Joseph Andras et Sandra Lucbert : le capitalisme et sa justice comme organisation du crime

Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Le récit de Joseph Andras, ouvragé avec toute la précision et la justesse de forme, de rythme, de variation stylistique que réclame un tel sujet que celui du procès politique de Fernand Iveton, nous saisit par les effets politiques qu’il produit en fouaillant nos affects les plus ancrés. Parce que l’auteur par la forme de l’écriture sait donner corps à ce qui, chez bien d’autres, aurait confiné à l’inoffensive car indolore théorie. Mais Andras ne cède pas le pas si tôt à cette ligne stylistique qu’il tient avec la dextérité d’un ouvrier-artisan, car sa plume diserte met en scène deux plans qui s’enchevêtrent pour ne former qu’un seul ensemble, un portrait : la rencontre amoureuse avec sa compagne et future épouse Hélène d’une part, la tragédie du procès qui conduit à son exécution de l’autre. Il figure ainsi dans toute sa matérialité sensible ce qui échappe à la logique du procès : la vie-même, singulière aussi bien qu’arrimée aux grandes dynamiques sociales et politiques qui traversent la société de l’époque. Enfin, Andras dresse les tréteaux d’un jugement non seulement inique, mais qui revêt les traits sidérants d’une exécution kafkaïenne, dont la parenté frappante avec le récit que fait Sandra Lucbert du procès France Télécom-Orange, s’explique par une même logique à l’œuvre : celle du capital imposant son droit, qu’il s’agisse d’une entreprise impérialiste (coloniale), ou d’une manœuvre interne à une grande entreprise contemporaine guidée par les réquisits de la propriété lucrative.

Ligne stylistique et forme littéraire : le matériau où s’impriment nos affects politiques

Andras mène son récit au présent de l’indicatif et à la troisième personne. Loin de l’introspection qui fait florès, l’on observe toute la factualité des êtres qui se meuvent. Les verbes d’action se suivent, que ce soit dans la densité des premières pages campant la tentative d’attentat à la bombe de Fernand, où les phrases s’entre-heurtent et se courent après, dépeignant l’essoufflement de l’effort aussi bien que la rigueur stratégique et placide de l’action politique, ou dans les moments antérieurs de la rencontre amoureuse. Il y a une même unité dans l’action. La politique et la vie amoureuse ne se déparent jamais. Il n’y a pas de séparation et c’est là une leçon politique inscrite dans les replis de l’œuvre d’Andras.

Nul tiret de surcroît ne vient rompre la solidarité des lignes sur la page, non plus que la phrase qui n’en semble parfois qu’une seule, où tout y compris les dialogues se relie à un seul point recteur : le destin de Iveton, indissociablement politique et amoureux. Iveton est l’anti-professionalisme politique par excellence et la forme le souligne. Sa trajectoire tranche d’ailleurs d’avec la ligne du FLN, de ceux qui en son sein assument de tuer des civils – ce à quoi Fernand se refuse  – , mais également d’avec ses frères et camarades du Parti Communiste Français dont l’attitude collective à l’endroit de la guerre coloniale contre le peuple algérien fut d’une distance et d’une indolence coupables. L’ouvrage qu’Andras a préfacé l’an dernier, consacré aux écrits et combats politiques d’Ho Chi Minh, corrobore s’il le fallait ce faible intérêt du parti des communistes français à l’endroit des soulèvements anticolonialistes, tout spécialement au sujet de celui qui, futur Président de la République Démocratique du Vietnam, tenta de rallier à la cause indépendantiste et anti-impérialiste vietnamienne les communistes français, avant que de déchanter et, prenant son parti, d’emprunter sa voie propre.

De nos frères blessés - Joseph Andras - Babelio

Unité du personnage communiste, abhorrée par un ordre capitaliste foncièrement nihiliste et cherchant à détruire la limite humaine

Fernand Iveton apparaît ainsi dans la forme modelant le récit au travers d’une patente unité d’action et de pensée. Et le temps et les lieux qui, parfois s’alternent, ne semblent jamais séparés les uns des autres, mais tous raccordés au fil conducteur qui trace le sillon politique et personnel tout à la fois de Fernand. Pas le temps pour les circonvolutions introspectives. Il y a les sentiments mieux dits que toute pesanteur verbeuse qui tâcherait de saisir la psychologie, de l’extraire comme un suc des personnages. Tout paraît au contraire et s’affine dans les gestes, les dires des personnages, logés dans une gangue de pudeur stylistique qui les révèle d’autant plus au lecteur, comme en contrepoint. Communiste Fernand l’est dans tous les compartiments de sa vie. Il l’est avant de se dire tel. Filialement, historiquement, socialement, par ce qu’il a fait et s’est fait, par caractère enfin et l’éthique qui l’étaye. Il y a comme un naturel communiste qui affleure dans le propos du personnage relaté par le narrateur :

« Sophie marque une pause et lui demande s’il est communiste. Fernand baisse les yeux puis les tourne vers Hélène, pourquoi me demandez-vous ça, Sophie ? Oh, rien, j’ai juste entendu des communiste parler comme vous, alors je me disais que…Mon père était communiste. Il travaillait au Gaz d’Algérie et il a fait la grève pendant la guerre, alors Vichy l’a mis à la porte, comme ça, du balai. C’est pour ça que j’ai quitté l’école tôt. J’espère que vous ne me trouvez pas trop sot, d’ailleurs, tout grand dadais que je suis à côté de vos livres dans le salon…[…]C’est pour ça que je n’ai pas fait d’études, il fallait aider à la maison puisque mon père avait été viré ; c’est comme ça que je suis devenu tourneur. »[1]

Sa révolte née de l’expérience brutale de la violence de classe subie familialement, s’est enracinée dans une vie communautaire tramée de solidarité ouvrière. Il est devenu communiste par sa révolte première, l’affectant personnellement, plutôt que par l’entremise de la théorie et des abstractions conceptuelles. Il est aussi communiste au travers des figures qui l’entourent au fil du récit, de ces personnes qui, jusqu’à la geôle où il croupit au seuil de son exécution, lient avec lui la camaraderie, la sodalité immédiate d’un peuple en lutte. Fernand est toutes ces voix qui parlent pour lui, par lui, résonnant sur les parois de la prison quand celui-ci est conduit froidement jusqu’à la guillotine :

« Il hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! Une première fois. Il a crié pour ne pas pleurer ou s’effondrer. Une seconde fois. Tahia El Djazaïr ! Un garde lui dit de la boucler et soulève sa matraque à hauteur de sa taille. Des vois lui répondent, déjà, des voix qui ont déjà tout saisi. On le conduit greffe de la prison. Des cris, en arabe, des chants et des slogans tout autour de lui sans qu’il ne soit en mesure de devenir leur provenance. Ils rebondissent derrière, parfois loin, se cognent dans sa tête cernée. La prison gonfle son torse. Ses tempes bourdonnent. Tahia El Djazaïr ! Tahia El Djazaïr ! Les matons semblent soudainement pris, sinon de panique, de vertige : les prisonniers, pourtant enfermés, leur échappent – leurs espoirs emportent le fer des portes. Il n’est aucun cœur que l’État ne contraigne. [2]»

 Aussi est-ce pour cela qu’il est communiste de tout son être, faisant tomber les séparations ordinaires de la politique comme pratique en-dehors, comme soustraction. Et c’est là toute la force de son geste, qui accentue en regard l’acharnement que l’État supplétif de l’impérialisme capitaliste, par le truchement de son armée, met à briser cette vie. Car quand la politique est une forme de vie, c’est à la vie nue que le pouvoir s’en prend, après l’avoir rendue à son dénuement. Et qu’il s’ingénie à éliminer. Puisqu’il est un point limite où aheurte toute logique d’asservissement et qui tient au seuil physiologique de toute humanité. Un point de résistance qui rappelle à qui se serait égaré dans les fantasmagories d’illimitation marchande que ce qui fait une vie sont précisément sa limite et ses nécessités. Et le corps est la part la plus sensible en même temps que l’ultime barrière à laquelle achoppe la logique capitaliste. Aussi est-ce pour cela qu’une longue torture a été infligée à Fernand. Communiste viscéralement, lui extorquer l’aveu passait pour les militaires à la solde de l’impérialisme français par le bris de son corps. Son abolition comme limite incarnée.

A la colonie capitaliste, la justice est de classe et la ressource humaine trop humaine

Car il faut plier les corps. Les amener à plier, s’amollir, s’avilir en dépit des désirs contraires au cadre servile qui les affecte. Et l’avatar capitaliste de cet avilissement des corps se manifeste aujourd’hui sous les dehors de la liquidité[3] des êtres : ceux qui « collent » et dont les corps rechignent à se liquéfier pour être malléables comme monnaie, jetables ainsi que les employés de France Télécom-Orange, subissent à la fin le même sort kafkaïen qui, dans la société capitaliste, n’a rien d’absurde, car il est sa possibilité même de se perpétuer. L’exécution – de masse – est une possibilité nécessaire et toujours actualisée pour le capital de suivre son cours hégémonique :

« Et mâchoires de claquer, et marché de grandir. Les actifs liquéfiés coulent en continu, convertibles à l’instant en argent-là-touchable, à tant plus larges écuelles. « De çà, de là, par-ci, par-là, de long, de large, dessus, dessous » (dit Rabelais) : tout est réductible en liquide. Prendre et jeter : un tel déboutonnage ne se peut oublier. L’orgie des gueules capitalistes devient leur aune. A crocs, la liquidité est entrée dans leurs corps. »[4]

Personne ne sort les fusils - Sandra Lucbert - 9782021456554 - Rentrée  Littéraire - Roman - Littérature - Livre

Il est impérieux de mourir, de se laisser détruire, pour un corps rétif à la liquidité de l’ordre qui se veut sans bornes, naturel, infrangible et dont les raisons profondes ne sont jamais à exciper : la force brute appliquée au corps en manière de coercition suffit. Il n’est pas anodin que la référence de Sandra Lucbert aux prémisses de son récit soit A la colonie pénitentiaire de Kafka. Il en a en outre été question dans l’un des articles publiés par Les Petits soirs à propos d’obéissance.

Laissons à nouveau la plume à l’auteur de Personne ne sort les fusils :

« Pour présenter au visiteur l’appareil judiciaire local, l’officier procède devant lui à une exécution. Il lui en livre le détail. La mort du condamné n’est qu’un terminus de peu d’intérêt. Ce qui importe, c’est le comment. La mise à mort est assurée par une machine : une herse. Elle inscrit la loi enfreinte dans le corps du contrevenant jusqu’à rétablir la norme en lui – ensuite, il peut mourir. La communauté coloniale au grand complet assiste à l’exécution, qui dure douze heures. Il importe que l’ensemble de la colonie participe au protocole de rectification. Douze heures, c’est long. Le condamné ne sait pas quelle faute il a commise. Ce n’est pas le propos de cette cérémonie. Ce qu’elle répète, c’est ce simple énoncé : l’homme supplicié n’allait pas dans le-bon-sens. On l’y remet à la herse. Pendant douze heures. Les autres sont invités à méditer. [5]»

Fernand Iveton lui aussi doit mourir sans savoir quelle faute il a commise, sinon celle de ne pas aller dans le bon sens de l’impérialisme dont la justice qui le condamne exhibe les arcatures bourgeoises. La foule haineuse venue éructer sa soif de sang et d’exécution pour que demeure l’ordre, donne un écho net et édifiant à la scène kafkaïenne décrite précédemment : cette « communauté coloniale au grand complet » assiste à l’exécution qui apparaît comme un rituel morbide de conjuration des révoltes et révolutions qui corrodent le socle vacillant de la domination. Ce procès est en même temps l’expression sans fard de la force nue qui préside historiquement à l’impérialisme colonial, et plus généralement à la domination capitaliste. Ne demeure qu’un discours mécaniciste tenu par les plus hautes instances, qui vient recouvrir par un verbiage orwellien la réalité du crime. Et c’est, par les mots d’Andras, René Coty qui, dans l’entretien avec les avocats d’Iveton préludant à son refus de grâce, s’en fait l’orateur froid et sinistre :

« Coty assure qu’il connaît bien le dossier et qu’il estime, lui aussi, que la peine n’est pas proportionnelle aux faits reprochés. Il y voit même quelque noblesse, du moins parvient-il, fût-il en désaccord avec le geste d’Iveton, à déceler le courage des intentions et la part généreuse de ses mobiles. Mais tout ceci me rappelle une histoire, poursuit-il : en 1917, j’étais un jeune officier, j’avais trente-cinq ans, quelque chose comme ça, et j’ai vu de mes yeux deux jeunes soldats français se faire fusiller. Et lorsque l’un d’eux était conduit au poteau, le général lui a dit, je m’en souviens parfaitement, toi aussi, mon petit, tu meurs pour la France. Il s’arrêt sur ces mots. Il s’arrête sur ces mots. Smadja entend ce qu’il ne dit pas, ou du moins le croit, le comprenant ainsi : Coty, en évoquant ce triste soldat, ne songe qu’à Fernand Iveton – lui aussi s’apprête à mourir pour la France… »[6]

Le capitalisme, qu’il soit impérial et colonial ou qu’il revêt les hardes du management contemporain au sein d’une multinationale, se montre ainsi au grand jour, tel qu’il est poussé au bout d’une logique qu’il ne peut que poursuivre si nul ne l’arrête par une force supérieure et organisée : un organisme destiné à l’exécution, au meurtre et à l’abolition de l’humanité. Mais Andras rappelle à la mémoire, l’exhumant de l’ombre, Fernand Iveton, et avec lui tous ceux qui, depuis la révolte des esclaves conduite par Spartacus, se sont levés avec au cœur l’égalité. La foi communiste n’est pas un monceau de papiers à conserver dans les mausolées de l’histoire, mais une ligne de vie qui se continue et se continuera avec la force de corps à jamais indociles, égalitaires, fraternels et aimant la vie. Tant qu’il y aura des êtres humains, les communistes en seront le sel et le point d’horizon.


[1]Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016, p. 88-89

[2]Idem, p.132

[3]Cf. Zygmunt Baumann, Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, 2018

[4]Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p.106-107

[5]Idem, p.22

[6]Joseph Andras, Ibid., p. 126-127

Vers la bataille: en quête de développement personnel

Le spectateur émancipé

Pour son premier film, Aurélien Vernes-Lermusiaux nous entraîne dans le conflit qui opposa le Mexique à la France dans les années 1860. Son personnage principal, un photographe, Louis, a réussi à convaincre un général français de le laisser prendre des photos du conflit. Accablé par l’infortune, il va sillonner un pays aux contours incertains, sans jamais réussir à prendre un cliché de cette guerre qui fait rage et s’obstine à lui échapper.

Artiste à contretemps, cadre interchangeable

La figure de l’artiste à contretemps, embarqué dans une quête donquichottesque pour immortaliser le spectaculaire de la guerre, avait de quoi convaincre sur le papier. Malheureusement, le réalisateur s’égare lui-aussi mais dans sa virtuosité cinématographique. Tout est impeccable, la photographie est sublime, les plans magnifiquement composés et pourtant, cela ne parvient pas à exorciser une certaine lourdeur que l’on ressentira tout au long du film. C’est parce qu’à l’inverse de son héros, Vernes-Lermusiaux cherche à fixer sur la pellicule un concentré de temps suspendu, en faisant la part belle à l’exotique altérité des paysages mexicains. Sauf que le Mexique n’est jamais véritablement incarné, aucun de ses spécificités n’est mise en valeur par le film et l’intrigue pourrait très bien se dérouler dans un autre pays. Cette remarque vaut aussi pour la guerre dont les participants sont renvoyés dos à dos, sans que l’on ne sache jamais pourquoi ils se battent. Il s’agit pourtant d’une guerre qui mériterait d’être contextualisée : si les Français ont tenté d’envahir le Mexique entre 1861 et 1867, c’était pour donner au capitalisme naissant du Second Empire des débouchés économique et contrebalancer l’influence des Etats-Unis d’Amérique. Mais tout ceci est superbement ignoré pendant tout le film au profit de la quête existentielle du héros, qui finira par s’adjoindre les services d’un habitant, Pinto.

Une errance dans la dévastation © Noodles Production

La centralité du trauma bourgeois

C’est au contact de ce paysan mexicain, qu’il s’humanise et révèle l’objet de son aventure : si la prise d’images violentes l’obnubile, c’est qu’il est littéralement hanté par la mort de son fils survenu au cours de la guerre de Crimée, un autre conflit impérialiste. Petit à petit, il comprend que son obsession est mortifère et souhaite réorienter sa pratique de la photographie. Cela donne lieux à un des beaux moments du film où il démonte son lourd appareil photo et en explique les rouages à Pinto, pour que celui-ci puisse à son tour prendre des photos. Cependant, cette rédemption se fait sur le dos des souffrances de ce personnage qui a perdu sa mère et veut retrouver sa famille et plus largement de celle des mexicains et des mexicaines victimes du conflit. Le spectateur aura ainsi droit à une scène où Louis s’effondre en larmes devant les corps encore chauds des villageois massacrés par ses compatriotes. Qu’espérait-il voir d’autre ? Étrange réaction de la part d’un photographe de guerre qui au tout début du film n’avait pas hésité à tirer le portrait d’un ouvrier venant de mourir dans l’effondrement d’une mine ou d’une fonderie. Les implications de ces gestes ne sont jamais discutées ou résolues, simplement présentés comme des symptômes d’un trouble de l’âme. Sa relative indifférence vis-à-vis du sort d’autrui, en particulier des dominés, renvoie à sa propre situation sociale.  Louis appartient à la petite bourgeoisie et n’a pas accompli ce voyage pour le profit, non, il est bien au-dessus de ces basses considérations matérielles puisque le sort l’a rendu prospère. C’est pourtant sa douleur qui occupe la place centrale et reléguera à la périphérie les vicissitudes de la guerre. Il y aurait pu avoir un questionnement sur la nature des images et les effets qu’elles produisent mais Vernes-Lermusiaux l’esquisse sans jamais l’explorer. L’année dernière, le film mexicain, Je ne suis plus là, nous avait montré comment certains preneurs d’images peu scrupuleux exploitaient leur sujet. Son protagoniste, un amateur de cumbia colombienne, au look atypique, se laisse prendre en photo par un Américain qui va probablement revendre les clichés à un journal. Un vampirisme marchand, donc.  

Se repaître de la souffrance prolétarienne sans s’interroger sur son origine © Noodles Production

Se sacrifier sur l’autel du développement personnel

Ici, qu’importe les vies des êtres que l’on croise, ce qui compte pour notre artiste traumatisé, c’est d’acquérir un supplément d’âme. Quitte à sacrifier son propre foyer et sa propre existence. Tout au long du film, nous le verrons envoyer des lettres à sa femme, figure de la domesticité figée sur un portrait fait par son mari. Nous avions envie de dire que Louis a quelque chose de prométhéen, il fait un peu penser au héros-démiurge de Mary Shelley, Victor Frankenstein, qui, dans son désir d’outrepasser les limites de la science humaine, provoquera la mort de tous les êtres qui lui sont chers, assassinés par cette créature qu’il rejettera égoïstement. Mais non, rien d’aussi grandiose ici, le film reflète simplement les errances d’une certaine classe bourgeoise à la recherche d’un « développement personnel », d’un éveil. Surmonter son deuil en se repaissant de la dévastation semée par une entreprise impérialiste sur les corps, voilà qui aurait constitué une belle entrée dans l’anthropologie bourgeoise. Vernes-Lermusiaux n’a pas emprunté cette voie et n’en choisit aucune d’ailleurs, à part peut-être le motif familial qui charpente maladroitement un film prometteur en apparence.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Un trailer du film The Square qui dresse un portrait grinçant de la bourgeoisie progressiste, à travers un conservateur de musée, qui lance une nouvelle exposition basée sur un carré à l’intérieur duquel tout le monde doit être bienveillant et sympathique: https://www.youtube.com/watch?v=EUzRjRv0Ib0

Les Damnés de la Commune : misère du pathos ?

Le spectateur émancipé

Le 18 mars dernier, date-anniversaire de la Commune de Paris, Arte diffusait l’adaptation en documentaire animé du roman graphique de Raphaël Meyssan Les Damnés de la Commune. Dans l’optique de nous faire revivre les grandes heures de cette insurrection singulière qui dura soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871, Meyssan s’était emparé des gravures et des dessins d’époque pour en faire la matière de son œuvre. Cela lui permettait de montrer le Paris populaire des années 1870 à ses lecteurs, tel que les contemporains le percevaient et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa proposition esthétique s’adapte parfaitement au petit écran. La réalisation parvient à donner aux images une certaine profondeur en jouant sur les perspectives et grâce à des effets bien placés : des zooms très rapides de la caméra, de la neige qui tombe, des flammes qui dansent ou des volutes de fumées qui s’échappent vers le ciel. Pour son documentaire, Meyssan a pris la décision de resserrer sa narration et donne la parole à Victorine Brocher, une communarde, qui voulait que la république démocratique et sociale promise par 1848 ne reste pas lettre morte.

Une expérience sensible et féministe de la Commune

Une communarde contemplant l’attaque du fort d’Issy par les troupes versaillaises ©Meyssan/arte

Ce choix de protagoniste n’est pas anodin, il permet de montrer comment une subjectivité s’est embarquée dans un mouvement collectif et vise à faire de l’histoire à hauteur de femme. Ici, Meyssan cherche à s’inscrire dans les traces d’auteurs comme Eric Vuillard (14 juillet, La guerre des pauvres) ou Michèle Audin (Comme une rivière bleue) dont la démarche consiste à redonner la parole aux sans-voix. La Commune prend donc vie à travers Victorine et entre en résonance avec le présent. Enfin, son personnage sert à mettre en lumière le rôle des femmes pendant l’insurrection où elles sont exclues du gouvernement car peu de dirigeants masculins se préoccupent de leur sort, à l’exception d’Eugène Varlin ou de Léo Frankel. Néanmoins, elles refusent d’être condamnées à l’impuissance politique et militent pour l’égalité. Elles investissent les clubs pour débattre, écrivent dans les journaux, soignent les blessés et défendent les barricades au péril de leurs vies. Cela faisait longtemps que toutes ces anonymes de chair et de sang luttaient pour trouver leur place entre deux mythes : celui de Louise Michel, la Vierge rouge, l’institutrice qui voulut marcher sur Versailles et les infâmes pétroleuses, d’hystériques pyromanes inventées de toutes pièces par la propagande versaillaise.

Mais qui était donc Victorine Brocher ? Meyssan brosse son portrait de manière assez saisissante « j’ai grandi dans la nuit du Second Empire. Depuis mes quatorze ans, j’ai fait de nombreux métiers, crieuse de journaux, porteuse de pain, marchande de soupe, lavandière, je travaille douze à quatorze heures par jour ». Son témoignage restitue le vécu des ouvriers et des ouvrières qui trimardaient notamment à l’ouest de la capitale, à Montmartre, à la Chapelle, à la Villette, à Belleville ou à Ménilmontant, les places-fortes de la Commune. En bref, le prolétariat qui n’avait rien d’autre à perdre que ses chaînes, selon la formule de Karl Marx et rejoindra en masse les rangs des insurgés. Victorine, elle, est déjà sensibilisée à la politique, elle est membre de l’Association Internationale des Travailleurs, une organisation visant à développer les mouvements ouvriers partout en Europe et cogère une boulangerie coopérative à la Chapelle. Elle subit également la double peine d’être femme et prolétaire à plusieurs reprises au cours de son existence : son mari Charles Rouchy, un ancien soldat, est alcoolique et la laisse élever seule leur enfant puis pendant le siège de Paris par les Prussiens, elle se porte volontaire pour rejoindre un bataillon de la garde nationale mais on la cantonne au rôle d’ambulancière, la défense de la patrie étant une affaire d’hommes. C’est cependant une fonction qu’elle continuera d’assumer pour le bataillon des Enfants Perdus, le groupe de communards qui en feront l’une des leurs.

Toutefois, ce protagonisme, selon la forme qui lui est donné, peut présenter certaines limites pour relater une aventure collective. Accorder tant d’importance à une voix dans la narration nous ramène sur le chemin du subjectivisme libéral, qui fait de l’individu la mesure de toute chose. De surcroît, Victorine Brocher, qui place sa lutte sous le signe de la vraie République, celle qui ne sépare pas le politique du travail, n’est jamais qu’une des tendances de la Commune, dont l’idéologie est difficile à définir. Sans trop entrer dans les détails, nous dirons que la centralité de Brocher dans la narration nous ancre du côté de ceux qui ont la mystique de République et aimeraient faire entrer la Commune dans une certaine histoire républicaine. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen de résoudre l’injustice mémorielle dont les communards ont été victimes. Après tout, c’est bien un régime républicain qui les a anéanti.

Une reconstitution historique minée par le pathos

Les communards dans leurs cercueils après la Semaine Sanglante ©Meyssan/arte

L’une des grandes réussites du documentaire, c’est de parvenir en peu de temps à expliquer à des néophytes le contexte et les accomplissements de la Commune, qui d’après Jean Jaurès fût « la première grande bataille rangée entre le Travail et le Capital ». Toujours guidés par Victorine, nous assistons à la chute du Second Empire après la défaite de Sedan aux mains de Bismarck en septembre 1870. Puis, la République tout juste proclamée trahit les immenses espoirs qu’elle avait suscités : elle négocie avec l’ennemi pour préserver la paix sociale et les élections produisent une assemblée composée de monarchistes. Peut-être aurait-il fallu prendre quelques minutes pour discuter des thèses d’Henri Guillemin, qui lui, soutient que le gouvernement, en majorité des possédants, a délibérément saboté la défense nationale pour protéger ses intérêts de classe. En effet, encourager le prolétariat à se mobiliser contre les Prussiens revient à donner des armes à des gens qui, plus tard, pourraient vouloir se réapproprier les moyens de production.

Ceci étant dit, le documentariste retranscrit bien l’indignation et la colère des Parisiens, éprouvés par quatre mois de siège, face à ce gouvernement présidé par Adolphe Thiers, le bourreau des Canuts, qui ne songe qu’à les réduire. Tout bascule le 18 mars 1871 quand il tente de désarmer la ville : c’est un terrible fiasco et les soldats chargés de l’opération fraternisent avec les habitants. Cela donne lieu à une des rares démonstrations de joie dont le documentaire va nous gratifier, la seconde étant la proclamation de la Commune le 26 mars de la même année. L’historien Henri Lefebvre souligne que la Commune est avant tout une « fête du Printemps dans la cité, fête des déshérités et des prolétaires, fête de la Révolution et fêtes des révolutionnaires, fête totale, la plus grande des temps modernes[i] ». Elle se déroule d’abord dans « la magnificence et la joie » ce qui ne veut pas dire que la tragédie en soit absente, ni qu’elle doive être occultée. Malheureusement, pendant une grande partie du film, Meyssan semble se complaire dans un appel au pathos qui devient vite lassant. La faute en revient aussi à l’interprétation de Yolande Moreau, qui veut à tout prix nous arracher des larmes avec une insistance parfois grotesque lorsque la sobriété aurait été de mise (exemple: la mort du fils de Victorine). A ce sujet, le casting est quasi-versaillais, avec une belle brochette d’acteurs et d’actrices consacrés (Matthieu Amalric, Charles Berling, Sandrine Bonnaire ou encore Fanny Ardant) et le réalisateur aurait mieux fait d’en remplacer certains par des interprètes non-professionnels, pour être plus en phase avec son sujet.

Pour en revenir aux intentions de Meyssan, il faut étudier le début de son film, qui constitue en quelque sorte un manifeste. Il débute par l’impitoyable répression qu’a subi la Commune, plus connue sous le nom de Semaine Sanglante, au cours de laquelle les Versaillais ont massacré au moins 20 000 personnes. L’entrée choisie dans cette séquence historique est donc la défaite du peuple en arme, qui vient acter l’impossibilité de la révolution. Meyssan a répété à longueur d’interviews « qu’en 1871, la France avait le choix entre deux chemins différents : celui d’une République sociale ou celui d’un régime de l’ordre social ». Malheureusement, cette ouverture du champ des possibles se ressent très peu dans son œuvre, placée sous le signe de l’inéluctabilité de la défaite. Il nous invite également à compatir avec le sort de ces damnés qui n’ont pas eu la force de leur côté. Les observations de Lefebvre vont à contre-courant de cette complainte pour les miséreux : « pendant la nuit du 18 et du 19 mars, l’Etat, l’armée, la police, tout ce qui pèse sur les vies humaines du dehors et d’en haut, tout s’est dissous, évanoui, évaporé […] Paris s’éveille libre, la première cité libre depuis qu’il y a des cités. Il va tenter une vie nouvelle, la vie nouvelle dans laquelle les hommes prendront en main leur destin[ii] ». Sans dissimuler l’ampleur de la répression, ni les conditions terribles dans lesquelles vécurent ces êtres, Lefevre, en quelques phrases, nous donne envie d’en être tandis qu’avec Meyssan, nous ressentons l’étau de Versailles refermer la parenthèse.

Pour prolonger la soirée:


Références:

[i] Lefevre, Henri, La Proclamation de la Commune : 26 mars 1871, la Fabrique éditions, 2018, page 28.

[ii] Ibid, page 261.

Barricades

A nos futurs, Le spectateur émancipé

Il fut une époque où l’on eût déclaré l’air rouge

du moins son fond et ses particules suspendues

pulvérulence des ires et des insurrections vermeilles

Mais délicat est l’exercice de la pensée qui se loge à fleur

des sentiments, là où pourtant la plénitude de l’être trouve

son essor le plus authentique, la primeur de trente années

à sillonner dans la poix et la glue de l’emploi

du travail et de la marchandise son layon sylvestre

sa voie défrichée parmi d’épaisses absurdités

Quoi que l’on dise la force adverse assujettit par la nécessité

de nos vies bordées et circonscrites dans leur grêle condition

Un peu de rage sourd dans les instants vacillants

menaçant de renverser la bassine où barbottent nos âmes tiraillées

Dans l’éloignement des êtres, l’amitié, qui demeure parmi les traces

premières d’une existence humaine antérieure à l’anthropophagie marchande

et sa sœur dans la communion des mots et des corps 

commune dressée sur les tréteaux branlants dans l’aurore

transmutent mieux que l’onction l’isolement en une foi tisonnée en la vie

celle qui n’est que par le lien constellé, hybride et métamorphique de l’autre à soi

Elles confèrent même à certains le feu primesautier et naturel de damer le pion aux conventions serviles

aux mythologies et religions des pouvoirs institués, des rois, des maîtres et des casernes écolières

des candidats électoraux à la prochaine régie du malheur de notre séparation de nous-mêmes

du spectacle ouvrant sur le vide des sophistications imagières

Sans tableau, sans pupitre, rejetons les statuts et les titres

n’adorons que le silence de nos partages et la musique de nos révoltes

Au feu de l’instant et sans préjuger des raisons qui fomentent l’au jour le jour

et l’inexplicable temps où s’ébrouent nos cœurs

renversons nos barrières intérieures

dressons des barricades

et dansons dansons rouges comme les fleurs

Séparatismon

A nos futurs, Dans la nasse, Le spectateur émancipé

Quand tu vas dans la ville par la Nationale neuf

Pour aller t’acheter du poulet, du fromage et des os pour le chien

Quand tu vas te coucher ou à l’heure du réveil

L’haleine chaude et passée comme un vieux papier peint

Quand tu sors du turbin pour aller turbiner

Dans un parc turbinant aux loisirs turbinés

Quand tu avales le soir assis devant la soupe

Une bolée de Netflix, d’Amazon, de Disney

Quand tu prends ton cachet car la vie est absente

Du bureau du hangar ou du supermarché

Quand tu souris au chef, à la patronne, au cogne

Car obéir c’est bien, c’est bon, c’est naturel

Quand tu cachetonnes tes heures

Quand tu vibrionnes seule

Quand ta vie est un leurre

Une fable à mauvaise gueule

Où le sens de ce que tu fais t’échappe

Et que ta vie est de bout en bout séparée

Séparée d’elle-même et séparée des autres

Séparée de l’acte de produire ce dont tu as besoin

Séparée du désir que tu enfouis en toi

Creusant jusqu’à l’oubli un caveau dans ton cœur

Séparée du pouvoir sur ton propre destin

Séparée d’une envie de vivre sans aucune ambition

Séparée du beau, du bien, du bon

Séparée par l’État, les firmes et le petit Macron

Par la mort que charrie un immonde virtuel

Une abstraction totale : argent spectaculaire

Où tout est absenté de tes sens vivants

Quand l’angoisse te taraude ou que l’effort te lasse

Viens demander en face

Chez l’artisan du coin

Lui qui rabote et lisse et polit sa journée

Chez le chômeur heureux de ne point travailler

Car le travail n’est bon, aux yeux des argentiers

Que parce qu’il produit des chiffres de papiers

Des produits fiduciaires, des affaires monnayées

Le travail est l’emblème de la séparation

Le bon, le bien, le juste, le beau, l’utile,

Sont tous indifférents aux esprits mercantiles

Il faut produire son cash traire la vache à billets

Eichmann serait loué, Al Capone béni

Leurs jumeaux sont pléthore à la coulisse boursière

Ou à la table ronde des jetons de présence

Actionnaires débonnaires, seigneurs des temps nouveaux

Alors que le chômeur choisissant l’activité

Plutôt que le labeur incarne la vérité

De l’existence humaine

Le travail est insensé

Agir pour vivre, pour exister, pour soi et pour les siens

Est le premier chapitre de l’être émancipé

Qui va après grouper

Autour de lui des forces

Des bras, des mains, des pieds

L’amitié sous l’écorce

Et ton voisin que tu connais à peine

Et ta voisine qui t’inspire la haine

Viendront causer chez toi

Comme on causait le soir

Au moulin du village

A la chaude veillée

Et peut-être que tu entendras

Dans leurs voix autre chose

Que toi-même

Que tu ne rejetteras pas ce qui te semble

Dévier du livret rouge de ta pensée

Ne triant ni l’un ni l’autre

Sans te prendre pour un juge

Ou un vile instructeur poliçant un baudet

La pureté de la lampe qui vous éclairera

Sera mouchetée d’insectes venus colloquer

Car la blancheur des idées aura fondu

Nulle pureté ici-bas

La camaraderie ne se noue qu’avec des fils divers

Paradis et Enfer mêlés

Et l’amitié jaillit au soleil d’hiver

S’achèvera le règne des choses séparées

Des humains désignés, parlés, nommés, faits choses

Tu bâtiras ensemble comme une communauté

Où nous boirons chacun le nectar du partage

Que de l’éveil au somme nous voyons fermenter

Le tigre blanc : une start-up pour sortir de la cage de poulet ?

Le spectateur émancipé

Le tigre blanc est une créature qui ne naît qu’une fois chaque génération et son caractère exceptionnel est une métaphore de la vie de Balram, le personnage principal du film de Rahmine Barahni, un jeune Indien, qui va prendre en charge la narration de manière exclusive, sans laisser d’autres voix s’exprimer sur son parcours. Il est le maître du récit alors qu’il est issu d’une caste de serviteurs, les Shudras, assez semblable aux serfs européens. Nous sommes rapidement mis au fait de plusieurs informations essentielles, Balram travaillait pour une famille bourgeoise et au cours d’une nuit, il a été le témoin d’un terrible accident impliquant ses maîtres. Sauf qu’il s’exprime depuis un endroit où ses conditions matérielles sont radicalement différentes.

Devenu fringant jeune entrepreneur à Bangalore, la Silicon Valley indienne, Balram ne s’adresse pas au spectateur mais à un interlocuteur bien particulier, Weng Jiabao, premier ministre chinois, en visite en Inde pour comprendre l’essor économique du pays. Il lui fait alors une promesse singulière « je me propose de vous raconter, gratis, la vérité sur l’Inde en vous narrant l’histoire de ma vie ». Il s’y emploie avec une gouaille truculente et un humour à l’ironie mordante, sa verve parvenant à faire oublier le manque d’inventivité de la mise en scène. En effet, le film est l’adaptation d’un best-seller et le réalisateur se contente de reprendre des procédés éculés pour ce genre de production, flashbacks, voix-off, arrêts sur image clichetonneux… De grosses ficelles qui s’intègrent bien à l’univers télévisuel de la plateforme Netflix. Heureusement pour Barhani, son sujet est suffisamment intéressant pour aiguillonner notre curiosité.

Au service d’une bourgeoisie multiface

Né dans une famille très pauvre du Rajasthan, un état au nord de l’Inde, Balram a la niaque depuis l’enfance, devant ses prouesses en anglais, son instituteur lui assure qu’il est un tigre blanc, cette espèce très rare capable de franchir les barrières entre les castes. A virtuose du prolétariat, il faut bien trouver chaussure à son pied  et notre héros rêve d’être le chauffeur d’Ashok, un jeune bourgeois cool et moderne, héritier de la famille Stork, qui possède les terres où a grandi Balram. C’est une rencontre amoureuse à sens unique qui se joue là, et si Balram est conquis par la coolitude d’Ashok, fraîchement revenu d’Amérique, marié à une jeune indienne, Pinky, ayant grandi à New York, lui ignore tout de son existence. Il va alors déployer des trésors d’ingéniosité et de cynisme pour être engagé par les Stork et devenir le chauffeur numéro un, celui qui aura l’insigne privilège de conduire le jeune maître et sa femme. Son attachement pour eux va grandir : ces derniers lui parlent avec moins de raideur et désapprouvent ouvertement les sévices humiliants que lui font subir le père Stork et son fils aîné surnommé la Mangouste. Toutefois, au cours du film, Balram va s’apercevoir que ce prétendu conflit n’est rien de plus qu’une différence de style : une des principales activités des Stork consiste à graisser la patte des politiciens pour payer moins d’impôts et quand leurs intérêts seront menacés par un tragique accident, ils feront tous bloc aux dépens de Balram. Le transfuge de castes n’oubliera pas cette leçon : si la bourgeoisie peut avoir une multitude de visages, sa puissance est fondée sur l’exploitation du travail des plus pauvres.

Deux classes, un même espace (Netflix)

Se libérer de la cage de poulet

Dans le domaine de la fiction, il est toujours intéressant d’observer les domestiques, ces personnes à qui les bourgeois sous-traitent différentes tâches (maternité, conduite, ménage, achats, etc) afin de se ménager du temps libre et de faire étalage de leur puissance. Sans conteste, il existe en chacun d’entre nous une propension plus ou moins forte à adhérer à l’éthos boutiquier de la bourgeoisie, qui nous est seriné à longueur de temps par les institutions et les médias. Mais là, c’est un affect plus profond qui se constitue chez ces travailleurs triés sur le volet: le fait d’évoluer dans le même lieu que les dominants, de les côtoyer dans leur intimité leur donne l’impression d’en être et les conduit à endosser les intérêts de leurs employeurs. Cette dévotion servile est parfois célébrée par le cinéma, ainsi Mr Stevens, le majordome du film britannique Les Vestiges du Jour met sa vie entre parenthèses pour Lord Darlington, qui fricote avec des fascistes. Nous retrouvons la même aliénation chez les serviteurs indiens, qui selon Balram, sont enfermés dans une cage de poulet. Leur conditionnement serait si puissant que jamais ils ne songeraient à voler ce maître qui les bat et les rabaisse plus bas que terre et ils cracheraient au visage de potentiels émancipateurs. Nous sentons poindre ici la suffisance satisfaite de celui a éradiqué la compétition, en étant le meilleur prédateur.  Cependant, le film rappelle que les serviteurs turbulents ne s’exposent pas qu’à un renvoi, des expéditions punitives peuvent aussi être conduites contre leur famille. C’est une prise d’otage à l’ancienne que le salariat a invisibilisé dans les pays européens. Malheureusement, la seule possibilité d’émancipation qui est présentée dans le film consiste simplement à être plus malin et plus féroce que ses compagnons d’infortune. Jamais Balram ne cherchera à s’organiser avec ses collègues ou à faire preuve d’une solidarité de classe, il préférera agir en loup solitaire et adopter le modèle entrepreneurial américain au sein duquel les conflits entre les classes sont moins apparents mais tout aussi réels.

La start-up, horizon indépassable pour prolo rêvant de liberté?

A la fin que nous reste-t-il de ce film ? Indubitablement, Netflix a eu la main lourde sur le montage, les scènes ne durent jamais très longtemps, notre attention est toujours entraînée par un rythme mené tambour battant, une caractéristique des séries qui contamine désormais le cinéma. Nous aurions aimé nous attarder davantage dans les rues foisonnantes de New Dehli ou de Bangalore ou mieux connaître le quotidien des chauffeurs et des autres serviteurs, leurs trucs et astuces pour survivre à la servitude. Mais non, Bahrani est trop pressé de développer son intrigue et d’adresser à ses compatriotes américains (il est lui-même Américano-Iranien) un avertissement sur la montée en puissance des capitalismes indiens et chinois, des tigres blancs qui peut-être dévoreront l’Oncle Sam. Cette prophétie paraît bien dérisoire à l’heure où les paysans indiens ont lancé un gigantesque mouvement qui se bat contre la dérégulation du marché agricole et sont sortis de leurs cages de poulet, peut-être pour ne plus y revenir.  Pour conclure, nous dirons que le film a le mérite de montrer la bourgeoisie qui se tapit derrière ces fameuses castes et ce qu’elle fait subir aux travailleurs, simplement il ne laisse planer qu’une trop légère ambiguïté sur la geste individualiste de Balram. Il faut dire qu’elle épouse parfaitement celle de Netflix et des autres start-ups américaines chez lesquelles aucun possible émancipé ne saurait fleurir.

H.D

Pour prolonger la soirée:

Ema : faire corps à plusieurs

Le spectateur émancipé

Pablo Larraín a consacré une longue période de sa carrière à des films tournés vers le passé, où il cherchait à faire l’autopsie de l’histoire. Dans No (2012), il s’intéressait à un jeune publicitaire enrôlé dans la campagne en faveur du non au plébiscite de Pinochet, puis en 2016 avec Neruda, il mettait en scène le passage à la clandestinité du célèbre poète, pour finir la même année, avec un biopic, Jacky, sur la vie tragique de cette première dame qui voit son époux abattu sous ses yeux. Avec Ema, Larraín pose son regard de cinéaste sur le Chili actuel et sa jeune génération, qui vibre aux rythmes lascifs du reggaeton et que l’on retrouve souvent en première ligne des mobilisations contre l’état bourgeois mortifère.

Une existence fragmentée

Au début du film, nous faisons connaissance avec le personnage éponyme, interprétée par Mariana Di Girolamo, à travers une série de fractures qui dressent le portrait d’une femme divisée contre elle-même, écrasée par le poids des normes et de la culpabilité mais sans cesse en action. C’est d’abord le feu de signalisation, objet régulateur de comportement, qu’elle incendie dans une avenue crépusculaire de Valparaiso, puis nous la suivons dans une confrontation avec une assistante sociale, où elle réaffirme son statut de mère d’un fils, Polo, qu’elle a pourtant abandonné. Enfin, nous la voyons dans son métier de danseuse, pendant une répétition dans un théâtre très sombre, illuminé par un astre, reflet de son propre pouvoir d’attraction et de la chorégraphie, où les corps des autres danseurs se retrouvent fatalement entraînés dans son sillage. Toujours au centre, dotée d’une individualité implacable mais pas dévorante, Ema déclare qu’elle fait bien ce qu’elle veut et ce qu’elle veut, c’est être tout à la fois : mère, épouse, amante, objet et sujet de désir, cela alors que toute son existence semble s’effondrer. Avec Gaston (Gael Garcia Bernal), son mari, qui dirige sa compagnie de danse, elle a adopté un jeune garçon, Polo, et cette expérience de la parentalité vire au drame.  Polo brûle le visage de sa tante et ils finissent par se résoudre à le rendre aux services d’adoption, afin qu’il soit replacé. D’emblée, nous comprenons qu’ils ont été des parents hors-norme, ce qui interroge sur l’origine de la déflagration. Polo était-il traumatisé par son vécu d’orphelin ? Ema n’est-elle pas allée trop loin en encourageant sa pyromanie ? Le film ne donne pas de réponse à ces questions mais il est clair qu’un feu couvait au sein de cette structure familiale trop étroite pour ces êtres atypiques.

Élargir le champ des possibles amoureux

Elle va alors s’embarquer dans une quête pour retrouver son fils et se créer un mode d’existence où elle pourra explorer tous ses désirs. Cela passe par une rébellion contre le style de Gaston, trop classique, pas assez en phase avec son époque et qui méprise l’intérêt d’Ema et de ses amies pour le reggaeton. Très populaire auprès des jeunes, cette musique est un mélange impur et entraînant de reggae et de hip-hop nord-américain, qui incorpore tout un éventail de musique latino, salsa, cumbia, bachata, bossa nova et bien d’autres. Décrié pour son contenu parfois ouvertement sexuel, le reggaeton s’est attiré les foudres des conservateurs et est même interdit à Cuba car il dégraderait l’image de la femme[1]. Il faut dire que le perreo, la danse associée au reggaeton, a de quoi mettre en émoi les puritains de tout bord, catholiques et communistes, car la femme s’y déhanche de manière très suggestive, ses fesses caressant les parties intimes de son partenaire. Rien de tout ça dans Ema et c’est paradoxalement un des reproches que l’on peut faire au film, il est un peu trop lisse, éclairé des lumières vertes et violettes qui viennent créer une ambiance arty, parfois proche du clip. Cela n’enlève rien au côté jubilatoire qui se dégage des scènes de danse à l’extérieur, filmées dans un Valparaiso multicolore, ondoyant mais étrangement vide. Le reggaeton devient ainsi pour Ema une forme de libération, elle y concrétise des amitiés, se laisse aller dans les bras de ses amies danseuses sans pour autant exclure Gaston, qui à reculons, vient assister à certaines de leurs représentations. On retrouve cette volonté de faire corps dans son entreprise de séduction des nouveaux parents de Polo, coincés dans un modèle hétéronormé, qu’elle amènera finalement à faire communauté, dans une organisation domestique centrée autour de sa propre personne. L’édifice n’a pas l’air très solide, ses fondations reposent en partie sur une entreprise de séduction et il faudra bien quelqu’un de la trempe d’Ema pour empêcher qu’il ne se fracture à nouveau.

Une répétition de reggaeton dans Ema (KOCH FILMS)

Une vitalité inaccessible ?

Mais au final le geste de Larraín nous laisse songeur : s’il semble avoir saisi la vitalité de cette jeunesse, qui refuse l’assignation au statut d’objet ou sujet de désir et revendique un devenir-polyamoureux, ne réserve-t-il pas dans le même temps cette fluidité de corps à des virtuoses déterminés ? Et de quelle jeunesse parlons-nous exactement ? Les êtres qui peuplent ce film semblent jouir de conditions matérielles assez avantageuses et fort éloignées des réalités sociales d’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique du Sud[2]. Il faut aussi souligner que le film récupère une pratique populaire sans qu’elle soit représentée par des membres de la classe laborieuse chilienne, aux physiques bien différents des acteurs de Larraín, tous d’ascendance européenne, à la morphologie fine et élégante. La véritable subversion, ce serait justement de montrer des corps qui dérogent à cette norme, marqués par une vie plus dure, moins protégée, danser, séduire et profiter de cette promiscuité qu’offre le reggaeton. Pour conclure, nous apprécions beaucoup l’énergie qui se dégage du film sans pour autant cautionner une occultation typiquement bourgeoise des catégories sociales les plus exploitées.

H.D

Sources:

[1] https://www.la-croix.com/Monde/ingredients-crise-sociale-Chili-2019-10-22-1301056010

[2] https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/cuba-veut-bannir-le-reggaeton-de-l-espace-public_183399.html

Pour prolonger la soirée:

Patience

Le spectateur émancipé

Patience nous dit-on

Il faut attendre, viser

Attendre et patienter

Nous patientons chaque jour

Nous grivelons

Économisons

Car nous sommes les économes

Les bourreaux sans somme

Nous étudions

Nous Voyageons

Pour Voyager et pour parler

Les langues du monde entier

Car il est bon d’avoir sillonné la terre

D’avoir tissé ses galons de polyglotte

D’engranger des photos dans nos hottes

Nous travaillons, nous nous éclatons

Car s’éclater c’est un peu le sens d’une vie

Nous performons

Nous nous grillons

Nous aimons en coup-de-vent

Vite fait

On passe, on slide

On est jamais las

On passe et repasse

Chaque jour apporte son lot de nouveautés

De goûts de choses à faire défiler

Nous surfons libres nous innovons

Nous sommes libres dans ce monde

Libres dans un cercle où l’on s’adapte

On tourne dans le sens indiqué

Sans occuper les ronds-points

On épouse la forme

On est en forme

On nous informe

Les choses vont

Les marchandises

Les choses admises

Et nous suivons

Sans décalage

Sans questionner

L’autorité le cadre

Car nous sommes morts

Seuls les vivants s’interrogent encore

Dormiens Ligno

Game of Thrones: une saga qui fait ployer le genou

Le spectateur émancipé

Attention, cette critique divulgâche une grande partie de l’histoire !

« Agenouille-toi » intimait Daenerys Targaryen, la mère des dragons, à Jon Snow, le roi du Nord, dans la dernière saison décriée d’une série-évènement qui, pendant des années, aura rendu addict des millions de spectateurs. Cette injonction replace assez bien la série dans son contexte, un univers de fantasy médiévale, au sein duquel des maisons aristocratiques se livrent à un affrontement sans merci pour s’emparer de la royauté, symbolisée par l’obsédant trône de fer. Dans cette lutte aussi bien guerrière que politique, ces familles vont faire appel à leurs vassaux, des seigneurs moins puissants, qui leur doivent allégeance et dont le soutien sera souvent critique, notamment pendant les périodes de trouble. Dans le jeu des trônes, « tu gagnes ou tu meurs » nous dira Cersei, la reine machiavélique et, pour gagner, il est vital de consolider les anciennes loyautés et de conclure de nouvelles alliances.  En apparence et sur un tout autre registre, c’est un jeu auquel les showrunners de la série phare de HBO, David Benioff et D.B Weiss, ont excellé. Tout au long des huit saisons, la fidélité des spectateurs n’a jamais faibli, l’audience s’élève par épisode en moyenne à 9.3 millions de personnes. C’est LA série évènement, la plus plébiscitée, la plus chère, la plus téléchargée, on se l’arrache à l’international et les péripéties des nobles de Westeros monopolisent les conversations, au point que les malheureux qui n’ont pas saisi le phénomène au vol, se voient obligés de le rattraper en cours de route ou contraints au silence, pendant que l’on spécule sur le lignage de Jon Snow.

Aux quatre coins du monde, des êtres humains ont consacré d’innombrables heures à cette œuvre – il y a soixante-treize épisodes en tout, qui chacun dure entre 47 et 82 minutes – et se sont passionnés pour les aventures de Jon Snow, le fils bâtard des Starks, qui découvre qu’une menace surnaturelle plane sur Westeros, les tribulations de Daenerys Targaryen, héritière du trône exilée à Essos et les machinations des autres châtelains dans le cadre d’une guerre civile. Et pourtant, après la conclusion tant attendue de la saison 8, la série sombre dans l’oubli. Le confinement aurait été l’occasion de s’y replonger mais on préfère s’adonner à des re-runs d’autres sagas. Comment se fait-il que cette série qui ait captivé l’attention de millions d’êtres, au point que, chaque semaine, la diffusion d’un épisode devenait un rituel collectif, où l’on s’installait confortablement avec sa famille ou ses amis devant un ordi, une télé, dehors, dedans, a la maison, au boulot, dans un pub, pour visionner ce que les scénaristes avaient concocté, soit désormais complètement passée de mode ? Nous nous attèlerons donc à chroniquer un effondrement très discret, à rebours du rythme à tambour battant imposé par les showrunners. En bons suzerains, ils avaient réussi à capter l’attention d’un public inféodé, en le faisant naviguer entre un état d’anxiété addictif et le confort de l’itération. Nous précisons que l’auteur de l’article fait partie de ce public et qu’il ne s’agit nullement de pourfendre le fan de Game of Thrones mais de comprendre l’origine de son désenchantement. Pour cela, il faut retourner en arrière afin de décrire les ingrédients qui ont le fait le succès d’une formule qui a accaparé autant de monde pendant huit ans.

Historiciser la fantasy pour tenir en haleine

La série propose à ses débuts un univers ouvertement régi par des lois surnaturelles, il y a des dragons, des morts vivants, des sorciers, le cycle des saisons n’est pas le même que le nôtre et tout au nord de Westeros, au-delà du mur qui protège les royaumes humains des incursions sauvageonnes, résident des créatures légendaires, les Marcheurs Blancs, qui apportent avec eux un hiver dévastateur, cataclysmique. Malgré cette dimension surnaturelle, on nous promet aussi une forte dose de réalisme, fini le Disneyland moyenâgeux des récits traditionnels de fantasy, où un groupe de héros, à la destinée toute tracée, s’oppose à un antagonisme maléfique fait pour être vaincu. On cherche au contraire à produire un sentiment d’insécurité en s’inspirant des péripéties de l’histoire, notamment de la Guerre des Deux Roses, une guerre civile entre deux branches royales, qui a déchiré l’Angleterre de 1455 à 1485. Le prétendant qui est en ressorti vainqueur, Henri VII, n’est pas précisément doté des qualités héroïques traditionnelles, sa légitimité est plutôt douteuse, il bénéficie de la félonie d’alliés de son adversaire, le très fameux Richard III, se marie pour avancer ses intérêts et une fois sur le trône, déjoue les révoltes contre son règne par un savant mélange de magnanimité et de cruauté. Son triomphe n’avait rien d’évident, il tente plusieurs fois de débarquer en Angleterre et échoue lamentablement. Il aurait très bien pu être capturé ou mourir, les aléas de l’histoire en ont fait un roi.

C’est cette authenticité que l’auteur de Game of Thrones, George R.R. Martin, cherche à injecter dans son œuvre-monstre. L’auteur désire que ses lecteurs connaissent les affres de la contingence de l’histoire, absente des œuvres de fantasy comme le Seigneur des Anneaux ou Les Chroniques de Narnia. Ce choix narratif permet, selon lui, de tenir le public en haleine et ceux qui regardaient la série ont rapidement compris que les personnages à la fibre morale exigeante n’allaient pas nécessairement gagner. Ainsi, à la fin de la première saison, ceux qui n’avaient pas lu le livre ont été tout bonnement traumatisés par l’exécution de Lord Eddard Stark, le seigneur de la famille Stark, un nordique devenu Main du Roi, et que tout semblait prédestiné à suivre un arc narratif plutôt convenu, celui du valeureux héros qui vient rétablir l’ordre dans un royaume miné par la corruption. Cette décision diégétique, retranscrite avec efficacité dans la série, va acquérir une dimension spectaculaire et resserrer les liens entre les spectateurs et leurs aristocrates favoris. Qu’on se le tienne pour dit, personne n’est à l’abri d’une flèche perdue sur un champ de bataille ou d’un banal empoisonnement. Cette mort s’inscrit aussi dans la dialectique entre idéalisme et pragmatisme que la série va dérouler et qui va cristalliser les oppositions d’une variété de personnages au sang bleu. Ils vont tous être amenés à faire des choix entre ces deux pôles et le spectateur pourra reporter son affection sur le héros ou l’héroïne dont le mode de gouvernance lui paraîtra le plus souhaitable ou le plus succulent. Aucun autre cheminement alternatif ne sera balisé par la série.

Les funérailles du chevaleresque, l’héroïsation du pragmatisme

On a ainsi de multiples occasions de s’émouvoir de l’héroïsme naïf de Jon Snow et/ou se régaler des méfaits du machiavélique Tywin Lannister, le maître incontesté du jeu des trônes. Question de goût ou de tempérament. Pour en revenir à Eddard Stark, on peut dire qu’il l’a un peu cherché, quand même, cette mort par décapitation. Invité à Port-Réal par son ami, le roi Robert Baratheon, pour être son nouveau chancelier, il ne connaît pas grand-chose à la politique et veut appliquer à une fonction qui exige beaucoup de doigté ses préceptes moraux rigides et son idéal de justice. C’est que la situation de Robert est précaire, c’est un usurpateur, qui s’est emparé du trône par les armes, avec l’aide d’Eddard et son appétit gargantuesque pour les tournois et la bonne chère ont vidé les caisses du royaume. Éreinté par l’exercice du pouvoir, il se dit que la droiture et l’austérité de son ancien compagnon d’arme ne seront pas de trop pour remettre un peu d’ordre et purger ce nid de vipères qu’est devenu son conseil. Malheureusement, Robert meurt, lui aussi assassiné, par sa femme, Cersei Lannister, qui lui a fait des bâtards dans le dos avec son frère, le sémillant Jaime Lannister, membre de la garde royal et chevalier de renom. Eddard finit par découvrir que le « fils » de son ami n’est en réalité pas le sien : l’héritier du trône est le produit dégénéré de l’inceste. Pire encore, Cersei manœuvre en douce, avec la complicité de sa famille, pour damer le pion à Eddard, désigné comme régent par son défunt ami. Le seigneur du Nord s’imagine que la valeur du testament du roi est inattaquable et se refuse à prendre en otage Cersei et ses enfants lorsque l’occasion se présente. Puis, quand il cherche plus tard à prouver la bâtardise du nouveau roi, le sadique Joffrey Baratheon (en réalité un Lannister pur souche), la partie est déjà perdue. Joffrey a ses fesses sur le trône de fer, Cersei déchire le testament de Robert sous ses yeux, le fait arrêter et l’envoie au cachot. On apprendra donc ici une salutaire leçon : le pouvoir ne réside pas dans un texte de loi écrit par un mort mais du côté de celui qui a le monopole de la contrainte physique. Eddard meurt car son système de valeurs n’est pas adapté au jeu des trônes, l’honneur n’est qu’un discours produit par la noblesse pour justifier sa position et il est l’un des rares à appliquer ce credo dans la vie réelle. Il n’enverra pas des hommes kidnapper la reine et ses enfants car il considère l’action déshonorable par essence et cette erreur tragique sera lourde de conséquences pour lui, sa famille et son héritage.

Cette condamnation de la rigidité chevaleresque va être répétée plusieurs fois, histoire que l’on comprenne bien le message. Robb, le fils d’Eddard, qui cherche dans la deuxième saison à venger son père, épouse la séduisante Talisa alors qu’il avait promis à son allié, Walder Frey, de se marier avec l’une de ses filles. Etant donné qu’il a convolé avec Talisa, il ne peut plus honorer son premier engagement envers Frey. Ce dernier, mortellement offensé, et sentant le vent tourner, accepte l’offre des Lannister de faire assassiner Robb et sa famille, pendant un mariage organisé entre une Frey et l’oncle de Robb. Ce carnage, connu sous le nom des noces pourpres, a envoyé des ondes de choc dans le fandom de la série. Les lecteurs du livre, qui savaient ce qui allait se passer, ont filmé la réaction de leurs amis, partagés entre incrédulité et désespoir. George R.R. Martin, après la diffusion de l’épisode, se félicitait de provoquer des réactions aussi fortes chez les gens et se vantait d’avoir subverti le trope du héros romantique en quête de vengeance. L’honneur disparaît donc sous les coups de lame des Frey. L’autre fils d’Eddard, Jon Snow, devenu Lord-Commander de la garde de nuit, finira lui aussi assassiné pour avoir mésestimé le mécontentement qui grondait contre lui après son alliance avec les sauvageons. Daenerys Targaryen, l’héritière de la dynastie déchue, exilée à l’Est et mère de trois dragons, sera confrontée à une autre répétition de ce dilemme : cherchant à émanciper les esclaves de continent, elle sera forcée de faire des concessions aux esclavagistes qui n’hésiteront pas à monter une coalition contre elle.

Encore une fois le pragmatisme triomphe. Attention à ne pas trop exagérer cependant, les personnages faisant preuve de trop de sadisme comme Ramsay Snow, Joffrey Baratheon et d’autres, seront douloureusement punis : l’un périra dévoré par ses propres chiens et l’autre empoisonné à son mariage, en jeu de miroir avec la mort de Robb. C’est Tyrion Lannister, personnage emblématique de la série, préféré des fans, qui saura trouver le juste équilibre, une pratique mesurée de la realpolitik, avec ce qu’il faut de jugeote pour tenir les monstres à distance et d’empathie pour ne pas devenir universellement détesté par le peuple. En dépit de sa petite taille, il survit à tout, passe à travers les régimes et on le retrouve logiquement dans l’épilogue, à présider les destinées des royaumes, juste après la défaite finale des forces de l’hiver. Sans trop rentrer dans les détails, les leaderships messianiques incarnés par Jon Snow et Daenerys Targaryen ont été écartés du pouvoir, les monstres aussi, il ne nous reste donc qu’une oligarchie modérée, un peu hétéroclite : un nain, une femme chevalier, un nouveau riche et un fils méprisé, qui vont se choisir un roi bien au centre, le fils cadet d’Eddard Stark, Bran, en fauteuil roulant mais doué d’un incroyable pouvoir de clairvoyance. Avantage supplémentaire, son handicap l’empêche d’être distrait par les tentations charnelles et il semble disposé à laisser à son conseil carte blanche pour être des despotes éclairés. Avec ce qu’il faut de douceur et de fermeté.

On comprend le désarroi des fans devant une fin aussi conventionnelle, où comme dans Le Guépard, mais moins habilement, tout change pour ne rien changer. Tant d’heures consacrées à suivre des nobles fictifs d’un continent imitant l’Europe pour une récompense aussi faible ? La formule avait déjà donné des signes d’épuisement, les personnages principaux bénéficiaient de plus en plus d’une immunité scénaristique, enterrant l’imprévisibilité des débuts et prenaient des décisions incohérentes, voyageaient dans le monde à une vitesse incroyable, des vicissitudes typiques du feuilleton qui doit être conclu dans l’urgence. La crainte dévote, que nous évoquions plus haut, s’était finalement évaporée pour laisser la place à l’assiduité confortable, voire même à une simple compulsion plutôt humaine : vouloir connaître le fin mot de l’histoire. Nous observons une des logiques les plus malsaines du format série, l’enrôlement dans un processus accumulatif où l’on consomme épisode après épisode dans l’espoir d’une fin satisfaisante. La vacuité de l’addition de storytelling peut être rapproché de la malbouffe : on se rend chez une marque connue pour manger un produit formaté et l’on ressort avec la faim au ventre. Force est de constater que Game of Thrones a essayé de faire autre chose, de tresser un grand récit qui peut-être n’a pas réussi à s’émanciper complètement des contraintes du format. Peut-être y avait-il trop d’intrigues à résoudre, trop de personnages et tout l’argent qu’HBO voulait bien y consacrer n’était pas suffisant. Peut-être aussi que les scénaristes n’en avaient plus grand-chose à faire, émoustillés qu’ils étaient par leurs nouveaux projets, tous annulés les uns après les autres. Nous pensons néanmoins que cette sensation de vide ressentie à la fin de Game of Thrones est à mettre sur le compte de la forme série, qui à force de vouloir tout étirer, tout distendre, finit par trivialiser la matière mais aussi, sans conteste, sur plusieurs faiblesses dans la proposition initiale.

La très symbolique décapitation de Ned Stark dans la saison 1 ©HBO

Rationaliser la succession pour que les meilleurs règnent

Si le final est aussi sec, c’est parce que la série ne fait qu’accompagner un grand mouvement de rationalisation, sans jamais le questionner. Haro sur les chevaliers, les sorcières et les dragons, ce qu’il faut à Westeros, ce sont des aristocrates pragmatiques qui se transmettent le pouvoir sans mettre un continent à feu et à sang. C’est donc logiquement que l’on va se pencher un peu sur le règlement de la succession à Westeros et donc de la famille puisque c’est l’un des cœurs palpitants de la série. Dans Game of Thrones, on suit huit grandes familles qui en dominent d’autres moins puissantes selon l’ordre pyramidal de la vassalité. L’omniprésence de cette structure n’est pas anodine, déjà, elle permet une identification émotionnelle à des rôles prédéfinis, que possiblement le public a rencontré dans sa vie ou aimerait être. Père protecteur ou tyrannique, mère manipulatrice ou timbrée, grande sœur un peu mièvre, petit frère hédoniste et contestataire, il y en a pour tous les goûts et les intrigues vont faire la part belle aux relations ambiguës, aux séparations, aux retrouvailles, aux trahisons, aux amours interdits, en somme des familles où toutes les passions sont exacerbées. Et c’est tant mieux car cela offre aux spectateurs un espace bien connu, qu’ils peuvent s’approprier, tout en favorisant une certaine mise à distance fascinée, par l’exposition des comportement déviants de l’aristocratie du temps jadis, comme l’inceste ou le parricide. Ces huit dynasties possèdent chacune une identité propre (de marque ?) qui se décline à travers un patronyme connu de tous, une héraldique simplifiée, exemple, un loup pour les Stark et une devise « l’hiver vient » ou « je rugis ». Elles sont en compétition pour l’exercice d’un pouvoir hégémonique sur le continent et il est attendu de leurs membres qu’ils se serrent les coudes face à l’adversité, même si à priori, ils ne sont pas les premiers dans l’ordre de succession. Les lignées sont organisées autour d’un suzerain qui organise le processus d’accumulation du pouvoir symbolique et économique.

Si l’on en croit Pierre Bourdieu dans son ouvrage Sur l’Etat, il représente « l’incarnation provisoire de cette unité transcendante qu’est la maison et l’on peut comprendre ses actions à partir de ce principe ». Les structures familiales et nobiliaires s’imbriquent l’une dans l’autre au point qu’il est impossible de les distinguer : toutes les deux imposées, elles ont pour vocation de sécuriser la transmission du patrimoine. Et justement, l’arbitraire de la primogéniture viendra flatter, voir renforcer les aspirations méritocratiques du public car l’on se rendra vite compte que l’aîné d’une famille n’est pas nécessairement la personne la plus apte à en faire fructifier les fortunes. Chez les Lannister, Tyrion serait le plus digne héritier de son machiavélique paternel, la cruauté en moins et pourtant, les règles de succession imposent Jaime Lannister, un foudre de guerre inconséquent. Dans la famille Stark, c’est Jon Snow qui apparaît comme le plus digne successeur de son père mais sa bâtardise l’empêche d’hériter de Winterfell (il sera plus tard révélé qu’il est plus qu’un simple bâtard). Pour les Tyrell, c’est Mace qui occupe les fonctions de chef de famille mais c’est en réalité Olenna Tyrell, à l’esprit vif et à la langue bien pendue, qui tire les ficelles. L’hérédité, ce n’est pas forcément la meilleure manière de produire des souverains capables et même cette légitimité biologique peut être truquée, on l’a vu avec Cersei. Les nombreux doutes sur l’ascendance véritable de Joffrey mèneront à la sanglante guerre des Cinq-Rois, qui précipitera la ruine de beaucoup de nobles familles. Dans le sillage de ces désastres, on se dit que quand même, il serait mieux de concevoir un système qui pacifierait les excès de la noblesse et donnerait le pouvoir à une figure consensuelle et raisonnable.

Ce système, ce sera la monarchie élective, calqué sur le modèle du Saint-Empire Romano-Germanique et cette figure, ce sera Bran Stark. Un souverain qui sait se tenir et laisse ses conseillers, Tyrion et consorts, d’une diversité quasi intersectionnelle, se charger de l’intendance. L’élection est la distribution pacifique du pouvoir entre les grands. Au lieu de s’écharper, ils doivent se passer la balle de temps en temps. Bran nous inquiète beaucoup, son don a un potentiel totalitaire, il peut en effet prendre possession des êtres et modifier certains évènements du passé. Monarque-dieu, contrôleur de corps, observateur panoptique, s’appuyant sur des experts pour rationaliser le désordre engendré par des aristocrates trop turbulents, il est le messie providentiel du centre, l’élu gestionnaire de ce chaos qui a entraîné la chute de beaucoup trop de dynasties régnantes. Sa sœur, Sansa Stark, elle aussi, une outsider sur laquelle personne ne misait, accède à la royauté dans le Nord, portée par l’espoir qu’elle adoucisse la domination trop brutale de l’aristocratie. Elle est le double opposé de Daenerys Targaryen, dont le projet était trop libérateur pour ne pas être suspect. La Mère des Dragons voulait libérer tout le monde de ses chaînes mais à condition qu’elle soit reconnue comme l’autorité suprême. Son obsession à carboniser ses ennemis la range du côté des jacobins assoiffés de sang qui peuplent l’imaginaire de la bourgeoisie américaine. Elle sombrera dans la folie et se livrera à des exactions encore plus atroces que celle des Lannister. Dans la radicalité, point de salut. Toute velléité d’en finir avec l’ordre dominant périra dans les flammes du nihilisme, décrétée seule issue possible pour ce genre d’entreprise. On lui préférera Sansa la modérée qui prendra les rênes du Nord, non sans avoir été humiliée sexuellement car pour la série, il est inadmissible qu’une femme puisse déposséder les hommes de leur corps sans l’avoir été elle-même. La progéniture d’Eddard Stark, l’honorable décapité, bien mal partie, finit donc le game en position hégémonique. En dépit du départ du mélancolique Jon Snow de Westeros, de la descente dans la folie de Daenerys, les showrunners nous consolent en nous disant que le royaume est entre de bonnes mains, les mains des meilleurs. C’est le triomphe de la vertu méritocratique sur une hérédité militaire désuète. Le règne ennuyeux des techniciens peut commencer. 

Diversité chez les oppresseurs: une femme, une personne de petite taille, une personne handicapée, deux parvenus et un fils mal-aimé ©HBO

L’éternelle minorité d’un peuple fait pour être gouverné

Ce changement de l’équipe dirigeante a l’air plutôt avantageux pour le peuple, éreinté après des années de guerre. On s’attriste un peu sur le sort de Jon Snow, en réalité l’héritier légitime du trône, littéralement Le Prince Qui Fût Promis de la prophétie, ressuscité par Dieu pour combattre le fléau de l’hiver. Tout ceci fait trop ancien monde, les demi-dieux n’ont pas leur place dans cette modernité désenchantée que nous prépare les showrunners. D’accord mais les Stark du nouveau monde sont-ils aussi sympas qu’ils en ont l’air ? La domination qu’ils exercent n’est-elle pas fondamentalement injuste ? Rien ne garantit que les héritiers de Sansa ne gouvernent avec autant de parcimonie dans l’exercice du pouvoir, ni même que la monarchie élective ne soit piratée par une personnalité charismatique. Qu’est-ce que tous ces bouleversements changent pour les paysans qui ont l’obligation de labourer les terres et doivent servir dans les armées de leur seigneur local s’il décide de rassembler ses troupes ? On affirmera qu’il y a simplement une variation dans l’intensité de l’exploitation que subiront les dominés, et même si parfois cela peut suffire, comme par exemple en France où au XVème siècle, les populations finissent par accepter la souveraineté capétienne à condition qu’elle garantisse la paix, c’est après des siècles de trouble, durant lesquels elles ont joué un rôle majeur, forçant les différents pouvoirs à s’adapter à leur contestation.

A la fin de la série, c’est un autre noble sympathique, Samwell Tarly, connu pour s’être encanaillé avec une sauvageonne, qui proposera aux lords réunis en conseil une démocratie. Nul besoin de trop évoquer les rires que cela déclenche, on soulignera plutôt que cela prouve incontestablement que le bas a été trop peu montré dans Game of Thrones, au point que c’est un rejeton mal aimé de la noblesse, la chose la plus proche que l’on ait d’un gueux, qui va porter les possibles revendications d’un peuple inscrit aux abonnés absents. Et pour une série qui se targue de proposer à ses spectateurs une représentation réaliste du Moyen-Âge, de renouveler le genre de la fantasy historique, on trouve regrettable que l’un des acteurs majeurs de la période soit aussi peu et mal représenté. Commençons par évacuer les parvenus, Bronn, Davos et Varys, qui adhèrent pleinement au système mais pour des raisons différentes. Attachons-nous à décrire une véritable irruption des gens de peu, celle du Grand Moineau et de ses fidèles, un mouvement religieux, qui prône l’égalité de tous devant les dieux. Cersei Lannister, par pur opportunisme politique, veut se servir de ces dévots qui s’autoflagellent et s’engagent à purger la capitale de toute déviance sexuelle, contre ses rivaux du jour, les Tyrell, dont l’un des membres est soupçonné d’homosexualité. Sans le vouloir, Cersei va mettre en péril la monarchie car l’ascétisme du Grand Moineau est en réalité un fanatisme. Son approche de la religion fait penser à Savonarole, ce frère dominicain, qui à Florence, faisait patrouiller des milices dans la rue pour s’assurer que les habitants ne s’adonnent pas à des plaisirs interdits : l’homosexualité et l’adultère sont châtiés, l’ivresse sur la voie publique sévèrement réprimée et les tenues vestimentaires doivent être modestes. C’est un retour à l’ordre moral très similaire à ce que compte imposer le Grand Moineau à Westeros et si l’on se réjouit des humiliations qu’il fait subir aux puissants, on sait que son mode de gouvernement n’a rien de souhaitable. Pendant un échange savoureux avec Olenna Tyrell, qui vient plaider pour son petit-fils Loras, accusé de « bougrerie », le dévot lui déclare « you are the few, we are the many », ce qui veut dire « vous êtes la minorité, nous sommes les masses ». Cela ressemble étrangement à un slogan utilisé par l’ancien leader du parti travailliste, Jeremy Corbyn, « for the many, not the few », fréquemment accusé de populisme, un mot valise de la bourgeoisie, pour disqualifier tout ce qui lui fait horreur. Nous voilà donc fixés, ce moineau est un affreux populiste qui flatte les bas instincts du peuple, un démagogue, alors qu’au moins, Cersei Lannister a le mérite de l’honnêteté « power is power », le pouvoir, c’est la contrainte physique et puis c’est tout.

Dans ce soulèvement populaire, les feux des projecteurs sont braqués sur le leader, le seul autre membre identifiable est un Lannister qui s’est converti, prouvant une fois encore à quel point on aime les chefs dans cette série. Et HBO estime que ce culte mérite d’être diffusée au plus grand nombre, y compris à des gens qui eux ne seront jamais chef ou subissent un chef. L’autre irruption des manants se déroule plus tôt dans la série, quand Sansa est encore entre les mains de Joffrey Baratheon (le bâtard de Cersei et Jaime). Alors qu’ils cheminent dans les rues de la capitale, le roi reçoit une bouse de vache en pleine figure et exige qu’on lui amène le coupable. S’ensuit alors une échauffourée où les émeutiers se saisissent du Haut Septon (le prédécesseur du Haut Moineau), le démembrent puis essayent de violer Sansa, sauvée in extremis par l’intervention du Limier, un garde royal. On comprend plus ou moins que ces gens-là sont à bout à cause de la famine causée par la guerre, néanmoins, le tableau qui est brossé là n’est guère réjouissant : il correspond à la vision de la foule haineuse que développe souvent nos élites contemporaines. Et pour le reste, nous épargnerons au lecteurs la longue liste de victimes rarement identifiées, souvent anonymes, qui jalonnent les aventures guerrières de nos héros et à l’occasion, suscitent leur pitié. Ces pauvres hères sont des personnes vulnérables, à l’humeur changeante, il faut les empêcher d’écouter n’importe qui, canaliser leur agressivité et les protéger des méchants qui les tourmentent. Par conséquent, la mission de Bran Stark est double : tenir la noblesse en respect et faire en sorte que le peuple ne trouve pas la domination trop injuste. Résignez-vous, il n’y a pas d’alternative. L’inéluctabilité de la modernité gestionnaire achève une seconde fois Game of Thrones : il ne peut plus y avoir d’imprévus avec un expert omniscient au pouvoir.

Raconter le bas sans ignorer le pouvoir du haut

Le roi anglais Richard II rencontre les paysans révoltés le 13 juin 1381, peinture de Jean Froissard

Si on en est arrivé là, c’est parce que Game of Thrones ne se donne pas la peine de penser l’histoire et ne veut fournir que du spectacle à bas prix en ringardisant des poncifs de la fantasy qui vont de pair avec les héros bien-nés. Simplement pour une œuvre qui prétend représenter l’époque médiévale de manière réaliste, on constate qu’elle investit beaucoup plus de temps à exposer la diversité dans les rangs de la noblesse que celle des « gens viles et de petit estat ». En réalité, elle ne dépeint qu’une très petite partie du réel et toutes ses postures historicistes peuvent faire sourire : c’est un peu comme si Dallas se prévalait d’être une représentation assez fidèle de la vie au Texas dans les années 80. C’est encore plus apparent dans les livres où quasiment l’intégralité des personnages principaux, qui ont le privilège de raconter l’histoire, font partie de l’élite et G.R.R. Martin n’offre aux pauvres qu’un espace bien réduit, les prologues, qui se terminent toujours par leur mort, dans d’horribles circonstances. Toute l’inanité de la fin réside, nous en sommes convaincus, dans l’invisibilisation typiquement bourgeoise des opprimés, qui n’ont pas laissé suffisamment de traces, contrairement à l’ordre nobiliaire, qui lui savait rédiger ses chroniques. C’est cela que Game of Thrones épouse avec une ardeur complaisante, pour ne finir que par restituer, sous les habits neufs de la subversion, une histoire monarchique, orchestrée par les puissants. C’est d’autant plus impardonnable que la période regorge de débordements dont on aurait pu s’emparer pour mettre l’oligarchie en difficulté : on citera, pour mémoire, la guerre des paysans en Alsace et en Allemagne (mieux nommée : le soulèvement de l’homme ordinaire), de 1524 à 1526, qui verra les paysans formuler des revendications égalitaires, bientôt suivie de la révolte des anabaptistes à Munster en 1534-1535 durant laquelle la tentative d’établir le paradis sur terre, avec une communauté de biens, se terminera dans la violence et la répression. Les rustauds allemands des années 1520 ne connaîtront pas meilleur sort, ils quitteront la scène les pieds devants, comme l’indique Gérard Noiriel dans son Histoire populaire de la France. Chez nous, il s’est aussi déroulé moult jacqueries : Tuchins, Mallotins et Pitauds s’efforcent de faire effraction pour que l’on entende leur souffrance, pour montrer qu’ils existent.

C’est là qu’est le sel de l’histoire, dans cette dialectique qui rythme les relations entre dominants et dominés et que Game of Thrones ignore superbement. Diantre, on se serait contentés d’une Magna Carta, premier document en Angleterre qui encadre les pouvoirs royaux sous la pression des barons, de la création d’un parlement par un aristocrate rebelle, à la Simon de Montfort, le fondateur légendaire de la Chambre des Communes ou à la rigueur de la montée en puissance de la bourgeoisie. Mais non, rien, à part l’immuabilité du dominion des princes. On nous promettait de l’inattendu, on nous refourgue de l’inéluctable. Game of Thrones cherchait absolument à se démarquer du Seigneur des Anneaux, son contre-modèle et en cela il réussit. Au moins, Tolkien regardait les gens du peuple, il idéalisait leur simplicité, soupirait après une campagne anglaise remplie de chaumières et de laboureurs, une féodalité sans seigneurs. Il faisait place aux changements : la destruction de Sauron de Mordor sonnait-elle aussi le glas du merveilleux et proclamait le début de l’ère industrielle. Game of Thrones n’est rien de plus qu’une course de lévriers où celui qui partait le dernier arrive le premier. Il n’y a pas grand-chose de plus à tirer d’une série au triomphe légitimée par la bourgeoisie, cependant toutes les heures que nous avons perdus devant ce feuilleton-addition doit nous faire réfléchir sur nos affects plus profonds : avons-nous véritablement envie d’être gouvernés ? De ployer le genou métaphorique en s’asseyant sur notre canapé ? De nous laisser happer par une série qui prétend que seules les vies des puissants sont dignes d’intérêts ? En dernière instance, nous dirons que le véritable prodige qu’il faudrait exiger de la fantasy, c’est qu’elle mette en scène le peuple. Si le genre persiste à regarder en arrière, à s’extasier sur les mérites d’un ordre militaire héréditaire, auquel il veut faire adhérer un public dont la majorité n’a aucune chance de faire partie, et bien, nous ne pourrons que nous unir à Mance Rayder, le roi que les sauvageons se sont choisis quand il déclare : we do not kneel. Nous ne nous agenouillons pas.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Pour les abonnés au Monde Diplo, un article d’Evelyne Pieller sur le Seigneur des Anneaux, son Moyen-Âge idyllique et les tendances réactionnaires de la fantasy. Pour ceux qui n’ont pas d’abonnement, un petit mail ou message et on vous l’envoie mais ça reste notre secret: https://www.monde-diplomatique.fr/2020/06/PIEILLER/61885

Sources:

  • Pierre Bourdieu, Sur l’État: Cours au Collège de France, Le Seuil, 2012.
  • Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone, 2018.

Les sept de Chicago : la politique du procès

Le spectateur émancipé

Cette critique contient des spoilers !

Le dernier film d’Aaron Sorkin, sorti sur Netflix, nous montre un procès qui a marqué l’histoire des États-Unis et les sept accusés, huit en réalité, si l’on compte Bobby Seale, le fondateur des Black Panthers. Que leur reproche-t-on ? D’avoir organisé une manifestation sauvage contre la guerre du Vietnam, qui a dégénéré en de violents affrontements avec la police. Sauf que les dés sont pipés: on comprend très vite qu’en fait, les forces de l’ordre ont déclenché les hostilités et que les autorités ont décidé de mettre dans le même sac ces contestataires de tout bord. Replaçons un peu le contexte de ce moment historique : nous sommes en 1968, les États-Unis sont embourbés au Vietnam depuis 1955, le président Lyndon B Johnson a décidé d’envoyer plus de soldats pour régler son compte à cette insolente petite nation et un mouvement social vigoureux, hétéroclite, s’est constitué pour forcer le gouvernement à retirer les troupes. La manifestation des 7+1 avait notamment pour but de faire pression sur la Convention démocrate de 1968 qui se déroulait à Chicago et d’où allait émerger Humbert Humphrey, candidat malheureux aux élections présidentielles.

Après avoir rappelé ces évènements, Sorkin nous présente ses personnages dans une mise en scène convenue mais plutôt efficace, une conversation commencée par l’un et terminée par l’autre, sur comment aborder cette manif qui compte bousculer l’establishment démocrate. C’est l’occasion de se familiariser avec les profils les plus marquants, Tom Hayden déjà, le très sérieux et bureaucratique leader de la Student For A Democratic Society, ensuite, Jerry Rubin et Abbie Hoffman, les fondateurs du Youth International Party, à l’ADN plus libertaire, qui exultent à l’idée de rendre coup pour coup aux policiers. Puis, le réalisateur oppose avec un certain humour l’antimilitariste non-violent John Delinger, qui rassure sa famille en disant qu’il sera toujours poli, même en cas d’arrestation, à la désinvolture crâneuse de Bobby Seale, qui veut faire un tour à Chicago pour parler aux manifestants et proposer quelque chose de plus musclé que la ligne pacifiste de Martin Luther King.

Quoi exactement ? On ne le saura jamais avec beaucoup de certitude car en dehors du portrait terriblement sympathique qu’il dresse des 7+1, il ne s’attarde pas vraiment sur ce qui les pousse à risquer la prison et s’intéresse davantage à la verve mordante que certains d’eux, les plus virtuoses, les plus en vue, vont mettre au service du message qu’ils souhaitent envoyer au monde. C’est bien au monde qu’ils s’adressent, à ce monde qui aurait les yeux rivés sur le procès, auquel il faut envoyer le bon message, pour qu’il comprenne qu’Hayden, Hoffman et consorts ne sont pas ces activistes violents que les médias et la justice rêvent de fabriquer mais des personnes au sens moral supérieur, réunis par leur mission commune : mettre fin au décompte macabre des morts américains au Vietnam. Les questionnements sur la violence et les différentes formes qu’elle peut prendre sont soigneusement évacuées puisqu’il s’agit ici de montrer patte blanche et de prouver au public que l’on a été irréprochable.

Cette possibilité de transformer le procès en tribune n’échappe pas au procureur Schultz, qui redoute que l’acharnement judiciaire devienne contre-productif et ne fasse que servir de formidable réquisitoire contre le gouvernement américain. Dès lors, le réalisateur va nous entraîner dans un aller-retour constant entre évènements et procès afin de dérouler le combat entre ces deux groupes antagonistes : les activistes impertinents, cools et engagés et les représentants de l’ordre, de la justice, pas cools pour un sou, avec en prime un juge gâteux et réactionnaire, quasi-Trumpien. Le jugement est sans équivoque sur la police et le FBI, qui n’hésitent pas à avoir recours à des techniques plutôt discutables, chantage, manipulation, mensonge, pour faire condamner nos si sympathiques trublions. On se sent d’emblée une proximité avec eux surtout quand ils font enrager le juge Hoffmann, une caricature de lui-même et de son institution, dont les procédés paraissent trop abusifs pour avoir existé.

Et pourtant si. C’est cette figure paternaliste proche de la sénilité qui maîtrise l’économie de la parole dans le tribunal et ses tentatives grotesques pour imposer sa version des faits l’amène à bâillonner Bobby Seale dans une scène d’une violence mémorable où le seul homme noir de la bande est physiquement réduit au silence. Au point que cela suscite la protestation de Schultz que Sorkin s’entête à représenter comme un type assez décent alors que le Schultz historique a bien confirmé qu’il voulait la peau des 7+1 de Chicago. Malheureusement, l’œil du réalisateur se fossilise dans le tribunal car c’est le lieu où les différents récits vont être disséqués ; un des moments forts du film est la révélation que Tom Hayden n’a pas dit « si le sang doit couler, qu’il coule dans toute la ville » mais « si notre sang », une différence linguistique importante qui vient établir la dimension sacrificielle du héros. Si établir un collectif pour lutter apparaît bien évidemment souhaitable, on note tout de même que le film ne suit que les organisateurs sans incarner ceux qui justement suivent : le cinéma de Sorkin aime trop la verticalité. Pour en revenir à Hayden, il gagne ici l’épreuve de vérité et s’il n’a pas le droit de son côté, il se trouve du côté du bien. Son personnage, interprété par Eddie Redmayne, n’est néanmoins pas univoque, il commet l’erreur de se lever quand le juge termine sa séance alors que Bobby Seale vient d’être torturé, ce qui lui vaudra le mépris d’Abbie Hoffman, qui lui se fout du formalisme.

Cependant, on dira ici que le film partage la révérence d’Hayden vis-à-vis des institutions, une bonne partie de l’intrigue se déroule dans le tribunal et s’il y a d’autres lieux, Chicago, le QG de l’avocat des 7+1, on ne sort jamais vraiment du système judiciaire, sa présence se fait sentir partout et alimente les interactions entre les personnages, qui vont jusqu’à s’accuser de s’être servi de Chicago comme d’un tremplin, pour devenir le nouveau prophète de la révolution culturelle, dans le cas d’Hoffmann, ou le prochain Bobby Kennedy, dans le cas d’Hayden. Cela n’est pas dérangeant en soi, après tout, c’est un drame judiciaire, mais la forme du tribunal est insuffisamment thématisée, ce qui contribue à la naturaliser et à la rendre indépassable. La seule issue proposée par le film, qui fait écho aux récentes élections américaines, c’est de remplacer les mauvaises personnes qui détiennent le pouvoir dans cette institution.

D’ailleurs toute la stratégie des sept de Chicago, transformer le tribunal en tribune, brocarder son juge, les enferme dans une rivalité mimétique avec la cour, vouloir perturber le rite judiciaire, c’est n’est pas mettre fin au rite ou le dissoudre. C’est accepter son existence. On comprend que Sorkin ne soit pas intéressé par cette approche, son discours se borne à constater des faits établis : la guerre, c’est mal, la police est violente, la justice peut être instrumentalisée, il y a du racisme dans les institutions américaines. Il aurait été pertinent que la mise en scène nous sorte de ces platitudes, nous fasse sentir corporellement que le tribunal n’a pas de légitimité en soi, qu’il s’agit simplement d’une institution bourgeoise qui s’est attribuée le droit de juger et de condamner les illégalismes des pauvres. Un des enjeux du film était de savoir si ce procès n’était pas politique, destiné à criminaliser une opposition trop dérangeante, on regrettera ici que Sorkin ne comprenne trop peu la politique du procès.

H.D