Joseph Andras et Sandra Lucbert : le capitalisme et sa justice comme organisation du crime

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Le récit de Joseph Andras, ouvragé avec toute la précision et la justesse de forme, de rythme, de variation stylistique que réclame un tel sujet que celui du procès politique de Fernand Iveton, nous saisit par les effets politiques qu’il produit en fouaillant nos affects les plus ancrés. Parce que l’auteur par la forme de l’écriture sait donner corps à ce qui, chez bien d’autres, aurait confiné à l’inoffensive car indolore théorie. Mais Andras ne cède pas le pas si tôt à cette ligne stylistique qu’il tient avec la dextérité d’un ouvrier-artisan, car sa plume diserte met en scène deux plans qui s’enchevêtrent pour ne former qu’un seul ensemble, un portrait : la rencontre amoureuse avec sa compagne et future épouse Hélène d’une part, la tragédie du procès qui conduit à son exécution de l’autre. Il figure ainsi dans toute sa matérialité sensible ce qui échappe à la logique du procès : la vie-même, singulière aussi bien qu’arrimée aux grandes dynamiques sociales et politiques qui traversent la société de l’époque. Enfin, Andras dresse les tréteaux d’un jugement non seulement inique, mais qui revêt les traits sidérants d’une exécution kafkaïenne, dont la parenté frappante avec le récit que fait Sandra Lucbert du procès France Télécom-Orange, s’explique par une même logique à l’œuvre : celle du capital imposant son droit, qu’il s’agisse d’une entreprise impérialiste (coloniale), ou d’une manœuvre interne à une grande entreprise contemporaine guidée par les réquisits de la propriété lucrative.

Ligne stylistique et forme littéraire : le matériau où s’impriment nos affects politiques

Andras mène son récit au présent de l’indicatif et à la troisième personne. Loin de l’introspection qui fait florès, l’on observe toute la factualité des êtres qui se meuvent. Les verbes d’action se suivent, que ce soit dans la densité des premières pages campant la tentative d’attentat à la bombe de Fernand, où les phrases s’entre-heurtent et se courent après, dépeignant l’essoufflement de l’effort aussi bien que la rigueur stratégique et placide de l’action politique, ou dans les moments antérieurs de la rencontre amoureuse. Il y a une même unité dans l’action. La politique et la vie amoureuse ne se déparent jamais. Il n’y a pas de séparation et c’est là une leçon politique inscrite dans les replis de l’œuvre d’Andras.

Nul tiret de surcroît ne vient rompre la solidarité des lignes sur la page, non plus que la phrase qui n’en semble parfois qu’une seule, où tout y compris les dialogues se relie à un seul point recteur : le destin de Iveton, indissociablement politique et amoureux. Iveton est l’anti-professionalisme politique par excellence et la forme le souligne. Sa trajectoire tranche d’ailleurs d’avec la ligne du FLN, de ceux qui en son sein assument de tuer des civils – ce à quoi Fernand se refuse  – , mais également d’avec ses frères et camarades du Parti Communiste Français dont l’attitude collective à l’endroit de la guerre coloniale contre le peuple algérien fut d’une distance et d’une indolence coupables. L’ouvrage qu’Andras a préfacé l’an dernier, consacré aux écrits et combats politiques d’Ho Chi Minh, corrobore s’il le fallait ce faible intérêt du parti des communistes français à l’endroit des soulèvements anticolonialistes, tout spécialement au sujet de celui qui, futur Président de la République Démocratique du Vietnam, tenta de rallier à la cause indépendantiste et anti-impérialiste vietnamienne les communistes français, avant que de déchanter et, prenant son parti, d’emprunter sa voie propre.

De nos frères blessés - Joseph Andras - Babelio

Unité du personnage communiste, abhorrée par un ordre capitaliste foncièrement nihiliste et cherchant à détruire la limite humaine

Fernand Iveton apparaît ainsi dans la forme modelant le récit au travers d’une patente unité d’action et de pensée. Et le temps et les lieux qui, parfois s’alternent, ne semblent jamais séparés les uns des autres, mais tous raccordés au fil conducteur qui trace le sillon politique et personnel tout à la fois de Fernand. Pas le temps pour les circonvolutions introspectives. Il y a les sentiments mieux dits que toute pesanteur verbeuse qui tâcherait de saisir la psychologie, de l’extraire comme un suc des personnages. Tout paraît au contraire et s’affine dans les gestes, les dires des personnages, logés dans une gangue de pudeur stylistique qui les révèle d’autant plus au lecteur, comme en contrepoint. Communiste Fernand l’est dans tous les compartiments de sa vie. Il l’est avant de se dire tel. Filialement, historiquement, socialement, par ce qu’il a fait et s’est fait, par caractère enfin et l’éthique qui l’étaye. Il y a comme un naturel communiste qui affleure dans le propos du personnage relaté par le narrateur :

« Sophie marque une pause et lui demande s’il est communiste. Fernand baisse les yeux puis les tourne vers Hélène, pourquoi me demandez-vous ça, Sophie ? Oh, rien, j’ai juste entendu des communiste parler comme vous, alors je me disais que…Mon père était communiste. Il travaillait au Gaz d’Algérie et il a fait la grève pendant la guerre, alors Vichy l’a mis à la porte, comme ça, du balai. C’est pour ça que j’ai quitté l’école tôt. J’espère que vous ne me trouvez pas trop sot, d’ailleurs, tout grand dadais que je suis à côté de vos livres dans le salon…[…]C’est pour ça que je n’ai pas fait d’études, il fallait aider à la maison puisque mon père avait été viré ; c’est comme ça que je suis devenu tourneur. »[1]

Sa révolte née de l’expérience brutale de la violence de classe subie familialement, s’est enracinée dans une vie communautaire tramée de solidarité ouvrière. Il est devenu communiste par sa révolte première, l’affectant personnellement, plutôt que par l’entremise de la théorie et des abstractions conceptuelles. Il est aussi communiste au travers des figures qui l’entourent au fil du récit, de ces personnes qui, jusqu’à la geôle où il croupit au seuil de son exécution, lient avec lui la camaraderie, la sodalité immédiate d’un peuple en lutte. Fernand est toutes ces voix qui parlent pour lui, par lui, résonnant sur les parois de la prison quand celui-ci est conduit froidement jusqu’à la guillotine :

« Il hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! Une première fois. Il a crié pour ne pas pleurer ou s’effondrer. Une seconde fois. Tahia El Djazaïr ! Un garde lui dit de la boucler et soulève sa matraque à hauteur de sa taille. Des vois lui répondent, déjà, des voix qui ont déjà tout saisi. On le conduit greffe de la prison. Des cris, en arabe, des chants et des slogans tout autour de lui sans qu’il ne soit en mesure de devenir leur provenance. Ils rebondissent derrière, parfois loin, se cognent dans sa tête cernée. La prison gonfle son torse. Ses tempes bourdonnent. Tahia El Djazaïr ! Tahia El Djazaïr ! Les matons semblent soudainement pris, sinon de panique, de vertige : les prisonniers, pourtant enfermés, leur échappent – leurs espoirs emportent le fer des portes. Il n’est aucun cœur que l’État ne contraigne. [2]»

 Aussi est-ce pour cela qu’il est communiste de tout son être, faisant tomber les séparations ordinaires de la politique comme pratique en-dehors, comme soustraction. Et c’est là toute la force de son geste, qui accentue en regard l’acharnement que l’État supplétif de l’impérialisme capitaliste, par le truchement de son armée, met à briser cette vie. Car quand la politique est une forme de vie, c’est à la vie nue que le pouvoir s’en prend, après l’avoir rendue à son dénuement. Et qu’il s’ingénie à éliminer. Puisqu’il est un point limite où aheurte toute logique d’asservissement et qui tient au seuil physiologique de toute humanité. Un point de résistance qui rappelle à qui se serait égaré dans les fantasmagories d’illimitation marchande que ce qui fait une vie sont précisément sa limite et ses nécessités. Et le corps est la part la plus sensible en même temps que l’ultime barrière à laquelle achoppe la logique capitaliste. Aussi est-ce pour cela qu’une longue torture a été infligée à Fernand. Communiste viscéralement, lui extorquer l’aveu passait pour les militaires à la solde de l’impérialisme français par le bris de son corps. Son abolition comme limite incarnée.

A la colonie capitaliste, la justice est de classe et la ressource humaine trop humaine

Car il faut plier les corps. Les amener à plier, s’amollir, s’avilir en dépit des désirs contraires au cadre servile qui les affecte. Et l’avatar capitaliste de cet avilissement des corps se manifeste aujourd’hui sous les dehors de la liquidité[3] des êtres : ceux qui « collent » et dont les corps rechignent à se liquéfier pour être malléables comme monnaie, jetables ainsi que les employés de France Télécom-Orange, subissent à la fin le même sort kafkaïen qui, dans la société capitaliste, n’a rien d’absurde, car il est sa possibilité même de se perpétuer. L’exécution – de masse – est une possibilité nécessaire et toujours actualisée pour le capital de suivre son cours hégémonique :

« Et mâchoires de claquer, et marché de grandir. Les actifs liquéfiés coulent en continu, convertibles à l’instant en argent-là-touchable, à tant plus larges écuelles. « De çà, de là, par-ci, par-là, de long, de large, dessus, dessous » (dit Rabelais) : tout est réductible en liquide. Prendre et jeter : un tel déboutonnage ne se peut oublier. L’orgie des gueules capitalistes devient leur aune. A crocs, la liquidité est entrée dans leurs corps. »[4]

Personne ne sort les fusils - Sandra Lucbert - 9782021456554 - Rentrée  Littéraire - Roman - Littérature - Livre

Il est impérieux de mourir, de se laisser détruire, pour un corps rétif à la liquidité de l’ordre qui se veut sans bornes, naturel, infrangible et dont les raisons profondes ne sont jamais à exciper : la force brute appliquée au corps en manière de coercition suffit. Il n’est pas anodin que la référence de Sandra Lucbert aux prémisses de son récit soit A la colonie pénitentiaire de Kafka. Il en a en outre été question dans l’un des articles publiés par Les Petits soirs à propos d’obéissance.

Laissons à nouveau la plume à l’auteur de Personne ne sort les fusils :

« Pour présenter au visiteur l’appareil judiciaire local, l’officier procède devant lui à une exécution. Il lui en livre le détail. La mort du condamné n’est qu’un terminus de peu d’intérêt. Ce qui importe, c’est le comment. La mise à mort est assurée par une machine : une herse. Elle inscrit la loi enfreinte dans le corps du contrevenant jusqu’à rétablir la norme en lui – ensuite, il peut mourir. La communauté coloniale au grand complet assiste à l’exécution, qui dure douze heures. Il importe que l’ensemble de la colonie participe au protocole de rectification. Douze heures, c’est long. Le condamné ne sait pas quelle faute il a commise. Ce n’est pas le propos de cette cérémonie. Ce qu’elle répète, c’est ce simple énoncé : l’homme supplicié n’allait pas dans le-bon-sens. On l’y remet à la herse. Pendant douze heures. Les autres sont invités à méditer. [5]»

Fernand Iveton lui aussi doit mourir sans savoir quelle faute il a commise, sinon celle de ne pas aller dans le bon sens de l’impérialisme dont la justice qui le condamne exhibe les arcatures bourgeoises. La foule haineuse venue éructer sa soif de sang et d’exécution pour que demeure l’ordre, donne un écho net et édifiant à la scène kafkaïenne décrite précédemment : cette « communauté coloniale au grand complet » assiste à l’exécution qui apparaît comme un rituel morbide de conjuration des révoltes et révolutions qui corrodent le socle vacillant de la domination. Ce procès est en même temps l’expression sans fard de la force nue qui préside historiquement à l’impérialisme colonial, et plus généralement à la domination capitaliste. Ne demeure qu’un discours mécaniciste tenu par les plus hautes instances, qui vient recouvrir par un verbiage orwellien la réalité du crime. Et c’est, par les mots d’Andras, René Coty qui, dans l’entretien avec les avocats d’Iveton préludant à son refus de grâce, s’en fait l’orateur froid et sinistre :

« Coty assure qu’il connaît bien le dossier et qu’il estime, lui aussi, que la peine n’est pas proportionnelle aux faits reprochés. Il y voit même quelque noblesse, du moins parvient-il, fût-il en désaccord avec le geste d’Iveton, à déceler le courage des intentions et la part généreuse de ses mobiles. Mais tout ceci me rappelle une histoire, poursuit-il : en 1917, j’étais un jeune officier, j’avais trente-cinq ans, quelque chose comme ça, et j’ai vu de mes yeux deux jeunes soldats français se faire fusiller. Et lorsque l’un d’eux était conduit au poteau, le général lui a dit, je m’en souviens parfaitement, toi aussi, mon petit, tu meurs pour la France. Il s’arrêt sur ces mots. Il s’arrête sur ces mots. Smadja entend ce qu’il ne dit pas, ou du moins le croit, le comprenant ainsi : Coty, en évoquant ce triste soldat, ne songe qu’à Fernand Iveton – lui aussi s’apprête à mourir pour la France… »[6]

Le capitalisme, qu’il soit impérial et colonial ou qu’il revêt les hardes du management contemporain au sein d’une multinationale, se montre ainsi au grand jour, tel qu’il est poussé au bout d’une logique qu’il ne peut que poursuivre si nul ne l’arrête par une force supérieure et organisée : un organisme destiné à l’exécution, au meurtre et à l’abolition de l’humanité. Mais Andras rappelle à la mémoire, l’exhumant de l’ombre, Fernand Iveton, et avec lui tous ceux qui, depuis la révolte des esclaves conduite par Spartacus, se sont levés avec au cœur l’égalité. La foi communiste n’est pas un monceau de papiers à conserver dans les mausolées de l’histoire, mais une ligne de vie qui se continue et se continuera avec la force de corps à jamais indociles, égalitaires, fraternels et aimant la vie. Tant qu’il y aura des êtres humains, les communistes en seront le sel et le point d’horizon.


[1]Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016, p. 88-89

[2]Idem, p.132

[3]Cf. Zygmunt Baumann, Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, 2018

[4]Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p.106-107

[5]Idem, p.22

[6]Joseph Andras, Ibid., p. 126-127

Lutter pour ses droits à l’heure du capitalisme numérique: une livreuse Deliveroo témoigne.

Dans la nasse

Le statut d’autoentrepreneur, crée en 2008 par le gouvernement Fillon, était annoncé comme un horizon nouveau pour les salariés aux fins de mois difficiles et les demandeurs d’emploi cherchant à cumuler une activité avec leurs allocations. Derrière des promesses tonitruantes de flexibilité et d’autonomie se cache en réalité le vieux rêve du grand patronat : en finir avec la construction juridico-sociale du salariat. Ne nous y trompons pas, cette structure reste très largement en faveur des détenteurs du capital mais malgré tout elle fait peser sur eux des obligations qu’ils jugent insupportables : reconnaître l’existence d’un lien de subordination, ne pas faire travailler ses employés au-delà de la durée maximale, les rémunérer mensuellement, leur donner accès à une protection sociale et leur permettre de s’affilier à une organisation syndicale et de faire grève. Toutes ces garanties n’ont pas été octroyé par des employeurs charitables, elles sont le produit de luttes initiées par le mouvement ouvrier voilà plus d’un siècle et demi. C’est précisément dans cette époque que les concepteurs du régime de l’autoentreprise ont puisé leur inspiration, l’ère du travail à la tâche, quand les ouvriers étaient rémunérés à la pièce et donc soumis à toutes les pressions, malversations, manipulations de leurs patrons. Les plateformes de livraison de nourriture comme Uber eats, Frichti et Deliveroo, se sont engouffrées dans la brèche juridique ouverte par ce statut et sous-traitent les opérations de livraison aux personnes les plus précarisées de notre société dans une course effrénée vers la rentabilité, cela sans accomplir le moindre geste productif. Comment s’organiser face aux géants du numérique pour faire valoir ses droits ? Lena, une livreuse Deliveroo syndiquée à la CGT, nous explique son travail et ses luttes.

Une livreuse Deliveroo CC. AJW

Est-ce que tu peux te présenter et nous dire ce qui t’a amené à être livreuse ?

J’ai 22 ans, je suis étudiante en biologie à l’UCBL (Université Claude Bernard Lyon 1) et si je suis devenu livreuse sur Deliveroo, c’est parce qu’après avoir enchaîné plusieurs petits boulots à côté des études, j’avais vraiment du mal à caler un CDI avec des horaires réguliers, c’était vraiment compliqué, beaucoup de stress, de pression. Ce qui m’a attiré dans ce travail-là, c’était de pouvoir choisir mes horaires de manière plus flexible et le fait de pouvoir travailler en extérieur, j’adore faire du vélo.

Comment est le métier ? Quand est-ce que tu as commencé ? A quel moment de la journée tu travailles ?

J’ai commencé en Novembre 2019, avant la pandémie. Je travaille que le soir, ça m’arrive de faire des midis mais c’est très rare parce que la plupart du temps, j’ai cours. Une journée typique pour moi, c’est tu sors de chez toi après les cours vers 18H30 et tu essayes d’aller dans un endroit où il y a pas mal de restaurants, il y a des endroits qui sont un peu stratégiques à Lyon et après tu dépends de l’application tout le long du shift (session de travail), tu reçois des commandes ou tu en reçois pas, tu peux les choisir, tu peux les refuser et comme ça tu te balades pour livrer des commandes.

Quelle est ta relation avec Deliveroo ? Tu vois quelqu’un ou tu communiques par l’application ? Et qui fournit votre équipement ?

On a pas d’intermédiaires, il existe uniquement un support mais il est réactif quand c’est des questions relatives aux commandes ou à la livraison. C’est beaucoup dans l’intérêt du client, quand c’est des problèmes dans la livraison, d’accident, tout ça, on a très peu de réponses, il y a pas de numéros à appeler. Si le compte du livreur est suspendu, on a personne à appeler. Au niveau de l’équipement, je sais que c’est super variable, moi quand je me suis inscrite en automne 2019, c’était une période où ils recrutaient beaucoup et ils avaient besoin de nouveaux livreurs sur Lyon et du coup j’ai reçu tout l’équipement gratuit mais je sais que c’est pas le cas de tout le monde. Il y en a qui ont du le payer. Sur Uber eats, c’est différent, ça fonctionne avec une caution. Mais après, ça peut être compliqué avec l’équipement, on nous dit qu’on le peut changer quand on veut et dans les faits, c’est pas vraiment le cas. Il y a quelques mois, j’ai cassé la fermeture de ma veste et j’ai fait plusieurs demandes pour qu’elle soit remplacée et ça s’est jamais fait.

Et l’entretien pour ton vélo, c’est toi qui t’en charges ?

L’achat, l’entretien, c’est tout à la charge des livreurs et moi je m’en rends compte, je travaille peut-être trois-quatre soirs par semaine et ça m’arrive de changer ma chambre à air tous les mois, j’ai souvent des réparations à faire, tous les six mois, je change une jante, c’est quand même un entretien assez régulier et un investissement, on est pas aidés sur ça.

Au niveau de la rémunération, ça fonctionne comment exactement ?

On est payés à la tâche, par commande, du coup, le paiement, il concerne le trajet jusqu’au restaurant, la récupération de la commande au restaurant, le trajet jusqu’au client et le dépôt de la commande chez le client. Sur cette fenêtre-là, on est payés, le tarif, on le connaît à la réception de la commande : c’est-à-dire que quand on attend les commandes, on les reçoit avec l’adresse du restaurant, l’adresse du client et le montant de la rémunération. Elle fluctue en fonction de la distance entre le restau et le client mais pour donner un petit d’ordre d’idée quand j’ai commencé, le minimum par commande, c’était 4 euros 20 et depuis cet hiver, on est à 2 euros 60.

Et ça s’explique par quoi cette baisse subite ?

Cela a été très progressif depuis la création des plateformes, je sais que j’ai des collègues qui ont commencé avant moi, avant c’était 5 euros la commande et ils baissent progressivement pour augmenter leur marge. Et vu que derrière l’organisation des livreurs, elle est encore à un petit stade on va dire, au niveau du syndicat, même si on se développe assez vite, il y a pas encore beaucoup de résistance, les plateformes, elles en profitent vu que les travailleurs sont pas encore organisés. Par rapport au bonus, c’est sur Uber eats, ça fonctionne quand tu fais un certain de nombre de commandes, tu vas avoir une prime de 5 ou 10 euros en fonction du nombre de commandes que tu as réussi à faire en une heure. Sur Deliveroo, on a de temps en temps des primes, elles sont par commandes, on va avoir d’un à deux euros par commande, le plus souvent le week-end. Avant ils mettaient des primes à chaque fois qu’ils pleuvaient ou même quand il neigeait ou qu’il faisait de fortes chaleurs, c’est extrêmement grave de faire ça parce que ça pousse les livreurs à sortir dans les moments où c’est le plus dangereux. C’était d’ailleurs une belle preuve du lien de subordination, de pousser comme ça les livreurs à sortir pendant les intempéries, il y a eu des requalifications dans la jurisprudence. Ça fait à peu près six mois qu’ils ont arrêté ce genre de primes. Maintenant, les primes, c’est quand il y a pas assez de livreurs en fait. Des fois, ça arrive, en semaine, je reçois une notification à 23h30, prime de deux euros jusqu’à une heure du matin, c’est parce qu’il n’y a pas assez de livreurs.

Un livreur travaillant pendant une grosse averse @Eldjai

Est-ce que l’augmentation du nombre de livreurs impacte ton travail ?

Quand on très nombreux dans une ville, on va moins recevoir de commandes, c’est pas la rémunération qui a changé, c’est juste qu’il y a moins de commandes, c’est vraiment dommage, moi quand j’ai commencé sur Deliveroo, il y avait le système de créneau encore, on pouvait réserver des créneaux chaque début de semaine et du coup, ça permettais que quand tu travaillais, il y avait toujours des commandes mais ça ils l’ont enlevé à cause du lien de subordination latent. Il y a eu plusieurs requalifications depuis que les plateformes, elles existent, il y a de nombreux livreurs qui les ont gagnés et les plateformes se sont adaptées pour que le lien de subordination soit moins évident.

Quels sont les risques de ce métier ?

C’est un métier extrêmement risqué, déjà, le fait d’être payé à la tâche amène les livreurs à prendre plus de risques. En centre-ville, il y a très peu de livreurs qui respectent les feux, on va avoir tendance à prendre des contresens aussi parce que si on prend un trajet classique, on va peut-être mettre dix minutes de plus pour livrer et vu qu’on est payé à la tâche, il faut plusieurs commandes dans l’heure pour faire un certain chiffre. Et ensuite, le fait qu’on ait pas tous un équipement fourni, ça fait qu’il y a des gens qui ont du matériel de mauvaise qualité… J’ai aussi des collègues qui ont été envoyé plusieurs fois en périphérie et le GPS de l’appli les envoyait sur le périf alors qu’ils étaient en vélo électrique. Même si tous les livreurs, on est conscient de ce risque et on l’accepte, le problème, c’est que ce n’est pas compris dans notre salaire. On a pas de prime de pénibilité, de risque, rien du tout.

Et donc tu as fini par te syndiquer ?

Avant même d’être livreuse, j’étais déjà syndiquée à la CGT privés d’emploi et précaires, quand je bossais à Mcdo, j’étais aussi dans ce même syndicat. Par ma famille, j’ai toujours été emmené en manifs et même si personne était syndiqué, c’était normale pour moi de le faire à mon entrée dans le monde du travail.

Comment ça se présente le milieu des livreurs et des livreuses, politiquement et sociologiquement ?

C’est souvent des gens très précaires, qui n’avaient pas d’emplois et se sont lancés dans la livraison, les étudiants, on est pas très représentés, c’est beaucoup de gens qui font ça à côté d’un travail. Il y a énormément de profils, il y a des tous jeunes qui ont à peine 18 ans et des grands pères qui font ça le week-end à côté d’un autre emploi. C’est vraiment très varié mais il y a encore très peu de femmes dans ce métier. Depuis quelques mois, j’en vois un petit peu plus mais ça reste très masculin. Sinon, c’est aussi pas mal d’immigrés, beaucoup de sans-papiers qui font ce boulot, c’est parce qu’il y a une accessibilité à ce travail même si l’exploitation pour les sans-papier est énorme. S’ils arrivent à travailler sur des plateformes, c’est parce qu’il y a des personnes qui leur louent des comptes. Ils peuvent pas avoir le leur car il faut la nationalité pour avoir le statut d’autoentrepreneur et ces gens là leur louent un compte pour 150 euros la semaine.

C’est quoi l’état d’esprit des livreurs par rapport aux luttes ?

La plupart des livreurs, ils comprennent la lutte, beaucoup savent que les plateformes tirent sur la corde, qu’on est de moins en moins payés, que nos conditions de travail ne sont pas dignes, après mobiliser, c’est difficile vu que c’est un milieu précaire, les livreurs quand ils font une soirée de grèves, ils passent l’éponge sur 50-60 euros donc c’est pas facile. Mais ces derniers mois, quand il y a eu la fin des créneaux déjà, ça a commencé à râler, là, avec les tarifs qui dégringolent, il y a quand même une rage chez les livreurs, on en parle tous.

C’est quoi votre stratégie pour lutter contre une plateforme ?

On fait beaucoup de choses en ce moment, sur plusieurs fronts, il y a eu une première période, on a vraiment été dans un mouvement de grève, le principe, c’était de rassembler un maximum de livreurs et d’aller bloquer des restaurants. On choisissait des restaus stratégiques dans Lyon, soit des gros restaus ou des Mcdo et des Burger King, on essaye de faire éteindre la tablette, là où ils reçoivent les commandes, on demande gentiment, des fois ça marche mais la plupart du temps non. Chaque livreur qui vient récupérer sa commande, on discute avec lui, on lui donne un tract, on lui explique pourquoi on bloque et on l’incite à pas prendre sa commande. On essaye de faire ça une heure, deux heures, devant plusieurs restaus, en fonction de notre nombre. On était allé jusqu’à 7-8 restaus bloqués et ça fait que les commandes s’entassent et les plateformes perdent du chiffre d’affaires sur ça. C’est une des stratégies qu’on a mis en place pour au moins se faire écouter parce que le gros problème, ça fait que deux ans que les premiers collègues commencent à se mobiliser, à contacter les plateformes, à essayer de créer quelque chose et ils ne nous répondent que depuis six mois. Alors au début, ça fermait les yeux sur ce qu’on faisait et là vu qu’on fait des grèves et qu’il y en a eu un petit peu partout en France, qu’on a touché à leur portefeuille, là ils nous ont écouté. Après au niveau des revendications, ils n’accèdent pas à grand-chose. En ce moment aussi, on essaye de rassembler des sans-papiers, on essaye de monter des dossiers pour les régulariser. Ils sont assez nombreux dans le syndicat. On s’est aussi mobilisés sur les suspensions de compte, du jour au lendemain, ils suspendent un compte ou le suppriment définitivement, il y a des cas de livreurs qui n’ont jamais reçu de motif de blocage donc on fait une liste de comptes bloqués avec les motifs et on demande le déblocage à Deliveroo ou à Uber. On a fait des rassemblements devant leurs locaux avec plusieurs envahissements. On essaye d’avoir des responsables hauts placés, des gens qui nous écoutent sur ces revendications.

Un débrayage organisé par la CGT Uber eats/Deliveroo devant le Mcdo Opéra à Lyon ©CGT Uber eats/Deliveroo 69

Et quelles sont vos revendications centrales ?

On en a plusieurs. La hausse des rémunérations, la régularisation des collèges sans papier, l’arrêt des blocages de compte et aussi tout le droit du travail auquel on a pas accès. On a pas le droit au chômage, on cotise peu.

Donc vous voulez l’établissement d’un véritable contrat de travail ?

Pas forcément, c’est une question qui divise dans le syndicat, il y a des requalifications qui se font pour ceux qui le souhaitent pour pouvoir travailler en tant que salarié ou que leurs années de travail soient requalifiées en salariat. Mais nous, ce qu’on veut, c’est du travail et des droits, peu importe le statut. Nos revendications, c’est des droits.

On sait que les patrons ne se laissent jamais faire, y-a-t-il eu de la répression contre vos actions de grève ? En Grande-Bretagne, par exemple, ils donnaient des bonus aux livreurs pour casser la grève….

Oui, c’est déjà arrivé plusieurs fois qu’on nous fasse le coup à Lyon, on prévoit une grève et Deliveroo met une prime en avance aux horaires de la grève. Ou parfois, il y a une grève un peu moins organisée, du coup, les plateformes en ont pas forcément entendu parler, on commence à bloquer devant le Mcdo et vingt minutes après, on reçoit une prime de deux euros par commande. Ça arrive très souvent. On m’a aussi parlé de livreurs qui avaient participé à une manifestation et qui ont été suspendu grâce à la géolocalisation parce qu’ils étaient actifs sur leur application.

Dernière question sur le 1er mai à Lyon et sur l’accrochage entre ton syndicat et des personnes dites du black block. Qu’est ce qu’il s’est passé exactement ?

J’étais dans le cortège ce jour là et on a eu un accrochage avec des personnes qui faisaient parti du black bloc parce qu’ils lançaient des projectiles, plusieurs fois pendant la manif, on s’est fait coupés par la police, on a du replier notre banderole, ils nous ont mis en danger pendant la manif alors que le 1er mai c’est une manifestation qui est festive, c’est la solidarité des travailleurs, on était là pour montrer nos couleurs, nos slogans et ça s’est transformé en quelque chose d’assez violent. A plusieurs reprises, on leur a demandé d’aller plus loin, on les a avertis que dans notre cortège il y avait des sans-papiers et que c’était pour ça qu’on avait pas du tout envie d’être interpellés. Les collègues sans papier peuvent recevoir une OQTF et avoir de gros problèmes. Ils ont pas accepté la critique et se sont engagés physiquement contre nous. On est restés calme mais c’était impossible de discuter avec eux. Ils se sont jetés sur un collègue à moi, ça a été difficile de les séparer, on a été obligé de remballer. Depuis cette histoire, on a été menacé sur les réseaux. C’est vraiment lunaire. Et puis, voilà, on est un syndicat tout jeune, qui bouge énormément, actif dans de nombreuses villes en France, on est pas dans un secteur d’activité qui est pas facile aussi et là il y avait aucune forme de respect de leur part.

Pour prolonger la soirée:

  • Une conférence de Bernard Friot, théoricien du salaire à vie et de Mathilde Larrère, historienne spécialiste des mouvements révolutionnaires où Friot revient sur la création du salariat: https://www.youtube.com/watch?v=_3Z1O_P7VZM

La réouverture des terrasses

Dans la nasse

« A l’heure où les fiestas improvisées se multiplient, un aimable contributeur nous a fait part de son désir de retrouver les terrasses de bistro et la camaraderie qui y régnait. Nous ne pouvons que nous joindre à son effort d’imaginer des lendemains joyeux, remplis de célébrations en tout genre, bien éloignées de la morosité ambiante à laquelle nous condamne le capitalisme. Voici donc son dessin, accompagné de ses mots ».

Voilà plus d’un an que le Covid bouscule nos quotidiens et fait régner la peur dans toute la France. Toute ? Non. Au milieu de cette population bercée par la rengaine quotidiennement martelée à grande échelle des nouveaux cas, une poignée d’irréductibles rêveurs résistent encore et toujours au pessimisme et se mettent à penser qu’un monde meilleur nous attend après la crise. Nos habitudes de consommation, nos relations de voisinage, notre respect d’autrui, nos méthodes de travail, voire notre modèle économique, tout pourrait changer. Pourquoi pas… À l’heure où le plus grand espoir des français réside en une réouverture des terrasses de bistrots, voyons les choses en grand.

La réouverture des terrasses (Math Éus)

Transformer le théâtre en agora des luttes : une occupante du théâtre national populaire de Villeurbanne témoigne

Dans la nasse

Depuis le 12 mars 2021, le théâtre national populaire de Villeurbanne (TNP), ce lieu emblématique de l’ancienne cité ouvrière située dans l’agglomération de Lyon, est occupé par des travailleurs et travailleuses de la culture, de l’évènementiel, du tourisme, des étudiants, des étudiantes, etc… Ce mouvement s’est formé pour répondre à l’urgence sociale, à la grande précarité à laquelle le gouvernement condamne ces secteurs dont il accepte l’agonie mais aussi pour redonner un peu de joie de vivre à un pays qui vit à moitié enfermé. Pour mieux le comprendre, les Petits Soirs donnent la parole à une occupante du TNP.

D’abord, est ce que tu peux te présenter et nous dire quelle est ta position dans le monde du spectacle ?

Alors moi je suis C., je suis comédienne, je vis à Lyon, je travaille principalement à Lyon mais pas que et ma dernière date de jeu, c’était en octobre. Et aujourd’hui mon principal travail, c’est de militer au collectif unitaire 69. Ce collectif s’est réuni à plusieurs occasions pour défendre des acquis sociaux et les droits des précaires intermittents et intermittentes du spectacle contre certaines attaques, soit directement aux annexes 8 et 10 (régime d’indemnisation), soit comme c’est le cas aujourd’hui, plus généralement, à l’assurance chômage, par le biais d’une reforme qui va s’avérer catastrophique, si elle finit par passer. Ça, aujourd’hui, c’est devenu notre revendication principale, l’abrogation de cette réforme de l’assurance chômage,  avec la mise en place d’une année blanche qui permettrait de couvrir tout les intermittents et les intermittentes de l’emploi, pas seulement les artistes mais aussi les extras de l’hôtellerie, de la restauration, les pigistes…D’ailleurs, notre collectif regroupe des personnes aux horizons très divers, il y a des personnes qui sont syndiquées, d’autres pas, il y a des artistes, d’autres qui ne le sont pas, des intermittents, d’autres qui sont plutôt au RSA… Il y a des profils assez variés. Le mot d’ordre étant qu’on est, par notre emploi et notre situation, précarisés et qu’on se sent solidaires des attaques sociales faites par ce gouvernement et qu’on profite d’avantages, de la tribune d’un lieu comme le TNP et de nos compétences artistiques pour attirer le regard sur une question sociale.

Comment se déroule l’occupation ?

L’occupation se déroule quotidiennement à travers des commissions et des groupes de travail qui avance sur des thèmes prédéfinis comme la commission action ou la commission communication…Il y a des commissions qui vont s’atteler à faire converger des luttes, à rentrer en contact avec d’autres organisations. L’idée, c’est que maintenant qu’on s’est réappropriés un lieu qui nous appartient, il faut qu’il devienne une plateforme de la convergence des luttes, un espace d’agora. Au quotidien, on travaille et on côtoie en bonne intelligence le personnel salarié qui bosse ici, ceux qu’on rencontre le plus, ce sont les agents de maintenance et les agents de sécurité. On a de bons contacts, à demi-mot, ils nous soutiennent. La direction, comme beaucoup de directions, de centres dramatiques nationaux et d’opéras en France, nous rejoint sur l’action d’occupation ou du moins le projecteur qui est braqué sur des pratiques qui les concernent mais il y a une marge de négociation à investir, parce qu’aujourd’hui, ce mouvement d’occupation défend des problématiques qui débordent de la simple réouverture ou pas des lieux culturels et je pense que c’est ce qui peut faire entrer dans un rapport de force ces instances davantage patronales et les salariés et les précaires qui constituent les occupants et les occupantes du lieux.

Vous faîtes comment pour prendre des décisions ?

On a une assemblée générale quotidienne dans l’horaire a été décalé à midi et demi au cours de laquelle sont votées les principales décisions, les modalités de fonctionnement de l’occupation et les projets d’actions qui vont être menées. En revanche, l’AG n’est pas le lieu des détails de ces actions, ça c’est vraiment les commissions ou les groupes de travail qui vont se mettre d’accord.

Tu avais parlé de convergences des luttes, tu peux développer ?

On a l’occasion de plusieurs AGs et de temps fort, pu avoir la présence de personnes qui s’inscrivent dans d’autres luttes, comme les violences policières par exemple. On a aussi eu des soignants et des soignantes qui depuis un an sont des personnes à qui on a envie de donner la parole sur les questions de travail et les décisions gouvernementales qui entraînent une grande précarité et une grande souffrance dans ces corps de métier-là. Le but étant d’établir un parallèle le plus unitaire possible, comme je le disais, dans notre collectif, il y a des personnes qui appartiennent à d’autres organisations ou associations comme Alternatiba ou le collectif Non à la loi sécurité globale.

Plusieurs critiques ont reproché à ce mouvement en général d’être trop réformiste, de trop dialoguer avec un gouvernement qui est resté sourd à ce genre de revendications. Tu en pense quoi ?

Je pense que l’occupation des théâtres et des lieux de culture, c’est une chose maintenant, le mouvement de colère global, c’en est une autre. Il serait illusoire de penser qu’à nous seuls on a la capacité de tout faire bouger. Pour moi, c’est des signaux d’alerte qui s’allument de part et d’autre et j’aimerais beaucoup que ces occupations puissent donner d’autres chaînes d’occupations dans des secteurs socio-économiques qui n’ont rien à voir avec le domaine de la culture, que ça puisse inciter à une réappropriation d’espaces et d’outils de travail pour pouvoir remettre du lien entre des personnes. Ce matin on évoquait en AG quelque chose de l’ordre de la programmation culturelle et une lutte a besoin de se démarquer par ces liens sociaux qu’elle provoque, qu’elle génère.

Justement, tu vois le TNP où il est, à Gratte-Ciel, dans un quartier plutôt embourgeoisé, est ce que vous avez des stratégies pour parler aux classes populaires ?

Moi j’aime bien me dire que cette réappropriation de l’espace puisse donner lieu à des rassemblements qui semblent disparates, je pense aux deux derniers week-ends, le premier, on a eu le Peuple de l’Herbe qui est venu se produire au balcon du TNP, hier, à l’occasion de la journée du dimanche et de la projection le matin du film de Gilles Perret La Sociale, il y avait un groupe de rap Le Labo qui a joué en début d’après-midi. C’est des temps qui sont fédérateurs. Après la réalité de comment est ce qu’on veut prendre la parole pour s’adresser aux personnes (des classes populaires), c’est très compliqué parce qu’on a envie que cet espace-là devienne la réalisation concrète d’une éducation populaire qui n’a jamais été poussé à son paroxysme. Après ça passe par des effectifs, des militants et des militantes qui sont prêts à y passer du temps et de ne pas rester dans leur pré-carré. Cela a été dit ce week-end mais c’est très juste il y a déjà peu de gens qui viennent au théâtre en temps normal comment espérer que sur un moment d’occupation ou de lutte social on ait d’un seul coup une déferlante de centaines de personnes qui n’ont pas l’habitude d’y mettre les pieds quand tout va bien. C’est des questions sur lesquelles on est en train de travailler et sur lesquelles il va falloir continuer de penser en termes de convergence, d’unité et d’inclusion au maximum.

Surtout que là si tu regardes le TNP, à la base, il était fait pour toucher les classes populaires et finalement, c’est pas exactement ça qui s’est passé…

Non, je pense que Jean Villar, entre autres, se retournerait dans sa tombe, s’il voyait notamment ce qu’est devenu le festival d’Avignon et l’industrie du spectacle. Le TNP, il y a populaire dans le nom quoi…. Ici ça fait particulièrement sens. Et puis il y a le fait d’être à Villeurbanne et pas à Lyon (NB: Villeurbanne est plutôt marquée à gauche alors que Lyon est traditionnellement conservatrice). Alors en ce moment, il y a les étudiants qui sont à l’Opéra, juste en face de l’hôtel de ville, dans le premier arrondissement et c’est très bien d’avoir deux lieux occupés. La réalité, c’est qu’aussi plus on occupe de lieux sur une même ville, plus on prend le risque que les forces vives s’amenuisent donc s’il fallait un mot de la fin, ça serait celui-là, venez-nous voir, venez nous rencontrer !

Pour prolonger la soirée:

L’occupation des théâtres : de la colère d’une corporation à un débordement général ?

Dans la nasse

Ces derniers temps, les occupations de théâtres ont essaimé dans un pays qui vit au rythme des restrictions sanitaires décrétées par une poignée de politiciens travaillant dans un palais, dont l’improbable Jean Castex. Sans conteste, le spectacle vivant, avec l’hôtellerie, la restauration et le tourisme, fait partie des secteurs les plus touchés par la gestion chaotique de cette épidémie. En effet, le gouvernement a unilatéralement décidé, alors qu’écoles et entreprises sont ouvertes, que les théâtres, les cinémas et les opéras étaient des lieux non-essentiels car leur ouverture présentait trop de risques de contagion. Nous retrouvons dans cette décisions la logique mortifère qui anime la gestion du Covid-19 depuis mars dernier : pour protéger la vie, il faut la suspendre. Sous oublier en revanche d’être aux petits soins pour l’économie capitaliste : les conditions de suspension de nos vies ne doivent surtout pas perturber la réalisation de la plus-value sur le dos des travailleurs et des travailleuses pour assurer la continuité de la rente bourgeoise. Il se dégage également de leurs agissements un sadisme certain, la satisfaction paternaliste des êtres qui peuvent en discipliner d’autres et les priver de leurs plaisirs. Nous avons pu voir ces poussées d’autoritarisme chez les préfets ou les policiers qui forçaient les gens qui profitaient du beau temps sur les quais à rentrer chez eux.

Face à cette déferlante disciplinaire qui cherche à embrigader les affects dans l’autosurveillance, la culpabilisation et la dénonciation, rappelons tout de même que le virus est consubstantiel à ce système de production bien spécifique, délimité dans le temps, qu’est le capitalisme. Karl Marx définit ce régime économique comme un rapport social aux caractéristiques bien définies :

  • La propriété privée des moyens de production, entre les mains de la bourgeoisie.
  •  La séparation des travailleurs et des travailleuses du produit de leur travail.
  • La vocation spéculative de cet arrangement qui profite largement à la classe bourgeoise.

Sa prospérité dépend très largement d’une extraction de ressources perpétuelle sur une planète finie, pour que la machine continue de tourner. Cela n’en finira pas de sitôt de réchauffer le climat, d’engloutir des écosystèmes et de regrouper les animaux pour les mettre à mort à la chaîne dans des archipels que seul un imaginaire capitaliste pouvait concevoir. Tous ces profonds bouleversements créent des rapprochements inédits entre l’homme et l’animal, un terrain propice à des zoonoses, c’est-à-dire le passage de virus potentiellement dangereux entre une espèce animale et la nôtre. Ces phénomènes ont été mis en lumière par Andreas Malm dans son livre La chauve-souris et le capital, qui nous permet de réaliser une chose primordiale : la responsabilité du choc pandémique est à chercher du côté de la bourgeoisie, notamment celle qui détient le capital des entreprises les plus polluantes. Il est donc injuste que nous autres, les non-détenteurs de moyens de production, soyons privés du plaisir dans un bar, d’aller voir un film ou d’assister à un spectacle si tel est notre désir. Sans pour autant oublier de protéger les personnes les plus vulnérables. Par conséquent, il est particulièrement insupportable de voir ce gouvernement, qui défend avec tant d’adresse les intérêts de la bourgeoisie, s’accommoder de la lente agonie des intermittents et des intermittentes du spectacle, qui redoutent la précarité qui les guette (et on les comprend !) et aimeraient retrouver un contact avec leurs collègues et le public.

Une colère à destination du gouvernement

Manifestation pour la réouverture des lieux culturels à l’arrêt suite à l’épidémie de Covid-19 devant le Théatre de la Colline occupé par des étudiants en art dramatique. À Paris, mercredi 10 mars 2021 – 2021©Jean-Claude Coutausse pour Télérama

Dans ce paysage morne, balayé par la tristesse et l’hébétude, leur mouvement d’occupation a fait figure de printemps et a ramené un peu de vie dans des villes éteintes, mi dortoir, mi usine. Débuté le 4 mars à l’Odéon dans le sillage d’une manif de la CGT-spectacle, il a rapidement fait des émules et à la fin du mois de mars, comptait environ soixante-dix théâtres occupés. Les revendications des artistes mobilisés sont limpides : ils demandent la réouverture des lieux culturels, le retrait de l’ignoble réforme de l’assurance-chômage, une tuerie sociale programmée, qui allonge la durée de travail pour obtenir les indemnités et baisse le montant de ces dernières, ainsi qu’une prolongation de l’année blanche pour soulager les intermittents et les intermittentes du spectacle, touchés très sévèrement par la fermeture des robinets orchestrée depuis l’Elysée. Il serait inconvenable pour ces gens-là que les plus précarisés ne soient pas plongés en permanence dans les affres de la recherche d’emploi. Aux revendications phares des occupants s’adjoint un appel à la convergence des luttes qui invite à dépasser les murs du théâtre et à défendre et à soutenir d’autres groupes de précarisés, comme les demandeurs d’emploi, les personnes au RSA, les étudiants, etc…. A première vue, impossible de ne pas remarquer que le mouvement s’inscrit de manière globale dans une perspective plutôt réformiste, de négociation avec le pouvoir politique.

Ils s’adressent à un gouvernement qui en a plié de plus coriaces qu’eux (les cheminots et les Gilets jaunes) et leur capacité de pression reste limitée au domaine symbolique. Cela nous conduit à nous interroger sur les conditions matérielles d’existences de ces travailleurs et de ces travailleuses qui produisent les spectacles. Déjà, il convient de souligner que la petite minorité de troupes réputées est toujours tributaire soit de subventions de l’État, soit de mécénats. Le plus grand nombre enchaîne les contrats à durée déterminée, dit d’usage, et s’ils ne parviennent pas à en trouver, se reposent sur leurs allocations pour vivre, ce qui est tout à fait légitime mais conduit à des fins de mois difficiles. Ensuite, les représentations théâtrales attirent dans leur grande majorité un public composé de cadres supérieurs, la petite bourgeoise en somme, et les classes laborieuses se tiennent largement à l’écart de ces spectacles. En filigrane de ces réalités se dessine le portrait d’un corps de métier dépendant de l’État et de la bourgeoisie pour sa survie économique et sa visibilité. Cette faible autonomie, s’ils ne font rien pour la résoudre, risque de limiter leurs possibilités d’émancipation et de cela, ils ont probablement conscience. Ainsi, ils ont tenté de fédérer autour d’eux en recueillant le soutien d’autres organisations militantes et en promouvant le combat d’autres professions frappées par la même précarité. Ces tentatives de créer un front unitaire ne se sont pas fait sans heurts, ainsi, certains organisateurs du théâtre de Bordeaux se sont montrés farouchement opposés à l’implication des autonomes dans le mouvement parce qu’ils feraient un peu trop déborder du cadre.

Occuper le théâtre tout en débordant

Une atmosphère très communarde à l’occupation du théâtre de Bordeaux © Crédit photo : Guillaume Bonnaud

Dans tous les cas, pour réellement s’empuissanter, il leur faudra bien sauter le pas et tresser des liens avec les classes laborieuses qui ne franchissent pas l’entrée du théâtre. Mais pour faire quoi ? Eh bien, peut-être leur demander ce qu’elles aimeraient voir au théâtre, si elles veulent y participer, voire même jouer et initier des rapprochements à travers des arts vivants, ancrés dans le réel, à rebours du monde du spectacle virtuel auquel le capital rêverait de nous enchaîner. Si l’art peut être utilisé à des fins de propagande, il peut aussi marquer une rupture dans nos existences envahies par les flux marchands, où nous-même nous transitons, réduits à l’état de choses rapportant du profit par ceux qui nous louent, par ceux qui nous exploitent. C’est dans ces périodes où les chaînes deviennent de plus en plus lourdes que l’art est le plus primordial, il a le pouvoir de rompre le flux, d’interpeller, d’offrir une densité, des moments de joie spontanée, un bonheur dégagé de toute considération mercantile. A plusieurs reprises, les artistes nous ont fait la démonstration de ce à quoi pouvait ressembler un communisme désirable, en offrant des concerts gratuits à une foule affamée de fêtes ou en dansant sur le parvis de l’Opéra pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

Néanmoins, pour que cette joie ne soit pas qu’un souvenir fugace, il faudra bien fournir aux gens qui la font naître de quoi subsister. A ce titre, et sans la reprendre dans son intégralité, nous pensons que la proposition de Bernard Friot de salaire à vie, rebaptisée par Frédéric Lordon garantie économique générale, pourrait intéresser les intermittents et les intermittentes du spectacles car elle leur offrirait un revenu libéré des aléas du marché et leur permettrait donc de se libérer la contrainte économique qui pèse sur eux. Pour finir nous dirons que plus que tout autre, ce mouvement est confronté à des problématiques récurrentes des mobilisations : le nombre limité de combattants, la question de la puissance et l’indispensable dépassement du cadre de la lutte originelle. Est-il possible de reconquérir le théâtre, ce lieu de divertissement bourgeois par excellence, pour en faire un forum populaire, comme certains l’ambitionnent ? Gageons qu’ils sauront trouver leur propre réponse à ces questions et que même s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils réclamaient au départ, ils auront au moins eu le grand mérite de provoquer des rencontres, de susciter l’enthousiasme et ça déjà, ce n’est pas rien.

Pour prolonger la soirée:

De la fronde symbolique à l’action révolutionnaire : Blanquer, l’agonie du syndicalisme et la grève des notes

Dans la nasse

Repartir comme en quarante alors que le monde est aux prises avec une pandémie qui frappe cruellement les classes laborieuses, à la santé plus fragile et en première ligne sur le front du travail. Continuer de s’adresser à un gouvernement de forcenés que l’un des mouvements populaires les plus puissants de notre génération n’a pas fait bouger d’un iota. Croire par habitude insufflée que le sacrifice symbolique de la grève va suffire à mobiliser des gens happés par la précarité et la maladie. Il semblerait bien que ce soit la stratégie de l’intersyndicale CGT, FSU, Solidaires, CNT, SNT-SO et UNEF dont on se demande bien quels sont leurs objectifs, à part de persévérer dans leur être institutionnel, quitte à se satisfaire de petits monopoles de la contestation. La journée de mobilisation professionnelle du 4 février aura été une énième démonstration d’impuissance, cela dit, elle aura au moins eu le mérite d’évoquer le terme de la précarité et d’être en phase avec la terrible situation que vivent les étudiants et en poussent certains vers le suicide. C’est un peu mieux que les organisations syndicales enseignantes qui ont réagi bien après le rendu des conclusions du Grenelle de l’Éducation, une mascarade bureaucratique organisée par notre ministre Jean-Michel Blanquer.

Dans l’indifférence la plus totale, les enseignants ont défilé dans les rues le 26 janvier pour revendiquer une revalorisation de leurs salaires et l’élaboration d’un protocole sanitaire plus adapté. Cette journée n’avait pas commencé qu’elle était déjà morte car elle se déroulait dans un autre espace-temps où la bourgeoisie s’inquiétait encore du nombre de réfractaires descendant dans les rues. Il faut le redire encore mais ce mode d’action est complètement démonétisé et s’apparente à un rituel avec sa liturgie propre : les chasubles colorées, les bannières tenues à bout de bras, les slogans (stop au mépris, du pognon pour l’éducation, etc) et les camions musicaux avec les mêmes playlists qui tournent depuis vingt ans. Tout se déroule dans le périmètre fixé par l’État et les organisations syndicales (surtout ne pas en sortir !) et des escadrons de CRS escortent les enseignants jusqu’au rectorat puis les regarderont se disperser, un peu goguenards. J’ai moi-même participé à des dizaines de manifestations de ce genre et jamais je ne me suis autant ennuyé que dans les cortèges syndicaux puisqu’il ne s’y passe jamais rien, la vie en étant absente, nous marchons, cornaqués par les forces de police ou les services d’ordre, vers la destination qui a été choisie arbitrairement par les organisations puis nous repartons sans nous être rencontrés. Pour couronner le tout, cela dure de trop longues heures et je me dis que ce temps pourrait être employé ailleurs, à tisser les liens dont nous avons désespérément besoin.  Combien de personnes se sont détournées de la lutte en voyant ce spectacle de résistance si peu désirable ? Et surtout pourquoi perdre une journée de travail pour une revalorisation que l’on n’aura jamais ?

Reposons l’état du rapport de force pour comprendre dans quelle impasse la communauté éducative se trouve si elle se contente de jours de grèves isolés. Le gouvernement Macron est resté insensible aux revendications des Gilets jaunes, un mouvement populaire exceptionnel, soutenu par des millions de français, qui souhaitait une moralisation de l’économie en faveur des plus pauvres et la participation du peuple à la vie politique. Il n’a pas non plus beaucoup bronché pendant les mobilisations contre la réforme des retraites, pourtant portées par les secteurs les plus combatifs du salariat, les cheminots et la RATP. Après avoir consacré l’héroïsme des soignants pendant la première vague du Covid-19, ils sont restés sourds aux signaux d’alarme sur la situation désastreuse des hôpitaux publics, qui manquent cruellement d’effectifs et de moyens et ont continué de supprimer des lits alors que la pandémie faisait rage. Voilà donc à qui nous demandons une revalorisation, à un gouvernement qui ne reviendra pas sur son dogme d’austérité budgétaire (faire plus avec moins pour améliorer les performances) au risque d’établir un précédent potentiellement exploitable. Confronté à la contestation, Blanquer, suivant la ligne autoritaire de son gouvernement, n’a pas hésité une seule seconde à sanctionner les kidnappeurs de copies pendant le mouvement contre sa réforme en 2019, ni à museler la liberté d’expression de ses personnels avec sa très orwellienne loi pour une école de la confiance. Mais le problème ne se résume pas à Blanquer ou à un gouvernement en particulier, il dépasse ce cadre-là et tient aussi au fait que ceux qui prétendent nous organiser partent d’un certain nombre de présupposés qui relèvent du mirage et se refusent à penser l’école en dehors d’un cadre étatiste bien délimité.

Dans cette perspective, l’école publique serait en quelque sorte une propriété collective œuvrant pour l’intérêt général qui aurait été dévoyée ou abîmée par des administrateurs mal intentionnés. Entre de bonnes mains, elle pourrait éduquer les citoyens sans faire de distinction entre leurs origines et rendre de grands services à la nation. Un livre récemment publié s’inscrit dans cette tendance qui nous mène à la défaite et à l’impuissance, Le fiasco Blanquer, écrit par Saïd Benmouffok, un professeur de philosophie, aujourd’hui conseiller éducation d’Anne Hidalgo au PS. Condensé très précis de l’action du ministre, il induit son lecteur en erreur en lui faisant croire que Blanquer est un fiasco parce qu’il se comporte de manière autoritaire et cherche à soumettre l’école aux lois du marché. C’était un peu comme si le ministre rompait un pacte non-écrit dans lequel il s’était engagé à respecter une certaine vision de l’école républicaine. Sauf que Blanquer n’est pas simplement un « techno[i] » de droite mais bien un bourgeois lui-même, issu d’une classe prédisposée à réussir, pour laquelle il reconfigure l’école sans changer sa nature profonde. En concentrant sa critique sur les réformes de Blanquer, Benmouffok limite singulièrement sa pensée et produit une étude d’insider plutôt étouffante dont la seule issue serait cette reconstruction[ii] qu’il propose d’opérer en fin d’ouvrage. Une sorte de thérapie douce dispensée par une bourgeoisie PS, qui ferait de l’école une sorte de sanctuaire à l’abri de la logique marchande, où l’on apprendrait à nos enfants à devenir des citoyens. Il n’est guère étonnant de voir des membres de la classe dominante se mobiliser autant pour le contrôle d’une institution qui est un formidable outil de pacification des dominés.

Modeler l’école en fonction des intérêts de la bourgeoisie

Jules Ferry, notre saint républicain, l’ancêtre totémique de Blanquer, n’avait pas manqué de nous prévenir. Quand il a établi l’école laïque, gratuite et obligatoire en 1881-1882, ce n’était pas pour émanciper les masses mais bien pour consolider la puissance encore fragile de la République française. Devant le Conseil général des Vosges en 1879, il fera la déclaration suivante :

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. […] Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871 »

Loin d’être un bouffeur de prêtres, Ferry tenait néanmoins à ce que son école soit protégée de l’influence de la religion et initia un processus qui donnera à l’État ce qu’Ivan Illich appelait un monopole radical sur l’éducation. Il fait peser sur les parents une obligation de scolarisation qui les incitera à confier leurs enfants au système éducatif étatique, indépendamment du fait qu’il délivre des savoirs conséquents ou pas. Mais en dehors de l’école, point de salut, car c’est elle qui délivre des titres valorisés permettant l’accès au marché du travail. Cette prise d’otage en douceur permet à l’État de façonner les esprits de générations entières auquel les fameux hussards noirs de la République, les instituteurs, vont inculquer l’amour de la patrie, le goût du travail et la soumission à l’autorité. Le souvenir de la Commune est encore frais dans l’esprit de celui que les Parisiens, du temps où il était maire de Paris, surnommaient Ferry-Famine pour ses restrictions alimentaires très dures. Au cœur des préoccupations du ministre se trouvait la nécessité d’empêcher les mouvements socialistes et anarchistes en plein essor à l’époque de propager leurs idées au sein de la jeunesse et de clore l’ère des révolutions[iii]. Entre les mains de Ferry, l’école devient donc un organe de propagande : il habitue dès l’enfance à l’obéissance aux supérieurs, aux bureaucrates, à la hiérarchie et vise à déjouer les insurrections avant qu’elles ne se produisent, pour que la propriété bourgeoise ne soit pas menacée par une nouvelle Commune. Cette institution n’avait pas de nécessité à naître, en dehors des désirs de la classe bourgeoise, qui en plus de cela, désirait produire à la fois une main d’œuvre qualifiée et une chair à canon suffisamment instruite et endoctrinée pour reprendre l’Alsace et la Lorraine aux Prussiens.

La Tâche Noire d’Albert Bettanier, 1887, un tableau qui représente un instituteur développant chez ses élèves le désir de revanche contre la Prusse, qui s’était emparée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871.

A l’école des managers

Faisons un grand écart et revenons à notre époque, avec Blanquer, le meilleur ennemi d’un PS moribond. Aujourd’hui, nous assistons non pas à une transformation de l’école mais à sa reconfiguration pour satisfaire les desseins de notre bourgeoisie acquise à la start-up nation. Et cette dernière voudrait bien débarrasser l’école de ses oripeaux étatistes, de ces extranéités à l’ordre marchand encore trop nombreuses à son goût : le statut du fonctionnaire, la gratuité de son savoir, sa liberté pédagogique, sa liberté d’opinion vis-à-vis de l’institution, les vacances scolaires, le bac, les organisations syndicales… Autant d’archipels qui pourraient faire naître chez les élèves ou les personnels des idées radicales. C’est bien peu mais c’est déjà trop. En outre, les éditocrates rabâchent depuis des lustres que l’autorité est régulièrement foulée aux pieds, en particulier dans les établissements situés dans les fameux « territoires perdus de la république », concept-bannière des islamophobes de tout bord. En 2017, Jean-Michel Blanquer, alors directeur de l’ESSEC (Ecole supérieur des sciences économiques et sociales), bastion de la reproduction sociale, pense qu’il est l’homme de la situation et envoie à tous les candidats à la présidentielle son livre l’Ecole de demain dans l’espoir que l’un d’eux lui accorde le poste de ministre.

Dans cet ouvrage, il propose un modèle pour remanier l’école pour qu’elle acclimate le plus tôt possible les corps et les esprits à l’idéologie entrepreneuriale. Il préconise donc la généralisation d’un fonctionnement contractualiste au sein duquel le chef d’établissement va endosser pleinement le costume du manager des ressources humaines. Il sera chargé de faire miroiter des augmentations aux enseignants qui font le plus réussir les élèves et une agence extérieure évaluera chaque école, collège ou lycée en fonction des résultats des équipes éducatives[iv]. Ces notations pourront être consultées par les parents qui ensuite auront la liberté de choisir l’établissement le plus adapté à leur progéniture. Aucune ambiguïté ici, le ministre ambitionne de plonger les parents et leurs enfants dans les eaux glacés du calcul égoïste, selon la formule consacrée par Marx, et de les constituer en individus libres de contracter où leur désir les porte. Pour les néolibéraux, cette mise en concurrence des êtres à tous les niveaux possède quelque chose de salutaire, de vivifiant. Elle permet de valoriser les employés et les institutions les plus performants, autrement dit, tous ceux qui acceptent de se soumettre ou de fabriquer de la soumission pour le compte des grands argentiers de notre pays. Une de ses principales vertus aux yeux de ses défenseur, c’est de laisser sur le carreau les gens qui n’auront pas voulu ou su s’adapter, ceux qui ne sont rien. Heureusement, nous ne sommes pas encore à cette étape de l’organisation dystopique du darwinisme social mais au vu des conclusions rendues par le Grenelle de l’éducation, il y a de quoi s’inquiéter.

L’esprit de ce projet fait beaucoup penser à ce que Johann Chapoutot met en lumière dans son ouvrage Libres d’obéir, le management du nazisme à aujourd’hui, notamment sur le rôle que l’État devait jouer dans le Grand Reich. Contrairement à ce que beaucoup croient, les nazis abhorraient l’État, le voyant comme une imposition étrangère sur la liberté germanique et désiraient réduire son rôle au minimum, pour que sa lourdeur ne musèle pas les forces vives de la nation, engagées dans une lutte historique pour la suprématie biologique. Cette compétition de tous contre tous, entre une multitude fourmillante d’agences et d’organes de pouvoir, avait pour but de faire triompher les initiatives des plus performantes. Si Blanquer n’est pas un nazi, il puise dans les mêmes sources idéologiques qu’eux. Son rêve est de léguer à la bourgeoisie un système éducatif flexibilisé, ouvert à la rapacité entrepreneuriale, aux établissements en concurrence perpétuelle les uns avec les autres, qui sélectionnerait les meilleurs (les prédisposés à gouverner). Cette fabrique de l’élitisme se trouverait sous la férule de managers autonomes, spécialistes du recrutement et de l’évaluation, qui gouverneraient d’une main de fer gantée de velours. Il va sans dire que cette vision infernale de l’école, quasi-kafkaïenne, n’a pas suscité l’unanimité dans la communauté éducative et que le pouvoir de Blanquer s’est vite retrouvé face à des limites, à ce que les êtres humains qui évoluent dans l’institution tiennent pour inacceptables.

Les raisons de la colère enseignante

A l’image de son gouvernement, Blanquer ouvre des fronts multiples pour prendre de court ses adversaires, les organisations syndicales notamment, qui, prisonnières de l’appareil étatique, n’arrivent pas et/ou ne souhaitent pas entrer dans une confrontation avec le ministre qui mettraient en péril leur place. Face à un projet aussi totalisant, qui renforce les déterminismes sociaux et cherche à produire des employés dociles pour les start-ups de demain, il n’est pas suffisant de se déclarer contre et de s’appuyer sur l’existant. Nous sommes trop enclins à nous laisser enfermer dans les calendriers gouvernementaux sans produire de propositions suffisamment conséquentes, adressées à un public plus large que la simple base militante. De plus, la bureaucratie syndicale a tendance à se reposer sur des tactiques remontant aux grèves de 1995, qui consiste à organiser des « des temps forts » pour faire monter la pression sur le gouvernement, en pariant sur l’augmentation du nombre de manifestants dans les rues. Force est de constater que depuis une vingtaine d’années, les politiques ont su trouver des parades face à la contestation, combinant propagande médiatique, répression féroce et mesures législatives pour rendre les grèves les moins efficaces possibles (exemple, le service minimum dans les transports). De son côté, l’intersyndicale, timide et fracturée, victime de l’inexorable décrue des adhésions, se révèle incapable de répondre aux demandes d’efficacité de la part de sa base, se condamnant à un éternel repli.  Cette configuration s’est mainte fois reproduite et c’est sur l’une de ces itérations que je voudrais me pencher car elle présente une certaine singularité riche d’enseignements pour ceux qui rêvent d’un en-dehors à l’Éducation Nationale.

La réforme du lycée de 2018 lancée par Blanquer intervenait dans un contexte politique brûlant. L’année avait été marquée par le mouvement des Gilets jaunes, une révolte populaire sans précédent, en dehors des partis et des syndicats, dont le nombre de participants reste encore à chiffrer. Le gouvernement ressortit ébranlé de cette séquence politique qui démontra que le concept de lutte des classes était loin d’être daté. En effet, ce conflit opposa des gens qui n’avaient plus assez d’argent pour terminer le mois et une bourgeoisie qui fit bloc pour les juguler. Pourquoi les mentionner ? Et bien, c’est que l’impact de ce soulèvement a été ressenti jusque chez les personnels de l’Éducation Nationale puisqu’un collectif de profs en colère, les Stylos rouges, se forma sur Facebook notamment autour d’un slogan : salaires-moyens-respect. Il faut dire que Blanquer représente tout ce que la communauté éducative déteste, au cours de sa carrière sous Sarkozy, il s’est distingué par des coupes budgétaires drastiques, 80 000 postes d’enseignants supprimés entre 2007 et 2012 mais aussi par un désir frénétique, obsessionnel de noter les jeunes êtres qui seront évalués ad nauseam. Sous le mandat de Macron, ce sont les écoles primaires qui firent les frais en premier de sa boulimie réformiste avec le dédoublement des classes au CP, un raté monumental, présenté comme une des mesures phare du quinquennat. En réalité, cela consistera simplement à diviser les classes de CP mais sans créer de postes, ce qui aura pour effet de surcharger les classes de CM1 et de CM2. Néanmoins, ce n’est pas ce coup marketing inepte qui poussera la communauté éducative dans ses retranchements mais bien la réforme du lycée général et professionnel.

Sans trop m’attarder dessus, je vais essayer de résumer ici à quoi œuvrait Blanquer avec cette réforme. Première étape de la contractualisation de l’Éducation Nationale, elle sonnera le glas du caractère national du bac et soumettra les élèves à un tri social encore plus rude, organisé par l’algorithme de Parcoursup. En voici donc les principaux axes :

  • Les anciennes filières (L-ES-S) disparaissent pour laisser la place à des spécialités à la carte, librement choisies par les élèves. Le déroulement du bac est considérablement changé, le contrôle continu compte pour 40% de la note globale et il y a seulement quatre épreuves terminales (philo, un grand oral/entretien d’embauche et deux spécialités). Cette transition d’un cadre national vers un certain localisme enchaîne davantage les élèves à leurs territoires. Ainsi la mobilité sociale des enfants du prolétariat est considérablement réduite puisqu’un bac obtenu dans un lycée de banlieue sera considéré de manière officieuse comme ayant moins de valeur qu’un bac d’un établissement de centre-ville. Quant aux spécialités, elles favorisent la liberté de choix des êtres nés dans les bonnes conditions, certaines ne sont d’ailleurs accessibles que dans des établissements bien spécifiques, lieu de rencontre de la minorité qui se prépare à gouverner.
  • Pour ce gouvernement, il est impensable de créer de nouvelles places à l’université, voire même d’aider à son développement, il faut donc tarir les flux de nouveaux étudiants en mettant un glacis social sur leur route, la plateforme d’orientation Parcoursup. Les élèves de familles prolétaires sont ainsi les plus démunis face à l’injustice algorithmique de l’orientation, ils sont peu accompagnés dans leur prise de décision, ont tendance à s’auto-censurer, en particulier les filles et subissent de plein fouet la violence symbolique de la sélection sociale[v]. Les lycéens issus de la bourgeoisie, qui convoitent les filières les plus sélectives, ont des stratégies éducatives bien rodées, ils vont par sécurité, faire des vœux pour des formations qu’ils ne choisiront pas s’ils obtiennent l’affectation désirée. Pendant ce temps, les autres sont placés sur liste d’attente, voire ne reçoivent jamais l’orientation demandée et doivent se contenter des filières où personne ne veut aller. Il s’agit ici d’amplifier un phénomène déjà bien installé.

Cette réforme, taillée sur mesure pour la bourgeoisie, provoque une rupture profonde avec les enseignants, pour la plupart attachés au diplôme du bac, perçu comme une institution républicaine, un rite de passage à la vie adulte et une garantie contre l’arbitraire de la naissance. Elle vient s’ajouter à toute une série de griefs que nourrit la profession depuis des années à l’encontre des décideurs : le gel délibéré du point d’indice empêchant la revalorisation des salaires, l’augmentation des tâches administratives au détriment de l’enseignement, l’imposition d’une culture de l’évaluation et du résultat et le sentiment d’une perte de prestige importante, intensifiée par l’afflux toujours plus haut de contractuels.

Les leçons à tirer d’une grève à la stratégie inédite

200 enseignants en Assemblée générale salle Croizat, Bourse du Travail de Paris, lundi 17 juin 2019

La grève des surveillances du bac, annoncée par l’intersyndicale, est une initiative inédite dans l’histoire des professeurs. Soit ils sont trop pétris de bonne conscience professionnelle pour oser boycotter un examen, soit les syndicats, effrayés par ce mode d’action hors-cadre, décident de les contrecarrer comme ce fût le cas en 1929 avec la SN-CGT[vi].  Cependant, cette fois-là, le ministre est obligé de danser au rythme des grévistes et fait des pieds et des mains pour trouver des briseurs de grève, n’importe qui fera l’affaire, des enseignants à la retraite, des cadres administratifs ou des étudiants. Des fonds sont débloqués en urgence pour faire face à la crise et sauver l’honneur de Blanquer, qui fait la tournée des médias pour minimiser l’ampleur de l’affaire. La grève est un échec mais devant le relativisme méprisant du ministre, les professeurs mobilisés veulent aller jusqu’au bout et faire de la rétention de copies. Il est difficile de savoir à quel point les directions syndicales y étaient opposées mais plusieurs choses sont certaines, ils sont dépassés par leur base qui veut aller au bras de fer et craignent de voir les Stylos rouges occuper le devant de la scène contestataire. Ces derniers militent depuis la rentrée 2018 en faveur de la rétention de copies et ont prospéré sur la méfiance des syndicats de plus en plus répandue même chez les profs. Les dés sont donc jetés et selon France Info, au moins 120 00 copies sont retenues sur un ensemble de 4 millions[vii].

Nouveau branle-bas de combat au ministère, Blanquer tempête sur toutes les antennes et Macron compare les grévistes à des preneurs d’otages, presque des terroristes. L’usage de cette rhétorique ordurière masque à peine la hauteur des enjeux, la crédibilité de Blanquer est sur la table et pour la sauver, il est prêt à toutes les bassesses. Il se répand en menaces, promet qu’il sanctionnera très sévèrement les réfractaires et cette intransigeance pathétique impressionne les profs, peu habitués à l’âpreté de la lutte et effrayés à l’idée d’être placardisés ou de perdre leurs titres. Finalement, un noyau dur tient bon mais Blanquer, campé sur ses positions, publie les résultats alors que toutes les notes ne sont pas disponibles. Prenons un peu la mesure de l’arrogance ridicule de cet oligarque prêt à tout pour sauver son honneur. Ce passage en force crée des situations ubuesques parmi les jurys du bac, qu’on invite fermement à compléter les notes qui manquent, en additionnant des moyennes ou en se basant sur d’autres matières. Certains refusent d’obtempérer ou se dédisent devant une rupture d’égalité aussi manifeste. Si Blanquer parvient à se mettre l’opinion de son côté en faisant jouer tous ses réseaux médiatiques, c’est une victoire sans lendemain. Sa figure autoritaire cristallise toutes les hostilités et on ne lui pardonne pas d’avoir profané la dépouille du bac. Néanmoins, le vent de panique qui a soufflé rue de Grenelle et la pagaille qui s’en est suivie démontrent que la rétention de notes a une efficacité politique indéniable et qu’il serait peut-être pertinent d’en généraliser le recours.

          « Aussi audacieux et réellement courageux que j’aie connu des profs, je n’en ai jamais vu un seul qui ne notait pas au moins au moment du bulletin. Ne pas noter est la prise de position la plus radicale qui se puisse concevoir et c’est la raison pour laquelle tout le monde note parce que personne n’est radical. La structure, c’est la note. Les élèves sont notés par les profs, les profs sont notés par l’administration de l’établissement et les inspecteurs, l’administration de l’établissement et les inspecteurs sont notés par leur hiérarchie la hiérarchie est notée par le ministre à l’intérieur du ministère tout le monde est noté. Le pays France est lui-même noté[viii] »

Dans ce passage de son livre Un hamster à l’école, Natalie Quintane attire notre attention sur l’un des rouages de la gouvernance capitaliste : la capacité de valoriser les choses, les êtres, les institutions ou les états qui se conforment au désir-maître. Cet étiquetage arbitraire a pour but de créer une illusion d’objectivité dans laquelle il serait question de mérite et d’équité entre les élèves. Sauf que depuis l’étude sociologique de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, les Héritiers, nous savons que les rejetons des accumulateurs de richesses sont prédisposés à être les grands vainqueurs de cette course aux titres scolaires. Tristes triomphes de ces jeunes enfants sélectionnés pour dominer leurs camarades moins performants, que l’on décrit dans les bulletins avec quantités d’euphémisme : ensemble fragile, faible, doit se remettre au travail, cherche un sens à sa scolarité, etc… C’est que la note a pour fonction d’acclimater les corps et les esprits à l’évaluation, elle est le héraut de la logique marchande et/ou de l’autorité travestie. Si les évaluateurs font en général partie de l’encadrement ou de la bourgeoisie, tout le monde est invité à participer à cette grande évaluation du monde, nous pouvons même nous auto-évaluer et participer ainsi notre propre exploitation. De la note du prof à la review d’un livreur sur Delivroo, il n’y a qu’un petit fossé à franchir. Malheureusement, tout ceci relève encore du domaine de l’impensé politique et beaucoup continuent de faire des simagrées méritocratiques autour du système de notation. Nombre de profs s’y accrochent encore car il y a une grande illusion sur notre métier, un secret de polichinelle pas bien difficile à percer mais qui peut parfois devenir source de dissonance, de malaise, surtout chez les enseignants en difficulté. Nous sommes convaincus que l’essentiel de notre travail se déroule dans la classe, à transmettre un savoir qui sera évalué de manière objective, démocratique, sous l’œil d’un arbitre fair-play. Mais nous ne faisons que valider la domination des prédisposés à performer scolairement et ce faisant, nous produisons une quantité absurde de notes, d’appréciations, de bulletins, de mots, de rapports, de relevés, de livrets de compétences et j’en passe. Et pendant les grèves, nous partons sans couper la machine, nous continuons de faire tourner la chaîne de production. Moi le premier, j’ai accumulé une quinzaine de jour de grève pendant la mobilisation contre la réforme des retraites et en même temps, je remplissais doctement Pronote, le logiciel de tri social. Incontestablement, il aurait fallu tout débrancher et laisser les managers d’âmes gérer le vide, le néant sur lequel est bâti l’institution. Soyons irréalistes et imaginons une seconde leur terreur si jamais l’intégralité des professeurs renonçait à noter, à apprécier et à valoriser.  J’imagine déjà le tollé médiatique, la fureur des thuriféraires du capital, les vitupérations des rectorats, les rodomontades menaçantes de Jean-Michel sur BFM-TV…. Bien entendu, tout cela relève du vœu pieux mais si au moins un tiers des enseignants s’y mettaient, cela produirait des effets politiques assez dantesques. Peut-être une contagion. Il suffit de voir à quel point l’administration s’est cabrée en 2019 pour comprendre que la seule sortie possible de l’école de Jules Ferry, c’est une grève générale des notes, combinée à une reconductible. Mais les enseignants mobilisés sont-ils prêts à renoncer à leur posture symbolique de résistance, à mettre leurs titres en jeu pour créer un mouvement de cette ampleur ?

Voilà les deux extrémités que peuvent produire les notes: l’humiliation ou la servilité.

Travailler au corps les affects enseignants

La tâche peut paraître insurmontable. Surtout à ceux qui sont habitués à fréquenter les salles de prof, où il se dégage toujours une impression de pesanteur ou d’immuabilité. Notre métier repose sur une répétition à la fois confortable et dérangeante que Natalie Quintane a décrit avec précision dans le titre de son livre Un hamster à l’école. Chaque semaine, selon un emploi du temps calqué sur le rythme des usines, je me retrouve face à des groupes de jeunes humains que je dois faire obéir pour les trier dans les meilleures conditions. Et accessoirement les faire parler anglais. Le tout masqué. Mais cela n’empêche pas la bande de tourner en boucle, cette institution pourrait continuer de fonctionner à travers toutes les crises que nous réserve encore le système capitaliste. Et mon salaire qui continue de tomber à chaque fin de mois, avec une régularité métronomique. S’il n’est pas élevé, c’est tout de même une sécurité importante au temps du Covid-19, ne sous-estimons donc pas les liens de fidélité que cela peut créer.

Ici réside d’ailleurs toute la difficulté de l’exercice, défendre une proposition suffisamment désirable pour emporter les enseignants englués dans leur routine tout en impliquant les gens qui subissent l’école. Dépasser notre corporation me paraît aussi indispensable pour le succès des luttes à venir, et déjà, il y a d’autres personnels avec lesquels nous pouvons conclure des alliances, les surveillants, les secrétaires, les agents d’entretien, etc, mais il faut aussi/surtout s’adresser aux personnes qui subissent l’école, notamment les élèves et leurs parents. Je suis convaincu qu’une grève des notes bien préparée peut ouvrir le champ des possibles, cela pour plusieurs raisons :

  • Une majorité importante de collègues, d’élèves et de parents adhèrent à l’ethos méritocratique. Ils croient dur comme fer que la note est naturelle et que les places aux examens sont distribuées équitablement. Revendiquer la fin du système de notation, c’est pointer le doigt sur la politique qui s’exerce dans la salle, c’est repolitiser l’enseignement. Nous sortirions ainsi du triptyque des Stylos rouges, salaires, moyens, respects, qui nous enferme dans un dialogue sans fin avec l’État et n’attire pas sur nous les sympathies.
  • Prouver que la note n’a pas de fondement, c’est desserrer les liens des êtres avec l’institution. C’est montrer que cette prise d’otages n’a pas vocation à exister et qu’il serait parfaitement possible de faire autre chose. En outre, cela nous fait sortir du schème de préservation de l’existant dans lequel nous nous enferrons trop souvent et forcera à réfléchir sur d’autres modes de transmission du savoir.
  • Cesser de noter, c’est in fine attaquer la domination bourgeoise qui est naturalisée par l’utopisme méritocratique. C’est jeter une lumière crue sur leurs privilèges injustifiables qui n’existent que par l’exploitation des classes laborieuses dont les enfants sont peu valorisés par le système scolaire.
  • En dernière instance, cela aura aussi le mérite de bien retracer les lignes et d’identifier très clairement nos amis et nos ennemis. Une grève des notes reconductible, c’est la fédération d’horizontalités multiples contre une verticalité uniformisante (Etat-capital-bourgeoisie). C’est à proprement parler une action révolutionnaire.

Indubitablement, cette grève qui pourrait commencer dès la rentrée prochaine doit être préparée avec soin car il va falloir produire un argumentaire en béton armé pour convaincre les élèves et les parents. Pour nous protéger des foudres de l’administration, nous pourrions très bien continuer de noter officieusement pendant un temps si jamais la grève ne prend pas. Mais il faudra probablement passer par un bras de fer avec les organisations syndicales car ce genre d’initiatives ne recueillera jamais leur assentiment. J’ai pu observer l’action syndicale dans mon établissement et cela se limite à de la cogestion symbolique, je me demande même si factuellement certains syndicalistes ne deviennent pas des organes de direction de facto par leur capacité à influer sur les décisions des proviseurs. En ce moment, nos organisations sont accaparées par la diminution de la dotation horaire globale, qui est certes significative mais qui encore une fois, nous enchaîne à des palabres interminables avec les chefs et les rectorats, auxquels nous n’avons plus à rien à dire. Tous nos efforts doivent être portés sur leur destitution. Heureusement, beaucoup de collectifs de lutte se sont constitués pendant la mobilisation contre la réforme des retraites et nous pouvons nous appuyer sur eux. Aujourd’hui, les syndicats sont devenus des petites féodalités de la contestation, nous n’avons pas besoin d’eux et s’il faut les neutraliser, eh bien, qu’il en soit ainsi. Nous ne leur devons rien et d’ailleurs, déjà en 2009, le Comité invisible rappelait que :

« Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle bien avant la police proprement dite les forces syndicales et toutes cette micro-bureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes »

J’irais même plus loin, je dirais que certaines organisations sont maintenant devenues contre-révolutionnaires. Leur existence dépend de la continuité du dialogue social, si celui-ci est rompu, elles ne sont plus rien Les directions syndicales sont coupées de leur base, de ceux qui mouillent vraiment la chemise et prennent des risques, pendant que d’autres, salariés, s’assoient aux tables de négociations, sans se soucier des connivences engendrées par de telles proximités. Il est grand temps d’en terminer avec ce carnaval de l’impuissance politique organisée : l’intersyndicale doit mourir pour que les luttes puissent vivre. En guise de conclusion, par ces temps d’enfermement forcé, j’invite mes collèges professeurs à ne pas oublier qu’ils peuvent déjà mettre en pratique une certaine idée de l’égalité en dialoguant avec leurs élèves sur la politique. Si certaines matières s’y prêtent plus que d’autres, ces échanges permettent de sortir du cycle de repli auquel nous condamne la négociation syndicale. Commençons maintenant à parler à nos élèves d’égal à égal parce que comme le dit Jacques Rancières, pour arriver à l’égalité, il faut commencer par l’égalité. Parlons-leur, parlons-nous entre égaux, ne réservons le silence qu’à nos chefs et à ceux qui prétendent nous organiser. Et grève des notes à partir de septembre prochain !

H.D

Pour prolonger la soirée:

Références bibliographiques

[i] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 13.

[ii] Ibid, page 87.

[iii] Biberfeld, Laurence et Chambat, Grégory, Apprendre à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste, page 15.

[iv] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 21.

[v] Ibid, page 43.

[vi] Biberfeld, Laurence et Chambat, Grégory, Apprendre à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste, page 65.

[vii] Benmouffok, Saïd, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins, 2020, page 33.

[viii] Quintane, Nathalie, Un hamster à l’école, La fabrique éditions, 2020, page 89.

Séparatismon

A nos futurs, Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Quand tu vas dans la ville par la Nationale neuf

Pour aller t’acheter du poulet, du fromage et des os pour le chien

Quand tu vas te coucher ou à l’heure du réveil

L’haleine chaude et passée comme un vieux papier peint

Quand tu sors du turbin pour aller turbiner

Dans un parc turbinant aux loisirs turbinés

Quand tu avales le soir assis devant la soupe

Une bolée de Netflix, d’Amazon, de Disney

Quand tu prends ton cachet car la vie est absente

Du bureau du hangar ou du supermarché

Quand tu souris au chef, à la patronne, au cogne

Car obéir c’est bien, c’est bon, c’est naturel

Quand tu cachetonnes tes heures

Quand tu vibrionnes seule

Quand ta vie est un leurre

Une fable à mauvaise gueule

Où le sens de ce que tu fais t’échappe

Et que ta vie est de bout en bout séparée

Séparée d’elle-même et séparée des autres

Séparée de l’acte de produire ce dont tu as besoin

Séparée du désir que tu enfouis en toi

Creusant jusqu’à l’oubli un caveau dans ton cœur

Séparée du pouvoir sur ton propre destin

Séparée d’une envie de vivre sans aucune ambition

Séparée du beau, du bien, du bon

Séparée par l’État, les firmes et le petit Macron

Par la mort que charrie un immonde virtuel

Une abstraction totale : argent spectaculaire

Où tout est absenté de tes sens vivants

Quand l’angoisse te taraude ou que l’effort te lasse

Viens demander en face

Chez l’artisan du coin

Lui qui rabote et lisse et polit sa journée

Chez le chômeur heureux de ne point travailler

Car le travail n’est bon, aux yeux des argentiers

Que parce qu’il produit des chiffres de papiers

Des produits fiduciaires, des affaires monnayées

Le travail est l’emblème de la séparation

Le bon, le bien, le juste, le beau, l’utile,

Sont tous indifférents aux esprits mercantiles

Il faut produire son cash traire la vache à billets

Eichmann serait loué, Al Capone béni

Leurs jumeaux sont pléthore à la coulisse boursière

Ou à la table ronde des jetons de présence

Actionnaires débonnaires, seigneurs des temps nouveaux

Alors que le chômeur choisissant l’activité

Plutôt que le labeur incarne la vérité

De l’existence humaine

Le travail est insensé

Agir pour vivre, pour exister, pour soi et pour les siens

Est le premier chapitre de l’être émancipé

Qui va après grouper

Autour de lui des forces

Des bras, des mains, des pieds

L’amitié sous l’écorce

Et ton voisin que tu connais à peine

Et ta voisine qui t’inspire la haine

Viendront causer chez toi

Comme on causait le soir

Au moulin du village

A la chaude veillée

Et peut-être que tu entendras

Dans leurs voix autre chose

Que toi-même

Que tu ne rejetteras pas ce qui te semble

Dévier du livret rouge de ta pensée

Ne triant ni l’un ni l’autre

Sans te prendre pour un juge

Ou un vile instructeur poliçant un baudet

La pureté de la lampe qui vous éclairera

Sera mouchetée d’insectes venus colloquer

Car la blancheur des idées aura fondu

Nulle pureté ici-bas

La camaraderie ne se noue qu’avec des fils divers

Paradis et Enfer mêlés

Et l’amitié jaillit au soleil d’hiver

S’achèvera le règne des choses séparées

Des humains désignés, parlés, nommés, faits choses

Tu bâtiras ensemble comme une communauté

Où nous boirons chacun le nectar du partage

Que de l’éveil au somme nous voyons fermenter

Le manageur mangeur de bibliothèque ou la mise au pas de la fonction publique

Dans la nasse

Je travaille pour le réseau de bibliothèques d’une importante municipalité française de l’Ouest, fourmillant de plusieurs centaines d’employés. Un de ceux dotés d’un service patrimonial de prestige, dédié à la conservation et la consultation de documents anciens comprenant un caractère historique qui en fait des objets de la connaissance publique et de premier ordre : parmi ces plusieurs millions de livres, estampes, et autres objets, l’on trouve aussi bien des manuscrits de l’époque mérovingienne que des photographies du début du XXe. C’est de ces rutilantes collections que les édiles et diverses autorités locales se piquent auprès des visiteurs de tous horizons. La vitrine est belle, hissée comme un pavois au dernier étage de la bibliothèque principale du réseau, accessible après que le lecteur ou la lectrice se fut inscrit, eut montré patte blanche en exhibant une pièce d’identité et remplissant un formulaire ad hoc. Les usagers, comme cela est dit dans le sabir administratif, de ce service, consultant des documents anciens dans une grande salle où règne un silence religieux, sont pour la plus grande part des universitaires, chercheurs indépendants et érudits. Ils composent, pour ce qui est de la consultation de la collection dont j’ai la charge, plus de la moitié du lectorat de l’année 2019. Nul ne peut accéder aisément aux trésors conservés dans nos réserves, lesquelles ne sont ouvertes qu’au passage de badges nominatifs et peu nombreux, engageant la responsabilité de leurs détenteurs. La salle de lecture, où seulement les usagers peuvent se mouvoir, est elle-même dotée d’un dispositif de surveillance par caméra.

Les œuvres grandioses que principalement l’histoire du livre nous légua, tapissent les armoires métalliques de plusieurs vastes étages. Être bibliothécaire n’est pas une profession uniforme. Souvent décriée et ravalée au rang d’une sinécure pour épris de littérature, elle se décline en autant d’activités que la division sociale du travail, et sa spécialisation accusée, le supposent pour le service spécialisé au sein duquel j’officie :

Au bas de l’échelle nous recensons les magasiniers, chargés de la communication, du transport, de l’équipement et de l’entretien élémentaire des ouvrages, lequel peut aller jusqu’à des modalités de conservation pointues quand ceux-là sont anciens. Ils sont les interlocuteurs premiers et fins connaisseurs des collections dans leur ensemble. Pour plusieurs millions de volumes, seuls trois occupent cette fonction dans notre service. Les magasiniers sont, généralement et à l’observation, dotés d’un moindre capital symbolique et culturel que ceux des strates administratives supérieures. La nature patrimoniale du service, à haute teneur intellectuelle, confère à ces dernières une place et des rôles parés de raffinement, d’une acuité spirituelle et d’une ciselure verbale : ainsi, chacun des membres de ce service évolue dans un cadre conçu autour d’un protocole bourgeois dont l’expression est l’aristocratisme. La différence avec les magasiner s’en trouve par conséquent rehaussée. Néanmoins, un respect mutuel s’abstenant de juger lié à une considération réciproque pour les activités indispensables des uns et des autres, et notamment celle des magasiniers, tempère quelque peu les velléités conflictuelles entre statuts : le corps de métier accordé à des savoir-faire particuliers, un tant soit peu autonomes, et central au sein de ce service, prime sur le statut. Viennent ensuite, un cran au-dessus, les techniciens, au nombre de quatre ou cinq, et pour bonne part ceux que l’on baptise dans notre jargon les catalogueurs : ils constituent les notices bibliographiques qui décrivent les ouvrages dans leurs singularités historiques et intellectuelles, et œuvrent de manière indispensable par leur expertise à rendre visibles ce qui sans eux dormirait sur des étagères dans l’indifférence des lecteurs. Enfin, les responsables de collections, cadres affectés à la gestion d’ensembles documentaires appelés fonds, et les responsables du service se superposent. Ils coordonnent et pilotent des chantiers, les activités courantes, sont habilités à délivrer des autorisations de consultation, à des degrés différents et des qualités d’expertise variées selon s’ils sont responsables de collection ou responsables du service. L’on compte trois cadres et deux responsables de service (dont un adjoint). Ajoutons pour achever l’existence d’un atelier de restauration de livres anciens et de reliure où trois agents travaillent, ainsi qu’un atelier de reproduction photographique doté d’un personnel sur le point de prendre sa retraite.

Si l’on s’aposte en affût à ce septième et dernier étage du bâtiment principal du réseau des bibliothèques municipales, où officient les agents du service patrimonial, l’on aura tout loisir de relever la physionomie et l’évolution corporelle des uns et des autres membres dudit service. Si l’un des magasinier, gracile, délicat et leste, use des postures et d’une diction qui s’apparentent pour le moins à celles très raffinées des agents de grade supérieur, comme un reflet de l’idéal aristocratique cloué au fronton de ce prestigieux service – ce qui pourrait s’expliquer notamment par l’ancienneté de cet agent qui eut le temps d’incorporer les façons dénotant cet idéal – , les deux autres montrent des manières moins recherchées, policées, et allant de la maladresse fruste et hésitante à une spontanéité simple et sans fioritures. Tournant notre regard vers les techniciens souvent vissés sur leur chaise de bureau, un ouvrage ancien ouvert devant eux et reposant sur ce support matelassé et d’un rouge grenat qu’on désigne par le terme de « futon », l’on apercevra au rebours des profils précédents des gestes plus étudiés, sous-pesés, un verbe mieux choisi en même temps qu’un raffinement vestimentaire aussi bien que récréatif : le goût de la musique classique, la fierté de pouvoir témoigner d’une ouverture d’esprit par un polyglottisme entretenu et manifesté, des voyages réguliers, l’éducation de leurs enfants dont l’excellence est parfois opposée à celle d’autres parents dépourvus de cette conception éducative flatteuse. Cela apparaît sous un certain jour comme un enjeu narcissique et identitaire. Mais l’ensemble des techniciens n’est pas uniforme et comprend tout de même des individus éloignés des traits épurés, raffinés et répondant à certains canons aristocratiques. Cela notamment en raison de la présence dans leurs rangs de personnels n’ayant pas accédé immédiatement à ces fonctions, mais par évolution laborieuse, progressive depuis des échelons subalternes. L’observation est à peu près la même pour l’échelon des responsables de collection où l’auteur du texte figure. Si le raffinement apparaît par bien des traits, chez les trois cadres concernés, d’autres échappent résolument à l’étiquette aristocratique et témoignent d’une simplicité populaire résolue. Deux sur les trois sont par ailleurs contractuels, tandis que le seul titulaire fut contractuel durant plusieurs années. La précarité est donc familière aux cadres comme aux agents des échelons inférieurs. Enfin les responsables de service affichent, sans raffinement outrancier cependant, un capital culturel et symbolique accru, sans qu’il leur soit nécessaire de compenser un défaut de statut par une gestuelle et un verbe démonstratifs, raffinés, comme c’est parfois le cas des employés des rangs inférieurs. Si le protocole bourgeois, par son expression aristocratique, traverse de façon plus ou moins prononcé et voyante les diverses strates et grades de ce service, l’on constate que l’expression verbale et corporelle de ceux dont le travail relève de l’intelligence manuelle (agents de l’atelier de reliure et restauration et magasiniers, photographe) est plus franche, immédiate et allant sans ambages. Moins encline donc à s’accommoder des circonvolutions de la parole managériale.

Comme bien souvent, quand on est contractuel depuis plusieurs années, c’est à dire employé le plus souvent en CDD et avant toute chose sans le statut de fonctionnaire, à quémander son obole à la brave fonction publique, l’on se satisfait pour de bon d’être recruté à un poste où les émoluments mensuels ne sont plus dans le giron du smic. Car, ne nous y trompons pas, le statut d’un employé contractuel n’est pas corrélé à la réalité de ses fonctions et responsabilités, étant entendu qu’en sus de ce marché de dupe l’employé non-fonctionnaire est rémunéré bien en-deçà de ses comparses titulaires, à grade équivalent. C’est ainsi que, durant près de quatre années, je n’ai cessé de gagner en responsabilités dans des établissements documentaires des fonctions publiques d’État et territoriale, tout en voyant mon salaire décliner. L’administration de la fonction publique peut en effet, à loisir, user de la multiplicité des statuts et des latitudes qu’offre la législation pour assigner à l’employé un statut dont le salaire corrélé est bien moindre que ce que les activités réelles exercées supposeraient s’il était fonctionnaire. La rouerie de l’administration en la matière a pris désormais le pli d’une routine inquestionnée de la part de ses agents dociles. Aussi, quand je débarquai il y a un an dans le fameux service patrimonial, recruté comme responsable de collections, j’y vis avant toute chose la possibilité qui m’était enfin « offerte » de me dédier à une activité utile, éthiquement fondée et épanouissante, tout en touchant un salaire me permettant et de remplir mon frigidaire jusqu’à la fin du mois, et de nourrir une vie sociale qui, dans la configuration où nous sommes, est malheureusement indexée aux capacités financières, matérielles.

Chacun dans le service que j’occupe se présente comme une dissonance peu appréciée des directions d’établissement public, lesquelles ne jurent que par l’adaptabilité tout entière issue du darwinisme social que portent sur le front de l’offensive libérale les viles manœuvres managériales. Car en effet, en raison de l’autonomie, de l’éthique professionnelle, de l’expertise quasi artisanale et des exigences incompressibles a priori d’un service patrimonial, chaque agent du service œuvre sur le long terme et dans la nécessité de mener à bien la conservation et la mise en lumière d’œuvres du passé auprès du grand public. Autant de visées qui sont pour les requisits comptables et mercantiles de la direction de la bibliothèque, des obstacles à lever. Cela fait plusieurs années, je l’ai appris il y a peu, que le service se voit amputé de ses personnels : un cadre responsable de collections anciennes – d’ailleurs durant le gros de sa carrière demeuré catégorie C, soit rémunéré comme un premier échelon avant d’être mis au placard – parti et non remplacé, un cadre responsable de collections appartenant à un ordre religieux et dont une convention stipule qu’il doit être pourvu par les universités – sur vingt ans, quatre virent la présence d’un personnel à ce poste, avant qu’il ne parte sous le coup du surmenage et de la dépression subséquente – , un photographe parti en retraite et non remplacé, une employée d’un autre service qui assurait en sus de sa fiche de poste des tâches de catalogage, partie également et non remplacée, etc. Doivent être notés en outre des moyens en moins pour restaurer des ouvrages anciens, des budgets réduits à l’avenant d’autres institutions culturelles publiques.

Sauf à ne vivre que pour son travail, à s’éreinter et s’épuiser nerveusement, comme ce qui fut mon cas les premiers mois où je débutai, il est rigoureusement impossible à la plupart d’entre nous de couvrir l’ensemble des tâches qui pourtant nous incombent. Mon cas est à cet égard tout à fait édifiant : je suis chargé d’assurer la bonne conservation d’un ensemble de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages appartenant à un ordre religieux, dont la préciosité et l’intérêt intellectuel ne sont plus à démontrer. Cela réclame de suivre l’entretien, les petites réparations, les restaurations éventuelles – trop peu nombreuses en raison du faible nombre d’employés et d’un budget comprimé chaque année un peu plus – d’organiser le traitement physique (équipement et nettoyage minutieux) et intellectuel (catalogage et cotation) de près de dix milles documents anciens qui ne figurent pas au catalogue, tout cela en respectant bien entendu la convention de dépôt qui, signée entre ville, université et ordre religieux dépositaire, indique le cadre de traitement de ladite collection. Autour de ce même dépôt de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages, il me faut établir un long bilan annuel, participer et organiser les réunions du conseil scientifique – composé d’universitaires, représentants de la ville, de la bibliothèque et de l’ordre religieux – coordonner la planification de conférences ou colloques à l’initiative du même conseil scientifique et qui sont en temps ordinaires au nombre de deux par an, valoriser la collection par des expositions sous vitrine d’ouvrages dûment choisis et répondant à une thématique particulière, laquelle exposition s’accompagne d’un texte explicatif, de contextualisation, disponible également sur un blog rattaché au site de l’établissement. En sus de cela j’ai aussi pour mission d’acquérir des ouvrages pointus et dans des langues européennes, vivantes ou mortes, portant sur le fait religieux, ce qui réclame des recherches minutieuses à partir principalement d’articles récents de revues universitaires dont j’examine les références : ce que l’on appelle dans le patagon professionnel une « veille documentaire ». Ces mêmes ouvrages doivent être catalogués, autrement dit une notice ad hoc, précise, doit être rédigée et ajoutée au catalogue numérique de l’établissement afin de rendre visible un ouvrage qui n’est pas immédiatement disponible. Cette tâche fut assurée par le passé par une agente d’un autre service, en sus de ses missions. Elle partie en retraite mais point remplacée, la tâche ne fut attribuée à personne. Souhaitant par conscience professionnelle et intérêt intellectuel que les ouvrages achetés, et parfois très coûteux, puissent être identifiés et lus par le public, je me livre donc à cette activité qui ne figure pas dans ma fiche de poste. J’ajoute au passage que je suis censé être sous la responsabilité d’un cadre de grade supérieur, dont la présence fut éphémère et qui, n’ayant pas été remplacé, me laisse seul avec le responsable du service lui-même recru de surmenage pour tenter d’entretenir des liens avec des interlocuteurs universitaires qui ne manquent pas de me solliciter. En sus de cela je dois répondre aux questions de lecteurs qui me conduisent à faire des recherches réclamant du temps et de la concentration, à l’instar d’une d’entre-elles portant sur les traductions de la Bible dans l’empire byzantin, ou encore d’une autre visant des reproductions de vierges noires présentes dans la partie iconographique de la collection. La réception de public pour des visites organisées et présentation d’ouvrages, ou l’intervention dans des établissements extérieurs, notamment auprès d’étudiants, ont été reléguées au second plan ces dernières années, en raison de l’accumulation des impératifs, de réduction des moyens dans un contexte général de déménagement régulier. Enfin, ledit déménagement me mobilise tout entier puisque la collection qui m’échoit fait l’objet des deux prochains transferts. Et ce n’est pas une simple mise en place de noria de brouettées de livres. C’est bien tout le contraire.

Nous nous trouvons donc pris dans l’étau d’un appauvrissement des moyens d’un côté et d’impératifs comptables et publicitaires d’adaptabilité permanente aux édits de la direction. Il s’agit là d’une mise en pratique managériale à laquelle les futurs directeurs sont préparés très tôt, et qui figure dans les manuels et sur les plateformes de formation aux épreuves des concours de conservateur (grade induisant des fonctions de directions). Cette forme de direction des effectifs correspond trait pour trait à ce qu’est le management contemporain, dans le sillage de ce que Johann Chapoutot sut mettre en lumière : la pensée de l’un des éminents fondateurs du management actuel, ancien général SS, Reinhard Höhn : « « Penser », dans l’esprit de Scharnhorst et de Hön, ne signifie donc pas participer à la plus haute réflexion, mais être apte à la plus basse. Il ne s’agit pas de réfléchir aux objectifs et de les critiquer, mais d’être en mesure de les atteindre par une adaptation optimale du combat au terrain. [Ce qui] signifie moins « penser » (les fins) que calculer (les moyens). »i

Sachant notre discipline morale et notre conscience professionnelle, la direction fait fond sur elles pour exiger de nous, avec des capacités amoindries, une adaptation continue à des objectifs généraux dont le sens nous échappe tout à fait et apparaissent pour ce qu’ils sont en réalité : absurdes. Et la rupture se fit dans mon esprit progressivement. Car je fus les premiers mois suivant mon embauche tout entier mû par une frénésie d’obéissance professionnelle visant à remplir toutes les missions, les yeux rivés à la moindre des sollicitations émergeant sur le fond pâle et rayé et de ma boîte mél, courant fiévreusement à droite et à gauche, culpabilisant de n’être pas à la hauteur de cette tâche dont le directeur m’avait sommé, lors de la seule entrevue avec lui qu’il m’accorda peu après mon embauche, d’être l’exigeant et impeccable continuateur : de moi dépendait le rayonnement international de cette rutilante collection. Mais l’usure physique et nerveuse, couplée à la découverte empirique et vivante de l’autonomie du service et de sa défiance à l’égard de la direction, fut l’ultime coup porté à mon régime de croyance en l’institution et ses autorités. La rupture se consomma lorsque le corps, épuisé par les humiliations de ma condition de contractuel de la fonction publique, sa précarité, l’absurdité bureaucratique et la manipulation managériale, ne supporta plus qu’il continuât ainsi, et lorsque ce même corps trouva un écho fraternel dans ses collègues de service et leur pratique de vie quotidienne : leur rigueur intellectuelle, leur autonomie fondée sur un savoir-faire et les moments de sociabilités nourrissant la conscience d’appartenir à un corps plus grand que le sien, m’enhardirent, me libérèrent pour de bon. Nul n’était abattu, mais au contraire fier de ce qu’il faisait. Chacun avait conscience de sa force, tout au moins symbolique.

L’absurdité managériale que chaque membre du service considère désormais comme telle, revient sous la plume de J. Chapoutot à ceci : « L’officier de terrain comme le cadre, ne participe en rien à la définition de l’objectif, car celui-ci est assigné dans les limites d’une « tâche » à remplir. Il ne lui appartient pas de décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre. Il est donc libre d’obéir. » […] « ce système de commandement – de management militaire – théorisé par Scharnhorst et les réformateurs, et exalté par Höhn, s’est donc révélé d’une efficacité et d’une perversité remarquables. Efficace, il l’a été, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. Pervers, il le fut sans aucun doute : l’injonction, éminemment contradictoire, qui pesait sur l’encadrement de terrain, était d’être libre sans l’être aucunement. Le corollaire en était, pour l’officier et le sous-officier de terrain, une responsabilité totale, absolue, alors qu’il n’avait décidé de rien. »ii

Et c’est bien ce dont il s’agit dans le cas qui nous occupe, à savoir le service patrimonial sus-dit. Alors que la direction par les caps qu’elle donne met en péril la bonne conservation des documents et la santé morale des personnels, c’est sur ces derniers qu’elle fait peser la responsabilité des éventuels accidents consécutifs à une négligence qu’elle-même organise en mettant l’équipe dans l’impossibilité de remplir les missions qui lui échoient. L’on en arrive in fine à un point de rupture où se brisent les contenances des esprits pondérés. Ce fut à l’occasion d’un des nombreux déménagements qui émaillent la réfection d’une tour de dix-neuf étages, où sont conservés les ouvrages de la bibliothèque, que le conflit entre le service et la direction s’exprima. Par une procédure managériale retorse, la direction nous invita à lui fournir une note estimant les possibilités d’ouverture de notre service au public en même temps que le déménagement de nos collections anciennes. Cette demande n’était, comme à l’accoutumé pour ce type de pratique, qu’une injonction dissimulée : le personnel doit devancer, anticiper les désirs de la direction, laquelle ne souhaite pas que l’on obéisse, mais que l’on consente, autrement dit que nous nous mystifions dans l’idée que nous désirerions ce qu’elle nous impose en amont. Déjà dans l’impossibilité d’assurer nos missions ordinaires, nous devions donc nous adapter de nouveau en ouvrant au public, mobilisant des collègues sur ce front pendant que d’autres accompagneraient les ouvriers déménageurs dont l’encadrement est indispensable pour des collections si fragiles et précieuses. Les activités ordinaires et impérieuses de chacun au sein du service ne cessant pas, par ailleurs, au cours d’un déménagement. La note remise avant le premier confinement ne fut jamais évoquée, ni considérée. Et l’été qui suivit, en l’absence de bon nombre de nos collègues, la direction décréta sans ambages et malgré l’expertise que nous lui avions transmise, que le service ouvrirait durant le déménagement de septembre (notons que ces déménagements consécutifs concernent chacun plusieurs centaines de milliers d’ouvrages de toutes sortes ainsi que parfois d’autres documents). Un préavis de grève fut déposé par l’équipe du service. Face à quoi les élus dont l’orientation politique affichée pouvait laisser supposer aux esprits attendris une politique affranchie des basses œuvres managériales, comme si un oasis miraculeux pouvait naître du sable omniprésent du désert capitaliste, ces élus donc, préoccupés de ne point entacher leur récente et première mandature mais pour autant soucieux de se conformer à l’ordre bourgeois dont émane sa clientèle électorale que François Bégaudeau qualifierait de bourgeoise-cool, reculèrent, acceptant la fermeture du service le temps du déménagement, mais déclarant vouloir que celui-là ouvre lors du suivant (l’impératif de la communication et de rentabilité importe, y compris à une municipalité estampillée « de gauche » dont la pensée du capital est devenue le substrat inconscient).

Le second confinement achevé et la veille des vacances de Noël, alors que nous avions sans perspectives à court et moyen terme préparé un nouveau déménagement pour début janvier, la nouvelle direction, qui jamais ne s’était présentée à nous et dans une ignorance avouée des activités du service, nous convoqua à une réunion expéditive sur un créneau d’une demi-heure. Rien de ce qui fut dit par mes divers collègues ne compta aux oreilles bouchées à l’émeri du directeur et de son adjoint. Il fallait ouvrir lors des déménagements suivants et, statistiquement, cela était possible. Le mépris souverain et le déni de la responsabilité rectrice atteignirent ici leur point d’acmé. Un préavis de grève, soutenu par l’écrasante majorité des personnels, a été déposé. Une réunion de concertation avec les représentants syndicaux qui nous défendent je dois le dire très loyalement, est prévue pour la rentrée. Mais chacun se trouve de plus en plus déterminé, à la mesure de l’effondrement des croyances qui jusqu’ici cimentaient son obéissance ordinaire. L’un d’entre-eux, cadre, le reconnut : il avait cessé de croire dans l’institution. Mais pour un fonctionnaire, ne plus croire en l’objet fictif de son idolâtrie, de son obéissance inquestionnée, c’est aussi la possibilité enfin ménagée de suivre son éthique, de discerner le « nous » véritable et quels sont ses amis. D’agir enfin, conséquemment à la pensée, et sans déléguer les orientations prises à des institutions administrant nos vies.

Ivan Bégo

iJohann Chapoutot, Libre d’obéir, Paris, Gallimard, 2020, p.100

iiIbid., p.103-104

Notre obéissance inquestionnée

Dans la nasse

« Le petit homme ignore qu’il est petit et il a peur d’en prendre conscience. Il dissimule sa petitesse et son étroitesse d’esprit derrière des rêves de force et de grandeur, derrière la force et la grandeur d’autres hommes. Il est fier des grands chefs de guerre, mais il n’est pas fier de lui. Il admire la pensée qu’il n’a pas conçue, au lieu d’admirer celle qu’il a conçue. Il croit d’autant plus aux choses qu’il ne les comprend pas, et il ne croit pas à la justesse des idées dont il saisit facilement le sens. »

W. Reich, Écoute, petit homme ! 1948, 1972 pour la trad.

L’obéissance : l’inscription dans la chair de sa naturalité

Nous sommes quotidiennement lié·es par des obéissances tacites, mutiques et jamais ébruitées. Qui demeurent dans l’ombre de nos lâchetés diverses, de nos inquiétudes, de notre malheur ou de nos ruses. Il faudrait dans un premier temps se départir d’un sentiment diffus et subit de condamnation naturelle, immémoriale, de l’espèce humaine. Ce sentiment qui fait dire au personnage de l’officier de Kafka, dans sa nouvelle A la colonie pénitentiaire et à propos d’un soldat condamné pour insubordination : « Le principe sur lequel je fonde ma décision est celui :

« La culpabilité ne fait jamais de doute ». i

Il y a l’ordre des choses, lequel parle de lui même. Il est l’édicteur des sentences, celui qui tranche par nature et qui ne souffre pas même d’être interrogé, soumis, lui à son tour, à la question. Car selon le détent·eur·rice de l’autorité, la sentence, manifestation et fondement de l’ordre disciplinaire, relève de la naturalité physique, corporelle, et à ce titre informe par le châtiment-même de son évidence irréfragable :

« – Il ne connaît pas la sentence qui le frappe ?

– Non ! répéta l’officier. Il fit une courte pause comme s’il attendait de l’enquêteur que celui-ci précisât le motif de sa question, puis il reprit : Cela ne servirait à rien de l’en informer. Il le sera suffisamment par son propre corps. »ii

Cette naturalité qui saute aux yeux, sans même un écart de conscience, de celui ou celle qui travaille, exécute, obéit dans telle ou telle part de son existence, est ce qu’observait déjà en son temps Simone Weil, philosophe et mathématicienne faite ouvrière dans les années 1934-1935 :

« Celui qui obéit, celui dont la parole d’autrui détermine les mouvements, les peines, les plaisirs, se sent inférieur non par accident, mais par nature. A l’autre bout de l’échelle, on se sent de même supérieur, et ces deux illusions se renforcent l’une l’autre. »iii

L’acte même d’exécuter imprime au corps une onde de naturalité, un frémissement d’évidence de la soumission et ce pour la raison qu’une telle représentation allège la conscience et lui rend la situation plus supportable, quand elle ne se fait pas consentement, désir premier de coïncider avec l’ordre d’où il est loisible d’obtenir récompense, flatterie, estime et autres gratifications. Simone Weil observait ce glissement de l’obéissance vers le consentement dans la condition même de l’ouvrier : « Lorsqu’il met mille fois une pièce en contact avec l’outil d’une machine, il se trouve, avec la fatigue en plus, dans la situation d’un enfant à qui on a ordonné d’enfiler des perles pour le faire tenir tranquille ; l’enfant obéit parce qu’il craint un châtiment et espère un bonbon, mais son action n’a pas de sens pour lui, sinon la conformité avec l’ordre donné par la personne qui a pouvoir sur lui »iv.Tout respire l’immémorialité autour de soi, qui la directive d’une tête entrepreneuriale, qui un édit de l’administration, jusqu’à la tâche la plus déconsidérée en-deça des balcons couronnés de prestige, j’entends par-là les œuvres de technicien·nes, de manœuvres qui dans leurs gestes-mêmes confèrent au grand tout qui semble les porter son apparente consistance.

Mais cette évidence apparaît aussi vaine qu’infondée à l’observation méticuleuse de l’histoire et des traverses des sociétés humaines : l’impermanence des ordres, des institutions, aussi bien que les assauts toujours réitérés des insurrections, ou bien plus nombreuses mais moins saillantes, les insubordinations quotidiennes, les défections et dissidences y compris sous des régimes politiques totalitaires ( songeons à titre d’exemple et parmi tant d’autres à la Rose blanche allemandev) donnent à la pensée la preuve que le pouvoir n’est qu’une course infinie à sa propre prise, un argousin ahanant de s’assurer chaque heure passant de son emprise factice sur celles et ceux qui lui sont soumis·es, mais jamais préhensibles dans leur entièreté d’êtres humains :

« Ainsi il y a, dans l’essence même de la puissance, une contradiction fondamentale, qui l’empêche de jamais exister à proprement parler ; ceux qu’on nomme les maîtres, sans cesse contraints de renforcer leur pouvoir sous peine de se le voir ravir, ne sont jamais qu’à la poursuite d’une domination essentiellement impossible à posséder, poursuite dont les supplices infernaux de la mythologie grecque offrent de belles images. Il en serait autrement si un homme pouvait posséder en lui-même une force supérieure à celle de beaucoup d’autres réunies ; mais ce n’est jamais le cas ; les instruments du pouvoir, armes, or, machines, secrets magiques ou techniques, existent toujours en dehors de celui qui en dispose, et peuvent être pris par d’autres. Ainsi tout pouvoir est instable. vi»

Le pouvoir est cette illusion que les détent·eur·rices de la force s’attachent vainement à faire appliquer et qu’elles et ils désirent comme le sceau apposé d’un absolu terrestre dont elles et ils seraient le Grand inquisiteur dostoïevskien, en répons duquel elles et ils déclameraient : « Aimer vraiment, c’est priver de liberté ceux qui en sont décidément incapables ».vii

Il y a une faille anthropologique qui tient à cette distance de soi à soi permettant à tout moment le questionnement éthique de sa propre situation. Et cela, en dépit de velléités éparses de mauvaise foi, indique que l’obéissance n’est point l’exécution automatique, naturelle, d’une force dépassant celui qui en est l’aut·eur·rice. Mais bien un choix, dans une situation qui impose ses conditions, ses impressions et ses forces contraignantes au concerné, mais bien un choix cependant y compris dans l’oblitération volontaire de sa propre responsabilité, et selon des motifs dont il ne nous revient pas d’estimer ici la teneur morale, les ressorts éthiques.

Quand la force parle, elle narre ses mythologies et étale ses vertus

La force par laquelle l’ordre tente de se fonder, ne va pas nue ni dépouillée de ses oripeaux mythologiques. Bien des récits, des symboles et des abstractions président, comme autant de succédanés d’absolu, à la justification de l’obéissance des personnes.

C’est notamment aux contours brumeux de la notion de civilisation et de ses récits subséquents que l’on doit la tentative de justification et d’édification morale d’un ordre qui, par bien des interstices et autres béances, nous montre un autre jour. Michel Foucault a bien su démontrer comment les appareils disciplinaires de nos sociétés occidentales avaient fabriqué la « sauvagerie » comme antithèse honteuse et abhorrée de la « normalité », sous le vocable de laquelle l’on entrevoit l’épure de la civilisationviii. Elle qui se forge par la discipline du corps, par l’obéissance inaugurale sans condition dont Kant déclare qu’elle serait le requisit préalable à notre humanisationix. L’être humain se trouverait à cette aune ramassé tout entier dans un état initial d’animal ayant besoin d’un maître.

Autrement dit et pour étendre au-delà de l’élève cette considération, un être vivant devant être gouverné…par un·e oxymorique semblable-supérieur·e. Il n’est que de songer à ce qui fut et est encore par bien de ses reliquats et débords, l’appareil disciplinaire républicain, qui se fit fort de briquer et polir les esprits et les corps de jeunes personnes de France qui pourtant, et en outre, demeuraient ancrées dans des singularités régionales, des superstitions païennes comme autant d’expressions d’autonomie échappant aux aspirations hégémoniques de l’État. Jules Ferry ne s’y trompa guère quand il reconnut les vertus comminatoires de la religion catholique de son temps, car il avait bien saisi l’importance d’introduire de la sacralité dans des institutions qui, sans elle, découvriraient au vu et au su de tous les ressorts arbitraires et oppressifs de leur ordre. L’obéissance trouve là une assise morale dans un appel au sacrifice pour un grand tout supérieur qu’il s’agit de servir : la patrie, la nation, l’Église, l’État, l’entreprise. Aristote comme Saint-Augustin ont communié dans l’idée que cet ordre institué, quelle que soit sa nature, permet à chacun de trouver sa place tout en recelant une possibilité toujours latente de perfectionnement en direction du bien de tous.

Dans nos mythologies contemporaines et qui ont la vie longue, l’on peut s’attarder à bon escient sur la pensée contractualiste, laquelle, de Hobbes à Rousseau, présuppose un passé mythique où décision commune aurait été prise de se plier à un contrat collectif duquel chacun serait le débit·eur·rice. Ledit contrat peut s’entendre comme pacte scellé dans la peur de mourir, soumettant chacun·e, et pour assurer sa sécurité, à un organe surplombant et exerçant la force, le Léviathan. Ce mythe-là n’est pas sans écho avec les palabres gouvernementales actuelles, lesquelles excipent de la protection dont l’État et ses agent·es armé·es seraient les garant·es. Dénudée, l’armature de l’ordre s’apparente à s’y méprendre à l’ossature mafieuse ainsi qu’à certains stigmates de l’allégeance féodale. La survie y règne comme primat des relations humaines, et en constitue le mobile cardinal.

Un autre avatar, très prisé des républicain·es estampillé·es « de gauche », de cette pensée contractualiste, réside dans l’éthique sacrificielle rousseauiste. Celle-là convoque chaque individu dans son devoir impérieux de faire naître un nouveau souverain, non plus royal mais national, et qui s’incarnerait dans l’expression supposée d’une volonté générale. Ici, plutôt qu’une éthique de survie, l’économie morale qui sous-tend cette mythologie de l’ordre et de la gouvernementalité est de nature sacrificielle. Dans les deux cas cependant nous avons affaire à des excroissances de pouvoir en regard desquelles l’ensemble abstrait que l’on nomme société, émerge et présente ses contours.

Mais aucune des deux fictions ne nous éclaire sur le moment historique bien réel où chacun a décidé de dire nous, de faire société, avant même qu’il y eût à nouer quelque contrat.

L’idée portée par la pensée contractualiste qu’il y aurait consentement, c’est à dire décision libre de se plier à un ordre exigeant notre obéissance, escamote l’essentiel : le fait de naître ici ne rend pas tributaire des mythiques contrats passés jadis, comme une dette perpétuelle qu’aurait à apurer la chaîne des générations. Ces mêmes dits contrats, que l’on invoque ad libitum pour exiger la soumission aux règles et aux institutions, font, au rebours de toute émancipation, de tout contrevenant·e un·e criminel·le menaçant qui la survie collective, qui l’intérêt général. Ils comprennent en creux la nécessité justifiée d’éliminer ce qui ne fait pas corps. Aussi n’est-il pas surprenant d’entendre de la bouche de nos chers républicain·es, plumé·es aux trois couleurs et cocarde au museau, des appels à épurer les universités des mal-pensant·es, à évincer les esprits dissonants comme autant de chancres rongeant le corps sacré et béni de la République. Quand les croyances s’effondrent en même temps que les idoles auxquelles elles s’étaient arrimées, le pouvoir réclame sa solde de sang et procède au sacrifice requis par la fiction qui le porte : le corps collectif mythifié n’existe plus qu’en contrepoint d’opposant·es dont la culpabilité, comme le dit l’officier de Kafka, ne fait point de doute. Exécutons, exécutons ! De la calomnie au licenciement, jusqu’à l’emprisonnement, tout concourt à forger a posteriori ce mobile pâle et grêle dont l’État a besoin pour colmater les brèches d’où l’eau entre à grands bouillons.

L’on voit là toute la part brumeuse et narrative que tisse tout discours sur la société : celle-là n’a aucune existence réelle, sinon dans l’invocation qu’en font les institutions séparées des vies mêmes sur lesquelles elles exercent leur savoir gouvernemental. La fabrique du ou de la citoyen·ne n’apparaît ainsi que comme un apprentissage de ventriloquie où la jeune personne encasernée doit faire sienne l’idée qu’existe bel et bien une société, un tout, sorte d’ensemble naturel dont l’origine est à chercher dans les entrailles glorieuses de l’histoire. La société est cette délégation quotidienne que chacun·e fait de sa propre vie à des instances qu’il ou elle pare d’atours transcendantaux, quasi divins, sans même apercevoir les contours ecclésiaux que son esprit dessine. Il n’est pas même jusqu’à la sociologie politique qui, si progressiste soit-elle, tranche du clairon institutionnel et de ses fictions sociales, obstruant par-là les voies dissidentes de l’émancipation : à considérer la société comme un tout objectivable, l’on enfile les hardes de la gouvernementalité, adopte son babil et ne laisse aux opprimé·es qu’un os d’impuissance politique. Simone Weil avait bien cerné cette qualité d’abstraction que revêt la société ou, sous un notre nom, la collectivité :

« S’il y a au monde quelque chose d’absolument abstrait, d’absolument mystérieux, d’inaccessible aux sens et à la pensée, c’est la collectivité ; l’individu qui en est membre ne peut, semble-t-il, l’atteindre ni la saisir par aucune ruse, peser sur elle par aucun levier ; il se sent vis-à-vis d’elle de l’ordre de l’infiniment petit. »x

C’est que passée une certaine échelle de grandeur, l’on s’écarte de la communauté sensible de vie, concrète, pour gagner l’abstraction des grands ensembles que l’on appelle aussi bien sociétés que collectivités. Rousseau l’avait bien saisi à propos de la démocratie, lui qui affirmait, avec une certaine acuité, que cette organisation de la vie politique ne pouvait s’exprimer authentiquement qu’à une échelle très réduite. xiLà, la vie n’est qu’a minima séparée d’elle-même, et la politique n’a pas atteint ce degré de spécialisation qui, de la cave au grenier, trame nos existences contemporaines. Et Simone Weil d’achever :

«  La société la moins mauvaise est celle où le commun des hommes se trouve le plus souvent dans l’obligation de penser en agissant, a les plus grandes possibilités de contrôle sur l’ensemble de la vie collective et possède le plus d’indépendance. [ …] L’indépendance requière la connaissance de ses limites. »xii

Obéir au temps de la totalité capitaliste

A l’heure où la majorité de la population active de ce pays est arraisonnée par la condition salariale, le rapport de subordination qu’elle induit constitue une expérience de vie quotidienne et partagée.

C’est au cœur de cette relation salariale que devient tangible et discernable pour beaucoup la question de l’obéissance. L’on peut à cet égard laisser la parole à Johann Chapoutot, universitaire et historien du nazisme, auteur d’un bref ouvrage sur l’un des fondateurs du management contemporain, accessoirement ancien général SS :

« Plus profondément, on peut considérer que le problème réside dans le lien de subordination inhérent au contrat de travail, qui stipule qu’un agent X doit exécuter une tâche définie par un supérieur Y – quelles que soient les modalités de cette exécution, et quels que soient les caractères de la relation entre celui qui prescrit et celui qui produit (autoritaire ou libérale, harcelante ou confiante). »xiii

Ce contrat de subordination implique une séparation initiale et pérenne de l’employé·e et de la finalité que poursuit l’organisation ou sa direction à laquelle elle ou il obéit. Elle ou il n’intervient que pour ajuster voire choisir les modalités de la réalisation des objectifs prédéfinis. Jamais ceux-là, dans leur cœur même, ne peuvent être discutés. Apparaît donc ici une impossibilité éthique fondamentale, dans la mesure où la finalité échappe à la décision du ou de la premi·er·ère concerné·e : le ou la travailleu·r·se.

Marx avait déjà mis au jour avec rigueur l’aliénation de l’ouvri·er·ère dans l’industrie naissante à la fin du XIXe : la séparation du geste de la production de sa finalité même induisait une étrangeté de soi à soi dans le geste de la fabricationxiv.

Au siècle suivant, Simone Weil pouvait faire une observation approchante :

« Aucune intimité ne lie les ouvriers aux lieux et aux objets parmi lesquels leur vie s’épuise, et l’usine fait d’eux, dans leur propre pays, des étrangers, des exilés, des déracinés. Les revendications ont eu moins de part dans l’occupation des usines que le besoin de s’y sentir au moins une fois chez soi. Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent. Le contraire devrait être vrai. »xv

Le management contemporain a tâché par des moyens habiles et roués de dissimuler cette aliénation première, qui constitue la condition salariale : se subordonner et obéir à un ensemble qui nous est étranger, dont nous ne pouvons décider des finalités et qui, par le degré de spécialisation atteint par le capitalisme, nous sépare, nous disloque en une multitudes d’atomes de travail. Couplée au développement technique, la dépossession salariale est totale. Poussées à leur paroxysme, la spécialisation et la sophistication technologique renvoient la responsabilité morale de la personne aux confins de l’abstraction, en même temps qu’elle anesthésie la sensibilité au prochain. Une telle situation rend possible l’émergence de monstres humains, tel Eichmann, ce dont Gunther Anders sut nous alerterxvi.

Par ailleurs, Johann Chapoutot a su mettre en lumière les ressorts modernes du capitalisme qui transparaissaient déjà dans les œuvres de Reinhard Höhn, et où le management avait pour finalité de capturer les affects et de rendre désirable une situation de subordination qui s’imposait aux travailleu·r·se·s, faisant par-là fond sur l’honnête et aimable désir humain de trouver plaisir et sens à ses activités, mais pour mieux en extraire la valeur mercantile et productive dans une logique des plus spécieuses, perverses, d’administration des désirs par un conditionnement matériel autant que relationnel :

« Un département de l’organisation KdF, l’Amt Schönheit der Arbeit (Beauté du travail), est chargé de la réflexion portant sur la décoration, l’ergonomie, la sécurité au travail et les loisirs sur le lieu de production. Étonnante modernité nazie : l’heure n’est pas encore aux baby-foot, aux cours de yoga ni aux chief happiness officers, mais le principe et l’esprit sont bien les mêmes. »xvii

Ce management contemporain, que R. Höhn porta au pinacle des écoles de management à l’après-guerre, se situe de plain-pied dans la modernité capitaliste occidentale telle qu’elle s’épanouit au début du XXe siècle. La hantise du pouvoir patronal de la désobéissance, de la réappropriation qui lui est pendante, déboucha dans un premier temps sur l’essor du taylorisme qui, aux dires de Taylor lui-même, visait à contrecarrer les grèves d’ouvri·er·ères auxquel·les la polyactivité et l’autonomie relatives conféraient un pouvoir menaçant les fondements de l’ordre patronal, de l’entreprise et de sa propriété. L’ouvri·er·ère spécialisé·e et le ou la contre-maître incarnèrent alors une possibilité de contrôle accrue du patron sur les travailleu·r·ses, et la division du travail où la pensée de l’organisation était l’apanage des ingénieurs quand l’exécution incombait aux ouvri·er·ères.

L’on voit dans le management de R. Höhn une délégation exorbitante de responsabilité aux subordonné·es, endossant ce qui auparavant échoyait à leurs chefs, ainsi qu’un accord de latitude pour mener à bien les missions préfixées. Notons toutefois que l’exhortation à s’adapter à chaque situation nouvelle avec les mêmes moyens et rapidité, elle, était déjà observable sous la plume de Simone Weil quand, dans les années 1934-1935, elle fut ouvrière :

« La pensée doit constamment être prête à la fois à suivre le cours monotone de gestes indéfiniment répétés et à trouver en elle-même des ressources pour remédier à l’imprévu. Obligation contradictoire, impossible, épuisante. »xviii

Cet impératif d’adaptation prit toutefois très ouvertement le pli d’un darwinisme social dans la direction militaire nazie, puis dans le management d’après-guerre tel qu’encouragé par Höhn et ses semblables.

En outre, la seconde moitié du XXe siècle vit, dans le sillage des applications de R. Höhn, la mise en place de stratégies patronales de déjouement d’une insubordination au travail qui se faisait de plus en plus fréquente, pour atteindre son acmé au cours des années 1960-1970.xixCréer la fiction d’une communauté entrepreneuriale désirable parée de toutes les vertus et justifiant par là-même la subordination et l’obéissance requise, constitue l’une des composantes de ce management contemporain. Chapoutot indique avec justesse et à ce titre que la liberté de l’employé·e n’est conçue de nos jours par un·e manager, un·e dirigeant·e d’entreprise que comme inscrite dans le cadre contraignant prédéfini par l’entreprise elle-même, mais jamais en-dehors :

« La question de la liberté est inepte et oiseuse, pour un manager qui se respecte : on est libre par définition, du seul fait que l’on participe à la communauté, qu’elle soit Gemeinschaft ou team.

[…]L’âge des masses a été celui de la massification du statut de salarié, et il a vu l’avènement de mastodontes organisationnels dont la structuration interne est devenue une « science » – celle du management, précisément. »xx

Désobéir : de la mutinerie à l’éthique

Il est des moments où les régimes de croyance sur lesquels se fonde l’économie morale d’un ordre social, se fissurent, s’effondrent. Les Gilets Jaunes s’adressaient au pouvoir en pensant obtenir l’oreille libérale du prince-président, espérant rétablir l’apparente et très symbolique réciprocité qu’avaient pu incarner un État redistributeur et des services publics, comptant sur la justice supposée d’un ordre qu’ils croyaient trahie. Le politiste Barrington Moore Jr tend à voir dans l’alliage ordinaire de la passivité et du consentement, l’effet des contreparties accordées par les dominant·es aux dominé·esxxi. C’est quand cet équilibre symbolique précaire, fait de récompenses et d’une tout à fait controuvée justice sociale, vacille que l’acceptation est mise en doute et les croyances qui la bordent éprouvées. Et pour ce qui est des Gilets jaunes, la force armée qui, jusqu’au sang, leur fut opposée, éroda les représentations où chacun·e croyait trouver qui une place, qui un protect·eur·rice, qui un artefact spectral de communauté de vie. Le pouvoir fut mis à nu et le mythe de la société décomposé. D’aucun·es parmi les figures de proue du soulèvement en appellent aujourd’hui à la désobéissance.

D’autres en 1916, qui constituaient un corps expéditionnaire russe sur le front occidental de la Première Guerre mondiale, illustrèrent ce qu’est un cas d’effondrement de croyances, suivi d’une désobéissance contagieuse, infrangible et révolutionnaire.

Pourtant triées sur le volet et composées de profils éloignés des idées subversives, ces troupes se virent envoyées à l’abattoir lors d’offensives aussi vaines que sanglantes. En terre étrangère et suivant de loin en loin les échos des semonces révolutionnaires qui agitaient leur pays, ces troupiers russes furent, après leur participation à un charnier du printemps 1916, cantonnés à La Courtine, dans le département de La Creuse.

On lit sous la plume pointilleuse de l’historien Rémi Adamxxii, comment ces hommes en vinrent à refuser d’obéir, petit à petit, alors qu’eux-mêmes n’étaient ni majoritairement ouvriers (mais paysans), ni imprégnés des doctrines révolutionnaires vigoureuses dans leur pays (notamment ce qui fut nommé par la suite « bolchevisme »).

L’expérience du front mit le soldat russe face à la violence crue de l’ordre qu’il servait. Il fallut qu’il atteignît à l’insupportable pour que rompissent en lui les étais branlants de son acceptation à obéir. S’il y eut un tournant dans l’hécatombe que fut pour les soldats russes l’offensive lancée par Robert Nivelle au printemps 1916, tissue d’absurdes, meurtrières et vaines attaques, cette découverte de l’injustice et de l’oppression se fit, à lire l’historien, graduellement, d’avant l’offensive jusqu’à bien plus tard :

Avant même l’offensive Nivelle, l’auteur note que « Des punitions corporelles [étaient] infligées aux soldats moscovites ; à cette violence, qui révélait la barbarie des rapports de classe, s’ajoutaient les écarts de solde.

Le régime des permissions accentuait l’inégalité. Alors que celles accordées à la troupe étaient rares et brèves, les officiers bénéficiaient d’un régime de sortie privilégié et de centres de permissionnaires créés à leur intention. Les soldats comprirent que, pendant qu’ils demeuraient à portée des tirs, leurs chefs pouvaient profiter des plaisirs de l’arrière. »xxiii

ou encore plus loin :

« Marqués jusque dans leur chair par une discipline féroce et contraints aux marques extérieures d’obéissance les plus serviles, ils ne pouvaient manquer de comparer les « libertés » accordées aux Français et leur propre sujétion. »xxiv

et enfin à propos de la répression de la mutinerie au camp de La Courtine, appuyée par l’État français, donc bien après l’offensive :

« L’une des conséquences de l’assaut est la transformation des sentiments des soldats à l’égard de la France, dont beaucoup espéraient qu’elle s’interposerait et empêcherait cette opération militaire sans précédent. »xxv

Toutes les figures de l’autorité perdent peu à peu de leur pouvoir comminatoire et de la couche superficielle de confiance qu’elles inspirent, sous les horions répétés des défaveurs, humiliations, injustices et horreurs militaires. Les évènements de Russie dénouent des désirs et achèvent de conduire le gros des troupes cantonnées à l’insubordination, sous une forme qui plus est auto-organisée en comités (inspirés de ceux échafaudés en Russie) :

« Les derniers liens avec la troupe se trouvent donc tranchés. Pour la première fois depuis l’annonce de la chute de Nicolas II, les Courtiniens désobéissent ouvertement aux officiers et aux ordres du gouvernement provisoire. Quelques jours à peine après leur arrivée dans la Creuse, la majorité des officiers ont abandonné tout espoir de ramener les soldats à l’obéissance. […] Le camp était passé sous le contrôle des comités. »xxvi

Quelle que fût la destinée tragique de ces insubordonnés qui devinrent des révolutionnaires, il importe de noter que ces hommes, roués à l’obéissance par une force sèche, rude et féodale, rompirent en visière à l’ordre qu’ils servaient après avoir souffert l’expérience la plus aiguë de la destruction humaine : une guerre totale. Il faut qu’un certain seuil moral eût été franchi en même temps qu’une cohésion communautaire préexistât pour que l’on fût prêt à se rebeller, à reprendre la guerre sociale qui précède la guerre militaire :

« Ce qui révolte les officiers, surtout, c’est que la guerre sociale a remplacé la guerre nationale et que la lutte des classes est devenue plus importante à leurs yeux que le chauvinisme et l’hostilité envers les Allemands. »xxvii

Certes, ils étaient autour de 10 000 à désobéir, mais ce n’était point leur pays tout entier, loin s’en faut. Ils étaient regroupés, pouvaient se dévisager dans le camp de La Courtine. Le sentiment de communauté devait être d’autant plus grand que leurs vies se trouvaient isolées en pays inconnu. Ils étaient nombreux, mais pas à un point où le nombre éloigne les individus et les ramène à la distance ordinaire des existences séparées.

Mais il n’y aurait cependant pas eu désobéissance massive si ne s’était ajouté l’ingrédient éthique : la fraternité humaine qui, peu à peu, supplante les idolâtries, les assises fiduciaires de l’ordre social, comme idéal et pratique de vie.

Car il est un fait désormais bien documenté que peu sont celles et ceux qui se lancent au péril de leurs maigres biens et de leur vie-même dans l’inconnu auquel ouvre une désobéissance. Aussi est-ce souvent quand il n’y a plus rien à perdre que les un·es envisagent enfin d’agir librement selon leur conscience. Rares sont les Antigone. Et pourtant. Faudrait-il, au prétexte de ne point faire de la révolution l’apanage des virtuoses, remiser ce qui pourtant sut mouvoir des masses au-devant d’intérêts puissants, contraires et solidement ancrés ?

Alors oui, l’on songera peut-être à la force d’une idée, d’une croyance, d’une foi qui sut guider tel ou tel dissident·e, object·eur·rice de conscience. Le film Une vie cachée, de Terrence Malick, donne à voir la sécession d’un paysan autrichien qui refuse à en périr, y compris pour être affecté à des hôpitaux militaires, de prêter serment à Hitler. Sa conscience chrétienne, qui implique que son Royaume n’est pas de ce monde, le lui intime. Il ne s’agit pas d’être un·e héro·s·ïne, de suivre des saint·es, athées ou chrétien·nes, mais de bien voir ce qui se joue dans une désobéissance de cette nature, où le ou la dissident·e obéit à ce qui n’est pas de ce monde, de cette société, soit un idéal, une boussole éthique. Celle-là n’exclut pas la finesse, la ruse et l’à propos : désobéir peut prendre des formes plus ou moins visibles, dissimulées ou assumées dans l’éclat du jour. Aussi Frédéric Gros observe-t-il avec J. Semelin, l’ « importance et [l’]efficacité de formes de résistance moins visibles que l’héroïsme de maquisards armés : boycottages, travail au ralenti, démission quand on est fonctionnaire, négligences calculées, « chvéïkisme » systématique. »xxviii

Quant à Simone Weil, une fois encore, elle nous épaule dans la tâche d’entrevoir la mise en pratique de cet idéal fraternel, égalitaire :

« La force sociale ne va pas sans mensonge. Aussi tout ce qu’il y a de plus haut dans la vie humaine, tout effort de pensée, tout effort d’amour est corrosif pour l’ordre. […] Pour autant qu’elle construit sans cesse une échelle de valeurs « qui n’est pas de ce monde », [la pensée] est l’ennemie des forces qui dominent la société. »xxix

C’est ainsi que l’amitié, qu’elle s’exprime au travers d’une sodalité de rond-point ou d’une mutinerie fraternelle, ou plus simplement encore par les écarts discrets que chacun·e sur son lieu de travail s’octroie pour se réapproprier l’espace, ses outils, nouer des relations authentiques au rebours des dispositifs de contrôle, ce que l’on peut appeler, le reprenant à Michel de Certeau, des braconnages, l’amitié donc, et sa note amoureuse dont tant de films ont célébré le ferment subversif pour l’ordre, car imprévisible (songeons à The Apartment de Billy Wilder, sorti en 1960, ou plus récemment Olli Mäki où un boxeur amateur déroge aux ordres de ses employeurs pour retourner à sa vie de boulanger de village, avec son amour, une institutrice que ne fascinent aucunement le pouvoir, la gloire, la force – masculine – et l’argent), l’amitié et l’amour donc sont ennemis de l’ordre établi.

Et Frédéric Gros d’ajouter :

xxx« L’amitié exclut la dissolution dans « un » peuple, « un » Prince, « un » Nation. »

Au travers de sa théorie des affects inspirée de Spinoza, Frédéric Lordon pointe en outre la portée modificatrice de certains affects – le sentiment d’amitié pouvant en faire partie : « C’est que la modification est au cœur de la pensée de Spinoza. La complexité intrinsèque du corps humain en fait à ses yeux l’un des corps les plus affectables et, partant, l’un des modes les plus modifiables même : être affecté, c’est déjà être modifié, puisque c’est enregistrer en soi une variation (de la puissance d’agir du corps et de la puissance de penser de l’esprit); mais certaines affections, ou suites d’affections répétées, peuvent aller jusqu’à affecter les manières d’être affecté. Il y a des rencontres, des expériences qui sont transformatrices. Rien ne garantit qu’on soit ainsi modifié/transformé pour le meilleur. […] Heureusement, on sait aussi qu’il y a d’excellentes autres modifications, du reste, ce que propose l’Éthique de Spinoza n’est pas autre chose qu’un certain programme de modification, assis sur la double démonstration que : 1) l’homme est un mode modifiable, et 2) il a grand intérêt à se modifier, en tout cas dans la direction qu’il lui indique ».

Ainsi, la révolution ne peut être entendue aujourd’hui par tout·e révolutionnaire conséquent·e vis-à-vis de l’histoire qui le précède, comme un mouvement providentiel des dites sociétés, un accouchement de l’ordre existant qui reproduirait, par nécessité, ses structures apparentes, ses velléités idolâtres où l’absolu serait terrestre.

Là est la duperie après laquelle courent bien des pensées instituées, prêtes à s’accoutrer des nippes de l’État ou de tout autre institution de la force pour opposer une force équipollente aux armées adverses. Non point, il s’agirait au rebours de cette perpétuation de la séparation de nos vies d’elles-mêmes, de constituer des communautés de vie soustraites à l’impératif étatique de faire société, de faire corps, et de les fédérer dans leurs diversités. Plutôt, au contraire, tâchons de nous déprendre pour mieux nous assembler, de nous soustraire aux ordres pour mieux vivre en suivant une éthique comme mise en pratique d’un idéal, ce sextant de l’esprit et du cœur, de briser les liens qui nous asservissent par le sabotage, subvertissant qui telle institution publique commandée par l’impératif managérial et la fiction étatique et gouvernementale, qui telle entreprise privée. Séparons-nous des officiers qui veulent inscrire la mort dans notre chair, jour après jour claustrés au bureau, à l’usine, à pôle-emploi, au labo, sur le vélo, au restau, dans les grands magasins. Séparons-nous des enfermeu·r·ses. De ceux et celles qui font de nos vies une condamnation, un mouroir, un néant. Vivons le séparatisme. Maintenant. N’ayons crainte de perdre, désirons nous reconnaître. Notre puissance matérielle, aux antipodes de leurs forces destructrices, est tangible. Chaque jour est une occasion de conspirer pour nos communes vies et leur assomption pleine et entière.

Dormiens Silvam

iFranz Kafka, A la colonie disciplinaire et autres récits, Arles, Actes Sud, 1998, p. 17

iiIbid. p. 15

iiiSimone Weil, Force et malheur [recueil], Bordeaux, Éditions de la Tempête, 2019, p. 95

ivSimone Weil, ibid., p.134

vInge Scholl, La Rose blanche : six Allemands contre le nazisme, Éditions de Minuit, 1955

viSimone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Payot, Paris, 2020, p.75-76

viiFrédéric Gros citant Les Frères Karamazov de Dostooëvski, dans Désobéir, Paris, Albin Michel, 2017, p.28-29

viiiMichel Foucault, Les anormaux : cours au Collège de France : 1974-1975, Paris, Le Seuil, 1999

ixEmmanuel Kant, Réflexions sur l’éducation, Paris, J.Vrin, 2004

xSimone Weil, ibid., p. 135

xiJean-Jacques Rousseau, Projet de constitution pour la Corse, Paris, Nautilus, 2000

xiiSimone Weil, ibid., p. 146-147

xiiiJohann Chapoutot, Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, Paris, 2020, p.138

xivKarl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Flammarion, 2006

xvSimone Weil, Force et malheur [recueil], Bordeaux, Éditions de la Tempête, 2019, p.130

xviGünther Anders, Nous, fils d’Eichmann: lettre ouverte à Klaus Eichmann, Paris, Rivages, 1999

xviiJohann Chapoutot, ibid., p.74

xviiiSimone Weil, ibid., p.125

xixGrégoire Chamayou, La société ingouvernable, Paris, La Fabrique, 2018

xxJohann Chapoutot, ibid., p.139

xxiBarrington Moore Jr, Injustice, The Social Bases of Obedience and Revolt, M. E. Sharpe, New York, 1978, cité par Laurent Bonelli dans Le Monde Diplomatique, janvier 2019 : Pourquoi maintenant ?

xxiiRémi Adam, Les révoltés de La Courtine : histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920), Marseille, Agone, 2020

xxiiiRémi Adam, ibid., p.76

xxivIbid., p.78

xxvIbid., p.235

xxviIbid., p.179

xxviiIbid. p.249

xxviiiFrédéric Gros, Désobéir, Paris, Albin Michel, 2017, p.64

xxixSimone Weil, Force et malheur [recueil], op.cit., p.96

xxxFrédéric Gros, ibid. p.69

xxxiFrédéric Lordon, Vivre sans?, Paris, La Fabrique, 2019, p. 24-25

Pour prolonger la soirée:

La force de l’ordre: enquête ethno-graphique de Didier Fassin. Un plaidoyer réformiste pour une police plus douce.

Dans la nasse

La publication de la BD la force de l’ordre : enquête ethno-graphique, adaptée de l’essai du chercheur Didier Fassin, arrive à point nommé, dans une période de troubles où un mouvement social s’efforce de battre en brèche la loi dite de sécurité globale. Fragilisé après plus de deux années de contestation de ses politiques austéritaires, le gouvernement a bien conscience qu’il a besoin de sa police pour faire face à la pression de la rue et c’est pour cela qu’il lui accorde des privilèges exorbitants. Le trop commenté article 24, punissant d’un an de prison et de 45 000 euros la diffusion d’images de policiers de nature à permettre leur identification, n’est que l’arbre qui cache la forêt. D’autres dispositions prévoient notamment d’élargir le champ d’intervention de la police municipale, de généraliser l’usage du drone pendant les manifestations et de permettre le port de l’arme de service en dehors des heures de travail. Tout ceci permet de rappeler que le titre de la BD illustrée par Jake Raynal ne manque pas de pertinence car au fond, qu’est ce que la police, sinon une institution qui a la force de son côté ? Dans l’exercice de leur mission, qui, d’après l’État, consiste à maintenir l’ordre public et à assurer la sécurité des personnes, les policiers reçoivent un entraînement, des armes et le droit de les utiliser dans un cadre bien spécifique. Ils bénéficient aussi du soutien du législateur, de l’appareil judiciaire et des médias qui donnent régulièrement la parole à leurs représentants syndicaux. La couverture de la BD fait le choix d’attirer notre regard sur l’usage de cette force sur un corps, on y voit, dans un jeu de clair-obscur qui anonymise les personnages, pour mieux les universaliser, un policier à brassard orange en train de contrôler un homme, qui lui porte un hoodie, le sweat à capuche associé dans l’imaginaire collectif aux jeunes de banlieues. A rebours des représentations spectaculaires des agissements des forces de l’ordre, les auteurs mettent au premier plan le fonctionnement normal de la police, l’agent est très clairement maître de la situation et l’homme contrôlé n’a d’autre choix que de se soumettre à la palpation.

Un chercheur en voiture avec la BAC

Le ton est donné, l’enquête ethno-graphique nous emmène donc dans la banlieue parisienne, au sein d’un grand commissariat où de 2005 à 2007, Didier Fassin a eu l’opportunité incroyable, presque aberrante, de suivre une unité de la BAC (brigade anticriminalité) dans ses interactions quotidiennes avec la population. Le format bande dessinée et le trait sobre, élégant de Jake Raynal permettent de restituer avec beaucoup de limpidité les points saillants de ses observations. Alors finalement, qu’est ce qu’on voit la police faire dans cette BD ? Sans surprise, des opérations de police, que l’on observe du point de vue de Didier Fassin, spatialement positionné en compagnie de ses sujets d’étude. Présence discrète, c’est lui qui interprète le réel pour le lecteur, à travers un dispositif didactique efficace mais un peu étouffant. Dans une des vignettes les plus marquantes de l’ouvrage, un des agents de la BAC se tourne vers le chercheur assis à l’arrière de la voiture et lui lance : « y nous aiment pas, les bâtards, nous on les aime pas non plus ». Les « bâtards », c’est le terme qu’ils utilisent pour désigner dans leurs conversations les habitants des quartiers, d’origine africaine et plus précisément les jeunes. L’insulte vient tracer une frontière nette entre les policiers et les gens qu’ils sont censés protéger : elle crée un « nous » et « eux », elle déshumanise, elle avilit ces « autres » construits comme impurs et légitime la violence à leur encontre. Pendant la patrouille, on voit que ce ne sont pas les résidences où il y a peu de descendants d’immigrés qui intéressent la police, bien au contraire, elle va cibler en priorité leurs lieux de vie -les logements sociaux- et faire ce que l’on appelle du profilage racial. C’est un jeune homme noir occupé à écouter de la musique dans sa voiture qui va faire les frais de cette pratique. Il est contrôlé parce qu’il a la malchance de se trouver sur le chemin de ces policiers qui se demandent ce que ce corps fabrique là et viennent lui rappeler l’existence de la contrainte étatique.

Que font ces gens ici? La force de l’ordre © Delcourt

Remettre la police dans le droit chemin

Dans la planche suivante, une commissaire adjointe nous explique que les contrôles d’identité et les fouilles corporelles ne peuvent se dérouler que dans un cadre bien précis, uniquement si les personnes sont engagées dans des activités illégales. Ce rappel à la loi adressé au lecteur se reproduira dans une autre séquence et dessine en filigrane le portrait politique de l’auteur. Les baqueux sont encore en maraude mais cette fois, ils sont à la recherche de qui est décrit comme une improbable quête au flagrant délit, tout cela pour gonfler des stats à la fin du mois. Les policiers ratissent donc les quartiers populaires pour coffrer quelqu’un et finissent par être appelés pour un jeune qui fait du quad dans la rue. Quelques habitants protestent contre l’injustice du contrôle, les agents font dégénérer la situation, les insultes racistes fusent, quatre personnes sont blessées pendant une perquisition improvisée et tout ce beau monde est inculpé d’outrage et de rébellion, afin de décrédibiliser d’éventuelles poursuites. Les auteurs relèvent avec justesse l’existence d’un business de l’outrage florissant, les policiers sont incités à utiliser cette manœuvre puisqu’ils ont tout à gagner : leur parole aura toujours plus d’impact que celle des victimes, les frais du procès sont payés avec les deniers publics et ils recevront certainement des dommages et intérêts. Un treizième mois gagné sur le dos du contribuable ET des habitants des quartiers populaires. Ce phénomène est un révélateur de l’agressivité de la police qui instrumentalise le droit pour maquiller ses violences, avec la bénédiction des juges, et pourtant les auteurs persistent à nous mettre le nez dans l’article 1er du code de déontologie de la police nationale qui stipule que « la police nationale concourt, sur l’ensemble du territoire, à la garantie des libertés et à la défense des institutions de la République, au maintien de la paix et de l’ordre public et à la protection des personnes et des biens ». Futile rempart contre la férocité d’une institution forgée par la bourgeoisie pour mettre au pas les classes populaires. Nous partageons bien évidemment le diagnostic de Fassin sur la surenchère sécuritaire des années 1990 qui a abouti à la création de la BAC, une unité aujourd’hui noyautée par l’extrême droite, responsable de la plupart des morts aux mains des forces de l’ordre et véritable extension d’un ordre économique qui se crispe.

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, promettant aux habitants d’Argenteuil de les débarrasser de la « racaille » en 2005. Il a depuis été mis en examen pour corruption ©LCI

Sans conteste, l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur en 2003 a marqué un tournant dans la stratégie de contrôle des corps de l’État, sa politique du chiffre a poussé les policiers à s’en prendre avec plus d’assiduité aux personnes les plus marginalisées, notamment les jeunes garçons de banlieue et les sans-papiers, dont les infractions sont les plus faciles à constater. Cet acharnement sur les illégalismes d’une catégorie de la population a fait resurgir dans le débat public une classe dangereuse fabriquée de toute pièces et que l’on évite soigneusement de désigner par son origine ethnique ou ses conditions matérielles d’existence. Le discours sur les « racailles » qui séviraient dans les périphéries des villes françaises a servi à forger un ennemi de l’intérieur pour justifier une intensification de l’occupation militaire du territoire. Pour Fassin, la police a été « progressivement détourné de ses objectifs originaux » par des politiciens comme Sarkozy, ce qui a mené à des situations dramatiques, la mort de Zyed et Bouna le 27 octobre 2005, bientôt suivie par les émeutes des banlieues.

Pour une police de la confiance ?

A la fin de la BD, il opère une distinction entre deux modèles de police, le fameux « bobby » seulement armé d’une matraque, assez proche de la police de proximité voulue par Lionel Jospin, au « cop » américain, déconnecté de son territoire pour éviter les rapprochements qui adoucirait un peu trop ses relations avec les gouvernés. Il semblerait que c’est la première proposition qui a la faveur des auteurs : l’obstination donquichottesque de Fassin à présenter ses recherches aux gouvernants le place dans le camp de la réforme. De la même manière que David Dufresne dans son film Un pays qui se tient sage, il met en lumières les graves dysfonctionnements de la police actuelle mais ne propose pas grande chose à part un redressement de la situation, qui passerait par une administration plus douce des choses. Dans cet optique, rien de mieux qu’une police de la confiance pour étouffer la mutinerie dans l’œuf et continuer de gérer la société, ce rassemblement forcé d’êtres humains sur un territoire donné. A cela, nous objecterons que dans le contexte actuel, il apparaît très difficile de reformer cette institution tant elle semble hors de contrôle du pouvoir politique : bientôt Darmanin prendra directement ses ordres de la part des syndicats policiers. Ensuite, il convient de rappeler que l’excellente réputation de la police anglaise, la meilleure des polices, selon l’expression consacrée, est largement exagérée ou du moins ne signifie pas la même chose pour tous.

Une représentation d’un bobby en uniforme assurant la tranquillité des quartiers aisés

Crée en 1829 par Sir Robert Peel, un ministre de l’intérieur libéral, elle répond à un besoin de rationaliser le maintien de l’ordre en Angleterre, qui connaît alors une véritable explosion démographique. Les anglais quittent les campagnes pour aller s’installer dans les villes et à Londres, les agents du guet et les agents paroissiaux, ne sont pas suffisamment bien formés ou organisés pour faire face pour encadrer tout ce monde. C’est que le désordre gronde dans la patrie du libéralisme, de 1811 à 1812, les Luddites fracassent les machines qui détruisent leurs emplois, puis en 1830, les « swing rioters » prennent le relais, font flamber maisons de travail et granges aux dîmes. En 1840, un large mouvement ouvrier, le Chartisme, se constitue pour lutter contre la brutalité du capitalisme anglais (les journées de travail durent 15h, les salaires sont extrêmement bas) et mettre fin au suffrage censitaire. Le pouvoir politique redoute alors une insurrection mais la force de police conçue par Peel permet de faire face aux débordement émeutiers. Pour le ministre, l’enjeu était double : il devait recruter des policiers qui n’effraient pas trop la bourgeoisie anglaise, naturellement méfiante vis-à-vis de tout processus de centralisation tout en assurant un maillage du territoire et un encadrement des classes laborieuses efficace. Le pari est réussi puisque l’Angleterre échappe au vent de révolte qui souffle sur toute l’Europe en 1848. Ce petit développement historique était nécessaire pour expliquer pourquoi nous nous méfions de ces tentatives de rationaliser la police : desserrer les mailles du filet, ce n’est pas relâcher les poissons. Pour conclure, la BD constitue un très bon point de départ pour comprendre ce que fait la police dans les banlieues, simplement nous nous demandons si, à trop fréquenter les institutions et leurs agents, Fassin ne s’est pas rendu aveugle à d’autres possibilités de changement.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Sources:

  • Didier Fassin, la force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.
  • Jeremy Black and Donald Macraild, Nineteenth Century Britain, MacMillan Foundation, 2002.