Le manageur mangeur de bibliothèque ou la mise au pas de la fonction publique

Dans la nasse

Je travaille pour le réseau de bibliothèques d’une importante municipalité française de l’Ouest, fourmillant de plusieurs centaines d’employés. Un de ceux dotés d’un service patrimonial de prestige, dédié à la conservation et la consultation de documents anciens comprenant un caractère historique qui en fait des objets de la connaissance publique et de premier ordre : parmi ces plusieurs millions de livres, estampes, et autres objets, l’on trouve aussi bien des manuscrits de l’époque mérovingienne que des photographies du début du XXe. C’est de ces rutilantes collections que les édiles et diverses autorités locales se piquent auprès des visiteurs de tous horizons. La vitrine est belle, hissée comme un pavois au dernier étage de la bibliothèque principale du réseau, accessible après que le lecteur ou la lectrice se fut inscrit, eut montré patte blanche en exhibant une pièce d’identité et remplissant un formulaire ad hoc. Les usagers, comme cela est dit dans le sabir administratif, de ce service, consultant des documents anciens dans une grande salle où règne un silence religieux, sont pour la plus grande part des universitaires, chercheurs indépendants et érudits. Ils composent, pour ce qui est de la consultation de la collection dont j’ai la charge, plus de la moitié du lectorat de l’année 2019. Nul ne peut accéder aisément aux trésors conservés dans nos réserves, lesquelles ne sont ouvertes qu’au passage de badges nominatifs et peu nombreux, engageant la responsabilité de leurs détenteurs. La salle de lecture, où seulement les usagers peuvent se mouvoir, est elle-même dotée d’un dispositif de surveillance par caméra.

Les œuvres grandioses que principalement l’histoire du livre nous légua, tapissent les armoires métalliques de plusieurs vastes étages. Être bibliothécaire n’est pas une profession uniforme. Souvent décriée et ravalée au rang d’une sinécure pour épris de littérature, elle se décline en autant d’activités que la division sociale du travail, et sa spécialisation accusée, le supposent pour le service spécialisé au sein duquel j’officie :

Au bas de l’échelle nous recensons les magasiniers, chargés de la communication, du transport, de l’équipement et de l’entretien élémentaire des ouvrages, lequel peut aller jusqu’à des modalités de conservation pointues quand ceux-là sont anciens. Ils sont les interlocuteurs premiers et fins connaisseurs des collections dans leur ensemble. Pour plusieurs millions de volumes, seuls trois occupent cette fonction dans notre service. Les magasiniers sont, généralement et à l’observation, dotés d’un moindre capital symbolique et culturel que ceux des strates administratives supérieures. La nature patrimoniale du service, à haute teneur intellectuelle, confère à ces dernières une place et des rôles parés de raffinement, d’une acuité spirituelle et d’une ciselure verbale : ainsi, chacun des membres de ce service évolue dans un cadre conçu autour d’un protocole bourgeois dont l’expression est l’aristocratisme. La différence avec les magasiner s’en trouve par conséquent rehaussée. Néanmoins, un respect mutuel s’abstenant de juger lié à une considération réciproque pour les activités indispensables des uns et des autres, et notamment celle des magasiniers, tempère quelque peu les velléités conflictuelles entre statuts : le corps de métier accordé à des savoir-faire particuliers, un tant soit peu autonomes, et central au sein de ce service, prime sur le statut. Viennent ensuite, un cran au-dessus, les techniciens, au nombre de quatre ou cinq, et pour bonne part ceux que l’on baptise dans notre jargon les catalogueurs : ils constituent les notices bibliographiques qui décrivent les ouvrages dans leurs singularités historiques et intellectuelles, et œuvrent de manière indispensable par leur expertise à rendre visibles ce qui sans eux dormirait sur des étagères dans l’indifférence des lecteurs. Enfin, les responsables de collections, cadres affectés à la gestion d’ensembles documentaires appelés fonds, et les responsables du service se superposent. Ils coordonnent et pilotent des chantiers, les activités courantes, sont habilités à délivrer des autorisations de consultation, à des degrés différents et des qualités d’expertise variées selon s’ils sont responsables de collection ou responsables du service. L’on compte trois cadres et deux responsables de service (dont un adjoint). Ajoutons pour achever l’existence d’un atelier de restauration de livres anciens et de reliure où trois agents travaillent, ainsi qu’un atelier de reproduction photographique doté d’un personnel sur le point de prendre sa retraite.

Si l’on s’aposte en affût à ce septième et dernier étage du bâtiment principal du réseau des bibliothèques municipales, où officient les agents du service patrimonial, l’on aura tout loisir de relever la physionomie et l’évolution corporelle des uns et des autres membres dudit service. Si l’un des magasinier, gracile, délicat et leste, use des postures et d’une diction qui s’apparentent pour le moins à celles très raffinées des agents de grade supérieur, comme un reflet de l’idéal aristocratique cloué au fronton de ce prestigieux service – ce qui pourrait s’expliquer notamment par l’ancienneté de cet agent qui eut le temps d’incorporer les façons dénotant cet idéal – , les deux autres montrent des manières moins recherchées, policées, et allant de la maladresse fruste et hésitante à une spontanéité simple et sans fioritures. Tournant notre regard vers les techniciens souvent vissés sur leur chaise de bureau, un ouvrage ancien ouvert devant eux et reposant sur ce support matelassé et d’un rouge grenat qu’on désigne par le terme de « futon », l’on apercevra au rebours des profils précédents des gestes plus étudiés, sous-pesés, un verbe mieux choisi en même temps qu’un raffinement vestimentaire aussi bien que récréatif : le goût de la musique classique, la fierté de pouvoir témoigner d’une ouverture d’esprit par un polyglottisme entretenu et manifesté, des voyages réguliers, l’éducation de leurs enfants dont l’excellence est parfois opposée à celle d’autres parents dépourvus de cette conception éducative flatteuse. Cela apparaît sous un certain jour comme un enjeu narcissique et identitaire. Mais l’ensemble des techniciens n’est pas uniforme et comprend tout de même des individus éloignés des traits épurés, raffinés et répondant à certains canons aristocratiques. Cela notamment en raison de la présence dans leurs rangs de personnels n’ayant pas accédé immédiatement à ces fonctions, mais par évolution laborieuse, progressive depuis des échelons subalternes. L’observation est à peu près la même pour l’échelon des responsables de collection où l’auteur du texte figure. Si le raffinement apparaît par bien des traits, chez les trois cadres concernés, d’autres échappent résolument à l’étiquette aristocratique et témoignent d’une simplicité populaire résolue. Deux sur les trois sont par ailleurs contractuels, tandis que le seul titulaire fut contractuel durant plusieurs années. La précarité est donc familière aux cadres comme aux agents des échelons inférieurs. Enfin les responsables de service affichent, sans raffinement outrancier cependant, un capital culturel et symbolique accru, sans qu’il leur soit nécessaire de compenser un défaut de statut par une gestuelle et un verbe démonstratifs, raffinés, comme c’est parfois le cas des employés des rangs inférieurs. Si le protocole bourgeois, par son expression aristocratique, traverse de façon plus ou moins prononcé et voyante les diverses strates et grades de ce service, l’on constate que l’expression verbale et corporelle de ceux dont le travail relève de l’intelligence manuelle (agents de l’atelier de reliure et restauration et magasiniers, photographe) est plus franche, immédiate et allant sans ambages. Moins encline donc à s’accommoder des circonvolutions de la parole managériale.

Comme bien souvent, quand on est contractuel depuis plusieurs années, c’est à dire employé le plus souvent en CDD et avant toute chose sans le statut de fonctionnaire, à quémander son obole à la brave fonction publique, l’on se satisfait pour de bon d’être recruté à un poste où les émoluments mensuels ne sont plus dans le giron du smic. Car, ne nous y trompons pas, le statut d’un employé contractuel n’est pas corrélé à la réalité de ses fonctions et responsabilités, étant entendu qu’en sus de ce marché de dupe l’employé non-fonctionnaire est rémunéré bien en-deçà de ses comparses titulaires, à grade équivalent. C’est ainsi que, durant près de quatre années, je n’ai cessé de gagner en responsabilités dans des établissements documentaires des fonctions publiques d’État et territoriale, tout en voyant mon salaire décliner. L’administration de la fonction publique peut en effet, à loisir, user de la multiplicité des statuts et des latitudes qu’offre la législation pour assigner à l’employé un statut dont le salaire corrélé est bien moindre que ce que les activités réelles exercées supposeraient s’il était fonctionnaire. La rouerie de l’administration en la matière a pris désormais le pli d’une routine inquestionnée de la part de ses agents dociles. Aussi, quand je débarquai il y a un an dans le fameux service patrimonial, recruté comme responsable de collections, j’y vis avant toute chose la possibilité qui m’était enfin « offerte » de me dédier à une activité utile, éthiquement fondée et épanouissante, tout en touchant un salaire me permettant et de remplir mon frigidaire jusqu’à la fin du mois, et de nourrir une vie sociale qui, dans la configuration où nous sommes, est malheureusement indexée aux capacités financières, matérielles.

Chacun dans le service que j’occupe se présente comme une dissonance peu appréciée des directions d’établissement public, lesquelles ne jurent que par l’adaptabilité tout entière issue du darwinisme social que portent sur le front de l’offensive libérale les viles manœuvres managériales. Car en effet, en raison de l’autonomie, de l’éthique professionnelle, de l’expertise quasi artisanale et des exigences incompressibles a priori d’un service patrimonial, chaque agent du service œuvre sur le long terme et dans la nécessité de mener à bien la conservation et la mise en lumière d’œuvres du passé auprès du grand public. Autant de visées qui sont pour les requisits comptables et mercantiles de la direction de la bibliothèque, des obstacles à lever. Cela fait plusieurs années, je l’ai appris il y a peu, que le service se voit amputé de ses personnels : un cadre responsable de collections anciennes – d’ailleurs durant le gros de sa carrière demeuré catégorie C, soit rémunéré comme un premier échelon avant d’être mis au placard – parti et non remplacé, un cadre responsable de collections appartenant à un ordre religieux et dont une convention stipule qu’il doit être pourvu par les universités – sur vingt ans, quatre virent la présence d’un personnel à ce poste, avant qu’il ne parte sous le coup du surmenage et de la dépression subséquente – , un photographe parti en retraite et non remplacé, une employée d’un autre service qui assurait en sus de sa fiche de poste des tâches de catalogage, partie également et non remplacée, etc. Doivent être notés en outre des moyens en moins pour restaurer des ouvrages anciens, des budgets réduits à l’avenant d’autres institutions culturelles publiques.

Sauf à ne vivre que pour son travail, à s’éreinter et s’épuiser nerveusement, comme ce qui fut mon cas les premiers mois où je débutai, il est rigoureusement impossible à la plupart d’entre nous de couvrir l’ensemble des tâches qui pourtant nous incombent. Mon cas est à cet égard tout à fait édifiant : je suis chargé d’assurer la bonne conservation d’un ensemble de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages appartenant à un ordre religieux, dont la préciosité et l’intérêt intellectuel ne sont plus à démontrer. Cela réclame de suivre l’entretien, les petites réparations, les restaurations éventuelles – trop peu nombreuses en raison du faible nombre d’employés et d’un budget comprimé chaque année un peu plus – d’organiser le traitement physique (équipement et nettoyage minutieux) et intellectuel (catalogage et cotation) de près de dix milles documents anciens qui ne figurent pas au catalogue, tout cela en respectant bien entendu la convention de dépôt qui, signée entre ville, université et ordre religieux dépositaire, indique le cadre de traitement de ladite collection. Autour de ce même dépôt de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages, il me faut établir un long bilan annuel, participer et organiser les réunions du conseil scientifique – composé d’universitaires, représentants de la ville, de la bibliothèque et de l’ordre religieux – coordonner la planification de conférences ou colloques à l’initiative du même conseil scientifique et qui sont en temps ordinaires au nombre de deux par an, valoriser la collection par des expositions sous vitrine d’ouvrages dûment choisis et répondant à une thématique particulière, laquelle exposition s’accompagne d’un texte explicatif, de contextualisation, disponible également sur un blog rattaché au site de l’établissement. En sus de cela j’ai aussi pour mission d’acquérir des ouvrages pointus et dans des langues européennes, vivantes ou mortes, portant sur le fait religieux, ce qui réclame des recherches minutieuses à partir principalement d’articles récents de revues universitaires dont j’examine les références : ce que l’on appelle dans le patagon professionnel une « veille documentaire ». Ces mêmes ouvrages doivent être catalogués, autrement dit une notice ad hoc, précise, doit être rédigée et ajoutée au catalogue numérique de l’établissement afin de rendre visible un ouvrage qui n’est pas immédiatement disponible. Cette tâche fut assurée par le passé par une agente d’un autre service, en sus de ses missions. Elle partie en retraite mais point remplacée, la tâche ne fut attribuée à personne. Souhaitant par conscience professionnelle et intérêt intellectuel que les ouvrages achetés, et parfois très coûteux, puissent être identifiés et lus par le public, je me livre donc à cette activité qui ne figure pas dans ma fiche de poste. J’ajoute au passage que je suis censé être sous la responsabilité d’un cadre de grade supérieur, dont la présence fut éphémère et qui, n’ayant pas été remplacé, me laisse seul avec le responsable du service lui-même recru de surmenage pour tenter d’entretenir des liens avec des interlocuteurs universitaires qui ne manquent pas de me solliciter. En sus de cela je dois répondre aux questions de lecteurs qui me conduisent à faire des recherches réclamant du temps et de la concentration, à l’instar d’une d’entre-elles portant sur les traductions de la Bible dans l’empire byzantin, ou encore d’une autre visant des reproductions de vierges noires présentes dans la partie iconographique de la collection. La réception de public pour des visites organisées et présentation d’ouvrages, ou l’intervention dans des établissements extérieurs, notamment auprès d’étudiants, ont été reléguées au second plan ces dernières années, en raison de l’accumulation des impératifs, de réduction des moyens dans un contexte général de déménagement régulier. Enfin, ledit déménagement me mobilise tout entier puisque la collection qui m’échoit fait l’objet des deux prochains transferts. Et ce n’est pas une simple mise en place de noria de brouettées de livres. C’est bien tout le contraire.

Nous nous trouvons donc pris dans l’étau d’un appauvrissement des moyens d’un côté et d’impératifs comptables et publicitaires d’adaptabilité permanente aux édits de la direction. Il s’agit là d’une mise en pratique managériale à laquelle les futurs directeurs sont préparés très tôt, et qui figure dans les manuels et sur les plateformes de formation aux épreuves des concours de conservateur (grade induisant des fonctions de directions). Cette forme de direction des effectifs correspond trait pour trait à ce qu’est le management contemporain, dans le sillage de ce que Johann Chapoutot sut mettre en lumière : la pensée de l’un des éminents fondateurs du management actuel, ancien général SS, Reinhard Höhn : « « Penser », dans l’esprit de Scharnhorst et de Hön, ne signifie donc pas participer à la plus haute réflexion, mais être apte à la plus basse. Il ne s’agit pas de réfléchir aux objectifs et de les critiquer, mais d’être en mesure de les atteindre par une adaptation optimale du combat au terrain. [Ce qui] signifie moins « penser » (les fins) que calculer (les moyens). »i

Sachant notre discipline morale et notre conscience professionnelle, la direction fait fond sur elles pour exiger de nous, avec des capacités amoindries, une adaptation continue à des objectifs généraux dont le sens nous échappe tout à fait et apparaissent pour ce qu’ils sont en réalité : absurdes. Et la rupture se fit dans mon esprit progressivement. Car je fus les premiers mois suivant mon embauche tout entier mû par une frénésie d’obéissance professionnelle visant à remplir toutes les missions, les yeux rivés à la moindre des sollicitations émergeant sur le fond pâle et rayé et de ma boîte mél, courant fiévreusement à droite et à gauche, culpabilisant de n’être pas à la hauteur de cette tâche dont le directeur m’avait sommé, lors de la seule entrevue avec lui qu’il m’accorda peu après mon embauche, d’être l’exigeant et impeccable continuateur : de moi dépendait le rayonnement international de cette rutilante collection. Mais l’usure physique et nerveuse, couplée à la découverte empirique et vivante de l’autonomie du service et de sa défiance à l’égard de la direction, fut l’ultime coup porté à mon régime de croyance en l’institution et ses autorités. La rupture se consomma lorsque le corps, épuisé par les humiliations de ma condition de contractuel de la fonction publique, sa précarité, l’absurdité bureaucratique et la manipulation managériale, ne supporta plus qu’il continuât ainsi, et lorsque ce même corps trouva un écho fraternel dans ses collègues de service et leur pratique de vie quotidienne : leur rigueur intellectuelle, leur autonomie fondée sur un savoir-faire et les moments de sociabilités nourrissant la conscience d’appartenir à un corps plus grand que le sien, m’enhardirent, me libérèrent pour de bon. Nul n’était abattu, mais au contraire fier de ce qu’il faisait. Chacun avait conscience de sa force, tout au moins symbolique.

L’absurdité managériale que chaque membre du service considère désormais comme telle, revient sous la plume de J. Chapoutot à ceci : « L’officier de terrain comme le cadre, ne participe en rien à la définition de l’objectif, car celui-ci est assigné dans les limites d’une « tâche » à remplir. Il ne lui appartient pas de décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre. Il est donc libre d’obéir. » […] « ce système de commandement – de management militaire – théorisé par Scharnhorst et les réformateurs, et exalté par Höhn, s’est donc révélé d’une efficacité et d’une perversité remarquables. Efficace, il l’a été, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. Pervers, il le fut sans aucun doute : l’injonction, éminemment contradictoire, qui pesait sur l’encadrement de terrain, était d’être libre sans l’être aucunement. Le corollaire en était, pour l’officier et le sous-officier de terrain, une responsabilité totale, absolue, alors qu’il n’avait décidé de rien. »ii

Et c’est bien ce dont il s’agit dans le cas qui nous occupe, à savoir le service patrimonial sus-dit. Alors que la direction par les caps qu’elle donne met en péril la bonne conservation des documents et la santé morale des personnels, c’est sur ces derniers qu’elle fait peser la responsabilité des éventuels accidents consécutifs à une négligence qu’elle-même organise en mettant l’équipe dans l’impossibilité de remplir les missions qui lui échoient. L’on en arrive in fine à un point de rupture où se brisent les contenances des esprits pondérés. Ce fut à l’occasion d’un des nombreux déménagements qui émaillent la réfection d’une tour de dix-neuf étages, où sont conservés les ouvrages de la bibliothèque, que le conflit entre le service et la direction s’exprima. Par une procédure managériale retorse, la direction nous invita à lui fournir une note estimant les possibilités d’ouverture de notre service au public en même temps que le déménagement de nos collections anciennes. Cette demande n’était, comme à l’accoutumé pour ce type de pratique, qu’une injonction dissimulée : le personnel doit devancer, anticiper les désirs de la direction, laquelle ne souhaite pas que l’on obéisse, mais que l’on consente, autrement dit que nous nous mystifions dans l’idée que nous désirerions ce qu’elle nous impose en amont. Déjà dans l’impossibilité d’assurer nos missions ordinaires, nous devions donc nous adapter de nouveau en ouvrant au public, mobilisant des collègues sur ce front pendant que d’autres accompagneraient les ouvriers déménageurs dont l’encadrement est indispensable pour des collections si fragiles et précieuses. Les activités ordinaires et impérieuses de chacun au sein du service ne cessant pas, par ailleurs, au cours d’un déménagement. La note remise avant le premier confinement ne fut jamais évoquée, ni considérée. Et l’été qui suivit, en l’absence de bon nombre de nos collègues, la direction décréta sans ambages et malgré l’expertise que nous lui avions transmise, que le service ouvrirait durant le déménagement de septembre (notons que ces déménagements consécutifs concernent chacun plusieurs centaines de milliers d’ouvrages de toutes sortes ainsi que parfois d’autres documents). Un préavis de grève fut déposé par l’équipe du service. Face à quoi les élus dont l’orientation politique affichée pouvait laisser supposer aux esprits attendris une politique affranchie des basses œuvres managériales, comme si un oasis miraculeux pouvait naître du sable omniprésent du désert capitaliste, ces élus donc, préoccupés de ne point entacher leur récente et première mandature mais pour autant soucieux de se conformer à l’ordre bourgeois dont émane sa clientèle électorale que François Bégaudeau qualifierait de bourgeoise-cool, reculèrent, acceptant la fermeture du service le temps du déménagement, mais déclarant vouloir que celui-là ouvre lors du suivant (l’impératif de la communication et de rentabilité importe, y compris à une municipalité estampillée « de gauche » dont la pensée du capital est devenue le substrat inconscient).

Le second confinement achevé et la veille des vacances de Noël, alors que nous avions sans perspectives à court et moyen terme préparé un nouveau déménagement pour début janvier, la nouvelle direction, qui jamais ne s’était présentée à nous et dans une ignorance avouée des activités du service, nous convoqua à une réunion expéditive sur un créneau d’une demi-heure. Rien de ce qui fut dit par mes divers collègues ne compta aux oreilles bouchées à l’émeri du directeur et de son adjoint. Il fallait ouvrir lors des déménagements suivants et, statistiquement, cela était possible. Le mépris souverain et le déni de la responsabilité rectrice atteignirent ici leur point d’acmé. Un préavis de grève, soutenu par l’écrasante majorité des personnels, a été déposé. Une réunion de concertation avec les représentants syndicaux qui nous défendent je dois le dire très loyalement, est prévue pour la rentrée. Mais chacun se trouve de plus en plus déterminé, à la mesure de l’effondrement des croyances qui jusqu’ici cimentaient son obéissance ordinaire. L’un d’entre-eux, cadre, le reconnut : il avait cessé de croire dans l’institution. Mais pour un fonctionnaire, ne plus croire en l’objet fictif de son idolâtrie, de son obéissance inquestionnée, c’est aussi la possibilité enfin ménagée de suivre son éthique, de discerner le « nous » véritable et quels sont ses amis. D’agir enfin, conséquemment à la pensée, et sans déléguer les orientations prises à des institutions administrant nos vies.

Ivan Bégo

iJohann Chapoutot, Libre d’obéir, Paris, Gallimard, 2020, p.100

iiIbid., p.103-104

Notre obéissance inquestionnée

Dans la nasse

« Le petit homme ignore qu’il est petit et il a peur d’en prendre conscience. Il dissimule sa petitesse et son étroitesse d’esprit derrière des rêves de force et de grandeur, derrière la force et la grandeur d’autres hommes. Il est fier des grands chefs de guerre, mais il n’est pas fier de lui. Il admire la pensée qu’il n’a pas conçue, au lieu d’admirer celle qu’il a conçue. Il croit d’autant plus aux choses qu’il ne les comprend pas, et il ne croit pas à la justesse des idées dont il saisit facilement le sens. »

W. Reich, Écoute, petit homme ! 1948, 1972 pour la trad.

L’obéissance : l’inscription dans la chair de sa naturalité

Nous sommes quotidiennement lié·es par des obéissances tacites, mutiques et jamais ébruitées. Qui demeurent dans l’ombre de nos lâchetés diverses, de nos inquiétudes, de notre malheur ou de nos ruses. Il faudrait dans un premier temps se départir d’un sentiment diffus et subit de condamnation naturelle, immémoriale, de l’espèce humaine. Ce sentiment qui fait dire au personnage de l’officier de Kafka, dans sa nouvelle A la colonie pénitentiaire et à propos d’un soldat condamné pour insubordination : « Le principe sur lequel je fonde ma décision est celui :

« La culpabilité ne fait jamais de doute ». i

Il y a l’ordre des choses, lequel parle de lui même. Il est l’édicteur des sentences, celui qui tranche par nature et qui ne souffre pas même d’être interrogé, soumis, lui à son tour, à la question. Car selon le détent·eur·rice de l’autorité, la sentence, manifestation et fondement de l’ordre disciplinaire, relève de la naturalité physique, corporelle, et à ce titre informe par le châtiment-même de son évidence irréfragable :

« – Il ne connaît pas la sentence qui le frappe ?

– Non ! répéta l’officier. Il fit une courte pause comme s’il attendait de l’enquêteur que celui-ci précisât le motif de sa question, puis il reprit : Cela ne servirait à rien de l’en informer. Il le sera suffisamment par son propre corps. »ii

Cette naturalité qui saute aux yeux, sans même un écart de conscience, de celui ou celle qui travaille, exécute, obéit dans telle ou telle part de son existence, est ce qu’observait déjà en son temps Simone Weil, philosophe et mathématicienne faite ouvrière dans les années 1934-1935 :

« Celui qui obéit, celui dont la parole d’autrui détermine les mouvements, les peines, les plaisirs, se sent inférieur non par accident, mais par nature. A l’autre bout de l’échelle, on se sent de même supérieur, et ces deux illusions se renforcent l’une l’autre. »iii

L’acte même d’exécuter imprime au corps une onde de naturalité, un frémissement d’évidence de la soumission et ce pour la raison qu’une telle représentation allège la conscience et lui rend la situation plus supportable, quand elle ne se fait pas consentement, désir premier de coïncider avec l’ordre d’où il est loisible d’obtenir récompense, flatterie, estime et autres gratifications. Simone Weil observait ce glissement de l’obéissance vers le consentement dans la condition même de l’ouvrier : « Lorsqu’il met mille fois une pièce en contact avec l’outil d’une machine, il se trouve, avec la fatigue en plus, dans la situation d’un enfant à qui on a ordonné d’enfiler des perles pour le faire tenir tranquille ; l’enfant obéit parce qu’il craint un châtiment et espère un bonbon, mais son action n’a pas de sens pour lui, sinon la conformité avec l’ordre donné par la personne qui a pouvoir sur lui »iv.Tout respire l’immémorialité autour de soi, qui la directive d’une tête entrepreneuriale, qui un édit de l’administration, jusqu’à la tâche la plus déconsidérée en-deça des balcons couronnés de prestige, j’entends par-là les œuvres de technicien·nes, de manœuvres qui dans leurs gestes-mêmes confèrent au grand tout qui semble les porter son apparente consistance.

Mais cette évidence apparaît aussi vaine qu’infondée à l’observation méticuleuse de l’histoire et des traverses des sociétés humaines : l’impermanence des ordres, des institutions, aussi bien que les assauts toujours réitérés des insurrections, ou bien plus nombreuses mais moins saillantes, les insubordinations quotidiennes, les défections et dissidences y compris sous des régimes politiques totalitaires ( songeons à titre d’exemple et parmi tant d’autres à la Rose blanche allemandev) donnent à la pensée la preuve que le pouvoir n’est qu’une course infinie à sa propre prise, un argousin ahanant de s’assurer chaque heure passant de son emprise factice sur celles et ceux qui lui sont soumis·es, mais jamais préhensibles dans leur entièreté d’êtres humains :

« Ainsi il y a, dans l’essence même de la puissance, une contradiction fondamentale, qui l’empêche de jamais exister à proprement parler ; ceux qu’on nomme les maîtres, sans cesse contraints de renforcer leur pouvoir sous peine de se le voir ravir, ne sont jamais qu’à la poursuite d’une domination essentiellement impossible à posséder, poursuite dont les supplices infernaux de la mythologie grecque offrent de belles images. Il en serait autrement si un homme pouvait posséder en lui-même une force supérieure à celle de beaucoup d’autres réunies ; mais ce n’est jamais le cas ; les instruments du pouvoir, armes, or, machines, secrets magiques ou techniques, existent toujours en dehors de celui qui en dispose, et peuvent être pris par d’autres. Ainsi tout pouvoir est instable. vi»

Le pouvoir est cette illusion que les détent·eur·rices de la force s’attachent vainement à faire appliquer et qu’elles et ils désirent comme le sceau apposé d’un absolu terrestre dont elles et ils seraient le Grand inquisiteur dostoïevskien, en répons duquel elles et ils déclameraient : « Aimer vraiment, c’est priver de liberté ceux qui en sont décidément incapables ».vii

Il y a une faille anthropologique qui tient à cette distance de soi à soi permettant à tout moment le questionnement éthique de sa propre situation. Et cela, en dépit de velléités éparses de mauvaise foi, indique que l’obéissance n’est point l’exécution automatique, naturelle, d’une force dépassant celui qui en est l’aut·eur·rice. Mais bien un choix, dans une situation qui impose ses conditions, ses impressions et ses forces contraignantes au concerné, mais bien un choix cependant y compris dans l’oblitération volontaire de sa propre responsabilité, et selon des motifs dont il ne nous revient pas d’estimer ici la teneur morale, les ressorts éthiques.

Quand la force parle, elle narre ses mythologies et étale ses vertus

La force par laquelle l’ordre tente de se fonder, ne va pas nue ni dépouillée de ses oripeaux mythologiques. Bien des récits, des symboles et des abstractions président, comme autant de succédanés d’absolu, à la justification de l’obéissance des personnes.

C’est notamment aux contours brumeux de la notion de civilisation et de ses récits subséquents que l’on doit la tentative de justification et d’édification morale d’un ordre qui, par bien des interstices et autres béances, nous montre un autre jour. Michel Foucault a bien su démontrer comment les appareils disciplinaires de nos sociétés occidentales avaient fabriqué la « sauvagerie » comme antithèse honteuse et abhorrée de la « normalité », sous le vocable de laquelle l’on entrevoit l’épure de la civilisationviii. Elle qui se forge par la discipline du corps, par l’obéissance inaugurale sans condition dont Kant déclare qu’elle serait le requisit préalable à notre humanisationix. L’être humain se trouverait à cette aune ramassé tout entier dans un état initial d’animal ayant besoin d’un maître.

Autrement dit et pour étendre au-delà de l’élève cette considération, un être vivant devant être gouverné…par un·e oxymorique semblable-supérieur·e. Il n’est que de songer à ce qui fut et est encore par bien de ses reliquats et débords, l’appareil disciplinaire républicain, qui se fit fort de briquer et polir les esprits et les corps de jeunes personnes de France qui pourtant, et en outre, demeuraient ancrées dans des singularités régionales, des superstitions païennes comme autant d’expressions d’autonomie échappant aux aspirations hégémoniques de l’État. Jules Ferry ne s’y trompa guère quand il reconnut les vertus comminatoires de la religion catholique de son temps, car il avait bien saisi l’importance d’introduire de la sacralité dans des institutions qui, sans elle, découvriraient au vu et au su de tous les ressorts arbitraires et oppressifs de leur ordre. L’obéissance trouve là une assise morale dans un appel au sacrifice pour un grand tout supérieur qu’il s’agit de servir : la patrie, la nation, l’Église, l’État, l’entreprise. Aristote comme Saint-Augustin ont communié dans l’idée que cet ordre institué, quelle que soit sa nature, permet à chacun de trouver sa place tout en recelant une possibilité toujours latente de perfectionnement en direction du bien de tous.

Dans nos mythologies contemporaines et qui ont la vie longue, l’on peut s’attarder à bon escient sur la pensée contractualiste, laquelle, de Hobbes à Rousseau, présuppose un passé mythique où décision commune aurait été prise de se plier à un contrat collectif duquel chacun serait le débit·eur·rice. Ledit contrat peut s’entendre comme pacte scellé dans la peur de mourir, soumettant chacun·e, et pour assurer sa sécurité, à un organe surplombant et exerçant la force, le Léviathan. Ce mythe-là n’est pas sans écho avec les palabres gouvernementales actuelles, lesquelles excipent de la protection dont l’État et ses agent·es armé·es seraient les garant·es. Dénudée, l’armature de l’ordre s’apparente à s’y méprendre à l’ossature mafieuse ainsi qu’à certains stigmates de l’allégeance féodale. La survie y règne comme primat des relations humaines, et en constitue le mobile cardinal.

Un autre avatar, très prisé des républicain·es estampillé·es « de gauche », de cette pensée contractualiste, réside dans l’éthique sacrificielle rousseauiste. Celle-là convoque chaque individu dans son devoir impérieux de faire naître un nouveau souverain, non plus royal mais national, et qui s’incarnerait dans l’expression supposée d’une volonté générale. Ici, plutôt qu’une éthique de survie, l’économie morale qui sous-tend cette mythologie de l’ordre et de la gouvernementalité est de nature sacrificielle. Dans les deux cas cependant nous avons affaire à des excroissances de pouvoir en regard desquelles l’ensemble abstrait que l’on nomme société, émerge et présente ses contours.

Mais aucune des deux fictions ne nous éclaire sur le moment historique bien réel où chacun a décidé de dire nous, de faire société, avant même qu’il y eût à nouer quelque contrat.

L’idée portée par la pensée contractualiste qu’il y aurait consentement, c’est à dire décision libre de se plier à un ordre exigeant notre obéissance, escamote l’essentiel : le fait de naître ici ne rend pas tributaire des mythiques contrats passés jadis, comme une dette perpétuelle qu’aurait à apurer la chaîne des générations. Ces mêmes dits contrats, que l’on invoque ad libitum pour exiger la soumission aux règles et aux institutions, font, au rebours de toute émancipation, de tout contrevenant·e un·e criminel·le menaçant qui la survie collective, qui l’intérêt général. Ils comprennent en creux la nécessité justifiée d’éliminer ce qui ne fait pas corps. Aussi n’est-il pas surprenant d’entendre de la bouche de nos chers républicain·es, plumé·es aux trois couleurs et cocarde au museau, des appels à épurer les universités des mal-pensant·es, à évincer les esprits dissonants comme autant de chancres rongeant le corps sacré et béni de la République. Quand les croyances s’effondrent en même temps que les idoles auxquelles elles s’étaient arrimées, le pouvoir réclame sa solde de sang et procède au sacrifice requis par la fiction qui le porte : le corps collectif mythifié n’existe plus qu’en contrepoint d’opposant·es dont la culpabilité, comme le dit l’officier de Kafka, ne fait point de doute. Exécutons, exécutons ! De la calomnie au licenciement, jusqu’à l’emprisonnement, tout concourt à forger a posteriori ce mobile pâle et grêle dont l’État a besoin pour colmater les brèches d’où l’eau entre à grands bouillons.

L’on voit là toute la part brumeuse et narrative que tisse tout discours sur la société : celle-là n’a aucune existence réelle, sinon dans l’invocation qu’en font les institutions séparées des vies mêmes sur lesquelles elles exercent leur savoir gouvernemental. La fabrique du ou de la citoyen·ne n’apparaît ainsi que comme un apprentissage de ventriloquie où la jeune personne encasernée doit faire sienne l’idée qu’existe bel et bien une société, un tout, sorte d’ensemble naturel dont l’origine est à chercher dans les entrailles glorieuses de l’histoire. La société est cette délégation quotidienne que chacun·e fait de sa propre vie à des instances qu’il ou elle pare d’atours transcendantaux, quasi divins, sans même apercevoir les contours ecclésiaux que son esprit dessine. Il n’est pas même jusqu’à la sociologie politique qui, si progressiste soit-elle, tranche du clairon institutionnel et de ses fictions sociales, obstruant par-là les voies dissidentes de l’émancipation : à considérer la société comme un tout objectivable, l’on enfile les hardes de la gouvernementalité, adopte son babil et ne laisse aux opprimé·es qu’un os d’impuissance politique. Simone Weil avait bien cerné cette qualité d’abstraction que revêt la société ou, sous un notre nom, la collectivité :

« S’il y a au monde quelque chose d’absolument abstrait, d’absolument mystérieux, d’inaccessible aux sens et à la pensée, c’est la collectivité ; l’individu qui en est membre ne peut, semble-t-il, l’atteindre ni la saisir par aucune ruse, peser sur elle par aucun levier ; il se sent vis-à-vis d’elle de l’ordre de l’infiniment petit. »x

C’est que passée une certaine échelle de grandeur, l’on s’écarte de la communauté sensible de vie, concrète, pour gagner l’abstraction des grands ensembles que l’on appelle aussi bien sociétés que collectivités. Rousseau l’avait bien saisi à propos de la démocratie, lui qui affirmait, avec une certaine acuité, que cette organisation de la vie politique ne pouvait s’exprimer authentiquement qu’à une échelle très réduite. xiLà, la vie n’est qu’a minima séparée d’elle-même, et la politique n’a pas atteint ce degré de spécialisation qui, de la cave au grenier, trame nos existences contemporaines. Et Simone Weil d’achever :

«  La société la moins mauvaise est celle où le commun des hommes se trouve le plus souvent dans l’obligation de penser en agissant, a les plus grandes possibilités de contrôle sur l’ensemble de la vie collective et possède le plus d’indépendance. [ …] L’indépendance requière la connaissance de ses limites. »xii

Obéir au temps de la totalité capitaliste

A l’heure où la majorité de la population active de ce pays est arraisonnée par la condition salariale, le rapport de subordination qu’elle induit constitue une expérience de vie quotidienne et partagée.

C’est au cœur de cette relation salariale que devient tangible et discernable pour beaucoup la question de l’obéissance. L’on peut à cet égard laisser la parole à Johann Chapoutot, universitaire et historien du nazisme, auteur d’un bref ouvrage sur l’un des fondateurs du management contemporain, accessoirement ancien général SS :

« Plus profondément, on peut considérer que le problème réside dans le lien de subordination inhérent au contrat de travail, qui stipule qu’un agent X doit exécuter une tâche définie par un supérieur Y – quelles que soient les modalités de cette exécution, et quels que soient les caractères de la relation entre celui qui prescrit et celui qui produit (autoritaire ou libérale, harcelante ou confiante). »xiii

Ce contrat de subordination implique une séparation initiale et pérenne de l’employé·e et de la finalité que poursuit l’organisation ou sa direction à laquelle elle ou il obéit. Elle ou il n’intervient que pour ajuster voire choisir les modalités de la réalisation des objectifs prédéfinis. Jamais ceux-là, dans leur cœur même, ne peuvent être discutés. Apparaît donc ici une impossibilité éthique fondamentale, dans la mesure où la finalité échappe à la décision du ou de la premi·er·ère concerné·e : le ou la travailleu·r·se.

Marx avait déjà mis au jour avec rigueur l’aliénation de l’ouvri·er·ère dans l’industrie naissante à la fin du XIXe : la séparation du geste de la production de sa finalité même induisait une étrangeté de soi à soi dans le geste de la fabricationxiv.

Au siècle suivant, Simone Weil pouvait faire une observation approchante :

« Aucune intimité ne lie les ouvriers aux lieux et aux objets parmi lesquels leur vie s’épuise, et l’usine fait d’eux, dans leur propre pays, des étrangers, des exilés, des déracinés. Les revendications ont eu moins de part dans l’occupation des usines que le besoin de s’y sentir au moins une fois chez soi. Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent. Le contraire devrait être vrai. »xv

Le management contemporain a tâché par des moyens habiles et roués de dissimuler cette aliénation première, qui constitue la condition salariale : se subordonner et obéir à un ensemble qui nous est étranger, dont nous ne pouvons décider des finalités et qui, par le degré de spécialisation atteint par le capitalisme, nous sépare, nous disloque en une multitudes d’atomes de travail. Couplée au développement technique, la dépossession salariale est totale. Poussées à leur paroxysme, la spécialisation et la sophistication technologique renvoient la responsabilité morale de la personne aux confins de l’abstraction, en même temps qu’elle anesthésie la sensibilité au prochain. Une telle situation rend possible l’émergence de monstres humains, tel Eichmann, ce dont Gunther Anders sut nous alerterxvi.

Par ailleurs, Johann Chapoutot a su mettre en lumière les ressorts modernes du capitalisme qui transparaissaient déjà dans les œuvres de Reinhard Höhn, et où le management avait pour finalité de capturer les affects et de rendre désirable une situation de subordination qui s’imposait aux travailleu·r·se·s, faisant par-là fond sur l’honnête et aimable désir humain de trouver plaisir et sens à ses activités, mais pour mieux en extraire la valeur mercantile et productive dans une logique des plus spécieuses, perverses, d’administration des désirs par un conditionnement matériel autant que relationnel :

« Un département de l’organisation KdF, l’Amt Schönheit der Arbeit (Beauté du travail), est chargé de la réflexion portant sur la décoration, l’ergonomie, la sécurité au travail et les loisirs sur le lieu de production. Étonnante modernité nazie : l’heure n’est pas encore aux baby-foot, aux cours de yoga ni aux chief happiness officers, mais le principe et l’esprit sont bien les mêmes. »xvii

Ce management contemporain, que R. Höhn porta au pinacle des écoles de management à l’après-guerre, se situe de plain-pied dans la modernité capitaliste occidentale telle qu’elle s’épanouit au début du XXe siècle. La hantise du pouvoir patronal de la désobéissance, de la réappropriation qui lui est pendante, déboucha dans un premier temps sur l’essor du taylorisme qui, aux dires de Taylor lui-même, visait à contrecarrer les grèves d’ouvri·er·ères auxquel·les la polyactivité et l’autonomie relatives conféraient un pouvoir menaçant les fondements de l’ordre patronal, de l’entreprise et de sa propriété. L’ouvri·er·ère spécialisé·e et le ou la contre-maître incarnèrent alors une possibilité de contrôle accrue du patron sur les travailleu·r·ses, et la division du travail où la pensée de l’organisation était l’apanage des ingénieurs quand l’exécution incombait aux ouvri·er·ères.

L’on voit dans le management de R. Höhn une délégation exorbitante de responsabilité aux subordonné·es, endossant ce qui auparavant échoyait à leurs chefs, ainsi qu’un accord de latitude pour mener à bien les missions préfixées. Notons toutefois que l’exhortation à s’adapter à chaque situation nouvelle avec les mêmes moyens et rapidité, elle, était déjà observable sous la plume de Simone Weil quand, dans les années 1934-1935, elle fut ouvrière :

« La pensée doit constamment être prête à la fois à suivre le cours monotone de gestes indéfiniment répétés et à trouver en elle-même des ressources pour remédier à l’imprévu. Obligation contradictoire, impossible, épuisante. »xviii

Cet impératif d’adaptation prit toutefois très ouvertement le pli d’un darwinisme social dans la direction militaire nazie, puis dans le management d’après-guerre tel qu’encouragé par Höhn et ses semblables.

En outre, la seconde moitié du XXe siècle vit, dans le sillage des applications de R. Höhn, la mise en place de stratégies patronales de déjouement d’une insubordination au travail qui se faisait de plus en plus fréquente, pour atteindre son acmé au cours des années 1960-1970.xixCréer la fiction d’une communauté entrepreneuriale désirable parée de toutes les vertus et justifiant par là-même la subordination et l’obéissance requise, constitue l’une des composantes de ce management contemporain. Chapoutot indique avec justesse et à ce titre que la liberté de l’employé·e n’est conçue de nos jours par un·e manager, un·e dirigeant·e d’entreprise que comme inscrite dans le cadre contraignant prédéfini par l’entreprise elle-même, mais jamais en-dehors :

« La question de la liberté est inepte et oiseuse, pour un manager qui se respecte : on est libre par définition, du seul fait que l’on participe à la communauté, qu’elle soit Gemeinschaft ou team.

[…]L’âge des masses a été celui de la massification du statut de salarié, et il a vu l’avènement de mastodontes organisationnels dont la structuration interne est devenue une « science » – celle du management, précisément. »xx

Désobéir : de la mutinerie à l’éthique

Il est des moments où les régimes de croyance sur lesquels se fonde l’économie morale d’un ordre social, se fissurent, s’effondrent. Les Gilets Jaunes s’adressaient au pouvoir en pensant obtenir l’oreille libérale du prince-président, espérant rétablir l’apparente et très symbolique réciprocité qu’avaient pu incarner un État redistributeur et des services publics, comptant sur la justice supposée d’un ordre qu’ils croyaient trahie. Le politiste Barrington Moore Jr tend à voir dans l’alliage ordinaire de la passivité et du consentement, l’effet des contreparties accordées par les dominant·es aux dominé·esxxi. C’est quand cet équilibre symbolique précaire, fait de récompenses et d’une tout à fait controuvée justice sociale, vacille que l’acceptation est mise en doute et les croyances qui la bordent éprouvées. Et pour ce qui est des Gilets jaunes, la force armée qui, jusqu’au sang, leur fut opposée, éroda les représentations où chacun·e croyait trouver qui une place, qui un protect·eur·rice, qui un artefact spectral de communauté de vie. Le pouvoir fut mis à nu et le mythe de la société décomposé. D’aucun·es parmi les figures de proue du soulèvement en appellent aujourd’hui à la désobéissance.

D’autres en 1916, qui constituaient un corps expéditionnaire russe sur le front occidental de la Première Guerre mondiale, illustrèrent ce qu’est un cas d’effondrement de croyances, suivi d’une désobéissance contagieuse, infrangible et révolutionnaire.

Pourtant triées sur le volet et composées de profils éloignés des idées subversives, ces troupes se virent envoyées à l’abattoir lors d’offensives aussi vaines que sanglantes. En terre étrangère et suivant de loin en loin les échos des semonces révolutionnaires qui agitaient leur pays, ces troupiers russes furent, après leur participation à un charnier du printemps 1916, cantonnés à La Courtine, dans le département de La Creuse.

On lit sous la plume pointilleuse de l’historien Rémi Adamxxii, comment ces hommes en vinrent à refuser d’obéir, petit à petit, alors qu’eux-mêmes n’étaient ni majoritairement ouvriers (mais paysans), ni imprégnés des doctrines révolutionnaires vigoureuses dans leur pays (notamment ce qui fut nommé par la suite « bolchevisme »).

L’expérience du front mit le soldat russe face à la violence crue de l’ordre qu’il servait. Il fallut qu’il atteignît à l’insupportable pour que rompissent en lui les étais branlants de son acceptation à obéir. S’il y eut un tournant dans l’hécatombe que fut pour les soldats russes l’offensive lancée par Robert Nivelle au printemps 1916, tissue d’absurdes, meurtrières et vaines attaques, cette découverte de l’injustice et de l’oppression se fit, à lire l’historien, graduellement, d’avant l’offensive jusqu’à bien plus tard :

Avant même l’offensive Nivelle, l’auteur note que « Des punitions corporelles [étaient] infligées aux soldats moscovites ; à cette violence, qui révélait la barbarie des rapports de classe, s’ajoutaient les écarts de solde.

Le régime des permissions accentuait l’inégalité. Alors que celles accordées à la troupe étaient rares et brèves, les officiers bénéficiaient d’un régime de sortie privilégié et de centres de permissionnaires créés à leur intention. Les soldats comprirent que, pendant qu’ils demeuraient à portée des tirs, leurs chefs pouvaient profiter des plaisirs de l’arrière. »xxiii

ou encore plus loin :

« Marqués jusque dans leur chair par une discipline féroce et contraints aux marques extérieures d’obéissance les plus serviles, ils ne pouvaient manquer de comparer les « libertés » accordées aux Français et leur propre sujétion. »xxiv

et enfin à propos de la répression de la mutinerie au camp de La Courtine, appuyée par l’État français, donc bien après l’offensive :

« L’une des conséquences de l’assaut est la transformation des sentiments des soldats à l’égard de la France, dont beaucoup espéraient qu’elle s’interposerait et empêcherait cette opération militaire sans précédent. »xxv

Toutes les figures de l’autorité perdent peu à peu de leur pouvoir comminatoire et de la couche superficielle de confiance qu’elles inspirent, sous les horions répétés des défaveurs, humiliations, injustices et horreurs militaires. Les évènements de Russie dénouent des désirs et achèvent de conduire le gros des troupes cantonnées à l’insubordination, sous une forme qui plus est auto-organisée en comités (inspirés de ceux échafaudés en Russie) :

« Les derniers liens avec la troupe se trouvent donc tranchés. Pour la première fois depuis l’annonce de la chute de Nicolas II, les Courtiniens désobéissent ouvertement aux officiers et aux ordres du gouvernement provisoire. Quelques jours à peine après leur arrivée dans la Creuse, la majorité des officiers ont abandonné tout espoir de ramener les soldats à l’obéissance. […] Le camp était passé sous le contrôle des comités. »xxvi

Quelle que fût la destinée tragique de ces insubordonnés qui devinrent des révolutionnaires, il importe de noter que ces hommes, roués à l’obéissance par une force sèche, rude et féodale, rompirent en visière à l’ordre qu’ils servaient après avoir souffert l’expérience la plus aiguë de la destruction humaine : une guerre totale. Il faut qu’un certain seuil moral eût été franchi en même temps qu’une cohésion communautaire préexistât pour que l’on fût prêt à se rebeller, à reprendre la guerre sociale qui précède la guerre militaire :

« Ce qui révolte les officiers, surtout, c’est que la guerre sociale a remplacé la guerre nationale et que la lutte des classes est devenue plus importante à leurs yeux que le chauvinisme et l’hostilité envers les Allemands. »xxvii

Certes, ils étaient autour de 10 000 à désobéir, mais ce n’était point leur pays tout entier, loin s’en faut. Ils étaient regroupés, pouvaient se dévisager dans le camp de La Courtine. Le sentiment de communauté devait être d’autant plus grand que leurs vies se trouvaient isolées en pays inconnu. Ils étaient nombreux, mais pas à un point où le nombre éloigne les individus et les ramène à la distance ordinaire des existences séparées.

Mais il n’y aurait cependant pas eu désobéissance massive si ne s’était ajouté l’ingrédient éthique : la fraternité humaine qui, peu à peu, supplante les idolâtries, les assises fiduciaires de l’ordre social, comme idéal et pratique de vie.

Car il est un fait désormais bien documenté que peu sont celles et ceux qui se lancent au péril de leurs maigres biens et de leur vie-même dans l’inconnu auquel ouvre une désobéissance. Aussi est-ce souvent quand il n’y a plus rien à perdre que les un·es envisagent enfin d’agir librement selon leur conscience. Rares sont les Antigone. Et pourtant. Faudrait-il, au prétexte de ne point faire de la révolution l’apanage des virtuoses, remiser ce qui pourtant sut mouvoir des masses au-devant d’intérêts puissants, contraires et solidement ancrés ?

Alors oui, l’on songera peut-être à la force d’une idée, d’une croyance, d’une foi qui sut guider tel ou tel dissident·e, object·eur·rice de conscience. Le film Une vie cachée, de Terrence Malick, donne à voir la sécession d’un paysan autrichien qui refuse à en périr, y compris pour être affecté à des hôpitaux militaires, de prêter serment à Hitler. Sa conscience chrétienne, qui implique que son Royaume n’est pas de ce monde, le lui intime. Il ne s’agit pas d’être un·e héro·s·ïne, de suivre des saint·es, athées ou chrétien·nes, mais de bien voir ce qui se joue dans une désobéissance de cette nature, où le ou la dissident·e obéit à ce qui n’est pas de ce monde, de cette société, soit un idéal, une boussole éthique. Celle-là n’exclut pas la finesse, la ruse et l’à propos : désobéir peut prendre des formes plus ou moins visibles, dissimulées ou assumées dans l’éclat du jour. Aussi Frédéric Gros observe-t-il avec J. Semelin, l’ « importance et [l’]efficacité de formes de résistance moins visibles que l’héroïsme de maquisards armés : boycottages, travail au ralenti, démission quand on est fonctionnaire, négligences calculées, « chvéïkisme » systématique. »xxviii

Quant à Simone Weil, une fois encore, elle nous épaule dans la tâche d’entrevoir la mise en pratique de cet idéal fraternel, égalitaire :

« La force sociale ne va pas sans mensonge. Aussi tout ce qu’il y a de plus haut dans la vie humaine, tout effort de pensée, tout effort d’amour est corrosif pour l’ordre. […] Pour autant qu’elle construit sans cesse une échelle de valeurs « qui n’est pas de ce monde », [la pensée] est l’ennemie des forces qui dominent la société. »xxix

C’est ainsi que l’amitié, qu’elle s’exprime au travers d’une sodalité de rond-point ou d’une mutinerie fraternelle, ou plus simplement encore par les écarts discrets que chacun·e sur son lieu de travail s’octroie pour se réapproprier l’espace, ses outils, nouer des relations authentiques au rebours des dispositifs de contrôle, ce que l’on peut appeler, le reprenant à Michel de Certeau, des braconnages, l’amitié donc, et sa note amoureuse dont tant de films ont célébré le ferment subversif pour l’ordre, car imprévisible (songeons à The Apartment de Billy Wilder, sorti en 1960, ou plus récemment Olli Mäki où un boxeur amateur déroge aux ordres de ses employeurs pour retourner à sa vie de boulanger de village, avec son amour, une institutrice que ne fascinent aucunement le pouvoir, la gloire, la force – masculine – et l’argent), l’amitié et l’amour donc sont ennemis de l’ordre établi.

Et Frédéric Gros d’ajouter :

xxx« L’amitié exclut la dissolution dans « un » peuple, « un » Prince, « un » Nation. »

Au travers de sa théorie des affects inspirée de Spinoza, Frédéric Lordon pointe en outre la portée modificatrice de certains affects – le sentiment d’amitié pouvant en faire partie : « C’est que la modification est au cœur de la pensée de Spinoza. La complexité intrinsèque du corps humain en fait à ses yeux l’un des corps les plus affectables et, partant, l’un des modes les plus modifiables même : être affecté, c’est déjà être modifié, puisque c’est enregistrer en soi une variation (de la puissance d’agir du corps et de la puissance de penser de l’esprit); mais certaines affections, ou suites d’affections répétées, peuvent aller jusqu’à affecter les manières d’être affecté. Il y a des rencontres, des expériences qui sont transformatrices. Rien ne garantit qu’on soit ainsi modifié/transformé pour le meilleur. […] Heureusement, on sait aussi qu’il y a d’excellentes autres modifications, du reste, ce que propose l’Éthique de Spinoza n’est pas autre chose qu’un certain programme de modification, assis sur la double démonstration que : 1) l’homme est un mode modifiable, et 2) il a grand intérêt à se modifier, en tout cas dans la direction qu’il lui indique ».

Ainsi, la révolution ne peut être entendue aujourd’hui par tout·e révolutionnaire conséquent·e vis-à-vis de l’histoire qui le précède, comme un mouvement providentiel des dites sociétés, un accouchement de l’ordre existant qui reproduirait, par nécessité, ses structures apparentes, ses velléités idolâtres où l’absolu serait terrestre.

Là est la duperie après laquelle courent bien des pensées instituées, prêtes à s’accoutrer des nippes de l’État ou de tout autre institution de la force pour opposer une force équipollente aux armées adverses. Non point, il s’agirait au rebours de cette perpétuation de la séparation de nos vies d’elles-mêmes, de constituer des communautés de vie soustraites à l’impératif étatique de faire société, de faire corps, et de les fédérer dans leurs diversités. Plutôt, au contraire, tâchons de nous déprendre pour mieux nous assembler, de nous soustraire aux ordres pour mieux vivre en suivant une éthique comme mise en pratique d’un idéal, ce sextant de l’esprit et du cœur, de briser les liens qui nous asservissent par le sabotage, subvertissant qui telle institution publique commandée par l’impératif managérial et la fiction étatique et gouvernementale, qui telle entreprise privée. Séparons-nous des officiers qui veulent inscrire la mort dans notre chair, jour après jour claustrés au bureau, à l’usine, à pôle-emploi, au labo, sur le vélo, au restau, dans les grands magasins. Séparons-nous des enfermeu·r·ses. De ceux et celles qui font de nos vies une condamnation, un mouroir, un néant. Vivons le séparatisme. Maintenant. N’ayons crainte de perdre, désirons nous reconnaître. Notre puissance matérielle, aux antipodes de leurs forces destructrices, est tangible. Chaque jour est une occasion de conspirer pour nos communes vies et leur assomption pleine et entière.

Dormiens Silvam

iFranz Kafka, A la colonie disciplinaire et autres récits, Arles, Actes Sud, 1998, p. 17

iiIbid. p. 15

iiiSimone Weil, Force et malheur [recueil], Bordeaux, Éditions de la Tempête, 2019, p. 95

ivSimone Weil, ibid., p.134

vInge Scholl, La Rose blanche : six Allemands contre le nazisme, Éditions de Minuit, 1955

viSimone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Payot, Paris, 2020, p.75-76

viiFrédéric Gros citant Les Frères Karamazov de Dostooëvski, dans Désobéir, Paris, Albin Michel, 2017, p.28-29

viiiMichel Foucault, Les anormaux : cours au Collège de France : 1974-1975, Paris, Le Seuil, 1999

ixEmmanuel Kant, Réflexions sur l’éducation, Paris, J.Vrin, 2004

xSimone Weil, ibid., p. 135

xiJean-Jacques Rousseau, Projet de constitution pour la Corse, Paris, Nautilus, 2000

xiiSimone Weil, ibid., p. 146-147

xiiiJohann Chapoutot, Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, Paris, 2020, p.138

xivKarl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Flammarion, 2006

xvSimone Weil, Force et malheur [recueil], Bordeaux, Éditions de la Tempête, 2019, p.130

xviGünther Anders, Nous, fils d’Eichmann: lettre ouverte à Klaus Eichmann, Paris, Rivages, 1999

xviiJohann Chapoutot, ibid., p.74

xviiiSimone Weil, ibid., p.125

xixGrégoire Chamayou, La société ingouvernable, Paris, La Fabrique, 2018

xxJohann Chapoutot, ibid., p.139

xxiBarrington Moore Jr, Injustice, The Social Bases of Obedience and Revolt, M. E. Sharpe, New York, 1978, cité par Laurent Bonelli dans Le Monde Diplomatique, janvier 2019 : Pourquoi maintenant ?

xxiiRémi Adam, Les révoltés de La Courtine : histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920), Marseille, Agone, 2020

xxiiiRémi Adam, ibid., p.76

xxivIbid., p.78

xxvIbid., p.235

xxviIbid., p.179

xxviiIbid. p.249

xxviiiFrédéric Gros, Désobéir, Paris, Albin Michel, 2017, p.64

xxixSimone Weil, Force et malheur [recueil], op.cit., p.96

xxxFrédéric Gros, ibid. p.69

xxxiFrédéric Lordon, Vivre sans?, Paris, La Fabrique, 2019, p. 24-25

Pour prolonger la soirée:

La force de l’ordre: enquête ethno-graphique de Didier Fassin. Un plaidoyer réformiste pour une police plus douce.

Dans la nasse

La publication de la BD la force de l’ordre : enquête ethno-graphique, adaptée de l’essai du chercheur Didier Fassin, arrive à point nommé, dans une période de troubles où un mouvement social s’efforce de battre en brèche la loi dite de sécurité globale. Fragilisé après plus de deux années de contestation de ses politiques austéritaires, le gouvernement a bien conscience qu’il a besoin de sa police pour faire face à la pression de la rue et c’est pour cela qu’il lui accorde des privilèges exorbitants. Le trop commenté article 24, punissant d’un an de prison et de 45 000 euros la diffusion d’images de policiers de nature à permettre leur identification, n’est que l’arbre qui cache la forêt. D’autres dispositions prévoient notamment d’élargir le champ d’intervention de la police municipale, de généraliser l’usage du drone pendant les manifestations et de permettre le port de l’arme de service en dehors des heures de travail. Tout ceci permet de rappeler que le titre de la BD illustrée par Jake Raynal ne manque pas de pertinence car au fond, qu’est ce que la police, sinon une institution qui a la force de son côté ? Dans l’exercice de leur mission, qui, d’après l’État, consiste à maintenir l’ordre public et à assurer la sécurité des personnes, les policiers reçoivent un entraînement, des armes et le droit de les utiliser dans un cadre bien spécifique. Ils bénéficient aussi du soutien du législateur, de l’appareil judiciaire et des médias qui donnent régulièrement la parole à leurs représentants syndicaux. La couverture de la BD fait le choix d’attirer notre regard sur l’usage de cette force sur un corps, on y voit, dans un jeu de clair-obscur qui anonymise les personnages, pour mieux les universaliser, un policier à brassard orange en train de contrôler un homme, qui lui porte un hoodie, le sweat à capuche associé dans l’imaginaire collectif aux jeunes de banlieues. A rebours des représentations spectaculaires des agissements des forces de l’ordre, les auteurs mettent au premier plan le fonctionnement normal de la police, l’agent est très clairement maître de la situation et l’homme contrôlé n’a d’autre choix que de se soumettre à la palpation.

Un chercheur en voiture avec la BAC

Le ton est donné, l’enquête ethno-graphique nous emmène donc dans la banlieue parisienne, au sein d’un grand commissariat où de 2005 à 2007, Didier Fassin a eu l’opportunité incroyable, presque aberrante, de suivre une unité de la BAC (brigade anticriminalité) dans ses interactions quotidiennes avec la population. Le format bande dessinée et le trait sobre, élégant de Jake Raynal permettent de restituer avec beaucoup de limpidité les points saillants de ses observations. Alors finalement, qu’est ce qu’on voit la police faire dans cette BD ? Sans surprise, des opérations de police, que l’on observe du point de vue de Didier Fassin, spatialement positionné en compagnie de ses sujets d’étude. Présence discrète, c’est lui qui interprète le réel pour le lecteur, à travers un dispositif didactique efficace mais un peu étouffant. Dans une des vignettes les plus marquantes de l’ouvrage, un des agents de la BAC se tourne vers le chercheur assis à l’arrière de la voiture et lui lance : « y nous aiment pas, les bâtards, nous on les aime pas non plus ». Les « bâtards », c’est le terme qu’ils utilisent pour désigner dans leurs conversations les habitants des quartiers, d’origine africaine et plus précisément les jeunes. L’insulte vient tracer une frontière nette entre les policiers et les gens qu’ils sont censés protéger : elle crée un « nous » et « eux », elle déshumanise, elle avilit ces « autres » construits comme impurs et légitime la violence à leur encontre. Pendant la patrouille, on voit que ce ne sont pas les résidences où il y a peu de descendants d’immigrés qui intéressent la police, bien au contraire, elle va cibler en priorité leurs lieux de vie -les logements sociaux- et faire ce que l’on appelle du profilage racial. C’est un jeune homme noir occupé à écouter de la musique dans sa voiture qui va faire les frais de cette pratique. Il est contrôlé parce qu’il a la malchance de se trouver sur le chemin de ces policiers qui se demandent ce que ce corps fabrique là et viennent lui rappeler l’existence de la contrainte étatique.

Que font ces gens ici? La force de l’ordre © Delcourt

Remettre la police dans le droit chemin

Dans la planche suivante, une commissaire adjointe nous explique que les contrôles d’identité et les fouilles corporelles ne peuvent se dérouler que dans un cadre bien précis, uniquement si les personnes sont engagées dans des activités illégales. Ce rappel à la loi adressé au lecteur se reproduira dans une autre séquence et dessine en filigrane le portrait politique de l’auteur. Les baqueux sont encore en maraude mais cette fois, ils sont à la recherche de qui est décrit comme une improbable quête au flagrant délit, tout cela pour gonfler des stats à la fin du mois. Les policiers ratissent donc les quartiers populaires pour coffrer quelqu’un et finissent par être appelés pour un jeune qui fait du quad dans la rue. Quelques habitants protestent contre l’injustice du contrôle, les agents font dégénérer la situation, les insultes racistes fusent, quatre personnes sont blessées pendant une perquisition improvisée et tout ce beau monde est inculpé d’outrage et de rébellion, afin de décrédibiliser d’éventuelles poursuites. Les auteurs relèvent avec justesse l’existence d’un business de l’outrage florissant, les policiers sont incités à utiliser cette manœuvre puisqu’ils ont tout à gagner : leur parole aura toujours plus d’impact que celle des victimes, les frais du procès sont payés avec les deniers publics et ils recevront certainement des dommages et intérêts. Un treizième mois gagné sur le dos du contribuable ET des habitants des quartiers populaires. Ce phénomène est un révélateur de l’agressivité de la police qui instrumentalise le droit pour maquiller ses violences, avec la bénédiction des juges, et pourtant les auteurs persistent à nous mettre le nez dans l’article 1er du code de déontologie de la police nationale qui stipule que « la police nationale concourt, sur l’ensemble du territoire, à la garantie des libertés et à la défense des institutions de la République, au maintien de la paix et de l’ordre public et à la protection des personnes et des biens ». Futile rempart contre la férocité d’une institution forgée par la bourgeoisie pour mettre au pas les classes populaires. Nous partageons bien évidemment le diagnostic de Fassin sur la surenchère sécuritaire des années 1990 qui a abouti à la création de la BAC, une unité aujourd’hui noyautée par l’extrême droite, responsable de la plupart des morts aux mains des forces de l’ordre et véritable extension d’un ordre économique qui se crispe.

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, promettant aux habitants d’Argenteuil de les débarrasser de la « racaille » en 2005. Il a depuis été mis en examen pour corruption ©LCI

Sans conteste, l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur en 2003 a marqué un tournant dans la stratégie de contrôle des corps de l’État, sa politique du chiffre a poussé les policiers à s’en prendre avec plus d’assiduité aux personnes les plus marginalisées, notamment les jeunes garçons de banlieue et les sans-papiers, dont les infractions sont les plus faciles à constater. Cet acharnement sur les illégalismes d’une catégorie de la population a fait resurgir dans le débat public une classe dangereuse fabriquée de toute pièces et que l’on évite soigneusement de désigner par son origine ethnique ou ses conditions matérielles d’existence. Le discours sur les « racailles » qui séviraient dans les périphéries des villes françaises a servi à forger un ennemi de l’intérieur pour justifier une intensification de l’occupation militaire du territoire. Pour Fassin, la police a été « progressivement détourné de ses objectifs originaux » par des politiciens comme Sarkozy, ce qui a mené à des situations dramatiques, la mort de Zyed et Bouna le 27 octobre 2005, bientôt suivie par les émeutes des banlieues.

Pour une police de la confiance ?

A la fin de la BD, il opère une distinction entre deux modèles de police, le fameux « bobby » seulement armé d’une matraque, assez proche de la police de proximité voulue par Lionel Jospin, au « cop » américain, déconnecté de son territoire pour éviter les rapprochements qui adoucirait un peu trop ses relations avec les gouvernés. Il semblerait que c’est la première proposition qui a la faveur des auteurs : l’obstination donquichottesque de Fassin à présenter ses recherches aux gouvernants le place dans le camp de la réforme. De la même manière que David Dufresne dans son film Un pays qui se tient sage, il met en lumières les graves dysfonctionnements de la police actuelle mais ne propose pas grande chose à part un redressement de la situation, qui passerait par une administration plus douce des choses. Dans cet optique, rien de mieux qu’une police de la confiance pour étouffer la mutinerie dans l’œuf et continuer de gérer la société, ce rassemblement forcé d’êtres humains sur un territoire donné. A cela, nous objecterons que dans le contexte actuel, il apparaît très difficile de reformer cette institution tant elle semble hors de contrôle du pouvoir politique : bientôt Darmanin prendra directement ses ordres de la part des syndicats policiers. Ensuite, il convient de rappeler que l’excellente réputation de la police anglaise, la meilleure des polices, selon l’expression consacrée, est largement exagérée ou du moins ne signifie pas la même chose pour tous.

Une représentation d’un bobby en uniforme assurant la tranquillité des quartiers aisés

Crée en 1829 par Sir Robert Peel, un ministre de l’intérieur libéral, elle répond à un besoin de rationaliser le maintien de l’ordre en Angleterre, qui connaît alors une véritable explosion démographique. Les anglais quittent les campagnes pour aller s’installer dans les villes et à Londres, les agents du guet et les agents paroissiaux, ne sont pas suffisamment bien formés ou organisés pour faire face pour encadrer tout ce monde. C’est que le désordre gronde dans la patrie du libéralisme, de 1811 à 1812, les Luddites fracassent les machines qui détruisent leurs emplois, puis en 1830, les « swing rioters » prennent le relais, font flamber maisons de travail et granges aux dîmes. En 1840, un large mouvement ouvrier, le Chartisme, se constitue pour lutter contre la brutalité du capitalisme anglais (les journées de travail durent 15h, les salaires sont extrêmement bas) et mettre fin au suffrage censitaire. Le pouvoir politique redoute alors une insurrection mais la force de police conçue par Peel permet de faire face aux débordement émeutiers. Pour le ministre, l’enjeu était double : il devait recruter des policiers qui n’effraient pas trop la bourgeoisie anglaise, naturellement méfiante vis-à-vis de tout processus de centralisation tout en assurant un maillage du territoire et un encadrement des classes laborieuses efficace. Le pari est réussi puisque l’Angleterre échappe au vent de révolte qui souffle sur toute l’Europe en 1848. Ce petit développement historique était nécessaire pour expliquer pourquoi nous nous méfions de ces tentatives de rationaliser la police : desserrer les mailles du filet, ce n’est pas relâcher les poissons. Pour conclure, la BD constitue un très bon point de départ pour comprendre ce que fait la police dans les banlieues, simplement nous nous demandons si, à trop fréquenter les institutions et leurs agents, Fassin ne s’est pas rendu aveugle à d’autres possibilités de changement.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Sources:

  • Didier Fassin, la force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.
  • Jeremy Black and Donald Macraild, Nineteenth Century Britain, MacMillan Foundation, 2002.

Traduction de la tribune en langue anglaise : lettre ouverte : la menace de l’autoritarisme académique. [i]

Dans la nasse

[i]https://www.opendemocracy.net/en/can-europe-make-it/open-letter-the-threat-of-academic-authoritarianism-international-solidarity-with-antiracist-academics-in-france/

Défendre la liberté « scientifique », l’autonomie de pensée, d’expression, d’enseignement et de recherche en France. C’est ce que se proposait la chercheuse australienne[i] Alana Lentin en publiant le 5 novembre dernier une « réponse critique au Manifeste signé par 100 universitaires Français et publié au journal le Monde le 2 novembre, suite à l’assassinat du professeur Samuel Paty »[ii]. Dans cette assez longue introduction critique au texte intégral traduit ci-dessous en français, je tenterai d’exercer pour la première fois dans Les Petits Soirs, cette liberté d’expression tant revendiquée dans leurs discours par les universitaires protagonistes de ces controverses, qu’ils soient « réactionnaires » ou « bien-pensants », grâce à la fenêtre d’expression qui m’est ouverte par Dormiens et H.D. Et bien que je sois d’accord avec le texte dans ses grandes lignes, il est question de ne pas être dupes sur le fond de l’affaire. J’y reviendrai à la fin.

Comme vous pourrez le constater, en lisant le texte intégral traduit ci-dessous en français, Alana Lentin se pose en parangon d’une recherche critique se penchant sur les concepts liés à « la race », au racisme et à l’antiracisme[iii], recherche qu’elle perçoit, « du haut » de sa chaire académique à l’Université de Sidney, comme frontalement attaquée par la surcharge discursive droitière qui a envahi l’espace médiatique français, à la suite des récents attentats du mois d’octobre. Surcharge dont le gouvernement macroniste est devenu le principal diffuseur et promoteur, notamment par l’intermédiaire du ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer[iv]. C’est d’ailleurs en soutien à sa dénonciation d’une prétendue « omniprésence » d’un courant « islamogauchiste » au sein des universités françaises et de sa complicité avec le terrorisme « islamiste », que fut revendiquée la publication de la tribune « des 100 ». 

Pour ces derniers Mme Lentin serait ce qu’un hebdomadaire néo-conservateur français se plaisait à nommer dans un article de 2019 « une obsédée de la race »[v], sobriquet utilisé pour dénoncer surtout les personnes issues de l’immigration postcoloniale, coupables à leurs yeux d’être à l’origine d’une « montée du communautarisme, (et) de l’indigénisme dans la gauche française, à partir de plusieurs débats organisés aux universités d’été de EELV et LFI (…) signes du repli de l’universalisme à gauche » et qui serait le fait des « tenants (d’une) « mouvance racialiste » ayant désormais carte blanche… ».

Ici je cite à escient un article publié cet été par le député Éric Coquerel [vi], en défense de sa collègue Danielle Obono au moment de la parution d’une « fiction » la transposant dans un XVIIIe siècle orientaliste et la dépeignant en « esclave », tant en image que dans le texte[vii]. Nous trouvons ici la même mauvaise foi toute à l’œuvre dans la mobilisation du terme « islamogauchiste » et son utilisation tous azimuts, tous-plateaux-télé, jusqu’aux-officines et cabinets ministériel, des mois d’octobre et novembre, et donc reprise désormais, par des universitaires dont nous connaissons tous.tes les penchants idéologiques. Ainsi Marcel Gauchet (excusez du peu), Pierre Nora (qui après des débuts « encourageants » sous la férule de Jacques Le Goff dans une autre dimension spatio-temporelle – les années 1970 -s’épanouit dans une belle carrière de cumulard dans le monde  de l’édition et scientifique[viii]), Gilles Kepel, politologue qui figurait parmi les personnalités fondatrices du Printemps Républicain en 2016 et qui s’entretiendrait régulièrement avec le président Emmanuel Macron[ix], ou encore Luc Ferry, ex-ministre de l’Éducation Nationale sous Jacques Chirac, grand « admirateur » (ironie) des Gilets Jaunes[x]

Cette lettre ouverte, écrite donc pour répondre à ces grands pontes depuis les antipodes et parue sur le site OpenDemocracy.net, a le mérite de mettre au service de son engagement idéologique des arguments de fond, décrivant et analysant le moment islamophobe français dont nous sommes les témoins hébétés. C’est cependant sans surprise qu’elle n’eut aucun écho dans les media français. À ce sujet, je n’ai eu vent de son existence que par l’intermédiaire de la page facebook d’une émission télévisuelle historique en ligne (la Grande H du Media, pour ne pas la nommer). D’ailleurs, que l’animateur de cette dernière ait eu accès à cette publication certainement de par sa position de professeur d’histoire à l’université n’est pas un fait anodin. À ce silence s’ajoute la rareté de réponses proposées à la centurie islamophobe et ses sorties médiatiques, si ce n’est un autre texte paru également sur le Monde intitulé « Université : Les libertés sont précisément foulées aux pieds lorsqu’on appelle à la dénonciation d’études et de pensée », tribune signée quant à elle, par « deux mille chercheurs et chercheuses » dénonçant « le police de la pensée dans les universités »[xi]

Cette controverse est à comprendre dans le temps moyen de la séquence initiée par le projet de Loi de programmation de la recherche (LPPR) qui crée pas mal de remue-ménage dans les universités et unités de recherche depuis le début 2019. Étant moi-même doctorant en histoire à l’université en France, j’ai pu constater de l’intérieur que des chercheur.ses-enseignants.es , d’habitude peu enclins.es à la révolte, commençaient à se sentir (enfin) un tant soit peu atteints.es par la stratégie du choc toutes-voiles-dehors mise en pratique par le projet macroniste et qui a placé l’université et la recherche publique française potentiellement au même stade de délabrement que l’hôpital ou l’éducation scolaire. Et si nous serions tentés de réagir, à juste titre, par un « too little, too late »[xii], tant l’émotion peut sembler par trop corporatiste, elle rend compte d’une potentielle fracture au sein des marges (mais pas seulement) du Bloc Bourgeois. Ce constat serait intéressant dans l’hypothèse d’un mouvement de masse qui mettrait à mal le gouvernement actuel et le système sur lequel il s’appuie. Le succès d’un tel mouvement de masse dépend d’une nécessaire mais hypothétique alliance entre les classes populaires et les couches désormais paupérisées de la « petite bourgeoisie » à laquelle appartiennent le gros du personnel administratif et enseignant, et, dans une moindre mesure, scientifique voire dirigeant, tant la précarisation des moyens et des statuts y fait ravage depuis une grosse dizaine d’années.

La semaine dernière le ministère de la Recherche et de l’enseignement supérieur a débuté une campagne d’information destinée aux personnes concernées au sein des universités. Dans un courriel déroulant une novlangue technocratique bien connue, la ministre Frédérique Vidal, répand les platitudes habituelles censées nous démontrer à quelle sauce nous allions être délités et en quoi nous devrions nous un réjouir. Mais qui ose sérieusement s’y opposer ?

Or l’invocation d’arguments « internalistes », y compris les plus valables, ne saurait renverser l’état de sidération dans lequel se trouvent les universitaires et les chercheurs.ses. À ce titre, le peu d’écho qu’ont reçu les tribunes autres que celle des « 100 », se comprend aisément par l’état de méfiance généralisée du grand nombre vis-à-vis des paroles instituées, y compris scientifique. Dans un tel contexte, pour se battre efficacement à la fois pour la liberté de la recherche scientifique et contre le racismes et l’islamophobie, ne faudrait-il pas d’abord une prise de conscience bien plus profonde chez les universitaires et les chercheurs.ses eux.elles-mêmes quant au rôle joué par les mêmes institutions qu’ils.elles s’efforcent de défendre, dans la perpétuation des maux qu’elles.ils dénoncent ?

C’est à ce prix seulement (et pardonnez l’emploi sarcastique d’un terme à la mode et également prisé par le camp néo-conservateur et fachoïde pour déqualifier celles et ceux qui exprimeraient le moindre avis divergeant), c’est-à-dire en faisant véritablement « sécession » d’avec les impensés propres à la Bourgeoisie que l’on pourra mettre à mal les politiques qui les privent du nerf de la guerre : les moyens humains et financiers. Et pour commencer, pourquoi pas, tourner enfin le dos à l’élitisme anti-démocratique qui règne sans partage dans le monde de la recherche et de l’enseignement scientifique, que ce soit en sciences « dures » ou humaines.

L’exemple récent des mobilisations contre l’offensive législative liberticide du gouvernement, du parti présidentiel et de leurs alliés au sein du Bloc Bourgeois (la droite « traditionnelle » et l’extrême-droite lepéniste) montre bien que c’est la lutte totale contre leur monde qui seule peut donner une chance à quelque liberté que ce soit dans un proche avenir. Y compris celle d’avoir le privilège de penser le monde et l’écrire à la place, ou plutôt, au nom de tous.tes. 

En ces temps de racisme montant, de suprématisme « blanc », d‘antisémitisme et de violence d’extrême-droite, la liberté académique a été attaquée. La liberté d’enseigner et d’effectuer des recherches par celles.ceux qui travaillent sur les racines et les trajectoires du concept de « race » et du racisme est visée de manière perverse comme étant précisément la cause des phénomènes que ces chercheurs.ses mêmes veulent mieux comprendre. Tel est le contenu d’un « manifeste » signé par 100 chercheurs.ses français.es, publié dans le journal Le Monde le 2 novembre 2020. Ses signataires affirment leur accord avec Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale lorsque ce dernier évoque le « racialisme indigéniste » et les « idéologies décoloniales », importés d’Amérique du Nord, comme ayant rendu possible qu’un extrémiste assassine le professeur Samuel Paty le 16 octobre dernier.

L’affirmation est profondément malhonnête, à un moment où les chercheurs.ses travaillant de manière critique sur la « race » et la décolonisation ont récemment reçu des menaces de mort ; en cela elle est également dangereuse. Les universitaires concernés par ce manifeste semblent avoir préféré sacrifier leur crédibilité dans le but de faire prospérer l’idée que leurs recherches sur le racisme les associeraient forcément à l’islamisme politique et au « racisme-anti-blanc ». Ce texte est apparu dans un contexte où la liberté scientifique en France est ouvertement victime d’interférences de la part du politique, à la suite d’un amendement du Sénat redéfinissant et limitant la recherche comme devant être menée « dans le respect des valeurs de la République ».

En fait, le manifeste est un appel à peine voilé à une chasse aux sorcières de type McCarthyste, devant être menée par la ministre de l’Éducation supérieure, de la recherche et de l’innovation (NLDR Frédérique Vidal), et ainsi à « éradiquer les courants islamistes » au sein des universités. C’est une injonction à prendre une position claire sur les « idéologies qui leur servent de base » et engager l’université dans une lutte « pour la laïcité et la République », en créant un organisme capable de traiter des cas qui s’opposeraient « aux principes républicains et la liberté académique ». Le sobriquet d’ « islamogauchiste » est désormais largement employé par les membres du gouvernement, des pans entiers de l’appareil médiatique et donc par des universitaires. Il rappelle le concept antisémite de « judéo-bolchévisme » qui servait à systématiquement à associer les Juifs au communisme. Celui d’islamogauchiste est particulièrement pernicieux en ce qu’il procède à une confusion volontaire entre l’Islam en tant que religion (et les musulmans) avec les islamistes jihadistes. En d’autres mots, les chercheurs.ses qui dénonceraient le racisme envers la minorité musulmane en France sont catalogués comme complices des terroristes islamistes et donc des ennemis de la Nation.

Par ailleurs, de manière plus générale, il serait intéressant de s’interroger sur qui, dans les faits, importe des idées venues d’Amérique du Nord.  Ainsi le manifeste est publié à la suite d’un décret exécutif issu par l’administration du président Trump visant à « combattre les stéréotypes liés à la « race » ou au genre », qui effectivement interdit aux employés et aux sous-traitants du gouvernement fédéral de manifester des opinions qui seraient ainsi caractérisées comme idéologiques en ce qu’elles dépeindraient les États-Unis comme un pays « fondamentalement raciste ou sexiste ». Pressé d’emboîter le pas à Trump, le parti Conservateur britannique en a profité pour qualifier la Critical Race Theory comme étant une « idéologie séparatiste » qui, si elle venait à être enseignée à l’École, devrait être déclarée comme illégale.

Nous sommes préoccupé.es par le « deux poids deux mesures » évident en ce qui concerne la liberté académique, à l’œuvre dans ce manifeste qui s’en prend aux recherches critiques décoloniales et à celle étudiant le concept de « race ». En opposition aux principes de la liberté académique, ce qu’elle demande c’est tout simplement l’assimilation de toute étude et enseignement historique ou sociologique du colonialisme français ou du racisme institutionnel, à des attaques à ladite liberté. A contrario, dénoncer de manière fallacieuse et dangereuse leurs études comme liées à l’extrémisme islamique, et présentant leurs auteurs comme responsables d’assassinats commis brutalement, comme le font les signataires de ce manifeste, serait en parfaite cohérence avec l’exercice de la liberté académique.

 Cette idée est à comprendre dans un contexte mondial où l’expression d’idées racistes s’effectue de plus en plus sous couvert de liberté d’expression et dans lequel, exprimer des points de vue antiracistes est de plus en plus dénoncé comme étant une violation de cette liberté d’expression. Pour les signataires du manifeste – comme pour Donald Trump – seuls les récits historiques nationaux édulcorés, qui omettent de dire la vérité sur le colonialisme, l’esclavage et le génocide, ne sauraient être antiracistes. Selon cette vision perverse et anhistorique, s’engager dans une recherche critique et enseigner sur ce que les injustices du passé auraient à nous apprendre, seraient s’adonner au « racisme anti-blanc », une vision qui réduirait le racisme à sa seule dimension psychologique individuelle, en le déconnectant des décisions prises, des lois votées et des politiques menées par les États et les institutions au sein de sociétés dans lesquelles les inégalités socioéconomiques et « raciales » continuent à sévir.

Dans cette atmosphère, le débat intellectuel est rendu impossible ainsi que tout questionnement critique du rôle joué par la France dans le colonialisme ou encore dans la géopolitique récente du Moyen Orient ou de l’Afrique, sans mentionner le fait qu’évoquer l’existence d’un racisme d’État est dénoncé comme une défense de la violence islamiste et comme un séparatisme. De cette manière, on ne saurait reprocher aux élites économiques et politiques leur rôle pourtant avéré dans le maintien du racisme à l’échelle nationale et internationale, alors que l’on jette l’opprobre sur les enseignants et les activistes qui essayent d’améliorer les conditions des personnes ordinaires à la base.

Pour la préservation des libertés d’expression et de conscience, nous nous tenons aux côtés des éducateurs français menacés par cette attaque foncièrement idéologique menée de front par des politiciens, des commentateurs médiatiques et une poignée d’universitaires. Cette dernière s’appuie sur un « whitewashing » des histoires du concept de « race » et du colonialisme et sur un vision islamophobe du monde, qui essentialise la violence chez les musulmans et qui assimile tous leurs défenseurs à des islamogauchistes. La véritable liberté académique doit inclure le droit à la critique des passés nationaux dans le but d’assurer un avenir meilleur. Aussi est-il vital de défendre cette liberté, en ces temps de polarisation politique à outrance catalysée par des élites désormais sous la coupe du suprématisme blanc.

Étienne Gio Pasquier


[i] En sciences politiques et sociales. https://www.westernsydney.edu.au/ics/people/school_based_researchers/alana_lentin

[ii] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/une-centaine-d-universitaires-alertent-sur-l-islamisme-ce-qui-nous-menace-c-est-la-persistance-du-deni_6057989_3232.html

[iii] Autrice notamment en 2020 de l’ouvrage intitulé Why race still matters ?, de The crises of multiculturalism : racism in a neoliberal age en 2011, ou encore de Racism and anti-racism in Europe, en 2004. 

[iv] https://www.leparisien.fr/politique/blanquer-denonce-l-islamo-gauchisme-au-sein-de-l-unef-et-de-la-france-insoumise-22-10-2020-8404451.php

[v] Marianne, pour ne pas le nommer. https://www.marianne.net/societe/l-offensive-des-obsedes-de-la-race-du-sexe-du-genre-de-l-identite

[vi] https://eric-coquerel.com/notes_de_blog/les-obsedes-de-la-race-ceux-qui-falsifi https://www.revolutionpermanente.fr/Contre-les-ordures-de-Valeurs-actuelles-et-tous-leurs-complices-solidarite-avec-Daniele-Obono ent-lhistoire/

[vii] https://www.leparisien.fr/politique/daniele-obono-representee-en-esclave-unanimite-politique-pour-denoncer-valeurs-actuelles-29-08-2020-8375034.php

[viii] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Nora

[ix] https://www.mediapart.fr/journal/france/011219/le-printemps-republicain-une-petite-boutique-qui-veut-peser-sur-le-jeu-politique

[x] https://www.leparisien.fr/faits-divers/gilets-jaunes-luc-ferry-appelle-les-policiers-a-se-servir-de-leurs-armes-et-cree-la-polemique-08-01-2019-7983795.php

[xi] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/04/les-libertes-sont-precisement-foulees-aux-pieds-lorsqu-on-en-appelle-a-la-denonciation-d-etudes-et-de-pensee_6058482_3232.html

[xii] Trop peu, trop tard.

L’école, les profs et la contre-insurrection: réflexions sur un parcours

Dans la nasse

On peut dire que ces derniers temps, ça a débattu sec dans mon lycée de banlieue. D’abord, de l’assassinat de Samuel Paty, qui a servi de boulevard aux réactionnaires de tout poil et dont mes collègues se sont emparés, afin d’engager un débat sur la liberté d’expression avec nos élèves de confession musulmane. Tout était joué d’avance dans cette pièce au scénario écrit par l’État, où les profs tiennent le beau rôle (et ils adorent ça) de ceux qui vont définir la position acceptable, en apparence raisonnable : toute personne a le droit de critiquer la religion, de s’en moquer sans pour autant être inquiétée. Simple, basique, dirait Orelsan. Et pourtant, on s’interroge. Sur ces caricatures, que l’on a sacralisées, transformées en idoles républicaines, alors qu’elles sont notoirement racistes et visent à humilier la communauté musulmane. Sur l’art de la caricature lui-même, qui exagère toujours les traits des minorités, les lèvres des noirs, les barbes des arabes, le nez des juifs. Aussi sur cette volonté féroce que les élèves prouvent leur foi en la république alors que cette même république a accepté de les reléguer économiquement dans des quartiers périphériques, bien à l’écart des centres-villes prospères. Une ségrégation qui ne dit pas son nom.

Dans l’ensemble, la journée s’est plutôt bien passée et nos élèves ont exprimé sur le sujet du débat des opinions plutôt modérées. Mais quelque chose chiffonne certains de mes collègues, il y en a qui ont osé se taire et ceux-là, eh bien, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Moi je comprends très bien ces taiseux : l’institution tient leurs destinées sociales entre ses mains et tout dérapage peut mener en garde à vue, on a pu le constater à Albertville et probablement dans d’autres lieux. Mais voilà, dans ce contexte, garder le silence, c’est déjà être un peu coupable. En vérité, c’est une tactique de résistance, pour ne pas renier ce que l’on croit, que Dieu est supérieur à tout, face aux clercs laïcs, qui croient mordicus que la République, ce travestissement grossier des intérêts bourgeois, est un idéal émancipateur. Vous pouvez le voir, on a en fait beaucoup parlé d’Islam, avant que l’autre sujet à la mode, le Covid ne repointe le bout de son nez dans nos discussions, à la faveur de la saturation des réas en Auvergne-Rhône-Alpes. Face à l’inaction de Jean-Michel Blanquer, qui préfère se défausser sur le local, les enseignants se sont emparés à bras-le-corps du problème et dans beaucoup d’établissements, ont fait grève pour réclamer la mise en place d’un protocole sanitaire plus adapté.

Dans notre lycée, nous avons la chance d’avoir un chef qui veut être aimé et qui a finalement cédé aux revendications de nos syndicalistes locaux, à savoir la création de demi-groupes en classe pour freiner la propagation du virus. Jusque-là tout va bien. Sauf que ce protocole prévoit pour les élèves une réglementation ultra-disciplinaire concernant le port du masque, l’interdiction de s’attrouper autour des endroits de sociabilité (les bancs, le hall d’entrée) et l’interdiction totale d’apporter de la nourriture à l’intérieur de l’établissement. Je le confesse, j’ai voté pour ce protocole vu que l’on m’a alarmé sur la possibilité que plusieurs collègues et élèves se retrouvent au cimetière. Sans pour autant être contre toute mesure sanitaire, je m’inquiète des tendances qu’installe cette gestion autoritaire de l’épidémie par l’Éducation Nationale. On nous pousse discrètement, par petits à-coups, à recourir de plus en plus à l’outil numérique, censé favoriser l’autonomie mais qui ne fait que renforcer les inégalités sociales déjà béantes et nous fait entrer dans le cycle délétère de la relation par écran interposé alors que plus que jamais on a besoin de se trouver et de se retrouver. Pire encore, je crains que ce protocole ne se fasse l’avant-garde d’un affect autoritaire, qui voudrait bien mettre au pas cette jeunesse trop remuante, qui persiste à s’étreindre, à danser et à jouer pendant que d’autres sont en réanimation. Nous sommes en guerre après tout et chacun doit faire sa part, la joie n’est plus de mise, on veut que nos jeunes souffrent un peu et c’est réussi : leur santé mentale a été sacrifiée sur l’autel de la protection sanitaire et les admissions en pédopsychiatrie s’envolent.

Tout ceci vient amplifier un contexte déjà très dur pour nos élèves, qui viennent de cette banlieue rongée jusqu’à la moelle par l’exploitation économique, franchissent difficilement le tamis social Parcoursup et souvent, ne parviennent pas à se maintenir à flot à l’université. Sans compter que d’ici six mois, un an, le marché du travail sera devenu un éden darwiniste, le temps que les entreprises sous perfusion fassent faillite. Comment arriveront-ils à s’en sortir ? Pendant que les maîtres s’acharnent à palabrer sur le Covid et l’Islam, à s’enchaîner à la perpétuité du présent, le futur vers lequel nous étions censés guider ces jeunes se consume avec lenteur.

Dresser ce petit état des lieux était, je le pense, nécessaire, pour que l’on puisse revenir plus aisément en arrière, pour se demander qui sont ces gens qui organisent des journées-hommages et fabriquent des protocoles sanitaires ? Quel est le parcours de ces êtres que l’on va mettre devant les enfants des classes populaires pour leur enseigner les maths, le français, la philosophie ? Et surtout, que font-ils avec/aux élèves dans ces collèges et lycées ?

L’enrôlement des professeurs par la République

Un petit retour à l’ESPE, l’école des maîtres, s’impose.  C’est là que l’université envoie des bataillons de profs fraichement diplômés, à priori les plus susceptibles d’être dépêchés dans les quartiers populaires. En toute logique, on devrait leur dispenser des cours sur les modes d’existence dans ces quartiers et les rapports très conflictuels qu’entretiennent les habitants avec les savoirs imposés par le haut. A l’évidence, ce n’est pas ce qui a été décidé par les mandarins aux manettes des programmes puisque dans ces séminaires, on se consacre plutôt à cimenter la loyauté du fonctionnaire à son institution, à le faire adhérer à l’homélie: la mission du professeur est d’une importance vitale pour la république et les jeunes des cités n’attendent que lui pour enfin s’épanouir.

Le site de l’Éducation Nationale donne une assez bonne idée de ce que les formateurs essaient de nous faire rentrer dans la tête « Faire de ses élèves des citoyens instruits et éclairés, travailler en équipe, apprendre tout au long de sa vie, etc. Être enseignant offre la possibilité de se renouveler chaque jour et d’être acteur d’un système éducatif en évolution». On cherche à booster le moral des troupes, on fait du team-building, du happiness-management car tout le monde ne supporte pas la charge mentale de cet exercice, le taux de démission des stagiaires augmente et c’est une source d’embarras, on pourrait s’imaginer, à juste titre, que l’Éducation Nationale se fiche de ses employés. Il est assez amusant de voir que les formateurs, ces rentiers qui tutoient la hiérarchie, sont souvent dépassés par l’indiscipline de leurs profs-élèves qui n’écoutent plus grand-chose depuis qu’ils ont eu leur concours. Cela n’importe peu, on veille à l’essentiel, à ce qu’aucune pensée débordant du cadre ne soit produite.

Je me rappelle d’une formatrice qui, pour nous exalter, avait montré quelques extraits du film Écrire pour exister (The Freedom Writers) où une jeune prof blanche choisit un des lycées les plus difficiles de Los Angeles et grâce à sa ténacité et son humanisme, parvient à réformer (domestiquer ?) de jeunes latinos turbulents et leur permet d’accéder aux études supérieures. C’est après ce modèle que nous devions soupirer, une prof exceptionnelle, qui n’hésite pas à faire corps avec son métier au point de sacrifier sa vie personnelle pour ses élèves. Sans pour autant sombrer dans ce lyrisme, je dirais quand même qu’à ce stade l’idée qu’on se fait du métier est la suivante : nous agissons dans une institution qui est dysfonctionnelle mais dont le but est d’éduquer la population et de l’émanciper de tout ce qui la conditionne : détresse économique, religion, genre…. L’honnêteté m’oblige à dire que quand j’ai obtenu ma première affectation, dans ma toute première banlieue, Rillieux-la-Pape, au nord de l’agglomération lyonnaise, je souscrivais à certains de ses poncifs et je croyais que ma mission principale, enseigner l’anglais, n’était parasitée que par quelques lourdeurs institutionnelles qu’un habile réformateur pourrait éliminer.

L’enseignant : un souverain miniature

Bien entendu, la réalité est très différente et je m’en suis aperçu avec ma titularisation, après avoir démontré à une inspectrice débordante de bienveillance, que malgré mes difficultés avec une classe de ST2S agitée, j’étais bien du bois dont on fait les professeurs.  C’est une fois ce sésame obtenu que pour ma part, j’ai commencé à bien maîtriser tout le dispositif institutionnel qui permet de gérer nos classes, autrement dit, de les gouverner. On nous l’a suffisamment seriné à l’ESPE, il est intolérable de se faire bordéliser, comme on dit dans notre jargon, cela fragilise l’autorité du maître et donc par extension, celle de l’établissement. Un professeur qui se fait marcher sur les pieds va rapidement être discrédité et parfois perdre l’estime des siens. Dans sa classe, l’enseignant est un souverain miniature et doit agir comme tel, tous ses actes, du plus léger au plus lourd de sens pour les élèves, s’inscrivent dans une gouvernance des corps. Ma pratique personnelle, est à ce niveau, d’une banalité symptomatique de ce rapport de domination. Quand je dis aux êtres enfermés avec moi d’enlever leurs manteaux, de se tenir droit, de se taire, quand je les félicite ou je les gronde, quand je menace les perturbateurs de sanctions, je rappelle à tous que je suis le détenteur de l’autorité et que les récalcitrants s’exposent à de pénibles désagréments.

Si dans l’ensemble, les élèves jouent le jeu ou finissent par s’y résoudre, c’est parce que l’enseignant a la main sur un processus de valorisation assez redoutable : la note. Nous ne nous lancerons dans une étude sur la docimologie ici, sur la science de l’évaluation, nous relèverons simplement que les notes naturalisent la domination de la classe bourgeoise ou en tout cas des classes les plus aisés, puisque ses enfants en sont les grands vainqueurs. Il est facile de gagner à un jeu où les savoirs de son milieu social sont ceux qui vont être valorisés. Minable mérite qui sert de cache-sexe à une bourgeoisie qui sait son règne injustifiable. Malheureusement, les professeurs sont dans leur ensemble très attachés à ce système qui est le principal fondement de leur pouvoir. Ils refuseraient catégoriquement que cela s’applique à eux, que leur avancement ou leur radiation soit conditionné à une note délivrée, disons, par des élèves ou un inspecteur. Et pourtant, nous continuons d’infliger ce supplice aux élèves sans la moindre vergogne, en se disant que finalement la note ne fait que rencontrer les capacités d’un individu. Bilan des courses ? Nous habituons les élèves à cette économie de la contrainte plus ou moins douce qu’ils recroiseront plus tard au cours de leurs vies : remplis bien ton attestation de déplacement ou tu prendras une amende, ne sois pas en retard ou ton manager ne t’accordera pas l’augmentation de tes rêves, ne l’ouvre pas trop devant le patron ou on te mettra au placard. Nous les préparons à voler de leurs propres ailes dans d’autres organisations coercitives, sous le joug d’autres roitelets de la discipline. 

Apprendre à être gouvernable

L’école est donc une institution disciplinaire au sens que lui donnait Michel Foucault dans Surveiller et Punir, celui « d’un lieu clos hétérogène, fermé à tous les autres » qui a pour vocation d’attribuer « à chaque individu sa place » et de transformer les élèves en animaux prévisibles. Elle ne fonctionne cependant pas toute seule, sans nous, il serait impossible de plier les corps et d’encadrer les êtres de manière si efficace, pour le compte des créateurs de l’Éducation Nationale : les bourgeois qui tirent les ficelles du service public. Beaucoup de collègues participent avec joie à cette mascarade institutionnelle car ils se vivent trop comme des transmetteurs de savoir, chargés d’inculquer les fameuses valeurs de la république et l’esprit critique. C’est encore plus vrai chez nous, les profs de banlieue. Récemment, le mari d’une collègue, un universitaire, nous complimentait : « c’est bien ce que vous faîtes ». Nous tirons de notre statut une légitimité sacrificielle, surtout auprès de la bourgeoisie progressiste, qui à l’occasion, peut accorder quelques louanges à ces enseignants envoyés en mission dans ces quartiers à « reconquérir », où se côtoient dans leurs imaginaires, des musulmans prêts à être enrôlés, d’insidieux et d’omniprésents salafistes et d’audacieux dealers de drogues, versant illégal de la start-up nation. Et pourtant, le mental des enseignants est cependant loin d’être au beau fixe et si selon un sondage de l’UNSA, 82% des profs sont heureux d’exercer leur travail, le hashtag #pasdevagues, le suicide de Christine Rénon, la crise du Covid-19 ont fait remonter à la surface des choses refoulées depuis trop longtemps : les liens objectifs entre l’école et le marché, qui ne peut pas tourner à plein régime sans elle, ni justifier la soumission brutale des classes populaires, l’aberration qui consiste à placer dans un lieu clos un groupe de jeunes humains construit comme ignorant sous l’autorité d’un sachant, qui tire sa légitimité d’un bout de papier délivré par d’autres sachants et peut-être le pire de tout pour le personnel de l’Éducation Nationale, le mépris extrême des hauts fonctionnaires, des satrapes qui vivent dans les rectorats, qui n’hésiteront pas à imposer plus de tâches à leurs subordonnés jusqu’à ce que ça craque.

Malgré tout cela, comment se fait-il que les enseignants continuent de croire en leur mission avec un zèle qui confine parfois à l’absurde ? C’est en plein mouvement des gilets jaunes que je l’ai compris, un mouvement, qui soit dit en passant, a réellement éduqué les classes populaires, à une vitesse avec laquelle aucun prof ne pourra jamais rivaliser. J’enseignais alors dans un lycée très différent de celui où je suis actuellement : un établissement perdu dans la campagne picarde, dans la ville de Crépy-en-Valois, petite bourgade bien à droite, qui restera dans l’histoire pour avoir été un des premiers clusters du Covid-19. Il fallait entendre les réactions épidermiques que suscitaient les gilets jaunes chez quelques collègues, j’en livre ici un petit florilège non-exhaustif, A, prof d’histoire, trouvait le mouvement à vomir car ils avaient osé reprendre l’Arc de Triomphe, et B, sa collègue, s’inquiétait doucereusement de ma participation à des évènements qui selon elle, réunissaient toute une flopée d’antisémites, de complotistes et d’homophobes. Et pour couronner le tout, C., prof d’espagnol, qui s’esclaffe devant une vidéo où un de nos élèves, pendant le blocage lycéen qui s’en est suivi, se fait matraquer et embarquer par des policiers. Bien sûr, ces exemples ne valent pas argument mais je tiens à ce qu’on sache sur quel genre de personne on peut tomber dans un collège ou un lycée. Des personnes qui en 2017, à 38%, ont soutenu Emmanuel Macron, un banquier de Rothschild. Il faut croire qu’ils se sont reconnus, du moins temporairement, dans l’esprit de son projet : la promotion sociale d’individus méritants qui ont réussi grâce à leurs qualités personnelles. Ce phénomène est l’aboutissement de tendances historiques dans le comportement électoral du corps enseignant : affidés au PS, le parti emblématique du compromis social, ils se sont néanmoins laissés séduire en 2012 à 19% par François Bayrou, un candidat qui annonçait Macron. Si l’ancrage au centre de l’échiquier politique est significatif, cela ne veut pas dire que la gauche est absente : lors des dernières élections présidentielles, un enseignant sur quatre se prononçait en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Malgré cela, on voit bien que les profs manifestent par leur comportement électoral une forte adhésion aux valeurs prônées par la bourgeoisie, qui dessine en filigrane l’affect politique d’une profession fortement déterminée par son institution : à l’image de la police qui vote en grande majorité pour Marine Le Pen, les enseignants se dirigent vers le candidat qui est le plus aligné avec leur ethos méritocratique. Au niveau sociologique, une étude de Géraldine Farges relève un embourgeoisement global de la profession et une endogamie galopante, symptôme d’une corporation qui se referme sur elle-même. Voilà donc le portrait des gens que l’on va mettre devant des élèves issus des classes populaires. Mais au juste, de quel côté de la barricade sont-ils ?

L’encadrement capitaliste et la contre-insurrection en banlieue

Le particularisme des enseignants ne se trouve pas uniquement dans leurs comportements politiques mais aussi dans leur participation à un dispositif général de contrôle des corps, qui les rapprochent des policiers, des médecins, des petits chefs d’usines, d’autres acteurs de la gouvernance disciplinaires mais ils s’en démarquent par leur appartenance à une classe bien spécifique, la classe qu’Alain Bihr appelle l’encadrement capitaliste. Dans son livre Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste, le sociologue définit la classe d’encadrement comme étant le troisième larron dans la lutte des classes entre la bourgeoisie et le prolétariat. Pour lui, il s’agit des classes qui « conçoivent, contrôlent, inculquent, légitiment les différents rapports de domination par l’intermédiaire desquels se reproduit le capital » et que l’on retrouve dans la fonction publique, dans la société civile, les entreprises. Ils sont cadres, ingénieurs, techniciens, agents de maîtrise, professeurs, syndicalistes, animateurs et présentent des caractéristiques communes : des corps épargnés par le travail physique, une forte autonomie dans la réalisation des tâches et aussi une légitimation, par le biais de concours, de leurs savoirs intellectuels. Historiquement, les plus mobilisés d’entre eux ont participé en France à l’avènement de la social-démocratie et continuent d’ailleurs de lutter pour une étatisation du capitalisme, un renforcement du rôle de l’état et un adoucissement des rapports d’exploitation dont ils sont parfois les principaux concepteurs. Les professeurs s’intègrent très bien dans cette classe dans la mesure où leurs intérêts globaux sont chevillés à la persistance d’une institution scolaire et d’une séparation entre les détenteurs du savoir et les construits comme ignorants. Cela ne signifie pas pour autant que les profs font bloc notamment quand il s’agit de défendre les intérêts de la corporation ou une certaine vision de l’école. En temps de conflit, deux clans se détachent assez nettement :

  • Les négociateurs apolitiques, ouverts à la discussion avec la hiérarchie, rétifs à toute transformation politique d’ampleur de l’école, ils se mobilisent ponctuellement sur des questions de revalorisation des salaires ou de défense des conditions de travail. Conscients de la dégradation de leur statut, ils aimeraient revenir au statu-quo ante où le professeur jouissait d’un prestige social important.
  • Les frondeurs politisés, de culture syndicale, prêts à établir un rapport de force en se lançant dans diverses actions, grèves, blocages, flash-mobs, ils sont eux aussi impliqués dans la protection du statut et militent pour une école véritablement républicaine, c’est-à-dire, qui donnerait ses chances à tous les enfants, indépendamment de leurs origines sociales.

Il est très regrettable que les frondeurs s’obstinent à produire des discours réformistes, qui se bornent à critiquer l’action du gouvernement sans proposer d’alternatives véritables, à part un adoucissement du management du personnel, de plus en plus brutal, et de la sélection sociale. Même chez les syndicats en pointe des luttes, comme Sud Éducation, qui a été un des fers de lance de la contestation pendant le mouvement contre la réforme des retraites, on se contente d’énoncer que l’on souhaite une rupture avec ce système, que l’on est pour une autre école ou une autre société. Avant que l’on m’accuse d’anti-syndicalisme forcené, je tiens à dire que je soutiens les luttes d’organisations comme SUD ou la CNT, sans pour autant approuver un certain aveuglement sur nos conditions matérielles d’existence et l’innocuité de l’institution, pour eux, un outil à reconquérir, qui entre de bonnes mains, accomplirait enfin ce pourquoi il a été forgé. Il y a là une méprise importante, on ne peut pas libérer avec un outil fabriqué pour assujettir les masses et à force de vouloir se réapproprier le cadre étatique, on se perd à défendre l’existant et l’on ne remporte que des luttes dérisoires, quelques miettes grappillées, ça et là. Tout ceci est la conséquence d’une appartenance non-élucidée (refoulée?) à l’encadrement capitaliste, on veut bien s’engager dans des luttes mais à condition qu’elles préservent un confortable statu-quo.

Prenons le lycée Robert Doisneau, où je travaille actuellement, qui se trouve en plein cœur de Vaulx-en-Velin, une ville située dans la banlieue de Lyon. Voilà j’y viens enfin, après tout ce cheminement. Posons le décor. La première chose qui frappe avec Vaulx-en-Velin, c’est son splendide isolement du reste de Lyon. Il est d’abord géographique, la commune est entourée par des cours d’eau, au nord, le vieux Rhône, le canal de Miribel et plus au sud, le canal de Jonage, construit pour empêcher les crues et surtout pour alimenter la centrale électrique de Cusset. Il est ensuite économique. Quand on arrive à la station de métro Laurent Bonnevay-Astroballe pour prendre le bus en direction du lycée, on voit bien que les êtres qui transitent ici ne sont pas les mêmes qui peuplent le prospère centre-ville de Lyon, non, ils appartiennent massivement aux classes populaires et sont pour la grande majorité, des descendants d’immigrés de familles musulmanes. Dans ce bus, on croise des profs qui vont au travail, des étudiants en architecture, quelques habitants de Vaulx-Village, le bourg historique et de Carré de Soie, l’enclave entrepreneuriale qui a décollé sous la férule de la maire socialiste. Deux villes se côtoient sur ce territoire où le taux de pauvreté est de 35%, une plus populaire, que l’on retrouve parquée dans les fameuses cités, ces blocs rectangulaires et sinistres d’où sont issus les émeutiers de 1990 et une autre un peu plus aisée, qui veut se servir du lycée Robert Doisneau, où je travaille depuis à peu près deux ans, comme d’un tremplin vers la réussite sociale. Il est loin d’être anodin, ce lycée construit en 1995, juste en face du commissariat, c’est une réponse institutionnelle aux émeutes de 1990, les pouvoirs publics ont pris acte de la terreur bourgeoise causée par le surgissement de ces groupes organisés, capable de faire reculer la police, de la déborder et dans une stratégie que l’on pourrait qualifier de contre-insurrectionnelle, se donnent un alibi en offrant une issue apparente à la relégation économique entretenue par ces mêmes pouvoirs. On peut même aller jusqu’à dire que le lycée sert à diviser la population contre elle-même, l’immense majorité qui ne réussira pas aura à subir le discours culpabilisant des quelques élus qui seront parvenu à triompher de Parcoursup. On croyait éduquer les banlieusards, on les habitue à être évalués par un bureaucrate. Ce lycée est l’inverse de ce qu’il prétend être et vise simplement à rendre Vaulx-en-Velin gouvernable avec le concours des encadrants spécialisés dans l’éducation. A-t-on véritablement envie de préserver cet existant-là ? Ne peut-on pas justement inventer d’autres modes d’existences basés sur des rapports horizontaux ? Sur un nous et non pas un nous et eux ? Mais de quelle porte de sortie disposons-nous pour se tirer de cet enfer ? Et que faire, nous autres encadrants qui ne voulons plus encadrer ?

Déscolariser la société, un chemin possible vers l’autonomie

Ivan Illich est revenu dans le débat public avec la biographie que lui consacre Jean-Michel Dijan, Illich : l’homme qui a libéré l’avenir, et c’est heureux car il nous permettra ici de retracer les origines des éducations nationales et de proposer quelques pistes pour envisager une alternative. Dans son livre : Une société sans école, le prêtre devenu philosophe, nous rappelle que le développement des systèmes éducatifs dans le monde a été accompagné par l’avènement de la société industrielle, une société où les humains confient à d’autres les moyens d’assurer leurs existences. Cela fait miroir à notre propre histoire française, le fondateur de l’école républicaine et laïque, Jules Ferry, ardent colonialiste et anti-communard forcené, a crée cette institution pour deux raisons :

  • La République souffrait encore d’une rivale, l’Église catholique, et souhaitait la remplacer pour assurer son hégémonie politique. Aujourd’hui, c’est avec l’Islam qu’on engage le bras de fer.
  • Le capitalisme industriel (métallurgie, sidérurgie, textiles, chimie, etc) et ses grands capitaines avaient besoin d’une main d’œuvre qualifiée, qui sache lire, écrire et résoudre des problèmes mathématiques de base.

Au fil des siècles, ce sont des générations entières d’êtres humains qui sont passés dans ces lieux séparés du monde pour capitaliser des savoirs et ensuite, les troquer contre des diplômes. Ces diplômés deviendront par la suite étrangers à leur propre peuple car ils auront acquis les modes de vie de la classe dominante et ne seront plus capables d’échanger avec les gens ordinaires. Ce système produit des gens hors-sols parce qu’il méconnaît le réel, de la même manière qu’une langue standardisée par une académie n’a absolument rien à avoir avec le vernaculaire, la langue parlée tous les jours. Si l’État s’est assuré d’un monopole sur le savoir, c’est parce qu’il veut produire des humains qui seront dépendant des institutions et de la division du travail, et qui n’auront d’autre choix que de devenir des consommateurs. A la sortie du lycée, on connaît plus ou moins bien les nombres relatifs, l’histoire de France et les verbes irréguliers mais on ne sait pas administrer des premiers secours, se défendre ou créer son potager, des savoirs qui pourtant paraissent indispensables à la vie. L’école éduque à l’impuissance au sein d’un système économique, qui lui accumule une puissance démesurée. On se repose sur des corporations, professeurs, policiers, médecins pour accomplir des choses que l’on pourrait faire nous-même.

C’est d’ailleurs le pivot de la pensée d’Illich, qui revendique un droit à enseigner pour toute personne et la mise en place d’un partage de savoir horizontal, dont on a pu apercevoir certains frémissements dans des structures et des endroits assez variés : dans des auto-écoles, des garages, des salles de sport en autogestion, des potagers partagés, des ateliers de réparation de vélo, des chaînes YouTube de vulgarisation, des squats, etc. Le philosophe de Cuernavaca concevait quelque chose de beaucoup plus radical et qui serait accessible à tous, pas simplement à quelques privilégiés : des réseaux de communication culturelle, où l’apprentissage se ferait entre pairs ou en tout cas dans une relation qui serait plus similaire à celle d’un compagnon et de son apprenti, où l’on dédramatiserait le partage du savoir. Ce genre de réseau me paraît tout à fait envisageable à l’échelle d’une commune où les habitants se réuniraient pour définir quels sont les savoirs qu’ils désirent acquérir et selon quelles modalités. On me dira qu’en plein contexte épidémique, il apparaît difficile de se passer de médecins diplômés. Il faut imaginer ce processus sur un temps long et à cela on pourrait répondre que tous ces professionnels qui paraissent indispensables sont en fait engendrés par la société industrielle et le capitalisme. Si notre mode de vie respectait un tant soi peu l’environnement, peut-être que les humains ne seraient pas aussi proches de ces virus destructeurs. Peut-être que si nous ne polluions pas autant ou mangions mieux, nous aurions moins de cancers ou de problèmes respiratoires. Peut-être que si nous vivions dans des communes où l’on fait circuler les savoirs, nous n’aurions pas besoin de professeurs. Nous autres encadrants, nous devons avoir conscience qu’une position de commandement dans ce système ne peut pas être éthique et que nous commettons quotidiennement des injustices. Par conséquent, il faut y renoncer et briser ce qui nous sépare des élèves, de leurs parents, des classes populaires pour recréer un nous le plus horizontal possible et passer de l’encadrement contre-insurrectionnel à l’insurrection tout court.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Un entretien avec Bernard Lahire, un sociologue d’inspiration bourdieusienne, qui dans sa dernière enquête intitulée Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants s’attache à montrer comment les déterminismes sociaux influencent les destinées scolaires sans trop se préoccuper de ce que fait l’école aux enfants: https://www.youtube.com/watch?v=g_fzdAa1eJ8
  • Un autre entretien, avec Ivan Illich, cette fois, pour plus de radicalité, où dans une démonstration assez frappante, le philosophe nous révèle que le capitalisme est au cœur de l’institution scolaire car celle-ci encourage des êtres à consommer, à accumuler des savoirs pour les valoriser avec des diplômes décernés par des bureaucrates: https://www.youtube.com/watch?v=K-eauppsNf0&t=234s

Sources:

  • Foucault Michel, Surveiller et Punir, éditions Gallimard, 1975, chapitre III Discipline, page 166- 168.
  • Bihr Alain, Entre bourgeoisie et prolétariat, l’encadrement capitaliste, éditions l’Harmattan, 1989.
  • Geoffroy Géraldine. Le lycée Robert-Doisneau à Vaulx-en-Velin : Portrait d’un établissement en «construction». In: Les Annales de la recherche urbaine, N°75, 1997. L’école dans la ville. pp. 120-131.
  • Illich Ivan, Une société sans école, éditions Points, 1971.

Religion du capital, du pétrole au djihad

Dans la nasse

Lecture de l’ouvrage d’Ivan Segré : La trique, le pétrole et l’opium : sur la laïcité, la religion et le capital, Libertalia, 2019

Il est commun de penser la modernité comme la sortie du religieux. Or, si l’on s’appesantit sur les divers Etats européens, la séparation stricte du politique et du religieux loin d’aller de soi laisse à constater tantôt des Etats qui dans leurs constitutions reconnaissent la primauté d’une confession, tantôt d’autres comme l’Etat français, dit laïc, qui conserve néanmoins des attributions où le religieux et le politique se brouillent nettement (le président nommant les évêques, signant décrets de désignation de ceux de Strasbourg et Metz, la France gardant son statut de protectrice du christianisme à Jérusalem, le consul général de la République assiste ès qualités à une douzaine de messes par an, est béni par le prêtre et embrasse les Saints Evangiles…), sans compter la symbolique chrétienne de l’Union européenne, revendiquée par son concepteur. Nous pourrions aussi, suivant les analyses de Bertrand Russell et Emilio Gentile, considérer que le « religieux » s’étend jusques aux religions politiques des régimes totalitaires qui n’étaient en rien dotés d’une religion d’Etat, nazi et bolchevique, tous deux ayant forgé des doctrines dogmatiques à partir de leurs idéologies (Emilio Gentile, Les religions de la politique – Entre démocraties et totalitarismes, Paris, Seuil, 2005). Ajoutons à cela l’observation d’une sacralisation de l’autorité politique comme envers de la religion d’Etat, de l’URRS aux Etats-Unis, en passant par la France napoléonienne, etc.

Le lien entre les Etats, le pouvoir politique, et la religion, des monarchies arabes aux Etats latino-américains, demeure donc, exhaussant en regard le caractère exceptionnel de la laïcité française. Mais la laïcité elle-même n’est pas assurée d’emblée de ne point déchoir en religion politique, mise au service de la contre-révolution d’Etat comme le rappelait Daniel Bensaïd à propos de la fin terrible de la Révolution mexicaine, en 1926 (Daniel Bensaïd, Jeanne de guerre lasse, Paris, Don Quichotte, 2017).

D’un certain usage du mot « laïcité »

Mais qu’est-ce que la laïcité? Henri Pena-Ruiz en ramasse une définition précise :

« L’idéal laïque n’entre donc aucunement en contradiction avec les religions comme telles, mais avec la volonté d’emprise qui caractérise leur dérive cléricale, conversion politique et sociale du prosélytisme religieux. […] L’éventuel caractère majoritaire d’une confession, dans une société, ne fonde aucun droit politique ni aucun privilège temporel, si du moins la liberté de conscience de la minorité et l’égalité de tous, sont respectées. » (Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité, Paris, Gallimard, « Folio », 2003, p.32-33).

Se trouvent séparés en outre les domaines privés et public, ce dernier étant réglementé par ce qui vaut pour tous, par exemple en matière d’enseignement public. L’on observe cependant que cet affranchissement de l’influence religieuse ne va pas de soi, et qu’il ressortit à un processus de longue main : il fallut attendre 1984 pour que la loi républicaine abolisse « l’intronisation du mari comme « chef de famille » », héritage d’une tradition judéo-chrétienne. Nonobstant un compendium avisé sur la laïcité en France, dont nous venons de rappeler quelques éléments cardinaux, le même Pena-Ruiz s’opposa à l’avis du Conseil d’Etat de 1989 touchant à la « question du voile » : « Le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas en lui-même incompatible avec le principe de laïcité ». L’argumentaire indigent qu’il excipe pour justifier son rejet l’amène à étaler un monceau d’images cousues les unes aux autres par le fil du préjugé, faute de pouvoir lui faire crédit de l’ignorance :

« C’est dire que ce port du voile est autre chose qu’une simple expression individuelle, isolable. Il s’insère dans tout un ensemble qui ressortit à la place subalterne de la femme au sein de la société. Les tabilans, en Afghanistan, en ont usé jusqu’à l’extrême, en engloutissant le corps de la femme sous la burqa, cet uniforme dont le seul orifice est un grillage de toile pour permettre de voir. La privation d’études, la relégation en dehors de toute activité civilie ou politique, la répudiation, l’impossibilité de choisir son conjoint, entre autres, font système dans l’univers intégriste. Il serait donc naïf de dissocier le port du voile d’un tel ensemble, et d’y voir la manifestation du libre arbitre individuel, bref de le banaliser en en méconnaissant la portée. Naïvité qui confine à l’irresponsabilité lorsque, sous prétexte de tolérance, on confère en réalité le pouvoir d’une communauté et de ses chefs religieux sur ses membres, réduisant d’autant leur liberté individuelle. Devant une telle perspective, les bons sentiments qui conduisent à admettre provisoirement le voile pour que la jeune fille scolarisée sans condition prenne à terme ses distances relèvent d’une sorte d’angélisme. D’abord parce que le voile, le plus souvent imposé et non désiré, prend place dans une série d’actes de soumission indissociables, car systématisés au sein d’un code de statu personnel qui assujettit la femme : limitation des études, absence de choix du conjoint; vie sexuelle et personnelle contrôlée par une autorité extérieure, possibilité d’être répudié unilatéralement, etc. Ensuite parce que toute une stratégie, soutenue par une organisation transnationale, vise à détruire la laïcité, tenue pour un dangeureux levier d’émancipation et de distance critique à l’égard du fidéisme religieux. »

Devant ce chapelet d’assertions jamais étayées non plus qu’assorties d’un examen rigoureux enquête à l’appui , Ivan Segré ne se paie pas de mots, indiquant qu’en termes historiques géographiques, ethnologiques, sociologiques, soit de sciences humaines, un tel « argumentaire » ne vaut rien. Et l’auteur de rappeler, parmi tant d’autres exemples desservant le propos de Pena-Ruiz, qu’au travers d’une comparaison empirique le voile d’une lycéenne parisienne n’exprime pas la même chose que la burqa d’une paysanne afghane. Une des autres contradictions fondamentales de cet argumentaire est sa prétention à émanciper les femmes contre leur gré, considérées comme des objets et non comme des sujets. L’on pourrait s’en tenir à ce paradoxe par trop éloquent, n’était que si le voile est un signe d’oppression qu’il est requis par la force de retirer, que faire alors des autres attributs de la société marchande, capitaliste, qui manifestent l’aliénation d’un corps féminin non moins soumis à une obligation identitaire (cf. Mona Chollet, Beauté fatale, Paris, La Découverte, 2012)? Et quid de cette Egyptienne de vingt ans qui en 2011, foulard rose vif sur les cheveux, scandait des slogans anti-Moubarak repris en chœur par des jeunes hommes?

En réalité Henri Pena-Ruiz ne semble pas tant avoir le souci de l’émancipation de la femme que, selon ses propos mêmes, celle-là « prenne à terme ses distance » avec l’islam. Et par-là confesse-t-il à musse-pot son désir inavouable de convertir les infidèles. La loi de 2004 interdisant le port de la kippa et du voile dans les collèges et les lycées, dont Pena-Ruiz fut l’un des vigoureux partisans, déclare ainsi que certains vêtements d’élèves sont contraires à la laïcité, répudiant de la sorte un article de la Convention européenne pour la sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales :

« la liberté de manifester sa religion ou ses convections ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques. »

Si la finalité de cette répression n’est pas l’émancipation, elle pourrait se trouver ailleurs. La sacralisation du politique déjà évoquée, pendant du retrait de la religion d’Etat, trouve dans le cas de la laïcité une application patente. Car la laïcité telle qu’entendue et défendue par Pena-Ruiz et ses comparses, suppose un « nous » supérieur, un communauté imaginaire, symbolique, qui exclurait l’expression des communautés singulières. Jaurès et plus tard Mélenchon, indiquent clairement le rattachement de leur vision laïque à un « patriotisme d’Etat et à la puissance impériale » (cf. J.Jaurès, Pour la laïque, Paris, Livre de poche, 2015 : « ce n’est pas la foi chrétienne qui a suscité alors les énergies et les enthousiasmes; et comme la Révolution avait laïcisé la patrie, l’Empire a laïcisé la gloire »; J.-L. Mélenchon, Le hareng de Bismarck, Paris, Plon, 2015). L’on notera en sus des analyses de l’auteur que ce rattachement est à même de reléguer au second plan les contradictions sociales internes au pays (luttes de classes), et le rôle historique de l’Etat comme organe de conquête et de contrôle.

Le marché serait-il alors la panacée laïque suscitant, comme le pensait F. Braudel, le vivre-ensemble? Force est de constater que dans l’antichambre des aéroports internationaux où une humanité assez nantie se côtoie dans sa diversité, le capital, lui, terrorise la population. Il y a en effet dissimulation du geste de la production, celui-là même qui accouche de marchandises et qui sous-tend le libre et « doux » commerce. L’on voit bien cependant l’impasse qui constituerait à rallier l’Etat pour vaincre la seconde forme principale de pouvoir qu’est le capital. Cela supposerait une forme de neutralité de cette première forme de pouvoir au point où d’aucuns pensent pouvoir faire fond sur un Etat républicain bourgeois qui a détruit l’Ancien Régime. Dans cette hypothèse de pensée, le pouvoir aurait été donné au peuple souverain qui pourrait pour son propre compte en user afin d’évincer les puissances d’argent par la socialisation du capital. L’anarchiste Voline, témoin rescapé de la révolution bolchévique, a bien su mettre en exergue le devenir policier de régimes qui adhèrent à une telle hypothèse (Voline, La révolution russe – Histoire critique et vécue. Suivi de « Le fascisme rouge », Paris, Libertalia, 2017).

La guerre et nos ennemis

Coincé dans l’étau que bordent la proposition du moindre mal démocratique en régime capitaliste et celle d’un Etat autoritaire, ou totalitaire, arraisonnant le capital, il serait tentant d’épouser la première. Toutefois Segré pointe le fait qu’une terreur est bel et bien exercée par les démocratie parlementaires capitalistes, mais ce principalement sur d’autres peuples, d’autres « races », d’autres territoires. Cette violence peut être qualifiée d’impérialiste (cf. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, tome 2 : l’impérialisme, Paris, Seuil, « Points », 2010). La distinction entre terreur d’Etat et terreur du capital n’est donc qu’apparente : tout au rebours nous explique Segré, elles sont intriquées. Loin d’être le doux commerce pacifiant les cœurs, la logique marchande sous condition du capital relève davantage d’une guerre de tous contre tous dont d’aucuns observent l’évolution historique vers une forme de guerre « hors limite ». Il importe en effet de distinguer les lois du capital de celles du marché, car c’est le capital qui impose sa loi aux marchés et aux Etats les plus faibles. En ce sens, et dans le sillage d’Alain Badiou, l’auteur note la manifestation récente d’un phénomène dit de « zonage », désignant des territoires désolés après le dépeçage de pouvoirs publics réduits à l’unique fonction policière et au moment d’être privatisés.

D’autres attribuent les ravages du capitalisme et de la domination marchande à l’abstraction rationaliste, laquelle serait comme un tertre où, pour se dissimuler sa propre aliénation, l’on modèle un repoussoir musulman fantasmé. L’examen des propositions qui voient dans Descartes le creuset philosophique de la soumission du corps à l’esprit, conduit l’auteur à en rejeter l’affirmation : plutôt qu’un corps soumis à l’esprit, nous avons affaire dans la société marchande développée à « un esprit [qui] n’est plus qu’une sorte d’opérateur intégré qui veille à la transformation du corps en produit. »(Cf. Mona Chollet, Beauté fatale, Paris, La Découverte, 2015). Autrement dit un corps sans âme, car le corps n’est pas signifiant intrinsèquement, une telle proposition échouant in fine dans une vision identitaire et sclérosante de la personne. Ainsi voici l’envers et l’obvers d’une même médaille, ici la fabrique du corps par « intégration des commandements capitalistes », là la « fabrique du musulman, ou du Chinois, par extérioration hallucinée du problème ». Se fondant sur un énoncé de l’apôtre Paul, ainsi que sur la philosophie d’Alain Badiou, Segré voit une possibilité de s’extraire de la dualité mortifère susmentionnée, dans la part anarchique de la raison, ou le disant autrement dans une sagesse rebelle tant à la raison qu’à l’Etat ou au capital. Cette part coïncide conceptuellement pour l’auteur avec la singularité d’un sous-ensemble mathématique soustrait à toute détermination.

Comment après toutes ces considérations et face au terrorisme islamiste envisager le phénomène religieux ? Serait-ce une illusion que, tantôt selon Marx tantôt selon Freud, il importerait de dissiper, par la praxis révolutionnaire ici, par la praxis clinique là? L’auteur loin d’adhérer à cette proposition observe le caractère ambivalent du phénomène religieux, pouvant aussi bien être l’expression d’une volonté égalitaire et émancipatrice, ou celle d’un désir d’entretien de l’oppression, inégalitaire, réactionnaire. Aussi rejette-t-il la volonté de certains, comme Derrida et Habermas, d’ériger « djihadisme » en concept opératoire pour désigner l’ennemi (Jacques Derrida, Jürgen Habermas, Le concept du 11 septembre, Paris, Galilée, 2004). Olivier Roy, cité par l’auteur, voit dans cette concession de puissance conceptuelle une illusion (Olivier Roy, Les illusions du 11 septembre. Le débat stratégique face au terrorisme, Paris, Seuil, 2002). Car quel est donc l’ennemi? A suivre Debray, Finkielkraut, De Fontenay et Kintzler en 1989, accepter le port du voile serait un « Munich de l’école républicaine », autrement dit l’islam serait assimilable au nazisme, d’autres nuançant en parlant d’un versant guerrier djihadiste mais qui découlerait du premier. La question du vêtement est en réalité bien davantage liée à la mode, aux mœurs, aux phantasmes lesquels n’ont rien à voir avec la laïcité. Quant à l’égalité des sexes, elle n’est pas affaire de nippes mais de droits.

L’ennemi ne serait donc pas le musulman dans son ensemble. Mais peut-t-on affirmer pour autant que le phénomène religieux, la religion, ne serait qu’une illusion, au risque de manquer l’un des ressorts de ce qui se passe sous nos yeux? Segré, loin de considérer que le religieux n’a pas de rôle dans le phénomène politique djihadiste, identifie les organisations islamistes comme mues par la xénophobie et le fondamentalisme, leur montée en puissance étant semblable à celles des mouvements de masse fascistes dont on aurait préalablement ôté le voile religieux. Le religieux est donc un mobile qui peut trouver sa forme d’autonomie, jusqu’à la psychose, mais qui ne peut à lui seul résumer, subsumer même les causes de l’action humaine dont il est question. La piste pétrolière doit être suivie avec attention si l’on veut saisir la nature de la guerre qui se tient. Et l’auteur le fait avec rigueur, s’adossant à l’histoire de cet « or noir » ( cf. M. Auzanneau, Or noir. La grande histoire du pétrole, Paris, La Découverte, 2015) et l’enjeu stratégique qu’il représente pour les puissances capitalistes se livrant bataille dans un registre éminemment impérial. Etats américain, français ou anglais n’ont eu de cesse d’œuvrer pour s’assurer le meilleur accès à ces formidables mannes concentrées en quantités abondantes dans les Emirats ou en Arabie saoudite. Ces ressources sont, pour les puissances capitalistes occidentales, une nécessité de première main à dessein de maximiser les profits des multinationales concernées et maintenir à flot le sous-bassement destructeur de leurs infrastructures : « depuis 1945, la politique des puissances occidentales dans le Golfe arabo-persique ne relève pas d’un intérêt « ponctuel » pour les énergies fossiles, mais bel et bien « structurel ». (p.131).

Loin d’une adversité, c’est une alliance d’intérêts capitalistes bien compris qui lient les puissances occidentales aux monarchies réactionnaires du Golfe arabo-persique, ces mêmes qui répandent dans une visée hégémonique l’idéologie djihadiste, prospérant par-là sur le ressentiment des peuples arabes né de la désolation impérialiste, finançant en outre sans vergogne des troupes assorties à ce fascisme religieux. Ces monarchies pétrolières, gorgées des deniers abondants des marchands occidentaux et de leurs Etats, constituent pour la majorité laborieuse peuplant leurs territoires une classe oppresseuse, oscillant entre pratique d’un travail forcé et esclavage. Les Printemps arabes de 2011 ne furent ainsi point vus d’un bon œil par ces protagonistes, lesquels conspirèrent contre ces velléités démocratiques quand ils ne réprimèrent pas violemment ceux qui s’insurgèrent dans l’un de leurs domaines (Bahreïn). L’Occident capitaliste n’en contribue pas moins lui aussi au pillage des populations, à l’oppression en vigueur quand il ne ferme pas les yeux sur des massacres où ne saillit aucun de ses intérêts capitalistes (ex. lors de la répression des insurrections kurdes et chiites irakiennes par les armées de Saddam Hussein au sortir de la première guerre du Golf). Le coup de main est même parfois donné sans ambages, à l’instar de ce général américain Schwarzkopf qui mit ses hélicoptères au service de la répression susdite. Il n’y a pour les démocraties occidentales dans l’ordre de leurs priorités aucun désir véritable de garantir le droit international.

Quant à l’exportation de la démocratie en Irak, dont l’invasion américaine fut notoirement le fourrier de la prospérité djihadiste, elle n’est qu’une allégation dissimulant les intérêts matériels bien compris d’un capitalisme prédateur : se réserver un accès privilégié aux ressources pétrolières. D’aucuns chefs militaires de l’armée américaine ou hauts dirigeants vinrent eux-mêmes à le confesser. Les entreprises militaires occidentales de ce type, impérialistes in petto mais en dehors démocratiques, expriment dans le dépeçage de la Russie post-soviétique un cas topique : l’offensive américaine a consisté par divers leviers de pouvoir et d’influence à soutenir un chef du gouvernement corrompu et fantoche (Boris Eltsine) favorable à ce que soient bradées par l’entremise d’une poignée d’oligarques les ressources économiques du pays au profit du marché occidental, plus singulièrement encore des entreprises américaines (Exxon ou Chevron). Pas plus que le sort des Iraquiens l’Etat américain ne se souciait de l’avenir de la démocratie en Russie.

Part symbolique, intérêts matériels

Les discours et idéologies réactionnaires, religieuses, qui sous-tendent et accompagnent les interventions militaires occidentales ou les meurtres de masse djihadistes, bien qu’ils puissent être des mobiles subjectifs et des catalyseurs puissants, dérobent à nos propres yeux la guerre véritable qui sous-tend ce théâtre sanglant : les pétromonarchies capitalo-fascistes d’un côté, l’impérialisme occidental de l’autre. Michel Surya parvient cependant à les réunir autour d’un même leitmotiv : après moi le déluge (Michel Surya, Capitalisme et djihadisme – Une guerre de religion, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2016). Une pulsion mortifère et destructrice, inconsciente, qui approuve et œuvre à l’anéantissement de la vie : l’une, commandement du capitalisme occidental, tient tout entière dans « jouis! », l’autre djihadiste dans « meurs! ». L’opium du faux ennemi s’accoutre en outre de formes bien diverses selon les contextes géopolitiques et historiques, comme par exemple la focalisation sur Israël quand l’enjeu est le pétrole : « Aux yeux d’un matérialiste, c’est donc bien l’alliance des firmes pétrolières occidentales et de l’islam wahhabite qui a façonné le Moyen-Orient, plutôt que la création de l’Etat d’Israël qui, elle, n’a façonné que la seule Palestine mandataire. » (p.161), non sans qu’il y ait parfois dans ces obsessions étrangères aux cas étudiés, un quelque tropisme, antijudaïque, voire antisémite.

Donner jour à un conflit symbolique, religieux ou civilisationnel, revient par conséquent à occulter aux populations galvanisées les unes contre les autres que, dans les antichambres, pétromonarchies du Golfe et démocraties occidentales garantissent les intérêts de leurs bourgeoisies respectives. L’obscurantisme wahhabite se répand grâce aux pétrodollars du capital occidental, tandis que ces derniers arment la finance anglo-saxonne dans sa guerre aux bastions keynésiens, qu’elle asservit par la dette. L’Etat français, comme le révéla le Canard enchaîné en janvier 2017, travaille lui-aussi activement pour les intérêts de ses capitalistes dans le Golfe arabo-persique, Arabie saoudite ou Qatar où Total, Vinci, Veolia, Vivendi, EADS ou Lagardère lorgnent sur des investissements juteux quand c’est vers les jeunes Français musulmans que lorgne le Qatar, régime réactionnaire pourvoyeur du djihadisme.

Mais l’auteur n’en reste pas là et jette la lumière sur la responsabilité de l’impérialisme occidental dans le surgissement de Daesh : « Daesh étant une caricature des pétromonarchies, alliées des démocraties occidentales, s’ensuit qu’il est une sorte d’enfant illégitime de la politique néocoloniale », notant en sus que « si Daesh est cependant l’ennemi « terroriste » quand les pétromonarchies bénéficient de la protection rapprochée des démocraties occidentales, c’est au même titre que les organisations mafieuses sont leurs ennemis intérieurs : non parce qu’elles s’approprient les biens d’autrui et exploitent sa force de travail en recourant s’il le faut à la menace, à la force et au viol, mais parce qu’elles s’enrichissent au détriment de la bourgeoisie. » (p. 173). L’on voit bien là ce qu’il y a d’illusoire et de diversion à vouloir déterminer en dernière instance les conflits ethnico-religieux par l’ethnique ou le religieux : cela est tel un voile jeté sur des intérêts matériels ainsi ménagés. En Palestine le nationalisme religieux est instrumentalisé selon l’auteur par les intérêts d’une classe possédante qui divertit tandis qu’elle exploite les classes populaires : 2 436 000 Israéliens vivant sous le seuil de pauvreté sur une population de 8 millions. Devant cela revient au progressiste, selon Segré, de s’atteler à sceller une alliance populaire israélopalestinienne contre les classes possédantes.

Bien discerner le poids déterminant des intérêts matériels permet symétriquement de mieux saisir les situations où le phénomène ethnico-religieux constitue une force symbolique autonome (les cas d’Hébron, de la Birmanie, de la rivalité entre sunnites et chiites au Moyen-Orient), avec comme élan principal la xénophobie. Mais le symbolique et le matériel peuvent aussi s’imbriquer, à l’instar de la Birmanie ou du Qatar. Dans ce dernier, l’islam est arraisonné par les possédants, seigneurs du pétrole et du gaz, selon l’intérêt du pouvoir. Ainsi F. Pichon de faire observer : « La normalisation fondamentaliste d’un islam sunnite sur le modèle wahhabite, résultat de près d’un demi-siècle du déversement des pétrodollars du Golfe, est en train de changer radicalement l’identité même des sociétés musulmanes » (Frédéric Pichon, Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, Paris, Editions du Rocher, 2014, cité p. 189). Apparaît donc que l’opium du peuple, servant les possédants, n’est pas tant la religion que sa version xénophobe, faisant ainsi dire à Segré : « l’opium du pauvre étant la haine ». Phénomène qui du reste est observable, comme le note l’auteur, dans la politique d’anéantissement menée par les nazis. Que serait une politique d’émancipation face à tout cela? Elle serait de celles qui libèrent les prolétaires de leur assignation dans le système mondial de production. Reprenant le propos de Fethi Benslama, Segré indique à l’heure identitaire qu’a existé et existe aujourd’hui la voie d’une désidentification : « processus libérateur qui s’amorce quand un sujet découvre qu’il a été assigné par une parole venant d’un autre à un rôle ou à une place qu’il n’a pas choisis et dont il parvient à se déprendre pour être autrement et ailleurs » (F. Benslama, Un furieux désir de sacrifice, Paris, Seuil, 2016, cité p. 192). Cette voie fut frayée aussi bien par les forces de la résistance indigène sud-américaine que lors des « Printemps arabes ».

La religion donc n’est pas une, éternelle et homogène. Elle demeure, l’auteur y tient, traversée comme tout ce qui est humain par une contradiction fondamentale : celle entre un pôle émancipateur, égalitaire et du côté des opprimés, et un antipode réactionnaire, agissant pour la force, le pouvoir et l’ordre oppressif. Il appartient ainsi de considérer que la religion peut être au service des seigneurs, donner l’onction à leurs crimes, ou servir le peuple. Elle peut même, dit l’auteur dans une inspiration spinoziste, s’opposer à la prise du pouvoir dans une logique de puissance qui coïncide avec l’enrichissement de la vie en affects joyeux. Mais, aurions-nous envie de lui demander, comment envisager et faire vivre ce communisme, brièvement évoqué, sans prise du pouvoir?

Dormiens Silvam

Logiques impériales et politique égalitaire : une histoire de l’Occident

Dans la nasse

Lecture du livre d’Ivan Segré, L’Occident, les indigènes et nous, paru en 2020 aux éditions Amsterdam.

“…l’hégémonie capitaliste, apparue d’abord en Europe occidentale, depuis Venise et Bruges jusqu’à Séville, Lisbonne, Amsterdam, Londres, New-York puis Los Angeles, Tokyo, Pékin, Delhi, etc., si on la définit avec Braudel comme “une accumulation de puissance (qui fonde l’échange sur un rapport de force autant et plus que sur la réciprocité des besoins)”, de quelle matrice procède-t-elle? Et son analyse doit-elle nous conduire à incriminer les “idées de progrès et de développement” ou une organisation rationnelle de la prédation? Interrogeant les pôles, l’Occident et les indigènes, tâchons de rassembler nos pensées, nos raisons, nos visions, sachant que “dans le Zohar l’histoire de rabbi Siméon, qui brûle comme le feu, est actuelle comme le feu”, (Ivan Segré, L’Occident, les indigènes et nous, Ed. Amsterdam, 2020, p.47).

Ainsi Ivan Segré pose-t-il, à la fin de son introduction, la problématique à laquelle durant un peu plus de quatre-cents pages profuses en références et citations, il s’emploie à répondre.

La question essentielle qui semble sous-tendre toute son enquête historique, adossée à nombre de travaux d’historiens – lui qui est philosophe et talmudiste – sourd d’une distorsion qui fait jour depuis quelques temps désormais entre une contestation de l’Occident comme entité culturelle, sur fond d’un fumet de choc des civilisations” montant à nouveau, et des visées progressistes, égalitaires pour mieux dire dont certains des contestataires se revendiquent.

L’enquête menée se veut résolument matérialiste, scrutant avec minutie chacune des propositions essentialistes à quelque bord idéologique qu’elles puissent être rangées. 

Une logique impériale et non de civilisations

L’une des thèses à laquelle s’affronte la démonstration du philosophe est celle interprétant l’histoire comme fondamentalement déterminée et en dernier ressort par la guerre d’entités culturelles, de “civilisations”, formulée avec force par Samuel Huntington dans un ouvrage paru en 1996. Parmi cette histoire faite de guerres civilisationnelles, l’Occident aurait abouti aujourd’hui à l’incarnation d’un monde libre fruit du développement capitaliste, où ce dernier et la démocratie se conditionneraient.

Sans occulter la part conflictuelle propre à l’histoire, l’auteur procède en trois “mouvements”, qui constituent autant de parties, à la restitution de la généalogie de l’hégémonie capitaliste et de sa contingence occidentale (autrement dit : il n’y eut aucune nécessité “culturelle” à ce que la dynamique capitaliste fût issue de l’occident, mais des conjonctions circonstancielles de facteurs politiques, stratégiques et matériels). 

D’emblée l’auteur écarte une lecture de l’histoire qui mettrait aux avant-postes comme moteurs premiers de corps de doctrines religieuses, d’idéologies qui mèneraient le monde comme pilote dans son navire. 

L’anthropologie à laquelle I.Segré fait cas est une anthropologie qui accorde à la religion ou à l’idéologie sa juste place, c’est-à-dire que selon le contexte social et politique, donc les enjeux matériels et de pouvoir, celle-là peut donner lieu à des pratiques et interprétations différentes, pouvant être aussi bien égalitaires (l’auteur dirait “progressistes”) ou réactionnaires, sans jamais minorer le levier subjectif et collectif que constitue une religion :

Les conflits mêlent bien souvent les facteurs civilisationnels (ethnico-religieux) et les causes matérielles (économiques et sociales). Et se rendre aveugle à telle ou telle dimension ne favorise jamais l’intelligence d’un problème. Mais il ne saurait être question de s’interdire, par principe, de reconnaître le “faux-nez d’intérêts divers” dans bien des logiques ethnico-religieuses et conséquemment de juger opératoire la formule générale d’Alain Badiou au sujet des intégrismes :”Ce sont des formations contemporaines […] improductives sur le plan proprement religieux, mais virulentes dans l’espace qu’elles assignent, et qui est la conquête du pouvoir.”Ainsi, pour prendre un exemple parmi d’autres, le discours antimusulman tenu au cours des dernières décennies par le BJP – le parti nationaliste jindou – appelant parfois au pogrom, n’a semble-t-il pas pour but d’exalter l’hindouisme mais de contrecarrer les revendications des castes opprimées en recentrant les débats sur l’antagonisme religieux, de manière à marginaliser la question sociale. (p.74)”

S’appesantissant sur l’exemple historique aussi bien que légendaire de la bataille de Roncevaux, I. Segré fait fond sur les travaux de l’historien Massimo Guidetti, desquels il infère que “ce ne sont pas tant les fidélités religieuses qui déterminent les alliances que les rivalités d’ordre militaire, économique et géopolitique, d’où l’alliance de la Papauté, du souverain franc et de l’Empire abbasside contre Constantinople, elle-même alliée aux Omeyyades.”

Ainsi le facteur ethnico-religieux, qualifié aussi de dogmatique, n’est pas déterminant dans l’histoire, sinon “conjointement à une détermination matérielle (cynique) dont il tire, en dernière analyse, sa force de conviction.”

Aussi, reprenant les fines analyses de Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau, I. Segré constate-t-il que les “traits invariants” de la conflictualité dans l’histoire du monde, entre puissances, ne sont pas tant des civilisations que des logiques impériales. Les déterminations rendant raison des conflits, entendu que ces derniers sont la trame de l’histoire, sont d’après l’auteur de nature géopolitique, économique et sociale. Il n’en demeure pas moins pour lui que le facteur religieux ou ethnique constitue une force idéologique partiellement autonome, et qui peut atteindre jusqu’à la psychose paranoïaque plutôt que l’affirmation conquérante. Et le philosophe de citer en exemples le massacre des Juifs par des croisés en route pour Jérusalem ou les chambres à gaz nazies succédant aux Einsatzgruppen, irréductibles à des déterminations économiques.

Quant à la catégorie civilisationnelle d’Occident, qui désigna longtemps l’Europe, celle-là n’est à la lumière de l’histoire qu’une construction rétrospective qu’illustre la naissance du mythe de Charles Martel, dont la trame vérace tranche davantage du raid mineur, “arme classique d’Islam impérial”, et qui doit sa survie mémorielle à sa récupération idéologique et discontinue depuis 1880 par le courant nationaliste et l’extrême-droite en France.  Cet intérêt même pour la bataille de Poitiers émergea en outre à l’heure où la monarchie de Juillet s’engageait en Afrique du Nord. Les notions d’Europe et d’Occident ne sont, à l’aune des démonstrations et analyses mobilisées par l’auteur, que des constructions a posteriori venant sanctionner des logiques impériales, de conquête.

L’hégémonie occidentale, finalement très récente à l’échelle de l’histoire, prend son essor entre le XVe et le XVIIIe, sur ses versants géopolitique, militaire, marchand, juridique, scientifique et technique. Il n’y a là aucun creuset culturel, civilisationnel extravasant son flot continu de conquêtes et de développement capitaliste. Comme le rappelle I.Segré, la Chine était bien mieux placée que l’Europe occidentale pour entamer une expansion militaire et marchande, son développement technique et économique étant alors supérieur à celui de la chrétienté occidentale. Mais ses intérêts politiques, économiques, stratégiques internes lui firent abandonner ces velléités outremarines : son expansion fut intérieure et sur la base d’une « révolution verte ».

Loin donc d’incriminer « les religions » supposées intrinsèquement meurtrières, et au rebours des affirmations de l’historien Eli Barnavi, I. Segré identifie bien davantage la logique de conquête, qu’elle relève de l’économie ou du militaire, la première s’adjoignant le second à un moment ou un autre de son histoire.

Le capitalisme n’est pas une voie vers un monde plus civilisé, il en est bien souvent l’exacte condamnation

La Rébellion d’un esclave sur un navire négrier», par Edouard Antoine Renard, 1833. © Photo Josse/Leemage.

En effet, loin d’assister dans l’histoire à un adoucissement, une pacification des sociétés par le capitalisme, l’auteur rappelle le creuset destructeur où ce dernier émergea : le mercenariat, et l’introduction des armes à feu : « Après la diffusion des armes à feu, le vassal féodal ou le bourgeois de la ville ne pouvait plus faire la guerre avec ses propres armes à feu, surtout des canons, de même que dans la construction des forteresses toujours plus sophistiquées. Les unes et les autres devaient être payées en argent, ainsi que les soldats de métier – les mercenaires – aux mains desquels était passée la conduite de la guerre. […]La monnaie commençait ainsi, beaucoup plus que pendant l’Antiquité, à pénétrer en profondeur dans la société et à dissoudre l’agriculture locale […] par la soif insatiable d’argent suscitée dans les Etats par la concurrence militaire à laquelle ils ne pouvaient pas se soustraire » (Anselme Jappe, Les Aventures de la marchandise, Paris, La Découverte, 2017, cité p.111).

Mais cette effraction du capitalisme par et pour la violence meurtrière n’est point un évènement fortuit, aux confins de l’anecdote et du hasard inexplicable, se résumant au mobile de armes à feux. La trame tout entière de l’histoire de l’expansion capitaliste se fonde sur l’itération du « pillage, du vol, de la rapine, de la conquête, c’est à dire l’appropriation sans médiation, par la force, de la « production » » (Alliez et Lazzarato, Guerres et Capital, Paris, Amsterdam éditions, cité p. 145).

Segré souligne par ailleurs, avec force études et analyses, que la traite africaine se développa grâce à l’essor des circuits marchands depuis la période s’échelonnant entre le VIIe et le IXe siècles, lesquels circuits constituèrent un facteur d’expansion exogène de l’esclavagisme, conduisant à infirmer toute proposition qui identifierait ce dernier comme le fruit de caractères endogènes au continent africain. Deux principales demandes seraient donc à l’origine du fait esclavagiste en Afrique : une première, musulmane, est féodale ou aristocratique, la seconde est marchande ou bourgeoise.

Cette appropriation violente perdure et indique par-là une grande continuité historique notamment au travers du cas archétypal de l’esclavage : après les XIe et XIIIe, moment de développement économique dans l’Europe occidentale, l’on assiste aux XIVe et XVe à l’instauration d’un « second servage » à l’Est (Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe, Paris, LGF/Livre de poche, 2000, cité p.192), ou « réaction seigneuriale » dans lequel d’aucuns historiens identifient une sorte de sous-traitance des « slaves »(« slavons », qui donnera « esclave ») dans une économie d’exportation alimentant les circuits marchands occidentaux. Il n’y eut pas de discontinuité fondamentale entre l’essor du capitalisme et son expansion, et les situations d’esclavage antique et de servage médiéval. Le capitalisme puisa sa force dans l’esclavage et d’autres formes d’exploitation de la force de travail existantes :

– le conquistador de l’outre-Atlantique introduit au moyen de l’encomienda, une forme d’organisation sociale, brutale et d’un « féodalisme très archaïque » (Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Paris, Pocket, 2012, cité p. 191), déjà expérimentée dans la péninsule ibérique tout au long de la Reconquista ;

– après la conquête militaire et les massacres, puis le choc microbien, les indigènes d’Amérique furent exploités et tués comme esclaves durant plus d’un siècle, se voyant progressivement remplacés par ceux venus d’Afrique non pour des motifs éthiques, mais parce qu’il y avait là des enjeux de rivalités de puissances : l’apanage de la conquête revint aux royaumes ibériques sous condition d’évangélisation selon les termes de l’Église. Devant l’opposition tardive de bien des ecclésiastiques (dont le fameux Bartolomé de Las Casas), puis les condamnations officielles plus tardives encore de l’Église qui pouvaient être utilisées à leurs dépens par les royaumes concurrents, les colonisateurs ibériques durent se tourner vers des esclaves de substitution qui pourtant leur coûtaient plus cher, déjà exploités dans des formes concentrationnaires sur les îles conquises par les Portugais au XVe. S’ajoute enfin un dernier point d’explication : la défense progressive des Indiens par les royautés conquérantes fut pour elles une opportunité aussitôt saisie de raffermir la souveraineté de leur puissance coloniale ;

– La traite négrière se continua jusqu’au mitan du XIXe, sans l’ombre d’une condamnation de l’Église par ailleurs. Dans la traite atlantique se manifeste l’esprit du capitalisme, bien davantage que dans le protestantisme comme le déclare Weber : la traite se développant, la main d’œuvre servile devint bon marché et l’approvisionnement plus sûr, il fut ainsi envisageable économiquement d’intensifier l’exploitation en se souciant encore moins de la conservation de la vie de l’esclave, tendant ainsi vers un dispositif concentrationnaire ;

Il y a de quoi s’étonner par ailleurs que l’on puisse affirmer que la dynamique capitaliste eût conduit à la civilisation, à considérer donc que l’Indien accéda grâce à l’esclavage à la civilisation. Et l’auteur d’interroger : « Sur quel fondement anthropologique, en effet, disqualifier a priori un mode de vie qui privilégie le temps libre au « travail agricole régulier » ? »

Justification par le racisme et devenir-marchandise de l’homme sans propriété en régime capitaliste

L’auteur explique très bien dans son ouvrage que le racisme vient comme la sanction idéologique de l’exploitation impériale et capitaliste :

Alors que l’Indien fut un esclave moins coûteux pendant une bonne partie du XVIe siècle, c’est parce que l’essor de la traite atlantique rendit l’esclave africain meilleur marché et que l’Indien devint plus coûteux, que la hiérarchie sociale, auparavant défavorable à l’Indien, s’inversa. Le préjugé racial apparaît ainsi tout à fait corrélé à l’organisation économique et sociale et l’imaginaire colonial qui la sous-tend et la justifie.

Peinture de la série Life of Washington de Victor Arnautoff

Il est à observer d’autre part que la différence juridique de traitement entre Indiens et esclaves noirs, adoptée par les conquistadors dans le sillage de l’Église pour les raisons précitées, prend son fondement dans une distinction entre une capture d’autochtones qu’il s’agit d’évangéliser et l’achat d’étrangers privés de droit puisque, selon Carl Schmitt la « saisie de terres » fonde le droit (Carl Schmitt, Le nomos de la Terre, Paris, PUF, 2012). Aussi dans cette représentation, les Africains peuvent-ils être sans dommage la propriété privée de colons cependant que les autochtones sont les sujets de la puissance théologico-politique s’accaparant les terres découvertes. Les uns sont achetés comme marchandises, les autres sont des sujets des Couronnes souveraines, bien que pouvant dans le cadre de la propriété privée être brutalement asservis. Abondant en ce sens, Locke, figure du libéralisme philosophique et politique, en viendra un peu plus tard à rejeter l’esclavage comme modèle de société politique tout en l’admettant comme pratique privée.

La civilisation capitaliste, si l’on peut user de cet oxymore apparent, s’impose comme le règne de la propriété, de sa préservation, corrélée à la mise au travail forcée des populations nomades. La chasse à l’homme est ainsi une des modalités importantes du pouvoir de police, émergeant selon Chamayou comme « un instrument de classe, […] principal moyen de la mise au travail des dépossédés, de leur dressage et de leur insertion par la contrainte dans ce qui allait devenir le marché du travail salarié. » (Grégoire Chamayou, Les chasses à l’homme. Histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, Paris, La Fabrique, 2010, cité p.362). Aussi le « sauvage », souvent nomade, se trouva-t-il principalement soit capturé, soit repoussé (Amérique du Nord). A l’occasion de ses réflexions à ce sujet, l’auteur met au jour l’implicite inavoué d’un penseur de la propriété comme Locke, qui affirme que « c’est parce qu’un homme est capturé à l’occasion d’une guerre qu’il perd légitimement son droit de propriété » (John Locke, Traité du gouvernement civil, Paris, Flammarion, 1992). Segré renverse cette proposition, laissant apparaître son ressort véritable : « c’est parce qu’il n’est pas propriétaire qu’un homme est légitimement capturé » (p.363).

Quant au degré de cruauté et de brutalité que constitue l’esclavage, les musulmans et les chrétiens prirent chacun une part considérable dans la déportation et l’asservissement de milliers d’Africains. Les chiffres relevés dans les travaux historiques concourent à souligner cette ampleur partagée. Il n’y a donc pas lieu de relativiser une part au détriment de l’autre, sinon dans une visée a posteriori et foncièrement impérialiste.

La proposition égalitaire ou la puissance véritable

Loin de succomber à l’attribution d’une supériorité culturelle à telle ou telle population, qui serait à même d’expliquer l’histoire et à la justifier, Segré invalide un discours tel que celui de Todorov où existe une « correspondance entre le stade d’évolution technique et une technologie du symbolisme ». Car le critère d’évaluation de la puissance technologique ne peut se résorber dans sa dimension matérielle, et l’auteur de rappeler avec Jared Diamond la richesse et la sophistication de la langue des Iyau de Nouvelle-Guinée. La puissance ne se mesure donc pas uniquement, comme le veut Carl Schmitt, à l’aune du rapport de force. Elle peut en effet s’estimer relativement à la « réciprocité des besoins » dont parle Fernand Braudel.

La proposition politique qui innerve chaque page de cet ample ouvrage et qui motive la démarche de l’auteur, nous paraît se structurer autour d’une dualité toujours présente à chaque situation historique : y résident et la possibilité d’une puissance comme rapport de force matériel, et celle d’une « réciprocité des besoins ». Le premier versant de cet antagonisme pourrait être appelé réactionnaire, le second égalitaire, l’un justifiant et perpétuant la servitude, l’autre ouvrant à un affranchissement se réalisant notamment dans la réappropriation collective, où semble présider le postulat d’une égalité des intelligences et des capacités. C’est ce qu’illustre de façon probante l’exemple mobilisé par le philosophe, à savoir la bataille de Midway (juin 1942), où l’armée américaine doit sa victoire non point aux postes de commandement mais aux ouvriers et ouvrières qui, « de leur propre chef et sans ordres écrits, transformèrent un navire presque ruiné en un arsenal flottant » (Victor Davis Hanson, Carnage et culture – Les grandes batailles qui ont fait l’Occident, Paris, Flammarion, 2010, cité p. 118). Existe donc au sein même du « travail de la guerre » (Ernst Jünger, Le Travailleur, Paris, Christian Bourgois, 1989) au potentiel destructeur, un autre potentiel, lui « créateur dans le cadre d’une dynamique de réciprocité ». Là où les classes possédantes, par leurs conditions, tendent à préserver l’inertie sociale, économique et politique, la classe ouvrière, celle qui ne subit pas le joug des seigneurs du capital, et est exempte de l’enrôlement fasciste, est davantage transformatrice.

Cet affranchissement bien souvent prend dans l’histoire la figure de l’étranger, « celui qui n’est pas un fidèle, un sujet, celui qui n’a pas juré obéissance, celui qui, dans la société féodale, est « sans aveu » »(Jacques Le Goff , La civilisation de l’occident médiéval, Paris, Flammarion, 2019, cité p. 427). I. Segré nous montre en somme que l’affranchissement est une des dynamiques de l’histoire humaine, une possibilité toujours présente et discernable, une brèche dans le discours du bourreau.

Dormiens Silvam