Barricades

A nos futurs, Le spectateur émancipé

Il fut une époque où l’on eût déclaré l’air rouge

du moins son fond et ses particules suspendues

pulvérulence des ires et des insurrections vermeilles

Mais délicat est l’exercice de la pensée qui se loge à fleur

des sentiments, là où pourtant la plénitude de l’être trouve

son essor le plus authentique, la primeur de trente années

à sillonner dans la poix et la glue de l’emploi

du travail et de la marchandise son layon sylvestre

sa voie défrichée parmi d’épaisses absurdités

Quoi que l’on dise la force adverse assujettit par la nécessité

de nos vies bordées et circonscrites dans leur grêle condition

Un peu de rage sourd dans les instants vacillants

menaçant de renverser la bassine où barbottent nos âmes tiraillées

Dans l’éloignement des êtres, l’amitié, qui demeure parmi les traces

premières d’une existence humaine antérieure à l’anthropophagie marchande

et sa sœur dans la communion des mots et des corps 

commune dressée sur les tréteaux branlants dans l’aurore

transmutent mieux que l’onction l’isolement en une foi tisonnée en la vie

celle qui n’est que par le lien constellé, hybride et métamorphique de l’autre à soi

Elles confèrent même à certains le feu primesautier et naturel de damer le pion aux conventions serviles

aux mythologies et religions des pouvoirs institués, des rois, des maîtres et des casernes écolières

des candidats électoraux à la prochaine régie du malheur de notre séparation de nous-mêmes

du spectacle ouvrant sur le vide des sophistications imagières

Sans tableau, sans pupitre, rejetons les statuts et les titres

n’adorons que le silence de nos partages et la musique de nos révoltes

Au feu de l’instant et sans préjuger des raisons qui fomentent l’au jour le jour

et l’inexplicable temps où s’ébrouent nos cœurs

renversons nos barrières intérieures

dressons des barricades

et dansons dansons rouges comme les fleurs

Séparatismon

A nos futurs, Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Quand tu vas dans la ville par la Nationale neuf

Pour aller t’acheter du poulet, du fromage et des os pour le chien

Quand tu vas te coucher ou à l’heure du réveil

L’haleine chaude et passée comme un vieux papier peint

Quand tu sors du turbin pour aller turbiner

Dans un parc turbinant aux loisirs turbinés

Quand tu avales le soir assis devant la soupe

Une bolée de Netflix, d’Amazon, de Disney

Quand tu prends ton cachet car la vie est absente

Du bureau du hangar ou du supermarché

Quand tu souris au chef, à la patronne, au cogne

Car obéir c’est bien, c’est bon, c’est naturel

Quand tu cachetonnes tes heures

Quand tu vibrionnes seule

Quand ta vie est un leurre

Une fable à mauvaise gueule

Où le sens de ce que tu fais t’échappe

Et que ta vie est de bout en bout séparée

Séparée d’elle-même et séparée des autres

Séparée de l’acte de produire ce dont tu as besoin

Séparée du désir que tu enfouis en toi

Creusant jusqu’à l’oubli un caveau dans ton cœur

Séparée du pouvoir sur ton propre destin

Séparée d’une envie de vivre sans aucune ambition

Séparée du beau, du bien, du bon

Séparée par l’État, les firmes et le petit Macron

Par la mort que charrie un immonde virtuel

Une abstraction totale : argent spectaculaire

Où tout est absenté de tes sens vivants

Quand l’angoisse te taraude ou que l’effort te lasse

Viens demander en face

Chez l’artisan du coin

Lui qui rabote et lisse et polit sa journée

Chez le chômeur heureux de ne point travailler

Car le travail n’est bon, aux yeux des argentiers

Que parce qu’il produit des chiffres de papiers

Des produits fiduciaires, des affaires monnayées

Le travail est l’emblème de la séparation

Le bon, le bien, le juste, le beau, l’utile,

Sont tous indifférents aux esprits mercantiles

Il faut produire son cash traire la vache à billets

Eichmann serait loué, Al Capone béni

Leurs jumeaux sont pléthore à la coulisse boursière

Ou à la table ronde des jetons de présence

Actionnaires débonnaires, seigneurs des temps nouveaux

Alors que le chômeur choisissant l’activité

Plutôt que le labeur incarne la vérité

De l’existence humaine

Le travail est insensé

Agir pour vivre, pour exister, pour soi et pour les siens

Est le premier chapitre de l’être émancipé

Qui va après grouper

Autour de lui des forces

Des bras, des mains, des pieds

L’amitié sous l’écorce

Et ton voisin que tu connais à peine

Et ta voisine qui t’inspire la haine

Viendront causer chez toi

Comme on causait le soir

Au moulin du village

A la chaude veillée

Et peut-être que tu entendras

Dans leurs voix autre chose

Que toi-même

Que tu ne rejetteras pas ce qui te semble

Dévier du livret rouge de ta pensée

Ne triant ni l’un ni l’autre

Sans te prendre pour un juge

Ou un vile instructeur poliçant un baudet

La pureté de la lampe qui vous éclairera

Sera mouchetée d’insectes venus colloquer

Car la blancheur des idées aura fondu

Nulle pureté ici-bas

La camaraderie ne se noue qu’avec des fils divers

Paradis et Enfer mêlés

Et l’amitié jaillit au soleil d’hiver

S’achèvera le règne des choses séparées

Des humains désignés, parlés, nommés, faits choses

Tu bâtiras ensemble comme une communauté

Où nous boirons chacun le nectar du partage

Que de l’éveil au somme nous voyons fermenter

Brûle

A nos futurs

Donne-toi dans le soir un peu d’air

Ouvre à vent rompre la baie

Chante crie « assez de cette paix »

Car la paix des choses n’est pas celle des vivants

Ne quémande plus ton obole à Charon

Tu as plongé bien trop souvent dans les eaux égoïstes

Dans leur bain de faveur de peur ou de jouissance

Tu as trop obéi en croyant subvertir

Tes doigts ont dénoué les fils de ta laisse

Jour après jour l’espace se dilatait

Et dans tes poumons noirs d’une colère terreuse

S’est écoulée une silencieuse révolte

Qui veut le pain les roses

Qui fait ce qu’elle entend

Non d’elle ce qu’on attend

Il est assez vraiment il est brodé aux armes

De ces promesses d’outre-monde

Et des lointains absents

Nous vivons dans le feu de l’instant et l’on ose

Enfin surgir de l’ombre et de son pas glaçant

Nous sommes la vie venue brûlant comme l’eau forte

Nous sommes l’incendie de cet immonde monde

Et derrière les trumeaux derrière les écrans faux

Nous venons déchirer les hardes des marchands

Et semer devant soi la commune renaissante

A jamais

Pour personne et pour tous

Au partage de la vie

Et à l’égalité de nos êtres

Dormiens Ligno

Faire

A nos futurs

Tu verras un jour dans ta cahute

Loin de ton bureau

Loin des hommes gris

Qui te disent bonjour au matin

Comme l’ordinaire dit bonjour

Le nez près de la cafetière

L’œil absent disant ce qui se dit

Tu verras un jour et peut-être demain

Ce que tu couvais de rage

Ce que tu ourdissais de partage

Au creux de tes rêves

Quand tout alors s’achève

Tu verras que les murs de ta boîte

Ne sont que de carton-pâte

Que la tête du patron n’est qu’un visage d’acteur

Et que sur tes lèvres se promènent des paroles contraires

Tu sentiras la force dans tes mains

La chaleur de l’écorce indurée dans ta paume

Et le jeu des pensées qui se répandent en toi

Leur puissance affirmative

Tu verras que l’azur se troue de coulées d’encre

Et que ne tiennent plus les coupoles sacrées

Les manageurs dévorant les planchers

Tes diplômes apparaîtront pour ce qu’ils sont

Des papiers à plier à faire des cocottes

Pour les enfants du quartier

Tu sauras intimement sans même parler

Ce que tu veux ce que tu vas faire

Ton prof ne sera pas là

Ton flic sera au bistrot

Ton boss avec lui-même

Comptera les chrysanthèmes

De ses comptes apurés

Tu verras et tu feras

Sans eux sans haine

Et avec d’autres

D’autres mains que les tiennes

Manifeste pour une éducation libre basée sur un partage du savoir

A nos futurs

Aux Petits Soirs, nous n’aimons pas beaucoup les tracts mais il nous apparaît urgent de formuler quelques propositions sur l’école, fruits d’une réflexion collective et qui visent à dépasser le cadre de lutte fixé par les syndicats d’enseignants. Nous nous placerons ici du point de vue des professeurs car nous ne prétendons pas parler au nom des élèves ou des parents. Chacun/chacune est libre de s’approprier ces propositions, de les modifier, de les améliorer. Ce manifeste se situe dans un futur plus ou moins proche où la base de l’organisation humaine serait la commune.

  • Nous autres professeurs, déclarons que le mérite n’existe pas et qu’il n’y a que des circonstances sociales dans lesquelles certaines subjectivités s’expriment.
  • Nous refuserons désormais de trier socialement les élèves et de les discipliner pour le compte d’une bourgeoisie qui n’a réussi que sa naissance.
  • Nous désirons dialoguer démocratiquement avec les élèves et les parents d’élèves pour se mettre d’accord sur les savoirs qu’ils veulent acquérir et comment mettre ces apprentissages en place. Ce processus sera soumis au vote des principaux intéressés, à savoir les habitants et habitantes de la commune.
  • Nous préconisons la dissolution immédiate de l’Éducation Nationale qui fabrique des consommateurs dépendants des institutions et du marché pour assurer leur survie et contribue donc à maintenir un système oppressif, qui consume notre planète.
  • Nous aimerions établir de manière démocratique des réseaux d’éducation au sein de notre commune où nous partagerions les savoirs. Pour faciliter ces changements, nous nous engageons à servir d’animateurs et à former quiconque souhaite le devenir.
  • Il va de soi que nous refusons tout pouvoir hiérarchique ou d’évaluation sur les enfants de la commune et que nous ferons tout pour aider à construire collectivement leur autonomie.
  • Nous reconnaissons le droit fondamental pour toute personne d’apprendre et d’enseigner quel que soit son sexe, sa couleur de peau ou sa religion et cela en fonction de ses besoins, de ses envies.
  • Nous apportons notre soutien à ce mouvement des communes auquel nous voulons participer. Nous nous opposons à toute tentative de capture par le haut et nous affirmons notre volonté de vivre dans la société la plus horizontale, la plus conviviale possible.

Et nos mains de bâtir

A nos futurs

Parvenir jusqu’au jour, sortir de la mélasse. Voir se couler l’aurore, elle qui se fait languir au faîte des houpiers et des crètes argileuses. C’est un matin comme un autre. Le visage barbouillé d’ennui et de lassitude. Ce matin inquestionné qui toujours recommence, renaît et creuse un sillon de rancune dans l’orbe de mes yeux.

Sur le quai de la gare, hébétés, se coudoient des spectres se dévorant dans le reflet pâle de leurs écrans. Vendre son âme, voilà que l’esclavage soigne ses apparences, mais marchand pour marchand tout va de vide en vide dans ces corps alignés. Trop peut-être hoquettent de nausée si on les retranche du monde virtuel. L’opium n’a jamais autant circulé, et les grands argentiers toujours guerroient, impitoyables, pour lui.

A s’y méprendre l’on respirerait l’âcreté d’émanations d’un massacre. Le sang ne coule plus guère dans les allées vitrées de nos casernes mornes, ici en Occident. Ou quand il vient à maculer nos collets empesés c’est qu’ailleurs il déborde. Rivés tels clous sur nos vies de sommeil, la rage sourdant au cœur, nous vivons en anthropophages. S’entredévorer puis s’engloutir soi-même, tel est le commandement. La guerre nous est faite, d’en haut, de tout en haut. Mais si nous sommes dans les vallées et plaines, nous avons pour nous-même les espaces et les nombres. Ce sont les mêmes ici, en Syrie, au Chili, les seigneurs avisés du capital, communiant dans la religion du retour sur investissement auquel ils sacrifient nos vies entières, sur l’autel de leurs immenses richesses, les mêmes donc qui se flanquent de cognes et de malfrats. Et qui pour achever affirment être des nôtres.

Un Kurde se révolte et sa révolte chante partout sa vérité. Un paysan brésilien demande remise de sa terre, elle qui est pour chacun comme sa liberté. Des maillotins jaune souffre dressent des barricades et bâtissent à plusieurs des sodalités giratoires. Ils crurent que l’ordre ainsi intronisé et dans lequel ils vivent encore était aux dernières heures régi par la justice. Mais la force est ventriloque, cela ils l’ont bien compris : la justice des bas-reliefs s’acquitte de mains arrachées, et le regard qui prie que vienne l’égalité, ne croyant que ce qu’il voit, lui est énucléé. Nos corps sont maintenant engourdis de peur, claustrés, muselés. Où que l’on aille partout l’homme est dans les chaînes ainsi que l’écrivit un prénommé Jean-Jacques. Et pourtant, nous bâtissons des baraques où voir s’embraser les brandons de nos sodalités. Nous sommes bien las de nous entremanger, car après la nausée nous guette la psychose. Nous savons qui est ce nous qui ne recherche pas les onctions des grands, l’appel répété au sacrifice…pour qui? pour quoi? D’autres entre 1914 et 1918 se le demandèrent, qui furent fusillés « pour l’exemple », pour ne point enrayer la machine infernale où notre amour de la vie et nos amitiés se débattent. Qui furent aussi des mutins aguerris et chacun libéré par la puissance du commun, ces gestes de marins qui refusèrent et en mer Noire firent défection. La caution de l’argent ou l’abri des roussins sont soudainement comme défaits de leur malheureuse influence, de leur chantage odieux.

Il suffit d’un matin, d’une seule de ces aubes grises, pour que le plis que l’on prit à n’être qu’un objet séparé de la vie, nous apparaisse absurde par tous ses pans, par toutes ses faces. Rien qui ne tienne désormais dans un théâtre de ruines. Bâtir donc, laisser monter en nous cette joie pure, cette puissance indifférente au pouvoir, qui appelle à l’arrêt des commandes, à ce que nos mains dressent en mille et une baraques cette égalité giratoire.

Dormiens Silvam