de pudeur stylistique qui les révèle d’autant plus au lecteur, comme en contrepoint. Communiste Fernand l’est dans tous les compartiments de sa vie. Il l’est avant de se dire tel. Filialement, historiquement, socialement, par ce qu’il a fait et s’est fait, par caractère enfin et l’éthique qui l’étaye. Il y a comme un naturel communiste qui affleure dans le propos du personnage relaté par le narrateur :

« Sophie marque une pause et lui demande s’il est communiste. Fernand baisse les yeux puis les tourne vers Hélène, pourquoi me demandez-vous ça, Sophie ? Oh, rien, j’ai juste entendu des communiste parler comme vous, alors je me disais que…Mon père était communiste. Il travaillait au Gaz d’Algérie et il a fait la grève pendant la guerre, alors Vichy l’a mis à la porte, comme ça, du balai. C’est pour ça que j’ai quitté l’école tôt. J’espère que vous ne me trouvez pas trop sot, d’ailleurs, tout grand dadais que je suis à côté de vos livres dans le salon…[…]C’est pour ça que je n’ai pas fait d’études, il fallait aider à la maison puisque mon père avait été viré ; c’est comme ça que je suis devenu tourneur. »[1]

Sa révolte née de l’expérience brutale de la violence de classe subie familialement, s’est enracinée dans une vie communautaire tramée de solidarité ouvrière. Il est devenu communiste par sa révolte première, l’affectant personnellement, plutôt que par l’entremise de la théorie et des abstractions conceptuelles. Il est aussi communiste au travers des figures qui l’entourent au fil du récit, de ces personnes qui, jusqu’à la geôle où il croupit au seuil de son exécution, lient avec lui la camaraderie, la sodalité immédiate d’un peuple en lutte. Fernand est toutes ces voix qui parlent pour lui, par lui, résonnant sur les parois de la prison quand celui-ci est conduit froidement jusqu’à la guillotine :

« Il hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! Une première fois. Il a crié pour ne pas pleurer ou s’effondrer. Une seconde fois. Tahia El Djazaïr ! Un garde lui dit de la boucler et soulève sa matraque à hauteur de sa taille. Des vois lui répondent, déjà, des voix qui ont déjà tout saisi. On le conduit au greffe de la prison. Des cris, en arabe, des chants et des slogans tout autour de lui sans qu’il ne soit en mesure de deviner leur provenance. Ils rebondissent derrière, parfois loin, se cognent dans sa tête cernée. La prison gonfle son torse. Ses tempes bourdonnent. Tahia El Djazaïr ! Tahia El Djazaïr ! Les matons semblent soudainement pris, sinon de panique, de vertige : les prisonniers, pourtant enfermés, leur échappent – leurs espoirs emportent le fer des portes. Il n’est aucun cœur que l’État ne contraigne. [2]»

 Aussi est-ce pour cela qu’il est communiste de tout son être, faisant tomber les séparations ordinaires de la politique comme pratique en-dehors, comme soustraction. Et c’est là toute la force de son geste, qui accentue en regard l’acharnement que l’État supplétif de l’impérialisme capitaliste, par le truchement de son armée, met à briser cette vie. Car quand la politique est une forme de vie, c’est à la vie nue que le pouvoir s’en prend, après l’avoir rendue à son dénuement. Et qu’il s’ingénie à éliminer. Puisqu’il est un point limite où aheurte toute logique d’asservissement et qui tient au seuil physiologique de toute humanité. Un point de résistance qui rappelle à qui se serait égaré dans les fantasmagories d’illimitation marchande que ce qui fait une vie sont précisément sa limite et ses nécessités. Et le corps est la part la plus sensible en même temps que l’ultime barrière à laquelle achoppe la logique capitaliste. Aussi est-ce pour cela qu’une longue torture a été infligée à Fernand. Communiste viscéralement, lui extorquer l’aveu passait pour les militaires à la solde de l’impérialisme français par le bris de son corps. Son abolition comme limite incarnée.

A la colonie capitaliste, la justice est de classe et la ressource humaine trop humaine

Car il faut plier les corps. Les amener à plier, s’amollir, s’avilir en dépit des désirs contraires au cadre servile qui les affecte. Et l’avatar capitaliste de cet avilissement des corps se manifeste aujourd’hui sous les dehors de la liquidité[3] des êtres : ceux qui « collent » et dont les corps rechignent à se liquéfier pour être malléables comme monnaie, jetables ainsi que les employés de France Télécom-Orange, subissent à la fin le même sort kafkaïen qui, dans la société capitaliste, n’a rien d’absurde, car il est sa possibilité même de se perpétuer. L’exécution – de masse – est une possibilité nécessaire et toujours actualisée pour le capital de suivre son cours hégémonique :

« Et mâchoires de claquer, et marché de grandir. Les actifs liquéfiés coulent en continu, convertibles à l’instant en argent-là-touchable, à tant plus larges écuelles. « De çà, de là, par-ci, par-là, de long, de large, dessus, dessous » (dit Rabelais) : tout est réductible en liquide. Prendre et jeter : un tel déboutonnage ne se peut oublier. L’orgie des gueules capitalistes devient leur aune. A crocs, la liquidité est entrée dans leurs corps. »[4]

Personne ne sort les fusils - Sandra Lucbert - 9782021456554 - Rentrée  Littéraire - Roman - Littérature - Livre

Il est impérieux de mourir, de se laisser détruire, pour un corps rétif à la liquidité de l’ordre qui se veut sans bornes, naturel, infrangible et dont les raisons profondes ne sont jamais à exciper : la force brute appliquée au corps en manière de coercition suffit. Il n’est pas anodin que la référence de Sandra Lucbert aux prémisses de son récit soit A la colonie pénitentiaire de Kafka. Il en a en outre été question dans l’un des articles publiés par Les Petits soirs à propos d’obéissance.

Laissons à nouveau la plume à l’auteur de Personne ne sort les fusils :

« Pour présenter au visiteur l’appareil judiciaire local, l’officier procède devant lui à une exécution. Il lui en livre le détail. La mort du condamné n’est qu’un terminus de peu d’intérêt. Ce qui importe, c’est le comment. La mise à mort est assurée par une machine : une herse. Elle inscrit la loi enfreinte dans le corps du contrevenant jusqu’à rétablir la norme en lui – ensuite, il peut mourir. La communauté coloniale au grand complet assiste à l’exécution, qui dure douze heures. Il importe que l’ensemble de la colonie participe au protocole de rectification. Douze heures, c’est long. Le condamné ne sait pas quelle faute il a commise. Ce n’est pas le propos de cette cérémonie. Ce qu’elle répète, c’est ce simple énoncé : l’homme supplicié n’allait pas dans le-bon-sens. On l’y remet à la herse. Pendant douze heures. Les autres sont invités à méditer. [5]»

Fernand Iveton lui aussi doit mourir sans savoir quelle faute il a commise, sinon celle de ne pas aller dans le bon sens de l’impérialisme dont la justice qui le condamne exhibe les arcatures bourgeoises. La foule haineuse venue éructer sa soif de sang et d’exécution pour que demeure l’ordre, donne un écho net et édifiant à la scène kafkaïenne décrite précédemment : cette « communauté coloniale au grand complet » assiste à l’exécution qui apparaît comme un rituel morbide de conjuration des révoltes et révolutions qui corrodent le socle vacillant de la domination. Ce procès est en même temps l’expression sans fard de la force nue qui préside historiquement à l’impérialisme colonial, et plus généralement à la domination capitaliste. Ne demeure qu’un discours mécaniciste tenu par les plus hautes instances, qui vient recouvrir par un verbiage orwellien la réalité du crime. Et c’est, par les mots d’Andras, René Coty qui, dans l’entretien avec les avocats d’Iveton préludant à son refus de grâce, s’en fait l’orateur froid et sinistre :

« Coty assure qu’il connaît bien le dossier et qu’il estime, lui aussi, que la peine n’est pas proportionnelle aux faits reprochés. Il y voit même quelque noblesse, du moins parvient-il, fût-il en désaccord avec le geste d’Iveton, à déceler le courage des intentions et la part généreuse de ses mobiles. Mais tout ceci me rappelle une histoire, poursuit-il : en 1917, j’étais un jeune officier, j’avais trente-cinq ans, quelque chose comme ça, et j’ai vu de mes yeux deux jeunes soldats français se faire fusiller. Et lorsque l’un d’eux était conduit au poteau, le général lui a dit, je m’en souviens parfaitement, toi aussi, mon petit, tu meurs pour la France. Il s’arrête sur ces mots. Il s’arrête sur ces mots. Smadja entend ce qu’il ne dit pas, ou du moins le croit, le comprenant ainsi : Coty, en évoquant ce triste soldat, ne songe qu’à Fernand Iveton – lui aussi s’apprête à mourir pour la France… »[6]

Le capitalisme, qu’il soit impérial et colonial ou qu’il revêt les hardes du management contemporain au sein d’une multinationale, se montre ainsi au grand jour, tel qu’il est poussé au bout d’une logique qu’il ne peut que poursuivre si nul ne l’arrête par une force supérieure et organisée : un organisme destiné à l’exécution, au meurtre et à l’abolition de l’humanité. Mais Andras rappelle à la mémoire, l’exhumant de l’ombre, Fernand Iveton, et avec lui tous ceux qui, depuis la révolte des esclaves conduite par Spartacus, se sont levés avec au cœur l’égalité. La foi communiste n’est pas un monceau de papiers à conserver dans les mausolées de l’histoire, mais une ligne de vie qui se continue et se continuera avec la force de corps à jamais indociles, égalitaires, fraternels et aimant la vie. Tant qu’il y aura des êtres humains, les communistes en seront le sel et le point d’horizon.

Silvam Dormiens


[1]Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016, p. 88-89

[2]Idem, p.132

[3]Cf. Zygmunt Baumann, Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, 2018

[4]Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p.106-107

[5]Idem, p.22

[6]Joseph Andras, Ibid., p. 126-127

Barricades

A nos futurs, Le spectateur émancipé

Il fut une époque où l’on eût déclaré l’air rouge

du moins son fond et ses particules suspendues

pulvérulence des ires et des insurrections vermeilles

Mais délicat est l’exercice de la pensée qui se loge à fleur

des sentiments, là où pourtant la plénitude de l’être trouve

son essor le plus authentique, la primeur de trente années

à sillonner dans la poix et la glue de l’emploi

du travail et de la marchandise son layon sylvestre

sa voie défrichée parmi d’épaisses absurdités

Quoi que l’on dise la force adverse assujettit par la nécessité

de nos vies bordées et circonscrites dans leur grêle condition

Un peu de rage sourd dans les instants vacillants

menaçant de renverser la bassine où barbottent nos âmes tiraillées

Dans l’éloignement des êtres, l’amitié, qui demeure parmi les traces

premières d’une existence humaine antérieure à l’anthropophagie marchande

et sa sœur dans la communion des mots et des corps 

commune dressée sur les tréteaux branlants dans l’aurore

transmutent mieux que l’onction l’isolement en une foi tisonnée en la vie

celle qui n’est que par le lien constellé, hybride et métamorphique de l’autre à soi

Elles confèrent même à certains le feu primesautier et naturel de damer le pion aux conventions serviles

aux mythologies et religions des pouvoirs institués, des rois, des maîtres et des casernes écolières

des candidats électoraux à la prochaine régie du malheur de notre séparation de nous-mêmes

du spectacle ouvrant sur le vide des sophistications imagières

Sans tableau, sans pupitre, rejetons les statuts et les titres

n’adorons que le silence de nos partages et la musique de nos révoltes

Au feu de l’instant et sans préjuger des raisons qui fomentent l’au jour le jour

et l’inexplicable temps où s’ébrouent nos cœurs

renversons nos barrières intérieures

dressons des barricades

et dansons dansons rouges comme les fleurs

Séparatismon

A nos futurs, Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Quand tu vas dans la ville par la Nationale neuf

Pour aller t’acheter du poulet, du fromage et des os pour le chien

Quand tu vas te coucher ou à l’heure du réveil

L’haleine chaude et passée comme un vieux papier peint

Quand tu sors du turbin pour aller turbiner

Dans un parc turbinant aux loisirs turbinés

Quand tu avales le soir assis devant la soupe

Une bolée de Netflix, d’Amazon, de Disney

Quand tu prends ton cachet car la vie est absente

Du bureau du hangar ou du supermarché

Quand tu souris au chef, à la patronne, au cogne

Car obéir c’est bien, c’est bon, c’est naturel

Quand tu cachetonnes tes heures

Quand tu vibrionnes seule

Quand ta vie est un leurre

Une fable à mauvaise gueule

Où le sens de ce que tu fais t’échappe

Et que ta vie est de bout en bout séparée

Séparée d’elle-même et séparée des autres

Séparée de l’acte de produire ce dont tu as besoin

Séparée du désir que tu enfouis en toi

Creusant jusqu’à l’oubli un caveau dans ton cœur

Séparée du pouvoir sur ton propre destin

Séparée d’une envie de vivre sans aucune ambition

Séparée du beau, du bien, du bon

Séparée par l’État, les firmes et le petit Macron

Par la mort que charrie un immonde virtuel

Une abstraction totale : argent spectaculaire

Où tout est absenté de tes sens vivants

Quand l’angoisse te taraude ou que l’effort te lasse

Viens demander en face

Chez l’artisan du coin

Lui qui rabote et lisse et polit sa journée

Chez le chômeur heureux de ne point travailler

Car le travail n’est bon, aux yeux des argentiers

Que parce qu’il produit des chiffres de papiers

Des produits fiduciaires, des affaires monnayées

Le travail est l’emblème de la séparation

Le bon, le bien, le juste, le beau, l’utile,

Sont tous indifférents aux esprits mercantiles

Il faut produire son cash traire la vache à billets

Eichmann serait loué, Al Capone béni

Leurs jumeaux sont pléthore à la coulisse boursière

Ou à la table ronde des jetons de présence

Actionnaires débonnaires, seigneurs des temps nouveaux

Alors que le chômeur choisissant l’activité

Plutôt que le labeur incarne la vérité

De l’existence humaine

Le travail est insensé

Agir pour vivre, pour exister, pour soi et pour les siens

Est le premier chapitre de l’être émancipé

Qui va après grouper

Autour de lui des forces

Des bras, des mains, des pieds

L’amitié sous l’écorce

Et ton voisin que tu connais à peine

Et ta voisine qui t’inspire la haine

Viendront causer chez toi

Comme on causait le soir

Au moulin du village

A la chaude veillée

Et peut-être que tu entendras

Dans leurs voix autre chose

Que toi-même

Que tu ne rejetteras pas ce qui te semble

Dévier du livret rouge de ta pensée

Ne triant ni l’un ni l’autre

Sans te prendre pour un juge

Ou un vile instructeur poliçant un baudet

La pureté de la lampe qui vous éclairera

Sera mouchetée d’insectes venus colloquer

Car la blancheur des idées aura fondu

Nulle pureté ici-bas

La camaraderie ne se noue qu’avec des fils divers

Paradis et Enfer mêlés

Et l’amitié jaillit au soleil d’hiver

S’achèvera le règne des choses séparées

Des humains désignés, parlés, nommés, faits choses

Tu bâtiras ensemble comme une communauté

Où nous boirons chacun le nectar du partage

Que de l’éveil au somme nous voyons fermenter

Brûle

A nos futurs

Donne-toi dans le soir un peu d’air

Ouvre à vent rompre la baie

Chante crie « assez de cette paix »

Car la paix des choses n’est pas celle des vivants

Ne quémande plus ton obole à Charon

Tu as plongé bien trop souvent dans les eaux égoïstes

Dans leur bain de faveur de peur ou de jouissance

Tu as trop obéi en croyant subvertir

Tes doigts ont dénoué les fils de ta laisse

Jour après jour l’espace se dilatait

Et dans tes poumons noirs d’une colère terreuse

S’est écoulée une silencieuse révolte

Qui veut le pain les roses

Qui fait ce qu’elle entend

Non d’elle ce qu’on attend

Il est assez vraiment il est brodé aux armes

De ces promesses d’outre-monde

Et des lointains absents

Nous vivons dans le feu de l’instant et l’on ose

Enfin surgir de l’ombre et de son pas glaçant

Nous sommes la vie venue brûlant comme l’eau forte

Nous sommes l’incendie de cet immonde monde

Et derrière les trumeaux derrière les écrans faux

Nous venons déchirer les hardes des marchands

Et semer devant soi la commune renaissante

A jamais

Pour personne et pour tous

Au partage de la vie

Et à l’égalité de nos êtres

Dormiens Ligno

Faire

A nos futurs

Tu verras un jour dans ta cahute

Loin de ton bureau

Loin des hommes gris

Qui te disent bonjour au matin

Comme l’ordinaire dit bonjour

Le nez près de la cafetière

L’œil absent disant ce qui se dit

Tu verras un jour et peut-être demain

Ce que tu couvais de rage

Ce que tu ourdissais de partage

Au creux de tes rêves

Quand tout alors s’achève

Tu verras que les murs de ta boîte

Ne sont que de carton-pâte

Que la tête du patron n’est qu’un visage d’acteur

Et que sur tes lèvres se promènent des paroles contraires

Tu sentiras la force dans tes mains

La chaleur de l’écorce indurée dans ta paume

Et le jeu des pensées qui se répandent en toi

Leur puissance affirmative

Tu verras que l’azur se troue de coulées d’encre

Et que ne tiennent plus les coupoles sacrées

Les manageurs dévorant les planchers

Tes diplômes apparaîtront pour ce qu’ils sont

Des papiers à plier à faire des cocottes

Pour les enfants du quartier

Tu sauras intimement sans même parler

Ce que tu veux ce que tu vas faire

Ton prof ne sera pas là

Ton flic sera au bistrot

Ton boss avec lui-même

Comptera les chrysanthèmes

De ses comptes apurés

Tu verras et tu feras

Sans eux sans haine

Et avec d’autres

D’autres mains que les tiennes

Patience

Le spectateur émancipé

Patience nous dit-on

Il faut attendre, viser

Attendre et patienter

Nous patientons chaque jour

Nous grivelons

Économisons

Car nous sommes les économes

Les bourreaux sans somme

Nous étudions

Nous Voyageons

Pour Voyager et pour parler

Les langues du monde entier

Car il est bon d’avoir sillonné la terre

D’avoir tissé ses galons de polyglotte

D’engranger des photos dans nos hottes

Nous travaillons, nous nous éclatons

Car s’éclater c’est un peu le sens d’une vie

Nous performons

Nous nous grillons

Nous aimons en coup-de-vent

Vite fait

On passe, on slide

On est jamais las

On passe et repasse

Chaque jour apporte son lot de nouveautés

De goûts de choses à faire défiler

Nous surfons libres nous innovons

Nous sommes libres dans ce monde

Libres dans un cercle où l’on s’adapte

On tourne dans le sens indiqué

Sans occuper les ronds-points

On épouse la forme

On est en forme

On nous informe

Les choses vont

Les marchandises

Les choses admises

Et nous suivons

Sans décalage

Sans questionner

L’autorité le cadre

Car nous sommes morts

Seuls les vivants s’interrogent encore

Dormiens Ligno

Le manageur mangeur de bibliothèque ou la mise au pas de la fonction publique

Dans la nasse

Je travaille pour le réseau de bibliothèques d’une importante municipalité française de l’Ouest, fourmillant de plusieurs centaines d’employés. Un de ceux dotés d’un service patrimonial de prestige, dédié à la conservation et la consultation de documents anciens comprenant un caractère historique qui en fait des objets de la connaissance publique et de premier ordre : parmi ces plusieurs millions de livres, estampes, et autres objets, l’on trouve aussi bien des manuscrits de l’époque mérovingienne que des photographies du début du XXe. C’est de ces rutilantes collections que les édiles et diverses autorités locales se piquent auprès des visiteurs de tous horizons. La vitrine est belle, hissée comme un pavois au dernier étage de la bibliothèque principale du réseau, accessible après que le lecteur ou la lectrice se fut inscrit, eut montré patte blanche en exhibant une pièce d’identité et remplissant un formulaire ad hoc. Les usagers, comme cela est dit dans le sabir administratif, de ce service, consultant des documents anciens dans une grande salle où règne un silence religieux, sont pour la plus grande part des universitaires, chercheurs indépendants et érudits. Ils composent, pour ce qui est de la consultation de la collection dont j’ai la charge, plus de la moitié du lectorat de l’année 2019. Nul ne peut accéder aisément aux trésors conservés dans nos réserves, lesquelles ne sont ouvertes qu’au passage de badges nominatifs et peu nombreux, engageant la responsabilité de leurs détenteurs. La salle de lecture, où seulement les usagers peuvent se mouvoir, est elle-même dotée d’un dispositif de surveillance par caméra.

Les œuvres grandioses que principalement l’histoire du livre nous légua, tapissent les armoires métalliques de plusieurs vastes étages. Être bibliothécaire n’est pas une profession uniforme. Souvent décriée et ravalée au rang d’une sinécure pour épris de littérature, elle se décline en autant d’activités que la division sociale du travail, et sa spécialisation accusée, le supposent pour le service spécialisé au sein duquel j’officie :

Au bas de l’échelle nous recensons les magasiniers, chargés de la communication, du transport, de l’équipement et de l’entretien élémentaire des ouvrages, lequel peut aller jusqu’à des modalités de conservation pointues quand ceux-là sont anciens. Ils sont les interlocuteurs premiers et fins connaisseurs des collections dans leur ensemble. Pour plusieurs millions de volumes, seuls trois occupent cette fonction dans notre service. Les magasiniers sont, généralement et à l’observation, dotés d’un moindre capital symbolique et culturel que ceux des strates administratives supérieures. La nature patrimoniale du service, à haute teneur intellectuelle, confère à ces dernières une place et des rôles parés de raffinement, d’une acuité spirituelle et d’une ciselure verbale : ainsi, chacun des membres de ce service évolue dans un cadre conçu autour d’un protocole bourgeois dont l’expression est l’aristocratisme. La différence avec les magasiner s’en trouve par conséquent rehaussée. Néanmoins, un respect mutuel s’abstenant de juger lié à une considération réciproque pour les activités indispensables des uns et des autres, et notamment celle des magasiniers, tempère quelque peu les velléités conflictuelles entre statuts : le corps de métier accordé à des savoir-faire particuliers, un tant soit peu autonomes, et central au sein de ce service, prime sur le statut. Viennent ensuite, un cran au-dessus, les techniciens, au nombre de quatre ou cinq, et pour bonne part ceux que l’on baptise dans notre jargon les catalogueurs : ils constituent les notices bibliographiques qui décrivent les ouvrages dans leurs singularités historiques et intellectuelles, et œuvrent de manière indispensable par leur expertise à rendre visibles ce qui sans eux dormirait sur des étagères dans l’indifférence des lecteurs. Enfin, les responsables de collections, cadres affectés à la gestion d’ensembles documentaires appelés fonds, et les responsables du service se superposent. Ils coordonnent et pilotent des chantiers, les activités courantes, sont habilités à délivrer des autorisations de consultation, à des degrés différents et des qualités d’expertise variées selon s’ils sont responsables de collection ou responsables du service. L’on compte trois cadres et deux responsables de service (dont un adjoint). Ajoutons pour achever l’existence d’un atelier de restauration de livres anciens et de reliure où trois agents travaillent, ainsi qu’un atelier de reproduction photographique doté d’un personnel sur le point de prendre sa retraite.

Si l’on s’aposte en affût à ce septième et dernier étage du bâtiment principal du réseau des bibliothèques municipales, où officient les agents du service patrimonial, l’on aura tout loisir de relever la physionomie et l’évolution corporelle des uns et des autres membres dudit service. Si l’un des magasinier, gracile, délicat et leste, use des postures et d’une diction qui s’apparentent pour le moins à celles très raffinées des agents de grade supérieur, comme un reflet de l’idéal aristocratique cloué au fronton de ce prestigieux service – ce qui pourrait s’expliquer notamment par l’ancienneté de cet agent qui eut le temps d’incorporer les façons dénotant cet idéal – , les deux autres montrent des manières moins recherchées, policées, et allant de la maladresse fruste et hésitante à une spontanéité simple et sans fioritures. Tournant notre regard vers les techniciens souvent vissés sur leur chaise de bureau, un ouvrage ancien ouvert devant eux et reposant sur ce support matelassé et d’un rouge grenat qu’on désigne par le terme de « futon », l’on apercevra au rebours des profils précédents des gestes plus étudiés, sous-pesés, un verbe mieux choisi en même temps qu’un raffinement vestimentaire aussi bien que récréatif : le goût de la musique classique, la fierté de pouvoir témoigner d’une ouverture d’esprit par un polyglottisme entretenu et manifesté, des voyages réguliers, l’éducation de leurs enfants dont l’excellence est parfois opposée à celle d’autres parents dépourvus de cette conception éducative flatteuse. Cela apparaît sous un certain jour comme un enjeu narcissique et identitaire. Mais l’ensemble des techniciens n’est pas uniforme et comprend tout de même des individus éloignés des traits épurés, raffinés et répondant à certains canons aristocratiques. Cela notamment en raison de la présence dans leurs rangs de personnels n’ayant pas accédé immédiatement à ces fonctions, mais par évolution laborieuse, progressive depuis des échelons subalternes. L’observation est à peu près la même pour l’échelon des responsables de collection où l’auteur du texte figure. Si le raffinement apparaît par bien des traits, chez les trois cadres concernés, d’autres échappent résolument à l’étiquette aristocratique et témoignent d’une simplicité populaire résolue. Deux sur les trois sont par ailleurs contractuels, tandis que le seul titulaire fut contractuel durant plusieurs années. La précarité est donc familière aux cadres comme aux agents des échelons inférieurs. Enfin les responsables de service affichent, sans raffinement outrancier cependant, un capital culturel et symbolique accru, sans qu’il leur soit nécessaire de compenser un défaut de statut par une gestuelle et un verbe démonstratifs, raffinés, comme c’est parfois le cas des employés des rangs inférieurs. Si le protocole bourgeois, par son expression aristocratique, traverse de façon plus ou moins prononcé et voyante les diverses strates et grades de ce service, l’on constate que l’expression verbale et corporelle de ceux dont le travail relève de l’intelligence manuelle (agents de l’atelier de reliure et restauration et magasiniers, photographe) est plus franche, immédiate et allant sans ambages. Moins encline donc à s’accommoder des circonvolutions de la parole managériale.

Comme bien souvent, quand on est contractuel depuis plusieurs années, c’est à dire employé le plus souvent en CDD et avant toute chose sans le statut de fonctionnaire, à quémander son obole à la brave fonction publique, l’on se satisfait pour de bon d’être recruté à un poste où les émoluments mensuels ne sont plus dans le giron du smic. Car, ne nous y trompons pas, le statut d’un employé contractuel n’est pas corrélé à la réalité de ses fonctions et responsabilités, étant entendu qu’en sus de ce marché de dupe l’employé non-fonctionnaire est rémunéré bien en-deçà de ses comparses titulaires, à grade équivalent. C’est ainsi que, durant près de quatre années, je n’ai cessé de gagner en responsabilités dans des établissements documentaires des fonctions publiques d’État et territoriale, tout en voyant mon salaire décliner. L’administration de la fonction publique peut en effet, à loisir, user de la multiplicité des statuts et des latitudes qu’offre la législation pour assigner à l’employé un statut dont le salaire corrélé est bien moindre que ce que les activités réelles exercées supposeraient s’il était fonctionnaire. La rouerie de l’administration en la matière a pris désormais le pli d’une routine inquestionnée de la part de ses agents dociles. Aussi, quand je débarquai il y a un an dans le fameux service patrimonial, recruté comme responsable de collections, j’y vis avant toute chose la possibilité qui m’était enfin « offerte » de me dédier à une activité utile, éthiquement fondée et épanouissante, tout en touchant un salaire me permettant et de remplir mon frigidaire jusqu’à la fin du mois, et de nourrir une vie sociale qui, dans la configuration où nous sommes, est malheureusement indexée aux capacités financières, matérielles.

Chacun dans le service que j’occupe se présente comme une dissonance peu appréciée des directions d’établissement public, lesquelles ne jurent que par l’adaptabilité tout entière issue du darwinisme social que portent sur le front de l’offensive libérale les viles manœuvres managériales. Car en effet, en raison de l’autonomie, de l’éthique professionnelle, de l’expertise quasi artisanale et des exigences incompressibles a priori d’un service patrimonial, chaque agent du service œuvre sur le long terme et dans la nécessité de mener à bien la conservation et la mise en lumière d’œuvres du passé auprès du grand public. Autant de visées qui sont pour les requisits comptables et mercantiles de la direction de la bibliothèque, des obstacles à lever. Cela fait plusieurs années, je l’ai appris il y a peu, que le service se voit amputé de ses personnels : un cadre responsable de collections anciennes – d’ailleurs durant le gros de sa carrière demeuré catégorie C, soit rémunéré comme un premier échelon avant d’être mis au placard – parti et non remplacé, un cadre responsable de collections appartenant à un ordre religieux et dont une convention stipule qu’il doit être pourvu par les universités – sur vingt ans, quatre virent la présence d’un personnel à ce poste, avant qu’il ne parte sous le coup du surmenage et de la dépression subséquente – , un photographe parti en retraite et non remplacé, une employée d’un autre service qui assurait en sus de sa fiche de poste des tâches de catalogage, partie également et non remplacée, etc. Doivent être notés en outre des moyens en moins pour restaurer des ouvrages anciens, des budgets réduits à l’avenant d’autres institutions culturelles publiques.

Sauf à ne vivre que pour son travail, à s’éreinter et s’épuiser nerveusement, comme ce qui fut mon cas les premiers mois où je débutai, il est rigoureusement impossible à la plupart d’entre nous de couvrir l’ensemble des tâches qui pourtant nous incombent. Mon cas est à cet égard tout à fait édifiant : je suis chargé d’assurer la bonne conservation d’un ensemble de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages appartenant à un ordre religieux, dont la préciosité et l’intérêt intellectuel ne sont plus à démontrer. Cela réclame de suivre l’entretien, les petites réparations, les restaurations éventuelles – trop peu nombreuses en raison du faible nombre d’employés et d’un budget comprimé chaque année un peu plus – d’organiser le traitement physique (équipement et nettoyage minutieux) et intellectuel (catalogage et cotation) de près de dix milles documents anciens qui ne figurent pas au catalogue, tout cela en respectant bien entendu la convention de dépôt qui, signée entre ville, université et ordre religieux dépositaire, indique le cadre de traitement de ladite collection. Autour de ce même dépôt de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages, il me faut établir un long bilan annuel, participer et organiser les réunions du conseil scientifique – composé d’universitaires, représentants de la ville, de la bibliothèque et de l’ordre religieux – coordonner la planification de conférences ou colloques à l’initiative du même conseil scientifique et qui sont en temps ordinaires au nombre de deux par an, valoriser la collection par des expositions sous vitrine d’ouvrages dûment choisis et répondant à une thématique particulière, laquelle exposition s’accompagne d’un texte explicatif, de contextualisation, disponible également sur un blog rattaché au site de l’établissement. En sus de cela j’ai aussi pour mission d’acquérir des ouvrages pointus et dans des langues européennes, vivantes ou mortes, portant sur le fait religieux, ce qui réclame des recherches minutieuses à partir principalement d’articles récents de revues universitaires dont j’examine les références : ce que l’on appelle dans le patagon professionnel une « veille documentaire ». Ces mêmes ouvrages doivent être catalogués, autrement dit une notice ad hoc, précise, doit être rédigée et ajoutée au catalogue numérique de l’établissement afin de rendre visible un ouvrage qui n’est pas immédiatement disponible. Cette tâche fut assurée par le passé par une agente d’un autre service, en sus de ses missions. Elle partie en retraite mais point remplacée, la tâche ne fut attribuée à personne. Souhaitant par conscience professionnelle et intérêt intellectuel que les ouvrages achetés, et parfois très coûteux, puissent être identifiés et lus par le public, je me livre donc à cette activité qui ne figure pas dans ma fiche de poste. J’ajoute au passage que je suis censé être sous la responsabilité d’un cadre de grade supérieur, dont la présence fut éphémère et qui, n’ayant pas été remplacé, me laisse seul avec le responsable du service lui-même recru de surmenage pour tenter d’entretenir des liens avec des interlocuteurs universitaires qui ne manquent pas de me solliciter. En sus de cela je dois répondre aux questions de lecteurs qui me conduisent à faire des recherches réclamant du temps et de la concentration, à l’instar d’une d’entre-elles portant sur les traductions de la Bible dans l’empire byzantin, ou encore d’une autre visant des reproductions de vierges noires présentes dans la partie iconographique de la collection. La réception de public pour des visites organisées et présentation d’ouvrages, ou l’intervention dans des établissements extérieurs, notamment auprès d’étudiants, ont été reléguées au second plan ces dernières années, en raison de l’accumulation des impératifs, de réduction des moyens dans un contexte général de déménagement régulier. Enfin, ledit déménagement me mobilise tout entier puisque la collection qui m’échoit fait l’objet des deux prochains transferts. Et ce n’est pas une simple mise en place de noria de brouettées de livres. C’est bien tout le contraire.

Nous nous trouvons donc pris dans l’étau d’un appauvrissement des moyens d’un côté et d’impératifs comptables et publicitaires d’adaptabilité permanente aux édits de la direction. Il s’agit là d’une mise en pratique managériale à laquelle les futurs directeurs sont préparés très tôt, et qui figure dans les manuels et sur les plateformes de formation aux épreuves des concours de conservateur (grade induisant des fonctions de directions). Cette forme de direction des effectifs correspond trait pour trait à ce qu’est le management contemporain, dans le sillage de ce que Johann Chapoutot sut mettre en lumière : la pensée de l’un des éminents fondateurs du management actuel, ancien général SS, Reinhard Höhn : « « Penser », dans l’esprit de Scharnhorst et de Hön, ne signifie donc pas participer à la plus haute réflexion, mais être apte à la plus basse. Il ne s’agit pas de réfléchir aux objectifs et de les critiquer, mais d’être en mesure de les atteindre par une adaptation optimale du combat au terrain. [Ce qui] signifie moins « penser » (les fins) que calculer (les moyens). »i

Sachant notre discipline morale et notre conscience professionnelle, la direction fait fond sur elles pour exiger de nous, avec des capacités amoindries, une adaptation continue à des objectifs généraux dont le sens nous échappe tout à fait et apparaissent pour ce qu’ils sont en réalité : absurdes. Et la rupture se fit dans mon esprit progressivement. Car je fus les premiers mois suivant mon embauche tout entier mû par une frénésie d’obéissance professionnelle visant à remplir toutes les missions, les yeux rivés à la moindre des sollicitations émergeant sur le fond pâle et rayé et de ma boîte mél, courant fiévreusement à droite et à gauche, culpabilisant de n’être pas à la hauteur de cette tâche dont le directeur m’avait sommé, lors de la seule entrevue avec lui qu’il m’accorda peu après mon embauche, d’être l’exigeant et impeccable continuateur : de moi dépendait le rayonnement international de cette rutilante collection. Mais l’usure physique et nerveuse, couplée à la découverte empirique et vivante de l’autonomie du service et de sa défiance à l’égard de la direction, fut l’ultime coup porté à mon régime de croyance en l’institution et ses autorités. La rupture se consomma lorsque le corps, épuisé par les humiliations de ma condition de contractuel de la fonction publique, sa précarité, l’absurdité bureaucratique et la manipulation managériale, ne supporta plus qu’il continuât ainsi, et lorsque ce même corps trouva un écho fraternel dans ses collègues de service et leur pratique de vie quotidienne : leur rigueur intellectuelle, leur autonomie fondée sur un savoir-faire et les moments de sociabilités nourrissant la conscience d’appartenir à un corps plus grand que le sien, m’enhardirent, me libérèrent pour de bon. Nul n’était abattu, mais au contraire fier de ce qu’il faisait. Chacun avait conscience de sa force, tout au moins symbolique.

L’absurdité managériale que chaque membre du service considère désormais comme telle, revient sous la plume de J. Chapoutot à ceci : « L’officier de terrain comme le cadre, ne participe en rien à la définition de l’objectif, car celui-ci est assigné dans les limites d’une « tâche » à remplir. Il ne lui appartient pas de décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre. Il est donc libre d’obéir. » […] « ce système de commandement – de management militaire – théorisé par Scharnhorst et les réformateurs, et exalté par Höhn, s’est donc révélé d’une efficacité et d’une perversité remarquables. Efficace, il l’a été, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. Pervers, il le fut sans aucun doute : l’injonction, éminemment contradictoire, qui pesait sur l’encadrement de terrain, était d’être libre sans l’être aucunement. Le corollaire en était, pour l’officier et le sous-officier de terrain, une responsabilité totale, absolue, alors qu’il n’avait décidé de rien. »ii

Et c’est bien ce dont il s’agit dans le cas qui nous occupe, à savoir le service patrimonial sus-dit. Alors que la direction par les caps qu’elle donne met en péril la bonne conservation des documents et la santé morale des personnels, c’est sur ces derniers qu’elle fait peser la responsabilité des éventuels accidents consécutifs à une négligence qu’elle-même organise en mettant l’équipe dans l’impossibilité de remplir les missions qui lui échoient. L’on en arrive in fine à un point de rupture où se brisent les contenances des esprits pondérés. Ce fut à l’occasion d’un des nombreux déménagements qui émaillent la réfection d’une tour de dix-neuf étages, où sont conservés les ouvrages de la bibliothèque, que le conflit entre le service et la direction s’exprima. Par une procédure managériale retorse, la direction nous invita à lui fournir une note estimant les possibilités d’ouverture de notre service au public en même temps que le déménagement de nos collections anciennes. Cette demande n’était, comme à l’accoutumé pour ce type de pratique, qu’une injonction dissimulée : le personnel doit devancer, anticiper les désirs de la direction, laquelle ne souhaite pas que l’on obéisse, mais que l’on consente, autrement dit que nous nous mystifions dans l’idée que nous désirerions ce qu’elle nous impose en amont. Déjà dans l’impossibilité d’assurer nos missions ordinaires, nous devions donc nous adapter de nouveau en ouvrant au public, mobilisant des collègues sur ce front pendant que d’autres accompagneraient les ouvriers déménageurs dont l’encadrement est indispensable pour des collections si fragiles et précieuses. Les activités ordinaires et impérieuses de chacun au sein du service ne cessant pas, par ailleurs, au cours d’un déménagement. La note remise avant le premier confinement ne fut jamais évoquée, ni considérée. Et l’été qui suivit, en l’absence de bon nombre de nos collègues, la direction décréta sans ambages et malgré l’expertise que nous lui avions transmise, que le service ouvrirait durant le déménagement de septembre (notons que ces déménagements consécutifs concernent chacun plusieurs centaines de milliers d’ouvrages de toutes sortes ainsi que parfois d’autres documents). Un préavis de grève fut déposé par l’équipe du service. Face à quoi les élus dont l’orientation politique affichée pouvait laisser supposer aux esprits attendris une politique affranchie des basses œuvres managériales, comme si un oasis miraculeux pouvait naître du sable omniprésent du désert capitaliste, ces élus donc, préoccupés de ne point entacher leur récente et première mandature mais pour autant soucieux de se conformer à l’ordre bourgeois dont émane sa clientèle électorale que François Bégaudeau qualifierait de bourgeoise-cool, reculèrent, acceptant la fermeture du service le temps du déménagement, mais déclarant vouloir que celui-là ouvre lors du suivant (l’impératif de la communication et de rentabilité importe, y compris à une municipalité estampillée « de gauche » dont la pensée du capital est devenue le substrat inconscient).

Le second confinement achevé et la veille des vacances de Noël, alors que nous avions sans perspectives à court et moyen terme préparé un nouveau déménagement pour début janvier, la nouvelle direction, qui jamais ne s’était présentée à nous et dans une ignorance avouée des activités du service, nous convoqua à une réunion expéditive sur un créneau d’une demi-heure. Rien de ce qui fut dit par mes divers collègues ne compta aux oreilles bouchées à l’émeri du directeur et de son adjoint. Il fallait ouvrir lors des déménagements suivants et, statistiquement, cela était possible. Le mépris souverain et le déni de la responsabilité rectrice atteignirent ici leur point d’acmé. Un préavis de grève, soutenu par l’écrasante majorité des personnels, a été déposé. Une réunion de concertation avec les représentants syndicaux qui nous défendent je dois le dire très loyalement, est prévue pour la rentrée. Mais chacun se trouve de plus en plus déterminé, à la mesure de l’effondrement des croyances qui jusqu’ici cimentaient son obéissance ordinaire. L’un d’entre-eux, cadre, le reconnut : il avait cessé de croire dans l’institution. Mais pour un fonctionnaire, ne plus croire en l’objet fictif de son idolâtrie, de son obéissance inquestionnée, c’est aussi la possibilité enfin ménagée de suivre son éthique, de discerner le « nous » véritable et quels sont ses amis. D’agir enfin, conséquemment à la pensée, et sans déléguer les orientations prises à des institutions administrant nos vies.

Ivan Bégo

iJohann Chapoutot, Libre d’obéir, Paris, Gallimard, 2020, p.100

iiIbid., p.103-104