L’occupation des théâtres : de la colère d’une corporation à un débordement général ?

Dans la nasse

Ces derniers temps, les occupations de théâtres ont essaimé dans un pays qui vit au rythme des restrictions sanitaires décrétées par une poignée de politiciens travaillant dans un palais, dont l’improbable Jean Castex. Sans conteste, le spectacle vivant, avec l’hôtellerie, la restauration et le tourisme, fait partie des secteurs les plus touchés par la gestion chaotique de cette épidémie. En effet, le gouvernement a unilatéralement décidé, alors qu’écoles et entreprises sont ouvertes, que les théâtres, les cinémas et les opéras étaient des lieux non-essentiels car leur ouverture présentait trop de risques de contagion. Nous retrouvons dans cette décisions la logique mortifère qui anime la gestion du Covid-19 depuis mars dernier : pour protéger la vie, il faut la suspendre. Sous oublier en revanche d’être aux petits soins pour l’économie capitaliste : les conditions de suspension de nos vies ne doivent surtout pas perturber la réalisation de la plus-value sur le dos des travailleurs et des travailleuses pour assurer la continuité de la rente bourgeoise. Il se dégage également de leurs agissements un sadisme certain, la satisfaction paternaliste des êtres qui peuvent en discipliner d’autres et les priver de leurs plaisirs. Nous avons pu voir ces poussées d’autoritarisme chez les préfets ou les policiers qui forçaient les gens qui profitaient du beau temps sur les quais à rentrer chez eux.

Face à cette déferlante disciplinaire qui cherche à embrigader les affects dans l’autosurveillance, la culpabilisation et la dénonciation, rappelons tout de même que le virus est consubstantiel à ce système de production bien spécifique, délimité dans le temps, qu’est le capitalisme. Karl Marx définit ce régime économique comme un rapport social aux caractéristiques bien définies :

  • La propriété privée des moyens de production, entre les mains de la bourgeoisie.
  •  La séparation des travailleurs et des travailleuses du produit de leur travail.
  • La vocation spéculative de cet arrangement qui profite largement à la classe bourgeoise.

Sa prospérité dépend très largement d’une extraction de ressources perpétuelle sur une planète finie, pour que la machine continue de tourner. Cela n’en finira pas de sitôt de réchauffer le climat, d’engloutir des écosystèmes et de regrouper les animaux pour les mettre à mort à la chaîne dans des archipels que seul un imaginaire capitaliste pouvait concevoir. Tous ces profonds bouleversements créent des rapprochements inédits entre l’homme et l’animal, un terrain propice à des zoonoses, c’est-à-dire le passage de virus potentiellement dangereux entre une espèce animale et la nôtre. Ces phénomènes ont été mis en lumière par Andreas Malm dans son livre La chauve-souris et le capital, qui nous permet de réaliser une chose primordiale : la responsabilité du choc pandémique est à chercher du côté de la bourgeoisie, notamment celle qui détient le capital des entreprises les plus polluantes. Il est donc injuste que nous autres, les non-détenteurs de moyens de production, soyons privés du plaisir dans un bar, d’aller voir un film ou d’assister à un spectacle si tel est notre désir. Sans pour autant oublier de protéger les personnes les plus vulnérables. Par conséquent, il est particulièrement insupportable de voir ce gouvernement, qui défend avec tant d’adresse les intérêts de la bourgeoisie, s’accommoder de la lente agonie des intermittents et des intermittentes du spectacle, qui redoutent la précarité qui les guette (et on les comprend !) et aimeraient retrouver un contact avec leurs collègues et le public.

Une colère à destination du gouvernement

Manifestation pour la réouverture des lieux culturels à l’arrêt suite à l’épidémie de Covid-19 devant le Théatre de la Colline occupé par des étudiants en art dramatique. À Paris, mercredi 10 mars 2021 – 2021©Jean-Claude Coutausse pour Télérama

Dans ce paysage morne, balayé par la tristesse et l’hébétude, leur mouvement d’occupation a fait figure de printemps et a ramené un peu de vie dans des villes éteintes, mi dortoir, mi usine. Débuté le 4 mars à l’Odéon dans le sillage d’une manif de la CGT-spectacle, il a rapidement fait des émules et à la fin du mois de mars, comptait environ soixante-dix théâtres occupés. Les revendications des artistes mobilisés sont limpides : ils demandent la réouverture des lieux culturels, le retrait de l’ignoble réforme de l’assurance-chômage, une tuerie sociale programmée, qui allonge la durée de travail pour obtenir les indemnités et baisse le montant de ces dernières, ainsi qu’une prolongation de l’année blanche pour soulager les intermittents et les intermittentes du spectacle, touchés très sévèrement par la fermeture des robinets orchestrée depuis l’Elysée. Il serait inconvenable pour ces gens-là que les plus précarisés ne soient pas plongés en permanence dans les affres de la recherche d’emploi. Aux revendications phares des occupants s’adjoint un appel à la convergence des luttes qui invite à dépasser les murs du théâtre et à défendre et à soutenir d’autres groupes de précarisés, comme les demandeurs d’emploi, les personnes au RSA, les étudiants, etc…. A première vue, impossible de ne pas remarquer que le mouvement s’inscrit de manière globale dans une perspective plutôt réformiste, de négociation avec le pouvoir politique.

Ils s’adressent à un gouvernement qui en a plié de plus coriaces qu’eux (les cheminots et les Gilets jaunes) et leur capacité de pression reste limitée au domaine symbolique. Cela nous conduit à nous interroger sur les conditions matérielles d’existences de ces travailleurs et de ces travailleuses qui produisent les spectacles. Déjà, il convient de souligner que la petite minorité de troupes réputées est toujours tributaire soit de subventions de l’État, soit de mécénats. Le plus grand nombre enchaîne les contrats à durée déterminée, dit d’usage, et s’ils ne parviennent pas à en trouver, se reposent sur leurs allocations pour vivre, ce qui est tout à fait légitime mais conduit à des fins de mois difficiles. Ensuite, les représentations théâtrales attirent dans leur grande majorité un public composé de cadres supérieurs, la petite bourgeoise en somme, et les classes laborieuses se tiennent largement à l’écart de ces spectacles. En filigrane de ces réalités se dessine le portrait d’un corps de métier dépendant de l’État et de la bourgeoisie pour sa survie économique et sa visibilité. Cette faible autonomie, s’ils ne font rien pour la résoudre, risque de limiter leurs possibilités d’émancipation et de cela, ils ont probablement conscience. Ainsi, ils ont tenté de fédérer autour d’eux en recueillant le soutien d’autres organisations militantes et en promouvant le combat d’autres professions frappées par la même précarité. Ces tentatives de créer un front unitaire ne se sont pas fait sans heurts, ainsi, certains organisateurs du théâtre de Bordeaux se sont montrés farouchement opposés à l’implication des autonomes dans le mouvement parce qu’ils feraient un peu trop déborder du cadre.

Occuper le théâtre tout en débordant

Une atmosphère très communarde à l’occupation du théâtre de Bordeaux © Crédit photo : Guillaume Bonnaud

Dans tous les cas, pour réellement s’empuissanter, il leur faudra bien sauter le pas et tresser des liens avec les classes laborieuses qui ne franchissent pas l’entrée du théâtre. Mais pour faire quoi ? Eh bien, peut-être leur demander ce qu’elles aimeraient voir au théâtre, si elles veulent y participer, voire même jouer et initier des rapprochements à travers des arts vivants, ancrés dans le réel, à rebours du monde du spectacle virtuel auquel le capital rêverait de nous enchaîner. Si l’art peut être utilisé à des fins de propagande, il peut aussi marquer une rupture dans nos existences envahies par les flux marchands, où nous-même nous transitons, réduits à l’état de choses rapportant du profit par ceux qui nous louent, par ceux qui nous exploitent. C’est dans ces périodes où les chaînes deviennent de plus en plus lourdes que l’art est le plus primordial, il a le pouvoir de rompre le flux, d’interpeller, d’offrir une densité, des moments de joie spontanée, un bonheur dégagé de toute considération mercantile. A plusieurs reprises, les artistes nous ont fait la démonstration de ce à quoi pouvait ressembler un communisme désirable, en offrant des concerts gratuits à une foule affamée de fêtes ou en dansant sur le parvis de l’Opéra pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

Néanmoins, pour que cette joie ne soit pas qu’un souvenir fugace, il faudra bien fournir aux gens qui la font naître de quoi subsister. A ce titre, et sans la reprendre dans son intégralité, nous pensons que la proposition de Bernard Friot de salaire à vie, rebaptisée par Frédéric Lordon garantie économique générale, pourrait intéresser les intermittents et les intermittentes du spectacles car elle leur offrirait un revenu libéré des aléas du marché et leur permettrait donc de se libérer la contrainte économique qui pèse sur eux. Pour finir nous dirons que plus que tout autre, ce mouvement est confronté à des problématiques récurrentes des mobilisations : le nombre limité de combattants, la question de la puissance et l’indispensable dépassement du cadre de la lutte originelle. Est-il possible de reconquérir le théâtre, ce lieu de divertissement bourgeois par excellence, pour en faire un forum populaire, comme certains l’ambitionnent ? Gageons qu’ils sauront trouver leur propre réponse à ces questions et que même s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils réclamaient au départ, ils auront au moins eu le grand mérite de provoquer des rencontres, de susciter l’enthousiasme et ça déjà, ce n’est pas rien.

Pour prolonger la soirée:

Game of Thrones: une saga qui fait ployer le genou

Le spectateur émancipé

Attention, cette critique divulgâche une grande partie de l’histoire !

« Agenouille-toi » intimait Daenerys Targaryen, la mère des dragons, à Jon Snow, le roi du Nord, dans la dernière saison décriée d’une série-évènement qui, pendant des années, aura rendu addict des millions de spectateurs. Cette injonction replace assez bien la série dans son contexte, un univers de fantasy médiévale, au sein duquel des maisons aristocratiques se livrent à un affrontement sans merci pour s’emparer de la royauté, symbolisée par l’obsédant trône de fer. Dans cette lutte aussi bien guerrière que politique, ces familles vont faire appel à leurs vassaux, des seigneurs moins puissants, qui leur doivent allégeance et dont le soutien sera souvent critique, notamment pendant les périodes de trouble. Dans le jeu des trônes, « tu gagnes ou tu meurs » nous dira Cersei, la reine machiavélique et, pour gagner, il est vital de consolider les anciennes loyautés et de conclure de nouvelles alliances.  En apparence et sur un tout autre registre, c’est un jeu auquel les showrunners de la série phare de HBO, David Benioff et D.B Weiss, ont excellé. Tout au long des huit saisons, la fidélité des spectateurs n’a jamais faibli, l’audience s’élève par épisode en moyenne à 9.3 millions de personnes. C’est LA série évènement, la plus plébiscitée, la plus chère, la plus téléchargée, on se l’arrache à l’international et les péripéties des nobles de Westeros monopolisent les conversations, au point que les malheureux qui n’ont pas saisi le phénomène au vol, se voient obligés de le rattraper en cours de route ou contraints au silence, pendant que l’on spécule sur le lignage de Jon Snow.

Aux quatre coins du monde, des êtres humains ont consacré d’innombrables heures à cette œuvre – il y a soixante-treize épisodes en tout, qui chacun dure entre 47 et 82 minutes – et se sont passionnés pour les aventures de Jon Snow, le fils bâtard des Starks, qui découvre qu’une menace surnaturelle plane sur Westeros, les tribulations de Daenerys Targaryen, héritière du trône exilée à Essos et les machinations des autres châtelains dans le cadre d’une guerre civile. Et pourtant, après la conclusion tant attendue de la saison 8, la série sombre dans l’oubli. Le confinement aurait été l’occasion de s’y replonger mais on préfère s’adonner à des re-runs d’autres sagas. Comment se fait-il que cette série qui ait captivé l’attention de millions d’êtres, au point que, chaque semaine, la diffusion d’un épisode devenait un rituel collectif, où l’on s’installait confortablement avec sa famille ou ses amis devant un ordi, une télé, dehors, dedans, a la maison, au boulot, dans un pub, pour visionner ce que les scénaristes avaient concocté, soit désormais complètement passée de mode ? Nous nous attèlerons donc à chroniquer un effondrement très discret, à rebours du rythme à tambour battant imposé par les showrunners. En bons suzerains, ils avaient réussi à capter l’attention d’un public inféodé, en le faisant naviguer entre un état d’anxiété addictif et le confort de l’itération. Nous précisons que l’auteur de l’article fait partie de ce public et qu’il ne s’agit nullement de pourfendre le fan de Game of Thrones mais de comprendre l’origine de son désenchantement. Pour cela, il faut retourner en arrière afin de décrire les ingrédients qui ont le fait le succès d’une formule qui a accaparé autant de monde pendant huit ans.

Historiciser la fantasy pour tenir en haleine

La série propose à ses débuts un univers ouvertement régi par des lois surnaturelles, il y a des dragons, des morts vivants, des sorciers, le cycle des saisons n’est pas le même que le nôtre et tout au nord de Westeros, au-delà du mur qui protège les royaumes humains des incursions sauvageonnes, résident des créatures légendaires, les Marcheurs Blancs, qui apportent avec eux un hiver dévastateur, cataclysmique. Malgré cette dimension surnaturelle, on nous promet aussi une forte dose de réalisme, fini le Disneyland moyenâgeux des récits traditionnels de fantasy, où un groupe de héros, à la destinée toute tracée, s’oppose à un antagonisme maléfique fait pour être vaincu. On cherche au contraire à produire un sentiment d’insécurité en s’inspirant des péripéties de l’histoire, notamment de la Guerre des Deux Roses, une guerre civile entre deux branches royales, qui a déchiré l’Angleterre de 1455 à 1485. Le prétendant qui est en ressorti vainqueur, Henri VII, n’est pas précisément doté des qualités héroïques traditionnelles, sa légitimité est plutôt douteuse, il bénéficie de la félonie d’alliés de son adversaire, le très fameux Richard III, se marie pour avancer ses intérêts et une fois sur le trône, déjoue les révoltes contre son règne par un savant mélange de magnanimité et de cruauté. Son triomphe n’avait rien d’évident, il tente plusieurs fois de débarquer en Angleterre et échoue lamentablement. Il aurait très bien pu être capturé ou mourir, les aléas de l’histoire en ont fait un roi.

C’est cette authenticité que l’auteur de Game of Thrones, George R.R. Martin, cherche à injecter dans son œuvre-monstre. L’auteur désire que ses lecteurs connaissent les affres de la contingence de l’histoire, absente des œuvres de fantasy comme le Seigneur des Anneaux ou Les Chroniques de Narnia. Ce choix narratif permet, selon lui, de tenir le public en haleine et ceux qui regardaient la série ont rapidement compris que les personnages à la fibre morale exigeante n’allaient pas nécessairement gagner. Ainsi, à la fin de la première saison, ceux qui n’avaient pas lu le livre ont été tout bonnement traumatisés par l’exécution de Lord Eddard Stark, le seigneur de la famille Stark, un nordique devenu Main du Roi, et que tout semblait prédestiné à suivre un arc narratif plutôt convenu, celui du valeureux héros qui vient rétablir l’ordre dans un royaume miné par la corruption. Cette décision diégétique, retranscrite avec efficacité dans la série, va acquérir une dimension spectaculaire et resserrer les liens entre les spectateurs et leurs aristocrates favoris. Qu’on se le tienne pour dit, personne n’est à l’abri d’une flèche perdue sur un champ de bataille ou d’un banal empoisonnement. Cette mort s’inscrit aussi dans la dialectique entre idéalisme et pragmatisme que la série va dérouler et qui va cristalliser les oppositions d’une variété de personnages au sang bleu. Ils vont tous être amenés à faire des choix entre ces deux pôles et le spectateur pourra reporter son affection sur le héros ou l’héroïne dont le mode de gouvernance lui paraîtra le plus souhaitable ou le plus succulent. Aucun autre cheminement alternatif ne sera balisé par la série.

Les funérailles du chevaleresque, l’héroïsation du pragmatisme

On a ainsi de multiples occasions de s’émouvoir de l’héroïsme naïf de Jon Snow et/ou se régaler des méfaits du machiavélique Tywin Lannister, le maître incontesté du jeu des trônes. Question de goût ou de tempérament. Pour en revenir à Eddard Stark, on peut dire qu’il l’a un peu cherché, quand même, cette mort par décapitation. Invité à Port-Réal par son ami, le roi Robert Baratheon, pour être son nouveau chancelier, il ne connaît pas grand-chose à la politique et veut appliquer à une fonction qui exige beaucoup de doigté ses préceptes moraux rigides et son idéal de justice. C’est que la situation de Robert est précaire, c’est un usurpateur, qui s’est emparé du trône par les armes, avec l’aide d’Eddard et son appétit gargantuesque pour les tournois et la bonne chère ont vidé les caisses du royaume. Éreinté par l’exercice du pouvoir, il se dit que la droiture et l’austérité de son ancien compagnon d’arme ne seront pas de trop pour remettre un peu d’ordre et purger ce nid de vipères qu’est devenu son conseil. Malheureusement, Robert meurt, lui aussi assassiné, par sa femme, Cersei Lannister, qui lui a fait des bâtards dans le dos avec son frère, le sémillant Jaime Lannister, membre de la garde royal et chevalier de renom. Eddard finit par découvrir que le « fils » de son ami n’est en réalité pas le sien : l’héritier du trône est le produit dégénéré de l’inceste. Pire encore, Cersei manœuvre en douce, avec la complicité de sa famille, pour damer le pion à Eddard, désigné comme régent par son défunt ami. Le seigneur du Nord s’imagine que la valeur du testament du roi est inattaquable et se refuse à prendre en otage Cersei et ses enfants lorsque l’occasion se présente. Puis, quand il cherche plus tard à prouver la bâtardise du nouveau roi, le sadique Joffrey Baratheon (en réalité un Lannister pur souche), la partie est déjà perdue. Joffrey a ses fesses sur le trône de fer, Cersei déchire le testament de Robert sous ses yeux, le fait arrêter et l’envoie au cachot. On apprendra donc ici une salutaire leçon : le pouvoir ne réside pas dans un texte de loi écrit par un mort mais du côté de celui qui a le monopole de la contrainte physique. Eddard meurt car son système de valeurs n’est pas adapté au jeu des trônes, l’honneur n’est qu’un discours produit par la noblesse pour justifier sa position et il est l’un des rares à appliquer ce credo dans la vie réelle. Il n’enverra pas des hommes kidnapper la reine et ses enfants car il considère l’action déshonorable par essence et cette erreur tragique sera lourde de conséquences pour lui, sa famille et son héritage.

Cette condamnation de la rigidité chevaleresque va être répétée plusieurs fois, histoire que l’on comprenne bien le message. Robb, le fils d’Eddard, qui cherche dans la deuxième saison à venger son père, épouse la séduisante Talisa alors qu’il avait promis à son allié, Walder Frey, de se marier avec l’une de ses filles. Etant donné qu’il a convolé avec Talisa, il ne peut plus honorer son premier engagement envers Frey. Ce dernier, mortellement offensé, et sentant le vent tourner, accepte l’offre des Lannister de faire assassiner Robb et sa famille, pendant un mariage organisé entre une Frey et l’oncle de Robb. Ce carnage, connu sous le nom des noces pourpres, a envoyé des ondes de choc dans le fandom de la série. Les lecteurs du livre, qui savaient ce qui allait se passer, ont filmé la réaction de leurs amis, partagés entre incrédulité et désespoir. George R.R. Martin, après la diffusion de l’épisode, se félicitait de provoquer des réactions aussi fortes chez les gens et se vantait d’avoir subverti le trope du héros romantique en quête de vengeance. L’honneur disparaît donc sous les coups de lame des Frey. L’autre fils d’Eddard, Jon Snow, devenu Lord-Commander de la garde de nuit, finira lui aussi assassiné pour avoir mésestimé le mécontentement qui grondait contre lui après son alliance avec les sauvageons. Daenerys Targaryen, l’héritière de la dynastie déchue, exilée à l’Est et mère de trois dragons, sera confrontée à une autre répétition de ce dilemme : cherchant à émanciper les esclaves de continent, elle sera forcée de faire des concessions aux esclavagistes qui n’hésiteront pas à monter une coalition contre elle.

Encore une fois le pragmatisme triomphe. Attention à ne pas trop exagérer cependant, les personnages faisant preuve de trop de sadisme comme Ramsay Snow, Joffrey Baratheon et d’autres, seront douloureusement punis : l’un périra dévoré par ses propres chiens et l’autre empoisonné à son mariage, en jeu de miroir avec la mort de Robb. C’est Tyrion Lannister, personnage emblématique de la série, préféré des fans, qui saura trouver le juste équilibre, une pratique mesurée de la realpolitik, avec ce qu’il faut de jugeote pour tenir les monstres à distance et d’empathie pour ne pas devenir universellement détesté par le peuple. En dépit de sa petite taille, il survit à tout, passe à travers les régimes et on le retrouve logiquement dans l’épilogue, à présider les destinées des royaumes, juste après la défaite finale des forces de l’hiver. Sans trop rentrer dans les détails, les leaderships messianiques incarnés par Jon Snow et Daenerys Targaryen ont été écartés du pouvoir, les monstres aussi, il ne nous reste donc qu’une oligarchie modérée, un peu hétéroclite : un nain, une femme chevalier, un nouveau riche et un fils méprisé, qui vont se choisir un roi bien au centre, le fils cadet d’Eddard Stark, Bran, en fauteuil roulant mais doué d’un incroyable pouvoir de clairvoyance. Avantage supplémentaire, son handicap l’empêche d’être distrait par les tentations charnelles et il semble disposé à laisser à son conseil carte blanche pour être des despotes éclairés. Avec ce qu’il faut de douceur et de fermeté.

On comprend le désarroi des fans devant une fin aussi conventionnelle, où comme dans Le Guépard, mais moins habilement, tout change pour ne rien changer. Tant d’heures consacrées à suivre des nobles fictifs d’un continent imitant l’Europe pour une récompense aussi faible ? La formule avait déjà donné des signes d’épuisement, les personnages principaux bénéficiaient de plus en plus d’une immunité scénaristique, enterrant l’imprévisibilité des débuts et prenaient des décisions incohérentes, voyageaient dans le monde à une vitesse incroyable, des vicissitudes typiques du feuilleton qui doit être conclu dans l’urgence. La crainte dévote, que nous évoquions plus haut, s’était finalement évaporée pour laisser la place à l’assiduité confortable, voire même à une simple compulsion plutôt humaine : vouloir connaître le fin mot de l’histoire. Nous observons une des logiques les plus malsaines du format série, l’enrôlement dans un processus accumulatif où l’on consomme épisode après épisode dans l’espoir d’une fin satisfaisante. La vacuité de l’addition de storytelling peut être rapproché de la malbouffe : on se rend chez une marque connue pour manger un produit formaté et l’on ressort avec la faim au ventre. Force est de constater que Game of Thrones a essayé de faire autre chose, de tresser un grand récit qui peut-être n’a pas réussi à s’émanciper complètement des contraintes du format. Peut-être y avait-il trop d’intrigues à résoudre, trop de personnages et tout l’argent qu’HBO voulait bien y consacrer n’était pas suffisant. Peut-être aussi que les scénaristes n’en avaient plus grand-chose à faire, émoustillés qu’ils étaient par leurs nouveaux projets, tous annulés les uns après les autres. Nous pensons néanmoins que cette sensation de vide ressentie à la fin de Game of Thrones est à mettre sur le compte de la forme série, qui à force de vouloir tout étirer, tout distendre, finit par trivialiser la matière mais aussi, sans conteste, sur plusieurs faiblesses dans la proposition initiale.

La très symbolique décapitation de Ned Stark dans la saison 1 ©HBO

Rationaliser la succession pour que les meilleurs règnent

Si le final est aussi sec, c’est parce que la série ne fait qu’accompagner un grand mouvement de rationalisation, sans jamais le questionner. Haro sur les chevaliers, les sorcières et les dragons, ce qu’il faut à Westeros, ce sont des aristocrates pragmatiques qui se transmettent le pouvoir sans mettre un continent à feu et à sang. C’est donc logiquement que l’on va se pencher un peu sur le règlement de la succession à Westeros et donc de la famille puisque c’est l’un des cœurs palpitants de la série. Dans Game of Thrones, on suit huit grandes familles qui en dominent d’autres moins puissantes selon l’ordre pyramidal de la vassalité. L’omniprésence de cette structure n’est pas anodine, déjà, elle permet une identification émotionnelle à des rôles prédéfinis, que possiblement le public a rencontré dans sa vie ou aimerait être. Père protecteur ou tyrannique, mère manipulatrice ou timbrée, grande sœur un peu mièvre, petit frère hédoniste et contestataire, il y en a pour tous les goûts et les intrigues vont faire la part belle aux relations ambiguës, aux séparations, aux retrouvailles, aux trahisons, aux amours interdits, en somme des familles où toutes les passions sont exacerbées. Et c’est tant mieux car cela offre aux spectateurs un espace bien connu, qu’ils peuvent s’approprier, tout en favorisant une certaine mise à distance fascinée, par l’exposition des comportement déviants de l’aristocratie du temps jadis, comme l’inceste ou le parricide. Ces huit dynasties possèdent chacune une identité propre (de marque ?) qui se décline à travers un patronyme connu de tous, une héraldique simplifiée, exemple, un loup pour les Stark et une devise « l’hiver vient » ou « je rugis ». Elles sont en compétition pour l’exercice d’un pouvoir hégémonique sur le continent et il est attendu de leurs membres qu’ils se serrent les coudes face à l’adversité, même si à priori, ils ne sont pas les premiers dans l’ordre de succession. Les lignées sont organisées autour d’un suzerain qui organise le processus d’accumulation du pouvoir symbolique et économique.

Si l’on en croit Pierre Bourdieu dans son ouvrage Sur l’Etat, il représente « l’incarnation provisoire de cette unité transcendante qu’est la maison et l’on peut comprendre ses actions à partir de ce principe ». Les structures familiales et nobiliaires s’imbriquent l’une dans l’autre au point qu’il est impossible de les distinguer : toutes les deux imposées, elles ont pour vocation de sécuriser la transmission du patrimoine. Et justement, l’arbitraire de la primogéniture viendra flatter, voir renforcer les aspirations méritocratiques du public car l’on se rendra vite compte que l’aîné d’une famille n’est pas nécessairement la personne la plus apte à en faire fructifier les fortunes. Chez les Lannister, Tyrion serait le plus digne héritier de son machiavélique paternel, la cruauté en moins et pourtant, les règles de succession imposent Jaime Lannister, un foudre de guerre inconséquent. Dans la famille Stark, c’est Jon Snow qui apparaît comme le plus digne successeur de son père mais sa bâtardise l’empêche d’hériter de Winterfell (il sera plus tard révélé qu’il est plus qu’un simple bâtard). Pour les Tyrell, c’est Mace qui occupe les fonctions de chef de famille mais c’est en réalité Olenna Tyrell, à l’esprit vif et à la langue bien pendue, qui tire les ficelles. L’hérédité, ce n’est pas forcément la meilleure manière de produire des souverains capables et même cette légitimité biologique peut être truquée, on l’a vu avec Cersei. Les nombreux doutes sur l’ascendance véritable de Joffrey mèneront à la sanglante guerre des Cinq-Rois, qui précipitera la ruine de beaucoup de nobles familles. Dans le sillage de ces désastres, on se dit que quand même, il serait mieux de concevoir un système qui pacifierait les excès de la noblesse et donnerait le pouvoir à une figure consensuelle et raisonnable.

Ce système, ce sera la monarchie élective, calqué sur le modèle du Saint-Empire Romano-Germanique et cette figure, ce sera Bran Stark. Un souverain qui sait se tenir et laisse ses conseillers, Tyrion et consorts, d’une diversité quasi intersectionnelle, se charger de l’intendance. L’élection est la distribution pacifique du pouvoir entre les grands. Au lieu de s’écharper, ils doivent se passer la balle de temps en temps. Bran nous inquiète beaucoup, son don a un potentiel totalitaire, il peut en effet prendre possession des êtres et modifier certains évènements du passé. Monarque-dieu, contrôleur de corps, observateur panoptique, s’appuyant sur des experts pour rationaliser le désordre engendré par des aristocrates trop turbulents, il est le messie providentiel du centre, l’élu gestionnaire de ce chaos qui a entraîné la chute de beaucoup trop de dynasties régnantes. Sa sœur, Sansa Stark, elle aussi, une outsider sur laquelle personne ne misait, accède à la royauté dans le Nord, portée par l’espoir qu’elle adoucisse la domination trop brutale de l’aristocratie. Elle est le double opposé de Daenerys Targaryen, dont le projet était trop libérateur pour ne pas être suspect. La Mère des Dragons voulait libérer tout le monde de ses chaînes mais à condition qu’elle soit reconnue comme l’autorité suprême. Son obsession à carboniser ses ennemis la range du côté des jacobins assoiffés de sang qui peuplent l’imaginaire de la bourgeoisie américaine. Elle sombrera dans la folie et se livrera à des exactions encore plus atroces que celle des Lannister. Dans la radicalité, point de salut. Toute velléité d’en finir avec l’ordre dominant périra dans les flammes du nihilisme, décrétée seule issue possible pour ce genre d’entreprise. On lui préférera Sansa la modérée qui prendra les rênes du Nord, non sans avoir été humiliée sexuellement car pour la série, il est inadmissible qu’une femme puisse déposséder les hommes de leur corps sans l’avoir été elle-même. La progéniture d’Eddard Stark, l’honorable décapité, bien mal partie, finit donc le game en position hégémonique. En dépit du départ du mélancolique Jon Snow de Westeros, de la descente dans la folie de Daenerys, les showrunners nous consolent en nous disant que le royaume est entre de bonnes mains, les mains des meilleurs. C’est le triomphe de la vertu méritocratique sur une hérédité militaire désuète. Le règne ennuyeux des techniciens peut commencer. 

Diversité chez les oppresseurs: une femme, une personne de petite taille, une personne handicapée, deux parvenus et un fils mal-aimé ©HBO

L’éternelle minorité d’un peuple fait pour être gouverné

Ce changement de l’équipe dirigeante a l’air plutôt avantageux pour le peuple, éreinté après des années de guerre. On s’attriste un peu sur le sort de Jon Snow, en réalité l’héritier légitime du trône, littéralement Le Prince Qui Fût Promis de la prophétie, ressuscité par Dieu pour combattre le fléau de l’hiver. Tout ceci fait trop ancien monde, les demi-dieux n’ont pas leur place dans cette modernité désenchantée que nous prépare les showrunners. D’accord mais les Stark du nouveau monde sont-ils aussi sympas qu’ils en ont l’air ? La domination qu’ils exercent n’est-elle pas fondamentalement injuste ? Rien ne garantit que les héritiers de Sansa ne gouvernent avec autant de parcimonie dans l’exercice du pouvoir, ni même que la monarchie élective ne soit piratée par une personnalité charismatique. Qu’est-ce que tous ces bouleversements changent pour les paysans qui ont l’obligation de labourer les terres et doivent servir dans les armées de leur seigneur local s’il décide de rassembler ses troupes ? On affirmera qu’il y a simplement une variation dans l’intensité de l’exploitation que subiront les dominés, et même si parfois cela peut suffire, comme par exemple en France où au XVème siècle, les populations finissent par accepter la souveraineté capétienne à condition qu’elle garantisse la paix, c’est après des siècles de trouble, durant lesquels elles ont joué un rôle majeur, forçant les différents pouvoirs à s’adapter à leur contestation.

A la fin de la série, c’est un autre noble sympathique, Samwell Tarly, connu pour s’être encanaillé avec une sauvageonne, qui proposera aux lords réunis en conseil une démocratie. Nul besoin de trop évoquer les rires que cela déclenche, on soulignera plutôt que cela prouve incontestablement que le bas a été trop peu montré dans Game of Thrones, au point que c’est un rejeton mal aimé de la noblesse, la chose la plus proche que l’on ait d’un gueux, qui va porter les possibles revendications d’un peuple inscrit aux abonnés absents. Et pour une série qui se targue de proposer à ses spectateurs une représentation réaliste du Moyen-Âge, de renouveler le genre de la fantasy historique, on trouve regrettable que l’un des acteurs majeurs de la période soit aussi peu et mal représenté. Commençons par évacuer les parvenus, Bronn, Davos et Varys, qui adhèrent pleinement au système mais pour des raisons différentes. Attachons-nous à décrire une véritable irruption des gens de peu, celle du Grand Moineau et de ses fidèles, un mouvement religieux, qui prône l’égalité de tous devant les dieux. Cersei Lannister, par pur opportunisme politique, veut se servir de ces dévots qui s’autoflagellent et s’engagent à purger la capitale de toute déviance sexuelle, contre ses rivaux du jour, les Tyrell, dont l’un des membres est soupçonné d’homosexualité. Sans le vouloir, Cersei va mettre en péril la monarchie car l’ascétisme du Grand Moineau est en réalité un fanatisme. Son approche de la religion fait penser à Savonarole, ce frère dominicain, qui à Florence, faisait patrouiller des milices dans la rue pour s’assurer que les habitants ne s’adonnent pas à des plaisirs interdits : l’homosexualité et l’adultère sont châtiés, l’ivresse sur la voie publique sévèrement réprimée et les tenues vestimentaires doivent être modestes. C’est un retour à l’ordre moral très similaire à ce que compte imposer le Grand Moineau à Westeros et si l’on se réjouit des humiliations qu’il fait subir aux puissants, on sait que son mode de gouvernement n’a rien de souhaitable. Pendant un échange savoureux avec Olenna Tyrell, qui vient plaider pour son petit-fils Loras, accusé de « bougrerie », le dévot lui déclare « you are the few, we are the many », ce qui veut dire « vous êtes la minorité, nous sommes les masses ». Cela ressemble étrangement à un slogan utilisé par l’ancien leader du parti travailliste, Jeremy Corbyn, « for the many, not the few », fréquemment accusé de populisme, un mot valise de la bourgeoisie, pour disqualifier tout ce qui lui fait horreur. Nous voilà donc fixés, ce moineau est un affreux populiste qui flatte les bas instincts du peuple, un démagogue, alors qu’au moins, Cersei Lannister a le mérite de l’honnêteté « power is power », le pouvoir, c’est la contrainte physique et puis c’est tout.

Dans ce soulèvement populaire, les feux des projecteurs sont braqués sur le leader, le seul autre membre identifiable est un Lannister qui s’est converti, prouvant une fois encore à quel point on aime les chefs dans cette série. Et HBO estime que ce culte mérite d’être diffusée au plus grand nombre, y compris à des gens qui eux ne seront jamais chef ou subissent un chef. L’autre irruption des manants se déroule plus tôt dans la série, quand Sansa est encore entre les mains de Joffrey Baratheon (le bâtard de Cersei et Jaime). Alors qu’ils cheminent dans les rues de la capitale, le roi reçoit une bouse de vache en pleine figure et exige qu’on lui amène le coupable. S’ensuit alors une échauffourée où les émeutiers se saisissent du Haut Septon (le prédécesseur du Haut Moineau), le démembrent puis essayent de violer Sansa, sauvée in extremis par l’intervention du Limier, un garde royal. On comprend plus ou moins que ces gens-là sont à bout à cause de la famine causée par la guerre, néanmoins, le tableau qui est brossé là n’est guère réjouissant : il correspond à la vision de la foule haineuse que développe souvent nos élites contemporaines. Et pour le reste, nous épargnerons au lecteurs la longue liste de victimes rarement identifiées, souvent anonymes, qui jalonnent les aventures guerrières de nos héros et à l’occasion, suscitent leur pitié. Ces pauvres hères sont des personnes vulnérables, à l’humeur changeante, il faut les empêcher d’écouter n’importe qui, canaliser leur agressivité et les protéger des méchants qui les tourmentent. Par conséquent, la mission de Bran Stark est double : tenir la noblesse en respect et faire en sorte que le peuple ne trouve pas la domination trop injuste. Résignez-vous, il n’y a pas d’alternative. L’inéluctabilité de la modernité gestionnaire achève une seconde fois Game of Thrones : il ne peut plus y avoir d’imprévus avec un expert omniscient au pouvoir.

Raconter le bas sans ignorer le pouvoir du haut

Le roi anglais Richard II rencontre les paysans révoltés le 13 juin 1381, peinture de Jean Froissard

Si on en est arrivé là, c’est parce que Game of Thrones ne se donne pas la peine de penser l’histoire et ne veut fournir que du spectacle à bas prix en ringardisant des poncifs de la fantasy qui vont de pair avec les héros bien-nés. Simplement pour une œuvre qui prétend représenter l’époque médiévale de manière réaliste, on constate qu’elle investit beaucoup plus de temps à exposer la diversité dans les rangs de la noblesse que celle des « gens viles et de petit estat ». En réalité, elle ne dépeint qu’une très petite partie du réel et toutes ses postures historicistes peuvent faire sourire : c’est un peu comme si Dallas se prévalait d’être une représentation assez fidèle de la vie au Texas dans les années 80. C’est encore plus apparent dans les livres où quasiment l’intégralité des personnages principaux, qui ont le privilège de raconter l’histoire, font partie de l’élite et G.R.R. Martin n’offre aux pauvres qu’un espace bien réduit, les prologues, qui se terminent toujours par leur mort, dans d’horribles circonstances. Toute l’inanité de la fin réside, nous en sommes convaincus, dans l’invisibilisation typiquement bourgeoise des opprimés, qui n’ont pas laissé suffisamment de traces, contrairement à l’ordre nobiliaire, qui lui savait rédiger ses chroniques. C’est cela que Game of Thrones épouse avec une ardeur complaisante, pour ne finir que par restituer, sous les habits neufs de la subversion, une histoire monarchique, orchestrée par les puissants. C’est d’autant plus impardonnable que la période regorge de débordements dont on aurait pu s’emparer pour mettre l’oligarchie en difficulté : on citera, pour mémoire, la guerre des paysans en Alsace et en Allemagne (mieux nommée : le soulèvement de l’homme ordinaire), de 1524 à 1526, qui verra les paysans formuler des revendications égalitaires, bientôt suivie de la révolte des anabaptistes à Munster en 1534-1535 durant laquelle la tentative d’établir le paradis sur terre, avec une communauté de biens, se terminera dans la violence et la répression. Les rustauds allemands des années 1520 ne connaîtront pas meilleur sort, ils quitteront la scène les pieds devants, comme l’indique Gérard Noiriel dans son Histoire populaire de la France. Chez nous, il s’est aussi déroulé moult jacqueries : Tuchins, Mallotins et Pitauds s’efforcent de faire effraction pour que l’on entende leur souffrance, pour montrer qu’ils existent.

C’est là qu’est le sel de l’histoire, dans cette dialectique qui rythme les relations entre dominants et dominés et que Game of Thrones ignore superbement. Diantre, on se serait contentés d’une Magna Carta, premier document en Angleterre qui encadre les pouvoirs royaux sous la pression des barons, de la création d’un parlement par un aristocrate rebelle, à la Simon de Montfort, le fondateur légendaire de la Chambre des Communes ou à la rigueur de la montée en puissance de la bourgeoisie. Mais non, rien, à part l’immuabilité du dominion des princes. On nous promettait de l’inattendu, on nous refourgue de l’inéluctable. Game of Thrones cherchait absolument à se démarquer du Seigneur des Anneaux, son contre-modèle et en cela il réussit. Au moins, Tolkien regardait les gens du peuple, il idéalisait leur simplicité, soupirait après une campagne anglaise remplie de chaumières et de laboureurs, une féodalité sans seigneurs. Il faisait place aux changements : la destruction de Sauron de Mordor sonnait-elle aussi le glas du merveilleux et proclamait le début de l’ère industrielle. Game of Thrones n’est rien de plus qu’une course de lévriers où celui qui partait le dernier arrive le premier. Il n’y a pas grand-chose de plus à tirer d’une série au triomphe légitimée par la bourgeoisie, cependant toutes les heures que nous avons perdus devant ce feuilleton-addition doit nous faire réfléchir sur nos affects plus profonds : avons-nous véritablement envie d’être gouvernés ? De ployer le genou métaphorique en s’asseyant sur notre canapé ? De nous laisser happer par une série qui prétend que seules les vies des puissants sont dignes d’intérêts ? En dernière instance, nous dirons que le véritable prodige qu’il faudrait exiger de la fantasy, c’est qu’elle mette en scène le peuple. Si le genre persiste à regarder en arrière, à s’extasier sur les mérites d’un ordre militaire héréditaire, auquel il veut faire adhérer un public dont la majorité n’a aucune chance de faire partie, et bien, nous ne pourrons que nous unir à Mance Rayder, le roi que les sauvageons se sont choisis quand il déclare : we do not kneel. Nous ne nous agenouillons pas.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Pour les abonnés au Monde Diplo, un article d’Evelyne Pieller sur le Seigneur des Anneaux, son Moyen-Âge idyllique et les tendances réactionnaires de la fantasy. Pour ceux qui n’ont pas d’abonnement, un petit mail ou message et on vous l’envoie mais ça reste notre secret: https://www.monde-diplomatique.fr/2020/06/PIEILLER/61885

Sources:

  • Pierre Bourdieu, Sur l’État: Cours au Collège de France, Le Seuil, 2012.
  • Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone, 2018.