Loki et les studios Marvel: variations dans le consensus

Le spectateur émancipé

La dernière série de l’univers Marvel constitue, à l’image de toutes les productions de ce studio, un produit calibré pour capter l’attention du maximum de spectateurs possibles. Nul besoin d’avoir vu le dernier opus des Avengers pour comprendre les enjeux, le casual qui compulse Disney Plus à la recherche d’un programme inédit sera introduit avec douceur dans la storyline du frère terrible de Thor, interprété par Tom Hiddleston. Exécuté par le titan Thanos dans Endgame, le dieu de la tromperie parvient en quelque sorte à déjouer sa propre mort grâce à un retour dans le temps des Avengers, qui permet à une version antérieure de lui-même d’échapper à son arrestation, modifiant ainsi considérablement sa destinée. Ce retournement de situation est l’un des écueils principaux de la saga Marvel et des comic-books en général : la mort n’est jamais définitive, les personnages principaux meurent au cours d’arcs narratifs très codifiés et sont ensuite ressuscités car bien trop rentables pour être laissés dans leurs tombes.

Le triomphe de notre Loki est de courte durée, après avoir faussé compagnie aux Avengers, il est de nouveau arrêté, cette fois-ci par des policiers appartenant au TVA, le Tribunal des variations anachroniques, une agence chargée du maintien de l’ordre temporel. Sans le savoir, Loki a ouvert une brèche dans la continuité temporelle qui doit être refermée sous peine de provoquer un chaos indescriptible. Il est devenu un variant, une autre version de lui-même, dont les actions entrent en conflit avec le Loki « canon » qui meurt dans Endgame. Ensuite, il doit se soumettre à toute une série de procédures bureaucratiques où son arrogance princière se heurte de manière assez comique à l’intransigeance d’une administration sortie tout droit d’un cauchemar totalitaire. L’Asgardien en est réduit à plaider pour ne pas être effacé de l’existence car ses pouvoirs n’ont aucune efficacité dans l’enceinte du TVA. Même les dieux doivent s’incliner devant la toute-puissance de la bureaucratie. Il est ensuite coopté par Mobius, un policier moustachu qui s’est entiché de lui et souhaite mettre ses talents de grand décepteur au service de son organisation. En effet, un variant persiste à leur échapper et dans un trope archétypal des intrigues policières, l’homme de loi va se retrouver à collaborer avec un truand qu’il admire en secret. Un ressort utilisé par Steven Spielberg dans son film Arrête moi si tu peux où l’agent du FBI interprété par Tom Hanks recrutait Frank Abagnale, un arnaqueur de haut vol joué par Léonardo Di Caprio. Ici se rejoue la fascination libérale pour les êtres capables de s’affranchir des règles pour réaliser de soi-disant « glorieux desseins ». Au cours de son enquête, Loki va chercher à en savoir plus sur le tribunal qui décide de valider certaines réalités et d’en oblitérer d’autres. Il finira par découvrir que le variant qu’ils traquent avec Mobius n’est autre qu’une version féminine de lui-même et qu’il en existe bien d’autres, les Lokis ayant une fâcheuse tendance à la délinquance temporelle.

Loki face à l’administration du Tribunal des Variations Anachroniques ©Disney

L’élasticité profitable des personnages de superhéros

Cette possibilité de déclinaison des personnages à l’infini fait des héros de Marvel des colosses au pied d’argile : si le personnage d’aristocrate déchu de Loki est suffisamment intéressant pour occuper le devant de la scène, nous nous demandons finalement s’il n’est pas possible de le démultiplier à l’infini, sous différentes formes, dans différentes réalités, afin de maximiser les contenus au sein duquel il apparaît et donc sa profitabilité financière. Les autres justiciers costumiers possèdent déjà une multitude de variants : Batman est devenu une femme, Captain-America un Afro-Américain et Spiderman un métis aux origines portoricains. En outre, il est intéressant d’avoir employé le mot « variant » pour désigner les versions alternatives de Loki, nous aimerions reprendre ce terme à notre compte pour décrire la stratégie tout simplement virale de Marvel pour coloniser nos imaginaires avec ces superhéros et leur myriade de doubles.  Quelque part, il devient impossible de leur échapper et le spectateur non-initié qui tomberait par hasard sur la série Loki aura certainement envie d’en savoir plus et remontera la chaîne de contamination jusqu’au film sur Thor ou les Avengers. D’ailleurs, nous l’avons dit, le MCU peut se commencer par n’importe quel bout mais celui ou celle qui désire en comprendre tous les enjeux devra visionner l’intégralité des films et des séries sous peine d’être laissé dans l’obscurité. Kevin Feige, le maître d’œuvre de l’univers partagé, a paramétré toutes ses productions pour qu’elles forment un gigantesque ensemble au sein duquel nous pouvons emprunter différents chemins. Cette démarche préserve l’illusion du choix mais aboutit à un seul et même résultat, à savoir, le visionnage de ces confortables itérations, qui suivent un ou plusieurs virtuoses devant sauver une ville ou un monde d’un super-scélérat. Si Loki diffère un peu, c’est parce que son personnage d’antihéros suit une trajectoire focalisée sur sa rédemption, au cours de laquelle il va être amené à s’interroger sur le rôle du TVA. Chez Marvel, tout est scénario, rien n’est laissé au hasard, toutes les scènes sont faites pour en mener à d’autres, les mini-séries font le lien avec les films, qui eux-mêmes sont un pont avec l’intrigue principale. Le scénario devient le signal qui guide le public dans l’inconséquence d’un récit fragmenté et unifié. C’est sans doute là que réside la puissance du plus grand show jamais réalisé, une entreprise de captation massive des attentions qui engrange à chaque sortie des bénéfices records. L’identité visuelle relativement homogène des films et des séries vient renforcer l’uniformité de cette grande toile, Loki ne fait pas exception à la règle et propose des couleurs assez atténuées, presque grisâtres. Les effets numériques et les décors rétrofuturistes sont époustouflants mais la mise en scène est loin de faire honneur aux talents d’illusionniste du personnage-titre. Elle est d’une platitude assez déconcertante car elle montre tout sans jamais laisser aucune marge au regard du spectateur. Il est perpétuellement guidé et doit se contenter de repérer les Easter eggs, les références cachées disséminés dans la série pour récompenser les puristes de leur dévotion. Cela s’explique parce que nous avons affaire ici à un travail à la chaîne standardisé où les ouvriers et les ouvrières du cinéma s’échinent dans l’ombre à concevoir un objet cinématographique balisé pendant que stars et studios amassent des fortunes.

Les variants de Loki ©Disney

La naturalisation du discours dominant

Pareil système ne pouvait qu’engendrer la plus grande tiédeur politique à l’écran où la narration est agencée de manière à déplaire le moins possible. La quête de Loki pour découvrir les secrets du TVA et, par la même occasion, recouvrer sa liberté peut s’adresser à toutes les couleurs du spectre politique, les personnes les plus à droite pourront y discerner une condamnation des entraves bureaucratiques placées sur le chemin de l’individu libéral tandis que celles et ceux situées à gauche y verront le combat d’un marginal pour s’émanciper d’une structure oppressive. Grands seigneurs, les showrunners donneront même un gage discret aux progressistes dans une ligne de dialogue où Loki affirmera avoir eu une expérience homosexuelle. Néanmoins, la seule personne qu’on le verra embrasser est une femme, il ne faudrait pas non plus faire fuir le public hétéro-tradi. Transformer les demandes de représentation des féministes et de la communauté LGBT en un atout marketing, voilà un exercice dans lequel Marvel excelle. C’est que cela leur permet de se faire passer pour une avant-garde éclairée pour un coût politique extrêmement faible, une recette qui fait miroir aux stratégies des parties politiques de la bourgeoisie cool. Au fur et à mesure que l’intrigue se déploie, nous comprenons de plus en plus que mettre à bas le TVA, comme le désire Sylvie, pourrait avoir des répercussions cataclysmiques. La continuité d’une institution qui a menti à ses employés sur ses véritables buts, emprisonne des êtres simplement coupables d’avoir dévié d’une ligne temporelle fixée arbitrairement, est présentée comme le moindre mal face au radicalisme vengeur incarnée par Sylvie.

Loki et sa variante Sylvie: la réforme ou la chienlit! ©Disney

A l’heure de Black Lives Matter et des appels à abolir la police aux Etats-Unis, le dieu de la malice va se faire l’avocat de l’ordre face à son double jusqu’au-boutiste dont les actions vont causer une collision des réalités. On nous l’a assez martelé, l’extrémisme mène à la catastrophe et il vaut mieux réformer le statu quo plutôt que de renverser la table. Certains se cabrent quand nous analysons politiquement les films et les séries de superhéros alors que la politique est présente depuis les débuts du genre superhéroïque, ainsi en pleine Grande Dépression, Superman se faisait l’avocat des politiques interventionnistes du président Roosevelt et pendant la Seconde Guerre Mondiale, Captain America décochait un uppercut historique à Hitler. Aujourd’hui, le solutionnisme des justiciers costumés s’aligne avec le centrisme politique : Loki veut réformer la police temporelle, Captain America entre en résistance contre la régulation des activités des Avengers, Iron Man privatise la défense des Etats-Unis et du monde, Black Panthers préfère la charité à la lutte anticolonialiste, Spiderman affronte un prolo ruiné par Tony Stark… Les exemples ne manquent pas. Nulle part il n’est fait mention de l’économie ou des difficultés financières, les problèmes d’argent n’existent pas dans ce monde et même Spiderman, éternel galérien dans les comics, semble avoir atteint une certaine aisance matérielle. L’invisibilisation de la domination, la naturalisation de l’ordre capitaliste constituent le prêche de la bourgeoisie à destination des exploités. Nous pensons que les films et les séries Marvel sont les avatars d’une gigantesque entreprise de dépossession d’un public largement composé de prolétaires qui viennent oublier leur impuissance devant les exploits militaires des superhéros. Il est grand temps de révolutionner cet imaginaire et de construire un autre récit où la capacité de transformer le réel ne serait pas réservée à une poignée d’élus mais à tous et à toutes.

Pour prolonger la soirée:

Hommétiquette

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

J’ai acheté un livre puis deux puis trois

J’ai acheté des piles et ai garni les étagères de mon galetas

J’ai acheté des lots à n’en plus savoir quoi faire

J’ai acheté la promesse d’un imaginaire scellé

J’ai acheté l’enclosure de mes désirs

Dans un carton dans un emballage ficelé

J’ai acheté les rêves sans sourciller

Avec la main tremblante de l’acheteur docile

J’ai acheté la vie j’ai acheté un peu d’heure pour moi-même

J’ai acheté mes pleurs mes joies ma libido

J’ai acheté mon sommeil l’image de nourritures

J’ai acheté la romance le baume la froidure des morts

J’ai acheté mon enterrement mes amitiés lointaines

J’ai acheté des explications pour me justifier

J’ai acheté un ailleurs un outre-monde plus vivant

Où respirer J’ai acheté l’oxygène des cimes

Avec un guide de montagne

J’ai acheté le monde les langues les autres

J’ai acheté ce que je ferai demain

J’ai acheté mon avenir déjà-là mon passé de circonstance

J’ai acheté le travail lui-même j’ai acheté l’odeur la pestilence

L’arôme le goût les bruits les couleurs les saisons

J’ai acheté l’idée d’une maison

J’ai acheté mon compte mes lignes de calcul

J’ai acheté mon voyage ma marche mes pieds

J’ai acheté ma santé mes rimes mes soupirs 

J’ai acheté de naître de vivre et de mourir

J’ai acheté l’illusion d’être l’auteur de moi-même

J’ai acheté le doute l’ouverture d’esprit

J’ai acheté l’étiquette en toute chose

Car tout est chose à acheter

Marchandise

Et de soi l’étiquette

Rompre leur monde

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

J’ai rompu en visière avec la direction

Les ressources humaines

Ces êtres tout entiers réduits à des fonctions

Des gens peuplant le vide de l’administration

Computant le cheptel et ses hures abaissées

Tuant la métaphore le symbole et la vie

L’esprit encaserné dans des cheminées noires

Chemise amidonnée et pommettes sans fard

J’ai compris quand la grève surgit un beau matin

Que ces hommes distants nous conduisaient en train

Vers des contrées lointaines blafardes anéanties

Comme l’est leur relation à ce qui fait la vie

Il faut bien se défaire et tenir en lisière

Le museau de leurs sœurs et frères congénères

Rien ne respire mieux la paperasse froissée

Que l’écran dont leurs yeux sont les reflets glacés

Le comptable se rengorge de ses lisses tableaux

Corsetant l’employé le taillant au cordeau

Que la case le contienne et les chiffres le cernent

Sous ses paupières éteintes dans la nuit du travail

Travail travail travail que l’on croit naturel

Comme se lève le soleil et Séléné se couche

Tel arbuste qui germe puis devient une souche

Le travail est ainsi présenté dans le monde

Rengaine de tous les chefs, leur propre « la terre est ronde »

L’employeur est un arbre le labeur est un fruit

La propriété reine une loi de la vie

Évident naturel certain et assuré

Tout ce qui pourtant tombe sous les coups insurgés

Chaque siècle confond ce grand marché de dupe

Cette illusion bourgeoise qu’on brandit à nos huppes

Télévisions, radios, réseaux, folliculaires

Malgré leurs pieux rameaux louanges aux actionnaires

Et leur tombereau lâche de recors et de flics

Militaires d’appoint et sicaires de fortune

S’évaporent soudain aussi vite que l’on clique

Et révèlent au commun qu’ils ne sont de la thune

Que gueules dégorgeant « Ave ma République »

Ou bien « ma monarchie », démocrate, tyrannique

Ce régime fantasque et chaque fois changeant

Mais où demeure le règne des maîtres de l’argent

Ces têtes bien nommées qui siégeant sur leurs trônes

Dans les salles de marché où se clame le prône

Ou bien dans les bureaux des lambris séculiers

De l’État régiment de bourgeois en collier

Start-up pour jouissance de la servilité

Édifiant sa vacance en fausse probité

Contre-maître aguerri casuel de sadique

Virilité du jeu performante musique

Qu’une communauté qui reconnaît ses armes

Et se dresse pour briser de ce funeste charme

L’emprise terroriste l’attentat régulier

Interrompt et renverse à grands coups de souliers

Reprenant l’écritoire des partitions communes

A la lumière des vies matérielles qui sont une

Silvam Dormiens

https://fr.wikipedia.org/wiki/Narcisse_(Le_Caravage)

Identité

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Soi

Soi comme un autre

Miroir à main tendu

Fenêtre sur le même

Retour et détours

Par-devers et pour soi

L’abolie relation

L’abstrait pour tout viatique

Le capital babille

Soliloque et chacun

De se regarder

Se mirer dans sa gîte

Virer l’ancre de l’autre

N’être qu’un spasme

Cri de la chose

Que l’on veut être

Monnaie de soi

Marchandise

Et chaland aux mille yeux

Qui se scrute comme objet

Le libéral s’aliène à l’identique

De son identité distincte

De sa différence d’être défini

Se définir à l’infini de l’estampille

De rayons d’étiquettes

La cocarde sur la tête

Je suis je suis un être-chose

Un être demi-vif se figeant dans sa glose

Je suis menue monnaie qui circule ici-bas

Monnaie d’image et de marque

Figure tuant la relation

Pour tendre son miroir

Au capital

Et sa prison marchande

Où l’image fasciste nous rive

A l’identité

A la mort

La vie est ailleurs

Elle est commune

Communiste

Joseph Andras et Sandra Lucbert : le capitalisme et sa justice comme organisation du crime

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Pourquoi m’avez-vous pris pourquoi m’avez-vus jeté dans cette fosse

Je nourrissais ceux qui ont faim je dépensais pour vous ma force

Ma jeune force inconnue encore et surprenante pour moi-même

Comme le jaillissement d’une source en montagne

Et ne mesurais pas le danger à mourir

Si ce n’était plus un jeu c’était pourtant ma vie

En jeu Vous m’avez pris vous m’avez frappé sur le sol humilié dans l’homme naissant

Me voici parmi les criminels qui tous crient qu’ils sont innocents

Vous m’avez saisi comme un oiseau dans vos paumes de violence

Et vous m’avez rabattu le capuchon de cuir et de silence

Vous dites que j’ai l’âge de répondre de mon corps devant Dieu

L’âge de punition des fers au pied de la nuit sur mes yeux

Vous m’avez pris dès avant ma vie au petit matin de moi-même

Le Fou d’Elsa, Louis Aragon

………..

Le récit de Joseph Andras, ouvragé avec toute la précision et la justesse de forme, de rythme, de variation stylistique que réclame un tel sujet que celui du procès politique de Fernand Iveton, nous saisit par les effets politiques qu’il produit en fouaillant nos affects les plus ancrés. Parce que l’auteur par la forme de l’écriture sait donner corps à ce qui, chez bien d’autres, aurait confiné à l’inoffensive car indolore théorie. Mais Andras ne cède pas le pas si tôt à cette ligne stylistique qu’il tient avec la dextérité d’un ouvrier-artisan, car sa plume diserte met en scène deux plans qui s’enchevêtrent pour ne former qu’un seul ensemble, un portrait : la rencontre amoureuse avec sa compagne et future épouse Hélène d’une part, la tragédie du procès qui conduit à son exécution de l’autre. Il figure ainsi dans toute sa matérialité sensible ce qui échappe à la logique du procès : la vie-même, singulière aussi bien qu’arrimée aux grandes dynamiques sociales et politiques qui traversent la société de l’époque. Enfin, Andras dresse les tréteaux d’un jugement non seulement inique, mais qui revêt les traits sidérants d’une exécution kafkaïenne, dont la parenté frappante avec le récit que fait Sandra Lucbert du procès France Télécom-Orange, s’explique par une même logique à l’œuvre : celle du capital imposant son droit, qu’il s’agisse d’une entreprise impérialiste (coloniale), ou d’une manœuvre interne à une grande entreprise contemporaine guidée par les réquisits de la propriété lucrative.

Ligne stylistique et forme littéraire : le matériau où s’impriment nos affects politiques

Andras mène son récit pour bonne part au présent de l’indicatif et à la troisième personne. Loin de l’introspection qui fait florès, l’on observe toute la factualité des êtres qui se meuvent. Les verbes d’action se suivent, que ce soit dans la densité des premières pages campant la tentative d’attentat à la bombe de Fernand, où les phrases s’entre-heurtent et se courent après, dépeignant l’essoufflement de l’effort aussi bien que la rigueur stratégique et placide de l’action politique, ou dans les moments antérieurs de la rencontre amoureuse. Il y a une même unité dans l’action. La politique et la vie amoureuse ne se déparent jamais. Il n’y a pas de séparation et c’est là une leçon politique inscrite dans les replis de l’œuvre d’Andras.

Nul tiret de surcroît ne vient rompre la solidarité des lignes sur la page, non plus que la phrase qui n’en semble parfois qu’une seule, où tout y compris les dialogues se relie à un seul point recteur : le destin de Iveton, indissociablement politique et amoureux. Iveton est l’anti-professionalisme politique par excellence et la forme le souligne. Sa trajectoire tranche d’ailleurs d’avec la ligne du FLN, de ceux qui en son sein assument de tuer des civils – ce à quoi Fernand se refuse  – , mais également d’avec ses frères et camarades du Parti Communiste Français dont l’attitude collective à l’endroit de la guerre coloniale contre le peuple algérien fut d’une distance et d’une indolence coupables. L’ouvrage qu’Andras a préfacé l’an dernier, consacré aux écrits et combats politiques d’Ho Chi Minh, corrobore s’il le fallait ce faible intérêt du parti des communistes français à l’endroit des soulèvements anticoloniaux, tout spécialement au sujet de celui qui, futur Président de la République Démocratique du Vietnam, tenta de rallier à la cause indépendantiste et anti-impérialiste vietnamienne les communistes français, avant que de déchanter et, prenant son parti, d’emprunter sa voie propre.

De nos frères blessés - Joseph Andras - Babelio

Unité du personnage communiste, abhorrée par un ordre capitaliste foncièrement nihiliste et cherchant à détruire la limite humaine

Fernand Iveton apparaît ainsi dans la forme modelant le récit au travers d’une patente unité d’action et de pensée. Et le temps et les lieux qui, parfois s’alternent, ne semblent jamais séparés les uns des autres, mais tous raccordés au fil conducteur qui trace le sillon politique et personnel tout à la fois de Fernand. Pas le temps pour les circonvolutions introspectives. Il y a les sentiments mieux dits que toute pesanteur verbeuse qui tâcherait de saisir la psychologie, de l’extraire comme un suc des personnages. Tout paraît au contraire et s’affine dans les gestes, les dires des personnages, logés dans une gangue de pudeur stylistique qui les révèle d’autant plus au lecteur, comme en contrepoint. Communiste Fernand l’est dans tous les compartiments de sa vie. Il l’est avant de se dire tel. Filialement, historiquement, socialement, par ce qu’il a fait et s’est fait, par caractère enfin et l’éthique qui l’étaye. Il y a comme un naturel communiste qui affleure dans le propos du personnage relaté par le narrateur :

« Sophie marque une pause et lui demande s’il est communiste. Fernand baisse les yeux puis les tourne vers Hélène, pourquoi me demandez-vous ça, Sophie ? Oh, rien, j’ai juste entendu des communiste parler comme vous, alors je me disais que…Mon père était communiste. Il travaillait au Gaz d’Algérie et il a fait la grève pendant la guerre, alors Vichy l’a mis à la porte, comme ça, du balai. C’est pour ça que j’ai quitté l’école tôt. J’espère que vous ne me trouvez pas trop sot, d’ailleurs, tout grand dadais que je suis à côté de vos livres dans le salon…[…]C’est pour ça que je n’ai pas fait d’études, il fallait aider à la maison puisque mon père avait été viré ; c’est comme ça que je suis devenu tourneur. »[1]

Sa révolte née de l’expérience brutale de la violence de classe subie familialement, s’est enracinée dans une vie communautaire tramée de solidarité ouvrière. Il est devenu communiste par sa révolte première, l’affectant personnellement, plutôt que par l’entremise de la théorie et des abstractions conceptuelles. Il est aussi communiste au travers des figures qui l’entourent au fil du récit, de ces personnes qui, jusqu’à la geôle où il croupit au seuil de son exécution, lient avec lui la camaraderie, la sodalité immédiate d’un peuple en lutte. Fernand est toutes ces voix qui parlent pour lui, par lui, résonnant sur les parois de la prison quand celui-ci est conduit froidement jusqu’à la guillotine :

« Il hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! Une première fois. Il a crié pour ne pas pleurer ou s’effondrer. Une seconde fois. Tahia El Djazaïr ! Un garde lui dit de la boucler et soulève sa matraque à hauteur de sa taille. Des vois lui répondent, déjà, des voix qui ont déjà tout saisi. On le conduit au greffe de la prison. Des cris, en arabe, des chants et des slogans tout autour de lui sans qu’il ne soit en mesure de deviner leur provenance. Ils rebondissent derrière, parfois loin, se cognent dans sa tête cernée. La prison gonfle son torse. Ses tempes bourdonnent. Tahia El Djazaïr ! Tahia El Djazaïr ! Les matons semblent soudainement pris, sinon de panique, de vertige : les prisonniers, pourtant enfermés, leur échappent – leurs espoirs emportent le fer des portes. Il n’est aucun cœur que l’État ne contraigne. [2]»

 Aussi est-ce pour cela qu’il est communiste de tout son être, faisant tomber les séparations ordinaires de la politique comme pratique en-dehors, comme soustraction. Et c’est là toute la force de son geste, qui accentue en regard l’acharnement que l’État supplétif de l’impérialisme capitaliste, par le truchement de son armée, met à briser cette vie. Car quand la politique est une forme de vie, c’est à la vie nue que le pouvoir s’en prend, après l’avoir rendue à son dénuement. Et qu’il s’ingénie à éliminer. Puisqu’il est un point limite où aheurte toute logique d’asservissement et qui tient au seuil physiologique de toute humanité. Un point de résistance qui rappelle à qui se serait égaré dans les fantasmagories d’illimitation marchande que ce qui fait une vie sont précisément sa limite et ses nécessités. Et le corps est la part la plus sensible en même temps que l’ultime barrière à laquelle achoppe la logique capitaliste. Aussi est-ce pour cela qu’une longue torture a été infligée à Fernand. Communiste viscéralement, lui extorquer l’aveu passait pour les militaires à la solde de l’impérialisme français par le bris de son corps. Son abolition comme limite incarnée.

A la colonie capitaliste, la justice est de classe et la ressource humaine trop humaine

Car il faut plier les corps. Les amener à plier, s’amollir, s’avilir en dépit des désirs contraires au cadre servile qui les affecte. Et l’avatar capitaliste de cet avilissement des corps se manifeste aujourd’hui sous les dehors de la liquidité[3] des êtres : ceux qui « collent » et dont les corps rechignent à se liquéfier pour être malléables comme monnaie, jetables ainsi que les employés de France Télécom-Orange, subissent à la fin le même sort kafkaïen qui, dans la société capitaliste, n’a rien d’absurde, car il est sa possibilité même de se perpétuer. L’exécution – de masse – est une possibilité nécessaire et toujours actualisée pour le capital de suivre son cours hégémonique :

« Et mâchoires de claquer, et marché de grandir. Les actifs liquéfiés coulent en continu, convertibles à l’instant en argent-là-touchable, à tant plus larges écuelles. « De çà, de là, par-ci, par-là, de long, de large, dessus, dessous » (dit Rabelais) : tout est réductible en liquide. Prendre et jeter : un tel déboutonnage ne se peut oublier. L’orgie des gueules capitalistes devient leur aune. A crocs, la liquidité est entrée dans leurs corps. »[4]

Personne ne sort les fusils - Sandra Lucbert - 9782021456554 - Rentrée  Littéraire - Roman - Littérature - Livre

Il est impérieux de mourir, de se laisser détruire, pour un corps rétif à la liquidité de l’ordre qui se veut sans bornes, naturel, infrangible et dont les raisons profondes ne sont jamais à exciper : la force brute appliquée au corps en manière de coercition suffit. Il n’est pas anodin que la référence de Sandra Lucbert aux prémisses de son récit soit A la colonie pénitentiaire de Kafka. Il en a en outre été question dans l’un des articles publiés par Les Petits soirs à propos d’obéissance.

Laissons à nouveau la plume à l’auteur de Personne ne sort les fusils :

« Pour présenter au visiteur l’appareil judiciaire local, l’officier procède devant lui à une exécution. Il lui en livre le détail. La mort du condamné n’est qu’un terminus de peu d’intérêt. Ce qui importe, c’est le comment. La mise à mort est assurée par une machine : une herse. Elle inscrit la loi enfreinte dans le corps du contrevenant jusqu’à rétablir la norme en lui – ensuite, il peut mourir. La communauté coloniale au grand complet assiste à l’exécution, qui dure douze heures. Il importe que l’ensemble de la colonie participe au protocole de rectification. Douze heures, c’est long. Le condamné ne sait pas quelle faute il a commise. Ce n’est pas le propos de cette cérémonie. Ce qu’elle répète, c’est ce simple énoncé : l’homme supplicié n’allait pas dans le-bon-sens. On l’y remet à la herse. Pendant douze heures. Les autres sont invités à méditer. [5]»

Fernand Iveton lui aussi doit mourir sans savoir quelle faute il a commise, sinon celle de ne pas aller dans le bon sens de l’impérialisme dont la justice qui le condamne exhibe les arcatures bourgeoises. La foule haineuse venue éructer sa soif de sang et d’exécution pour que demeure l’ordre, donne un écho net et édifiant à la scène kafkaïenne décrite précédemment : cette « communauté coloniale au grand complet » assiste à l’exécution qui apparaît comme un rituel morbide de conjuration des révoltes et révolutions qui corrodent le socle vacillant de la domination. Ce procès est en même temps l’expression sans fard de la force nue qui préside historiquement à l’impérialisme colonial, et plus généralement à la domination capitaliste. Ne demeure qu’un discours mécaniciste tenu par les plus hautes instances, qui vient recouvrir par un verbiage orwellien la réalité du crime. Et c’est, par les mots d’Andras, René Coty qui, dans l’entretien avec les avocats d’Iveton préludant à son refus de grâce, s’en fait l’orateur froid et sinistre :

« Coty assure qu’il connaît bien le dossier et qu’il estime, lui aussi, que la peine n’est pas proportionnelle aux faits reprochés. Il y voit même quelque noblesse, du moins parvient-il, fût-il en désaccord avec le geste d’Iveton, à déceler le courage des intentions et la part généreuse de ses mobiles. Mais tout ceci me rappelle une histoire, poursuit-il : en 1917, j’étais un jeune officier, j’avais trente-cinq ans, quelque chose comme ça, et j’ai vu de mes yeux deux jeunes soldats français se faire fusiller. Et lorsque l’un d’eux était conduit au poteau, le général lui a dit, je m’en souviens parfaitement, toi aussi, mon petit, tu meurs pour la France. Il s’arrête sur ces mots. Il s’arrête sur ces mots. Smadja entend ce qu’il ne dit pas, ou du moins le croit, le comprenant ainsi : Coty, en évoquant ce triste soldat, ne songe qu’à Fernand Iveton – lui aussi s’apprête à mourir pour la France… »[6]

Le capitalisme, qu’il soit impérial et colonial ou qu’il revêt les hardes du management contemporain au sein d’une multinationale, se montre ainsi au grand jour, tel qu’il est poussé au bout d’une logique qu’il ne peut que poursuivre si nul ne l’arrête par une force supérieure et organisée : un organisme destiné à l’exécution, au meurtre et à l’abolition de l’humanité. Mais Andras rappelle à la mémoire, l’exhumant de l’ombre, Fernand Iveton, et avec lui tous ceux qui, depuis la révolte des esclaves conduite par Spartacus, se sont levés avec au cœur l’égalité. La foi communiste n’est pas un monceau de papiers à conserver dans les mausolées de l’histoire, mais une ligne de vie qui se continue et se continuera avec la force de corps à jamais indociles, égalitaires, fraternels et aimant la vie. Tant qu’il y aura des êtres humains, les communistes en seront le sel et le point d’horizon.

Silvam Dormiens


[1]Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016, p. 88-89

[2]Idem, p.132

[3]Cf. Zygmunt Baumann, Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, 2018

[4]Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p.106-107

[5]Idem, p.22

[6]Joseph Andras, Ibid., p. 126-127

Vers la bataille: en quête de développement personnel

Le spectateur émancipé

Pour son premier film, Aurélien Vernes-Lermusiaux nous entraîne dans le conflit qui opposa le Mexique à la France dans les années 1860. Son personnage principal, un photographe, Louis, a réussi à convaincre un général français de le laisser prendre des photos du conflit. Accablé par l’infortune, il va sillonner un pays aux contours incertains, sans jamais réussir à prendre un cliché de cette guerre qui fait rage et s’obstine à lui échapper.

Artiste à contretemps, cadre interchangeable

La figure de l’artiste à contretemps, embarqué dans une quête donquichottesque pour immortaliser le spectaculaire de la guerre, avait de quoi convaincre sur le papier. Malheureusement, le réalisateur s’égare lui-aussi mais dans sa virtuosité cinématographique. Tout est impeccable, la photographie est sublime, les plans magnifiquement composés et pourtant, cela ne parvient pas à exorciser une certaine lourdeur que l’on ressentira tout au long du film. C’est parce qu’à l’inverse de son héros, Vernes-Lermusiaux cherche à fixer sur la pellicule un concentré de temps suspendu, en faisant la part belle à l’exotique altérité des paysages mexicains. Sauf que le Mexique n’est jamais véritablement incarné, aucun de ses spécificités n’est mise en valeur par le film et l’intrigue pourrait très bien se dérouler dans un autre pays. Cette remarque vaut aussi pour la guerre dont les participants sont renvoyés dos à dos, sans que l’on ne sache jamais pourquoi ils se battent. Il s’agit pourtant d’une guerre qui mériterait d’être contextualisée : si les Français ont tenté d’envahir le Mexique entre 1861 et 1867, c’était pour donner au capitalisme naissant du Second Empire des débouchés économique et contrebalancer l’influence des Etats-Unis d’Amérique. Mais tout ceci est superbement ignoré pendant tout le film au profit de la quête existentielle du héros, qui finira par s’adjoindre les services d’un habitant, Pinto.

Une errance dans la dévastation © Noodles Production

La centralité du trauma bourgeois

C’est au contact de ce paysan mexicain, qu’il s’humanise et révèle l’objet de son aventure : si la prise d’images violentes l’obnubile, c’est qu’il est littéralement hanté par la mort de son fils survenu au cours de la guerre de Crimée, un autre conflit impérialiste. Petit à petit, il comprend que son obsession est mortifère et souhaite réorienter sa pratique de la photographie. Cela donne lieux à un des beaux moments du film où il démonte son lourd appareil photo et en explique les rouages à Pinto, pour que celui-ci puisse à son tour prendre des photos. Cependant, cette rédemption se fait sur le dos des souffrances de ce personnage qui a perdu sa mère et veut retrouver sa famille et plus largement de celle des mexicains et des mexicaines victimes du conflit. Le spectateur aura ainsi droit à une scène où Louis s’effondre en larmes devant les corps encore chauds des villageois massacrés par ses compatriotes. Qu’espérait-il voir d’autre ? Étrange réaction de la part d’un photographe de guerre qui au tout début du film n’avait pas hésité à tirer le portrait d’un ouvrier venant de mourir dans l’effondrement d’une mine ou d’une fonderie. Les implications de ces gestes ne sont jamais discutées ou résolues, simplement présentés comme des symptômes d’un trouble de l’âme. Sa relative indifférence vis-à-vis du sort d’autrui, en particulier des dominés, renvoie à sa propre situation sociale.  Louis appartient à la petite bourgeoisie et n’a pas accompli ce voyage pour le profit, non, il est bien au-dessus de ces basses considérations matérielles puisque le sort l’a rendu prospère. C’est pourtant sa douleur qui occupe la place centrale et reléguera à la périphérie les vicissitudes de la guerre. Il y aurait pu avoir un questionnement sur la nature des images et les effets qu’elles produisent mais Vernes-Lermusiaux l’esquisse sans jamais l’explorer. L’année dernière, le film mexicain, Je ne suis plus là, nous avait montré comment certains preneurs d’images peu scrupuleux exploitaient leur sujet. Son protagoniste, un amateur de cumbia colombienne, au look atypique, se laisse prendre en photo par un Américain qui va probablement revendre les clichés à un journal. Un vampirisme marchand, donc.  

Se repaître de la souffrance prolétarienne sans s’interroger sur son origine © Noodles Production

Se sacrifier sur l’autel du développement personnel

Ici, qu’importe les vies des êtres que l’on croise, ce qui compte pour notre artiste traumatisé, c’est d’acquérir un supplément d’âme. Quitte à sacrifier son propre foyer et sa propre existence. Tout au long du film, nous le verrons envoyer des lettres à sa femme, figure de la domesticité figée sur un portrait fait par son mari. Nous avions envie de dire que Louis a quelque chose de prométhéen, il fait un peu penser au héros-démiurge de Mary Shelley, Victor Frankenstein, qui, dans son désir d’outrepasser les limites de la science humaine, provoquera la mort de tous les êtres qui lui sont chers, assassinés par cette créature qu’il rejettera égoïstement. Mais non, rien d’aussi grandiose ici, le film reflète simplement les errances d’une certaine classe bourgeoise à la recherche d’un « développement personnel », d’un éveil. Surmonter son deuil en se repaissant de la dévastation semée par une entreprise impérialiste sur les corps, voilà qui aurait constitué une belle entrée dans l’anthropologie bourgeoise. Vernes-Lermusiaux n’a pas emprunté cette voie et n’en choisit aucune d’ailleurs, à part peut-être le motif familial qui charpente maladroitement un film prometteur en apparence.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Un trailer du film The Square qui dresse un portrait grinçant de la bourgeoisie progressiste, à travers un conservateur de musée, qui lance une nouvelle exposition basée sur un carré à l’intérieur duquel tout le monde doit être bienveillant et sympathique: https://www.youtube.com/watch?v=EUzRjRv0Ib0

Les Damnés de la Commune : misère du pathos ?

Le spectateur émancipé

Le 18 mars dernier, date-anniversaire de la Commune de Paris, Arte diffusait l’adaptation en documentaire animé du roman graphique de Raphaël Meyssan Les Damnés de la Commune. Dans l’optique de nous faire revivre les grandes heures de cette insurrection singulière qui dura soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871, Meyssan s’était emparé des gravures et des dessins d’époque pour en faire la matière de son œuvre. Cela lui permettait de montrer le Paris populaire des années 1870 à ses lecteurs, tel que les contemporains le percevaient et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa proposition esthétique s’adapte parfaitement au petit écran. La réalisation parvient à donner aux images une certaine profondeur en jouant sur les perspectives et grâce à des effets bien placés : des zooms très rapides de la caméra, de la neige qui tombe, des flammes qui dansent ou des volutes de fumées qui s’échappent vers le ciel. Pour son documentaire, Meyssan a pris la décision de resserrer sa narration et donne la parole à Victorine Brocher, une communarde, qui voulait que la république démocratique et sociale promise par 1848 ne reste pas lettre morte.

Une expérience sensible et féministe de la Commune

Une communarde contemplant l’attaque du fort d’Issy par les troupes versaillaises ©Meyssan/arte

Ce choix de protagoniste n’est pas anodin, il permet de montrer comment une subjectivité s’est embarquée dans un mouvement collectif et vise à faire de l’histoire à hauteur de femme. Ici, Meyssan cherche à s’inscrire dans les traces d’auteurs comme Eric Vuillard (14 juillet, La guerre des pauvres) ou Michèle Audin (Comme une rivière bleue) dont la démarche consiste à redonner la parole aux sans-voix. La Commune prend donc vie à travers Victorine et entre en résonance avec le présent. Enfin, son personnage sert à mettre en lumière le rôle des femmes pendant l’insurrection où elles sont exclues du gouvernement car peu de dirigeants masculins se préoccupent de leur sort, à l’exception d’Eugène Varlin ou de Léo Frankel. Néanmoins, elles refusent d’être condamnées à l’impuissance politique et militent pour l’égalité. Elles investissent les clubs pour débattre, écrivent dans les journaux, soignent les blessés et défendent les barricades au péril de leurs vies. Cela faisait longtemps que toutes ces anonymes de chair et de sang luttaient pour trouver leur place entre deux mythes : celui de Louise Michel, la Vierge rouge, l’institutrice qui voulut marcher sur Versailles et les infâmes pétroleuses, d’hystériques pyromanes inventées de toutes pièces par la propagande versaillaise.

Mais qui était donc Victorine Brocher ? Meyssan brosse son portrait de manière assez saisissante « j’ai grandi dans la nuit du Second Empire. Depuis mes quatorze ans, j’ai fait de nombreux métiers, crieuse de journaux, porteuse de pain, marchande de soupe, lavandière, je travaille douze à quatorze heures par jour ». Son témoignage restitue le vécu des ouvriers et des ouvrières qui trimardaient notamment à l’ouest de la capitale, à Montmartre, à la Chapelle, à la Villette, à Belleville ou à Ménilmontant, les places-fortes de la Commune. En bref, le prolétariat qui n’avait rien d’autre à perdre que ses chaînes, selon la formule de Karl Marx et rejoindra en masse les rangs des insurgés. Victorine, elle, est déjà sensibilisée à la politique, elle est membre de l’Association Internationale des Travailleurs, une organisation visant à développer les mouvements ouvriers partout en Europe et cogère une boulangerie coopérative à la Chapelle. Elle subit également la double peine d’être femme et prolétaire à plusieurs reprises au cours de son existence : son mari Charles Rouchy, un ancien soldat, est alcoolique et la laisse élever seule leur enfant puis pendant le siège de Paris par les Prussiens, elle se porte volontaire pour rejoindre un bataillon de la garde nationale mais on la cantonne au rôle d’ambulancière, la défense de la patrie étant une affaire d’hommes. C’est cependant une fonction qu’elle continuera d’assumer pour le bataillon des Enfants Perdus, le groupe de communards qui en feront l’une des leurs.

Toutefois, ce protagonisme, selon la forme qui lui est donné, peut présenter certaines limites pour relater une aventure collective. Accorder tant d’importance à une voix dans la narration nous ramène sur le chemin du subjectivisme libéral, qui fait de l’individu la mesure de toute chose. De surcroît, Victorine Brocher, qui place sa lutte sous le signe de la vraie République, celle qui ne sépare pas le politique du travail, n’est jamais qu’une des tendances de la Commune, dont l’idéologie est difficile à définir. Sans trop entrer dans les détails, nous dirons que la centralité de Brocher dans la narration nous ancre du côté de ceux qui ont la mystique de République et aimeraient faire entrer la Commune dans une certaine histoire républicaine. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen de résoudre l’injustice mémorielle dont les communards ont été victimes. Après tout, c’est bien un régime républicain qui les a anéanti.

Une reconstitution historique minée par le pathos

Les communards dans leurs cercueils après la Semaine Sanglante ©Meyssan/arte

L’une des grandes réussites du documentaire, c’est de parvenir en peu de temps à expliquer à des néophytes le contexte et les accomplissements de la Commune, qui d’après Jean Jaurès fût « la première grande bataille rangée entre le Travail et le Capital ». Toujours guidés par Victorine, nous assistons à la chute du Second Empire après la défaite de Sedan aux mains de Bismarck en septembre 1870. Puis, la République tout juste proclamée trahit les immenses espoirs qu’elle avait suscités : elle négocie avec l’ennemi pour préserver la paix sociale et les élections produisent une assemblée composée de monarchistes. Peut-être aurait-il fallu prendre quelques minutes pour discuter des thèses d’Henri Guillemin, qui lui, soutient que le gouvernement, en majorité des possédants, a délibérément saboté la défense nationale pour protéger ses intérêts de classe. En effet, encourager le prolétariat à se mobiliser contre les Prussiens revient à donner des armes à des gens qui, plus tard, pourraient vouloir se réapproprier les moyens de production.

Ceci étant dit, le documentariste retranscrit bien l’indignation et la colère des Parisiens, éprouvés par quatre mois de siège, face à ce gouvernement présidé par Adolphe Thiers, le bourreau des Canuts, qui ne songe qu’à les réduire. Tout bascule le 18 mars 1871 quand il tente de désarmer la ville : c’est un terrible fiasco et les soldats chargés de l’opération fraternisent avec les habitants. Cela donne lieu à une des rares démonstrations de joie dont le documentaire va nous gratifier, la seconde étant la proclamation de la Commune le 26 mars de la même année. L’historien Henri Lefebvre souligne que la Commune est avant tout une « fête du Printemps dans la cité, fête des déshérités et des prolétaires, fête de la Révolution et fêtes des révolutionnaires, fête totale, la plus grande des temps modernes[i] ». Elle se déroule d’abord dans « la magnificence et la joie » ce qui ne veut pas dire que la tragédie en soit absente, ni qu’elle doive être occultée. Malheureusement, pendant une grande partie du film, Meyssan semble se complaire dans un appel au pathos qui devient vite lassant. La faute en revient aussi à l’interprétation de Yolande Moreau, qui veut à tout prix nous arracher des larmes avec une insistance parfois grotesque lorsque la sobriété aurait été de mise (exemple: la mort du fils de Victorine). A ce sujet, le casting est quasi-versaillais, avec une belle brochette d’acteurs et d’actrices consacrés (Matthieu Amalric, Charles Berling, Sandrine Bonnaire ou encore Fanny Ardant) et le réalisateur aurait mieux fait d’en remplacer certains par des interprètes non-professionnels, pour être plus en phase avec son sujet.

Pour en revenir aux intentions de Meyssan, il faut étudier le début de son film, qui constitue en quelque sorte un manifeste. Il débute par l’impitoyable répression qu’a subi la Commune, plus connue sous le nom de Semaine Sanglante, au cours de laquelle les Versaillais ont massacré au moins 20 000 personnes. L’entrée choisie dans cette séquence historique est donc la défaite du peuple en arme, qui vient acter l’impossibilité de la révolution. Meyssan a répété à longueur d’interviews « qu’en 1871, la France avait le choix entre deux chemins différents : celui d’une République sociale ou celui d’un régime de l’ordre social ». Malheureusement, cette ouverture du champ des possibles se ressent très peu dans son œuvre, placée sous le signe de l’inéluctabilité de la défaite. Il nous invite également à compatir avec le sort de ces damnés qui n’ont pas eu la force de leur côté. Les observations de Lefebvre vont à contre-courant de cette complainte pour les miséreux : « pendant la nuit du 18 et du 19 mars, l’Etat, l’armée, la police, tout ce qui pèse sur les vies humaines du dehors et d’en haut, tout s’est dissous, évanoui, évaporé […] Paris s’éveille libre, la première cité libre depuis qu’il y a des cités. Il va tenter une vie nouvelle, la vie nouvelle dans laquelle les hommes prendront en main leur destin[ii] ». Sans dissimuler l’ampleur de la répression, ni les conditions terribles dans lesquelles vécurent ces êtres, Lefevre, en quelques phrases, nous donne envie d’en être tandis qu’avec Meyssan, nous ressentons l’étau de Versailles refermer la parenthèse.

Pour prolonger la soirée:


Références:

[i] Lefevre, Henri, La Proclamation de la Commune : 26 mars 1871, la Fabrique éditions, 2018, page 28.

[ii] Ibid, page 261.

Barricades

A nos futurs, Le spectateur émancipé

Il fut une époque où l’on eût déclaré l’air rouge

du moins son fond et ses particules suspendues

pulvérulence des ires et des insurrections vermeilles

Mais délicat est l’exercice de la pensée qui se loge à fleur

des sentiments, là où pourtant la plénitude de l’être trouve

son essor le plus authentique, la primeur de trente années

à sillonner dans la poix et la glue de l’emploi

du travail et de la marchandise son layon sylvestre

sa voie défrichée parmi d’épaisses absurdités

Quoi que l’on dise la force adverse assujettit par la nécessité

de nos vies bordées et circonscrites dans leur grêle condition

Un peu de rage sourd dans les instants vacillants

menaçant de renverser la bassine où barbottent nos âmes tiraillées

Dans l’éloignement des êtres, l’amitié, qui demeure parmi les traces

premières d’une existence humaine antérieure à l’anthropophagie marchande

et sa sœur dans la communion des mots et des corps 

commune dressée sur les tréteaux branlants dans l’aurore

transmutent mieux que l’onction l’isolement en une foi tisonnée en la vie

celle qui n’est que par le lien constellé, hybride et métamorphique de l’autre à soi

Elles confèrent même à certains le feu primesautier et naturel de damer le pion aux conventions serviles

aux mythologies et religions des pouvoirs institués, des rois, des maîtres et des casernes écolières

des candidats électoraux à la prochaine régie du malheur de notre séparation de nous-mêmes

du spectacle ouvrant sur le vide des sophistications imagières

Sans tableau, sans pupitre, rejetons les statuts et les titres

n’adorons que le silence de nos partages et la musique de nos révoltes

Au feu de l’instant et sans préjuger des raisons qui fomentent l’au jour le jour

et l’inexplicable temps où s’ébrouent nos cœurs

renversons nos barrières intérieures

dressons des barricades

et dansons dansons rouges comme les fleurs

Séparatismon

A nos futurs, Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Quand tu vas dans la ville par la Nationale neuf

Pour aller t’acheter du poulet, du fromage et des os pour le chien

Quand tu vas te coucher ou à l’heure du réveil

L’haleine chaude et passée comme un vieux papier peint

Quand tu sors du turbin pour aller turbiner

Dans un parc turbinant aux loisirs turbinés

Quand tu avales le soir assis devant la soupe

Une bolée de Netflix, d’Amazon, de Disney

Quand tu prends ton cachet car la vie est absente

Du bureau du hangar ou du supermarché

Quand tu souris au chef, à la patronne, au cogne

Car obéir c’est bien, c’est bon, c’est naturel

Quand tu cachetonnes tes heures

Quand tu vibrionnes seule

Quand ta vie est un leurre

Une fable à mauvaise gueule

Où le sens de ce que tu fais t’échappe

Et que ta vie est de bout en bout séparée

Séparée d’elle-même et séparée des autres

Séparée de l’acte de produire ce dont tu as besoin

Séparée du désir que tu enfouis en toi

Creusant jusqu’à l’oubli un caveau dans ton cœur

Séparée du pouvoir sur ton propre destin

Séparée d’une envie de vivre sans aucune ambition

Séparée du beau, du bien, du bon

Séparée par l’État, les firmes et le petit Macron

Par la mort que charrie un immonde virtuel

Une abstraction totale : argent spectaculaire

Où tout est absenté de tes sens vivants

Quand l’angoisse te taraude ou que l’effort te lasse

Viens demander en face

Chez l’artisan du coin

Lui qui rabote et lisse et polit sa journée

Chez le chômeur heureux de ne point travailler

Car le travail n’est bon, aux yeux des argentiers

Que parce qu’il produit des chiffres de papiers

Des produits fiduciaires, des affaires monnayées

Le travail est l’emblème de la séparation

Le bon, le bien, le juste, le beau, l’utile,

Sont tous indifférents aux esprits mercantiles

Il faut produire son cash traire la vache à billets

Eichmann serait loué, Al Capone béni

Leurs jumeaux sont pléthore à la coulisse boursière

Ou à la table ronde des jetons de présence

Actionnaires débonnaires, seigneurs des temps nouveaux

Alors que le chômeur choisissant l’activité

Plutôt que le labeur incarne la vérité

De l’existence humaine

Le travail est insensé

Agir pour vivre, pour exister, pour soi et pour les siens

Est le premier chapitre de l’être émancipé

Qui va après grouper

Autour de lui des forces

Des bras, des mains, des pieds

L’amitié sous l’écorce

Et ton voisin que tu connais à peine

Et ta voisine qui t’inspire la haine

Viendront causer chez toi

Comme on causait le soir

Au moulin du village

A la chaude veillée

Et peut-être que tu entendras

Dans leurs voix autre chose

Que toi-même

Que tu ne rejetteras pas ce qui te semble

Dévier du livret rouge de ta pensée

Ne triant ni l’un ni l’autre

Sans te prendre pour un juge

Ou un vile instructeur poliçant un baudet

La pureté de la lampe qui vous éclairera

Sera mouchetée d’insectes venus colloquer

Car la blancheur des idées aura fondu

Nulle pureté ici-bas

La camaraderie ne se noue qu’avec des fils divers

Paradis et Enfer mêlés

Et l’amitié jaillit au soleil d’hiver

S’achèvera le règne des choses séparées

Des humains désignés, parlés, nommés, faits choses

Tu bâtiras ensemble comme une communauté

Où nous boirons chacun le nectar du partage

Que de l’éveil au somme nous voyons fermenter

Le tigre blanc : une start-up pour sortir de la cage de poulet ?

Le spectateur émancipé

Le tigre blanc est une créature qui ne naît qu’une fois chaque génération et son caractère exceptionnel est une métaphore de la vie de Balram, le personnage principal du film de Rahmine Barahni, un jeune Indien, qui va prendre en charge la narration de manière exclusive, sans laisser d’autres voix s’exprimer sur son parcours. Il est le maître du récit alors qu’il est issu d’une caste de serviteurs, les Shudras, assez semblable aux serfs européens. Nous sommes rapidement mis au fait de plusieurs informations essentielles, Balram travaillait pour une famille bourgeoise et au cours d’une nuit, il a été le témoin d’un terrible accident impliquant ses maîtres. Sauf qu’il s’exprime depuis un endroit où ses conditions matérielles sont radicalement différentes.

Devenu fringant jeune entrepreneur à Bangalore, la Silicon Valley indienne, Balram ne s’adresse pas au spectateur mais à un interlocuteur bien particulier, Weng Jiabao, premier ministre chinois, en visite en Inde pour comprendre l’essor économique du pays. Il lui fait alors une promesse singulière « je me propose de vous raconter, gratis, la vérité sur l’Inde en vous narrant l’histoire de ma vie ». Il s’y emploie avec une gouaille truculente et un humour à l’ironie mordante, sa verve parvenant à faire oublier le manque d’inventivité de la mise en scène. En effet, le film est l’adaptation d’un best-seller et le réalisateur se contente de reprendre des procédés éculés pour ce genre de production, flashbacks, voix-off, arrêts sur image clichetonneux… De grosses ficelles qui s’intègrent bien à l’univers télévisuel de la plateforme Netflix. Heureusement pour Barhani, son sujet est suffisamment intéressant pour aiguillonner notre curiosité.

Au service d’une bourgeoisie multiface

Né dans une famille très pauvre du Rajasthan, un état au nord de l’Inde, Balram a la niaque depuis l’enfance, devant ses prouesses en anglais, son instituteur lui assure qu’il est un tigre blanc, cette espèce très rare capable de franchir les barrières entre les castes. A virtuose du prolétariat, il faut bien trouver chaussure à son pied  et notre héros rêve d’être le chauffeur d’Ashok, un jeune bourgeois cool et moderne, héritier de la famille Stork, qui possède les terres où a grandi Balram. C’est une rencontre amoureuse à sens unique qui se joue là, et si Balram est conquis par la coolitude d’Ashok, fraîchement revenu d’Amérique, marié à une jeune indienne, Pinky, ayant grandi à New York, lui ignore tout de son existence. Il va alors déployer des trésors d’ingéniosité et de cynisme pour être engagé par les Stork et devenir le chauffeur numéro un, celui qui aura l’insigne privilège de conduire le jeune maître et sa femme. Son attachement pour eux va grandir : ces derniers lui parlent avec moins de raideur et désapprouvent ouvertement les sévices humiliants que lui font subir le père Stork et son fils aîné surnommé la Mangouste. Toutefois, au cours du film, Balram va s’apercevoir que ce prétendu conflit n’est rien de plus qu’une différence de style : une des principales activités des Stork consiste à graisser la patte des politiciens pour payer moins d’impôts et quand leurs intérêts seront menacés par un tragique accident, ils feront tous bloc aux dépens de Balram. Le transfuge de castes n’oubliera pas cette leçon : si la bourgeoisie peut avoir une multitude de visages, sa puissance est fondée sur l’exploitation du travail des plus pauvres.

Deux classes, un même espace (Netflix)

Se libérer de la cage de poulet

Dans le domaine de la fiction, il est toujours intéressant d’observer les domestiques, ces personnes à qui les bourgeois sous-traitent différentes tâches (maternité, conduite, ménage, achats, etc) afin de se ménager du temps libre et de faire étalage de leur puissance. Sans conteste, il existe en chacun d’entre nous une propension plus ou moins forte à adhérer à l’éthos boutiquier de la bourgeoisie, qui nous est seriné à longueur de temps par les institutions et les médias. Mais là, c’est un affect plus profond qui se constitue chez ces travailleurs triés sur le volet: le fait d’évoluer dans le même lieu que les dominants, de les côtoyer dans leur intimité leur donne l’impression d’en être et les conduit à endosser les intérêts de leurs employeurs. Cette dévotion servile est parfois célébrée par le cinéma, ainsi Mr Stevens, le majordome du film britannique Les Vestiges du Jour met sa vie entre parenthèses pour Lord Darlington, qui fricote avec des fascistes. Nous retrouvons la même aliénation chez les serviteurs indiens, qui selon Balram, sont enfermés dans une cage de poulet. Leur conditionnement serait si puissant que jamais ils ne songeraient à voler ce maître qui les bat et les rabaisse plus bas que terre et ils cracheraient au visage de potentiels émancipateurs. Nous sentons poindre ici la suffisance satisfaite de celui a éradiqué la compétition, en étant le meilleur prédateur.  Cependant, le film rappelle que les serviteurs turbulents ne s’exposent pas qu’à un renvoi, des expéditions punitives peuvent aussi être conduites contre leur famille. C’est une prise d’otage à l’ancienne que le salariat a invisibilisé dans les pays européens. Malheureusement, la seule possibilité d’émancipation qui est présentée dans le film consiste simplement à être plus malin et plus féroce que ses compagnons d’infortune. Jamais Balram ne cherchera à s’organiser avec ses collègues ou à faire preuve d’une solidarité de classe, il préférera agir en loup solitaire et adopter le modèle entrepreneurial américain au sein duquel les conflits entre les classes sont moins apparents mais tout aussi réels.

La start-up, horizon indépassable pour prolo rêvant de liberté?

A la fin que nous reste-t-il de ce film ? Indubitablement, Netflix a eu la main lourde sur le montage, les scènes ne durent jamais très longtemps, notre attention est toujours entraînée par un rythme mené tambour battant, une caractéristique des séries qui contamine désormais le cinéma. Nous aurions aimé nous attarder davantage dans les rues foisonnantes de New Dehli ou de Bangalore ou mieux connaître le quotidien des chauffeurs et des autres serviteurs, leurs trucs et astuces pour survivre à la servitude. Mais non, Bahrani est trop pressé de développer son intrigue et d’adresser à ses compatriotes américains (il est lui-même Américano-Iranien) un avertissement sur la montée en puissance des capitalismes indiens et chinois, des tigres blancs qui peut-être dévoreront l’Oncle Sam. Cette prophétie paraît bien dérisoire à l’heure où les paysans indiens ont lancé un gigantesque mouvement qui se bat contre la dérégulation du marché agricole et sont sortis de leurs cages de poulet, peut-être pour ne plus y revenir.  Pour conclure, nous dirons que le film a le mérite de montrer la bourgeoisie qui se tapit derrière ces fameuses castes et ce qu’elle fait subir aux travailleurs, simplement il ne laisse planer qu’une trop légère ambiguïté sur la geste individualiste de Balram. Il faut dire qu’elle épouse parfaitement celle de Netflix et des autres start-ups américaines chez lesquelles aucun possible émancipé ne saurait fleurir.

H.D

Pour prolonger la soirée: