L’école, les profs et la contre-insurrection: réflexions sur un parcours

Dans la nasse

On peut dire que ces derniers temps, ça a débattu sec dans mon lycée de banlieue. D’abord, de l’assassinat de Samuel Paty, qui a servi de boulevard aux réactionnaires de tout poil et dont mes collègues se sont emparés, afin d’engager un débat sur la liberté d’expression avec nos élèves de confession musulmane. Tout était joué d’avance dans cette pièce au scénario écrit par l’État, où les profs tiennent le beau rôle (et ils adorent ça) de ceux qui vont définir la position acceptable, en apparence raisonnable : toute personne a le droit de critiquer la religion, de s’en moquer sans pour autant être inquiétée. Simple, basique, dirait Orelsan. Et pourtant, on s’interroge. Sur ces caricatures, que l’on a sacralisées, transformées en idoles républicaines, alors qu’elles sont notoirement racistes et visent à humilier la communauté musulmane. Sur l’art de la caricature lui-même, qui exagère toujours les traits des minorités, les lèvres des noirs, les barbes des arabes, le nez des juifs. Aussi sur cette volonté féroce que les élèves prouvent leur foi en la république alors que cette même république a accepté de les reléguer économiquement dans des quartiers périphériques, bien à l’écart des centres-villes prospères. Une ségrégation qui ne dit pas son nom.

Dans l’ensemble, la journée s’est plutôt bien passée et nos élèves ont exprimé sur le sujet du débat des opinions plutôt modérées. Mais quelque chose chiffonne certains de mes collègues, il y en a qui ont osé se taire et ceux-là, eh bien, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Moi je comprends très bien ces taiseux : l’institution tient leurs destinées sociales entre ses mains et tout dérapage peut mener en garde à vue, on a pu le constater à Albertville et probablement dans d’autres lieux. Mais voilà, dans ce contexte, garder le silence, c’est déjà être un peu coupable. En vérité, c’est une tactique de résistance, pour ne pas renier ce que l’on croit, que Dieu est supérieur à tout, face aux clercs laïcs, qui croient mordicus que la République, ce travestissement grossier des intérêts bourgeois, est un idéal émancipateur. Vous pouvez le voir, on a en fait beaucoup parlé d’Islam, avant que l’autre sujet à la mode, le Covid ne repointe le bout de son nez dans nos discussions, à la faveur de la saturation des réas en Auvergne-Rhône-Alpes. Face à l’inaction de Jean-Michel Blanquer, qui préfère se défausser sur le local, les enseignants se sont emparés à bras-le-corps du problème et dans beaucoup d’établissements, ont fait grève pour réclamer la mise en place d’un protocole sanitaire plus adapté.

Dans notre lycée, nous avons la chance d’avoir un chef qui veut être aimé et qui a finalement cédé aux revendications de nos syndicalistes locaux, à savoir la création de demi-groupes en classe pour freiner la propagation du virus. Jusque-là tout va bien. Sauf que ce protocole prévoit pour les élèves une réglementation ultra-disciplinaire concernant le port du masque, l’interdiction de s’attrouper autour des endroits de sociabilité (les bancs, le hall d’entrée) et l’interdiction totale d’apporter de la nourriture à l’intérieur de l’établissement. Je le confesse, j’ai voté pour ce protocole vu que l’on m’a alarmé sur la possibilité que plusieurs collègues et élèves se retrouvent au cimetière. Sans pour autant être contre toute mesure sanitaire, je m’inquiète des tendances qu’installe cette gestion autoritaire de l’épidémie par l’Éducation Nationale. On nous pousse discrètement, par petits à-coups, à recourir de plus en plus à l’outil numérique, censé favoriser l’autonomie mais qui ne fait que renforcer les inégalités sociales déjà béantes et nous fait entrer dans le cycle délétère de la relation par écran interposé alors que plus que jamais on a besoin de se trouver et de se retrouver. Pire encore, je crains que ce protocole ne se fasse l’avant-garde d’un affect autoritaire, qui voudrait bien mettre au pas cette jeunesse trop remuante, qui persiste à s’étreindre, à danser et à jouer pendant que d’autres sont en réanimation. Nous sommes en guerre après tout et chacun doit faire sa part, la joie n’est plus de mise, on veut que nos jeunes souffrent un peu et c’est réussi : leur santé mentale a été sacrifiée sur l’autel de la protection sanitaire et les admissions en pédopsychiatrie s’envolent.

Tout ceci vient amplifier un contexte déjà très dur pour nos élèves, qui viennent de cette banlieue rongée jusqu’à la moelle par l’exploitation économique, franchissent difficilement le tamis social Parcoursup et souvent, ne parviennent pas à se maintenir à flot à l’université. Sans compter que d’ici six mois, un an, le marché du travail sera devenu un éden darwiniste, le temps que les entreprises sous perfusion fassent faillite. Comment arriveront-ils à s’en sortir ? Pendant que les maîtres s’acharnent à palabrer sur le Covid et l’Islam, à s’enchaîner à la perpétuité du présent, le futur vers lequel nous étions censés guider ces jeunes se consume avec lenteur.

Dresser ce petit état des lieux était, je le pense, nécessaire, pour que l’on puisse revenir plus aisément en arrière, pour se demander qui sont ces gens qui organisent des journées-hommages et fabriquent des protocoles sanitaires ? Quel est le parcours de ces êtres que l’on va mettre devant les enfants des classes populaires pour leur enseigner les maths, le français, la philosophie ? Et surtout, que font-ils avec/aux élèves dans ces collèges et lycées ?

L’enrôlement des professeurs par la République

Un petit retour à l’ESPE, l’école des maîtres, s’impose.  C’est là que l’université envoie des bataillons de profs fraichement diplômés, à priori les plus susceptibles d’être dépêchés dans les quartiers populaires. En toute logique, on devrait leur dispenser des cours sur les modes d’existence dans ces quartiers et les rapports très conflictuels qu’entretiennent les habitants avec les savoirs imposés par le haut. A l’évidence, ce n’est pas ce qui a été décidé par les mandarins aux manettes des programmes puisque dans ces séminaires, on se consacre plutôt à cimenter la loyauté du fonctionnaire à son institution, à le faire adhérer à l’homélie: la mission du professeur est d’une importance vitale pour la république et les jeunes des cités n’attendent que lui pour enfin s’épanouir.

Le site de l’Éducation Nationale donne une assez bonne idée de ce que les formateurs essaient de nous faire rentrer dans la tête « Faire de ses élèves des citoyens instruits et éclairés, travailler en équipe, apprendre tout au long de sa vie, etc. Être enseignant offre la possibilité de se renouveler chaque jour et d’être acteur d’un système éducatif en évolution». On cherche à booster le moral des troupes, on fait du team-building, du happiness-management car tout le monde ne supporte pas la charge mentale de cet exercice, le taux de démission des stagiaires augmente et c’est une source d’embarras, on pourrait s’imaginer, à juste titre, que l’Éducation Nationale se fiche de ses employés. Il est assez amusant de voir que les formateurs, ces rentiers qui tutoient la hiérarchie, sont souvent dépassés par l’indiscipline de leurs profs-élèves qui n’écoutent plus grand-chose depuis qu’ils ont eu leur concours. Cela n’importe peu, on veille à l’essentiel, à ce qu’aucune pensée débordant du cadre ne soit produite.

Je me rappelle d’une formatrice qui, pour nous exalter, avait montré quelques extraits du film Écrire pour exister (The Freedom Writers) où une jeune prof blanche choisit un des lycées les plus difficiles de Los Angeles et grâce à sa ténacité et son humanisme, parvient à réformer (domestiquer ?) de jeunes latinos turbulents et leur permet d’accéder aux études supérieures. C’est après ce modèle que nous devions soupirer, une prof exceptionnelle, qui n’hésite pas à faire corps avec son métier au point de sacrifier sa vie personnelle pour ses élèves. Sans pour autant sombrer dans ce lyrisme, je dirais quand même qu’à ce stade l’idée qu’on se fait du métier est la suivante : nous agissons dans une institution qui est dysfonctionnelle mais dont le but est d’éduquer la population et de l’émanciper de tout ce qui la conditionne : détresse économique, religion, genre…. L’honnêteté m’oblige à dire que quand j’ai obtenu ma première affectation, dans ma toute première banlieue, Rillieux-la-Pape, au nord de l’agglomération lyonnaise, je souscrivais à certains de ses poncifs et je croyais que ma mission principale, enseigner l’anglais, n’était parasitée que par quelques lourdeurs institutionnelles qu’un habile réformateur pourrait éliminer.

L’enseignant : un souverain miniature

Bien entendu, la réalité est très différente et je m’en suis aperçu avec ma titularisation, après avoir démontré à une inspectrice débordante de bienveillance, que malgré mes difficultés avec une classe de ST2S agitée, j’étais bien du bois dont on fait les professeurs.  C’est une fois ce sésame obtenu que pour ma part, j’ai commencé à bien maîtriser tout le dispositif institutionnel qui permet de gérer nos classes, autrement dit, de les gouverner. On nous l’a suffisamment seriné à l’ESPE, il est intolérable de se faire bordéliser, comme on dit dans notre jargon, cela fragilise l’autorité du maître et donc par extension, celle de l’établissement. Un professeur qui se fait marcher sur les pieds va rapidement être discrédité et parfois perdre l’estime des siens. Dans sa classe, l’enseignant est un souverain miniature et doit agir comme tel, tous ses actes, du plus léger au plus lourd de sens pour les élèves, s’inscrivent dans une gouvernance des corps. Ma pratique personnelle, est à ce niveau, d’une banalité symptomatique de ce rapport de domination. Quand je dis aux êtres enfermés avec moi d’enlever leurs manteaux, de se tenir droit, de se taire, quand je les félicite ou je les gronde, quand je menace les perturbateurs de sanctions, je rappelle à tous que je suis le détenteur de l’autorité et que les récalcitrants s’exposent à de pénibles désagréments.

Si dans l’ensemble, les élèves jouent le jeu ou finissent par s’y résoudre, c’est parce que l’enseignant a la main sur un processus de valorisation assez redoutable : la note. Nous ne nous lancerons dans une étude sur la docimologie ici, sur la science de l’évaluation, nous relèverons simplement que les notes naturalisent la domination de la classe bourgeoise ou en tout cas des classes les plus aisés, puisque ses enfants en sont les grands vainqueurs. Il est facile de gagner à un jeu où les savoirs de son milieu social sont ceux qui vont être valorisés. Minable mérite qui sert de cache-sexe à une bourgeoisie qui sait son règne injustifiable. Malheureusement, les professeurs sont dans leur ensemble très attachés à ce système qui est le principal fondement de leur pouvoir. Ils refuseraient catégoriquement que cela s’applique à eux, que leur avancement ou leur radiation soit conditionné à une note délivrée, disons, par des élèves ou un inspecteur. Et pourtant, nous continuons d’infliger ce supplice aux élèves sans la moindre vergogne, en se disant que finalement la note ne fait que rencontrer les capacités d’un individu. Bilan des courses ? Nous habituons les élèves à cette économie de la contrainte plus ou moins douce qu’ils recroiseront plus tard au cours de leurs vies : remplis bien ton attestation de déplacement ou tu prendras une amende, ne sois pas en retard ou ton manager ne t’accordera pas l’augmentation de tes rêves, ne l’ouvre pas trop devant le patron ou on te mettra au placard. Nous les préparons à voler de leurs propres ailes dans d’autres organisations coercitives, sous le joug d’autres roitelets de la discipline. 

Apprendre à être gouvernable

L’école est donc une institution disciplinaire au sens que lui donnait Michel Foucault dans Surveiller et Punir, celui « d’un lieu clos hétérogène, fermé à tous les autres » qui a pour vocation d’attribuer « à chaque individu sa place » et de transformer les élèves en animaux prévisibles. Elle ne fonctionne cependant pas toute seule, sans nous, il serait impossible de plier les corps et d’encadrer les êtres de manière si efficace, pour le compte des créateurs de l’Éducation Nationale : les bourgeois qui tirent les ficelles du service public. Beaucoup de collègues participent avec joie à cette mascarade institutionnelle car ils se vivent trop comme des transmetteurs de savoir, chargés d’inculquer les fameuses valeurs de la république et l’esprit critique. C’est encore plus vrai chez nous, les profs de banlieue. Récemment, le mari d’une collègue, un universitaire, nous complimentait : « c’est bien ce que vous faîtes ». Nous tirons de notre statut une légitimité sacrificielle, surtout auprès de la bourgeoisie progressiste, qui à l’occasion, peut accorder quelques louanges à ces enseignants envoyés en mission dans ces quartiers à « reconquérir », où se côtoient dans leurs imaginaires, des musulmans prêts à être enrôlés, d’insidieux et d’omniprésents salafistes et d’audacieux dealers de drogues, versant illégal de la start-up nation. Et pourtant, le mental des enseignants est cependant loin d’être au beau fixe et si selon un sondage de l’UNSA, 82% des profs sont heureux d’exercer leur travail, le hashtag #pasdevagues, le suicide de Christine Rénon, la crise du Covid-19 ont fait remonter à la surface des choses refoulées depuis trop longtemps : les liens objectifs entre l’école et le marché, qui ne peut pas tourner à plein régime sans elle, ni justifier la soumission brutale des classes populaires, l’aberration qui consiste à placer dans un lieu clos un groupe de jeunes humains construit comme ignorant sous l’autorité d’un sachant, qui tire sa légitimité d’un bout de papier délivré par d’autres sachants et peut-être le pire de tout pour le personnel de l’Éducation Nationale, le mépris extrême des hauts fonctionnaires, des satrapes qui vivent dans les rectorats, qui n’hésiteront pas à imposer plus de tâches à leurs subordonnés jusqu’à ce que ça craque.

Malgré tout cela, comment se fait-il que les enseignants continuent de croire en leur mission avec un zèle qui confine parfois à l’absurde ? C’est en plein mouvement des gilets jaunes que je l’ai compris, un mouvement, qui soit dit en passant, a réellement éduqué les classes populaires, à une vitesse avec laquelle aucun prof ne pourra jamais rivaliser. J’enseignais alors dans un lycée très différent de celui où je suis actuellement : un établissement perdu dans la campagne picarde, dans la ville de Crépy-en-Valois, petite bourgade bien à droite, qui restera dans l’histoire pour avoir été un des premiers clusters du Covid-19. Il fallait entendre les réactions épidermiques que suscitaient les gilets jaunes chez quelques collègues, j’en livre ici un petit florilège non-exhaustif, A, prof d’histoire, trouvait le mouvement à vomir car ils avaient osé reprendre l’Arc de Triomphe, et B, sa collègue, s’inquiétait doucereusement de ma participation à des évènements qui selon elle, réunissaient toute une flopée d’antisémites, de complotistes et d’homophobes. Et pour couronner le tout, C., prof d’espagnol, qui s’esclaffe devant une vidéo où un de nos élèves, pendant le blocage lycéen qui s’en est suivi, se fait matraquer et embarquer par des policiers. Bien sûr, ces exemples ne valent pas argument mais je tiens à ce qu’on sache sur quel genre de personne on peut tomber dans un collège ou un lycée. Des personnes qui en 2017, à 38%, ont soutenu Emmanuel Macron, un banquier de Rothschild. Il faut croire qu’ils se sont reconnus, du moins temporairement, dans l’esprit de son projet : la promotion sociale d’individus méritants qui ont réussi grâce à leurs qualités personnelles. Ce phénomène est l’aboutissement de tendances historiques dans le comportement électoral du corps enseignant : affidés au PS, le parti emblématique du compromis social, ils se sont néanmoins laissés séduire en 2012 à 19% par François Bayrou, un candidat qui annonçait Macron. Si l’ancrage au centre de l’échiquier politique est significatif, cela ne veut pas dire que la gauche est absente : lors des dernières élections présidentielles, un enseignant sur quatre se prononçait en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Malgré cela, on voit bien que les profs manifestent par leur comportement électoral une forte adhésion aux valeurs prônées par la bourgeoisie, qui dessine en filigrane l’affect politique d’une profession fortement déterminée par son institution : à l’image de la police qui vote en grande majorité pour Marine Le Pen, les enseignants se dirigent vers le candidat qui est le plus aligné avec leur ethos méritocratique. Au niveau sociologique, une étude de Géraldine Farges relève un embourgeoisement global de la profession et une endogamie galopante, symptôme d’une corporation qui se referme sur elle-même. Voilà donc le portrait des gens que l’on va mettre devant des élèves issus des classes populaires. Mais au juste, de quel côté de la barricade sont-ils ?

L’encadrement capitaliste et la contre-insurrection en banlieue

Le particularisme des enseignants ne se trouve pas uniquement dans leurs comportements politiques mais aussi dans leur participation à un dispositif général de contrôle des corps, qui les rapprochent des policiers, des médecins, des petits chefs d’usines, d’autres acteurs de la gouvernance disciplinaires mais ils s’en démarquent par leur appartenance à une classe bien spécifique, la classe qu’Alain Bihr appelle l’encadrement capitaliste. Dans son livre Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste, le sociologue définit la classe d’encadrement comme étant le troisième larron dans la lutte des classes entre la bourgeoisie et le prolétariat. Pour lui, il s’agit des classes qui « conçoivent, contrôlent, inculquent, légitiment les différents rapports de domination par l’intermédiaire desquels se reproduit le capital » et que l’on retrouve dans la fonction publique, dans la société civile, les entreprises. Ils sont cadres, ingénieurs, techniciens, agents de maîtrise, professeurs, syndicalistes, animateurs et présentent des caractéristiques communes : des corps épargnés par le travail physique, une forte autonomie dans la réalisation des tâches et aussi une légitimation, par le biais de concours, de leurs savoirs intellectuels. Historiquement, les plus mobilisés d’entre eux ont participé en France à l’avènement de la social-démocratie et continuent d’ailleurs de lutter pour une étatisation du capitalisme, un renforcement du rôle de l’état et un adoucissement des rapports d’exploitation dont ils sont parfois les principaux concepteurs. Les professeurs s’intègrent très bien dans cette classe dans la mesure où leurs intérêts globaux sont chevillés à la persistance d’une institution scolaire et d’une séparation entre les détenteurs du savoir et les construits comme ignorants. Cela ne signifie pas pour autant que les profs font bloc notamment quand il s’agit de défendre les intérêts de la corporation ou une certaine vision de l’école. En temps de conflit, deux clans se détachent assez nettement :

  • Les négociateurs apolitiques, ouverts à la discussion avec la hiérarchie, rétifs à toute transformation politique d’ampleur de l’école, ils se mobilisent ponctuellement sur des questions de revalorisation des salaires ou de défense des conditions de travail. Conscients de la dégradation de leur statut, ils aimeraient revenir au statu-quo ante où le professeur jouissait d’un prestige social important.
  • Les frondeurs politisés, de culture syndicale, prêts à établir un rapport de force en se lançant dans diverses actions, grèves, blocages, flash-mobs, ils sont eux aussi impliqués dans la protection du statut et militent pour une école véritablement républicaine, c’est-à-dire, qui donnerait ses chances à tous les enfants, indépendamment de leurs origines sociales.

Il est très regrettable que les frondeurs s’obstinent à produire des discours réformistes, qui se bornent à critiquer l’action du gouvernement sans proposer d’alternatives véritables, à part un adoucissement du management du personnel, de plus en plus brutal, et de la sélection sociale. Même chez les syndicats en pointe des luttes, comme Sud Éducation, qui a été un des fers de lance de la contestation pendant le mouvement contre la réforme des retraites, on se contente d’énoncer que l’on souhaite une rupture avec ce système, que l’on est pour une autre école ou une autre société. Avant que l’on m’accuse d’anti-syndicalisme forcené, je tiens à dire que je soutiens les luttes d’organisations comme SUD ou la CNT, sans pour autant approuver un certain aveuglement sur nos conditions matérielles d’existence et l’innocuité de l’institution, pour eux, un outil à reconquérir, qui entre de bonnes mains, accomplirait enfin ce pourquoi il a été forgé. Il y a là une méprise importante, on ne peut pas libérer avec un outil fabriqué pour assujettir les masses et à force de vouloir se réapproprier le cadre étatique, on se perd à défendre l’existant et l’on ne remporte que des luttes dérisoires, quelques miettes grappillées, ça et là. Tout ceci est la conséquence d’une appartenance non-élucidée (refoulée?) à l’encadrement capitaliste, on veut bien s’engager dans des luttes mais à condition qu’elles préservent un confortable statu-quo.

Prenons le lycée Robert Doisneau, où je travaille actuellement, qui se trouve en plein cœur de Vaulx-en-Velin, une ville située dans la banlieue de Lyon. Voilà j’y viens enfin, après tout ce cheminement. Posons le décor. La première chose qui frappe avec Vaulx-en-Velin, c’est son splendide isolement du reste de Lyon. Il est d’abord géographique, la commune est entourée par des cours d’eau, au nord, le vieux Rhône, le canal de Miribel et plus au sud, le canal de Jonage, construit pour empêcher les crues et surtout pour alimenter la centrale électrique de Cusset. Il est ensuite économique. Quand on arrive à la station de métro Laurent Bonnevay-Astroballe pour prendre le bus en direction du lycée, on voit bien que les êtres qui transitent ici ne sont pas les mêmes qui peuplent le prospère centre-ville de Lyon, non, ils appartiennent massivement aux classes populaires et sont pour la grande majorité, des descendants d’immigrés de familles musulmanes. Dans ce bus, on croise des profs qui vont au travail, des étudiants en architecture, quelques habitants de Vaulx-Village, le bourg historique et de Carré de Soie, l’enclave entrepreneuriale qui a décollé sous la férule de la maire socialiste. Deux villes se côtoient sur ce territoire où le taux de pauvreté est de 35%, une plus populaire, que l’on retrouve parquée dans les fameuses cités, ces blocs rectangulaires et sinistres d’où sont issus les émeutiers de 1990 et une autre un peu plus aisée, qui veut se servir du lycée Robert Doisneau, où je travaille depuis à peu près deux ans, comme d’un tremplin vers la réussite sociale. Il est loin d’être anodin, ce lycée construit en 1995, juste en face du commissariat, c’est une réponse institutionnelle aux émeutes de 1990, les pouvoirs publics ont pris acte de la terreur bourgeoise causée par le surgissement de ces groupes organisés, capable de faire reculer la police, de la déborder et dans une stratégie que l’on pourrait qualifier de contre-insurrectionnelle, se donnent un alibi en offrant une issue apparente à la relégation économique entretenue par ces mêmes pouvoirs. On peut même aller jusqu’à dire que le lycée sert à diviser la population contre elle-même, l’immense majorité qui ne réussira pas aura à subir le discours culpabilisant des quelques élus qui seront parvenu à triompher de Parcoursup. On croyait éduquer les banlieusards, on les habitue à être évalués par un bureaucrate. Ce lycée est l’inverse de ce qu’il prétend être et vise simplement à rendre Vaulx-en-Velin gouvernable avec le concours des encadrants spécialisés dans l’éducation. A-t-on véritablement envie de préserver cet existant-là ? Ne peut-on pas justement inventer d’autres modes d’existences basés sur des rapports horizontaux ? Sur un nous et non pas un nous et eux ? Mais de quelle porte de sortie disposons-nous pour se tirer de cet enfer ? Et que faire, nous autres encadrants qui ne voulons plus encadrer ?

Déscolariser la société, un chemin possible vers l’autonomie

Ivan Illich est revenu dans le débat public avec la biographie que lui consacre Jean-Michel Dijan, Illich : l’homme qui a libéré l’avenir, et c’est heureux car il nous permettra ici de retracer les origines des éducations nationales et de proposer quelques pistes pour envisager une alternative. Dans son livre : Une société sans école, le prêtre devenu philosophe, nous rappelle que le développement des systèmes éducatifs dans le monde a été accompagné par l’avènement de la société industrielle, une société où les humains confient à d’autres les moyens d’assurer leurs existences. Cela fait miroir à notre propre histoire française, le fondateur de l’école républicaine et laïque, Jules Ferry, ardent colonialiste et anti-communard forcené, a crée cette institution pour deux raisons :

  • La République souffrait encore d’une rivale, l’Église catholique, et souhaitait la remplacer pour assurer son hégémonie politique. Aujourd’hui, c’est avec l’Islam qu’on engage le bras de fer.
  • Le capitalisme industriel (métallurgie, sidérurgie, textiles, chimie, etc) et ses grands capitaines avaient besoin d’une main d’œuvre qualifiée, qui sache lire, écrire et résoudre des problèmes mathématiques de base.

Au fil des siècles, ce sont des générations entières d’êtres humains qui sont passés dans ces lieux séparés du monde pour capitaliser des savoirs et ensuite, les troquer contre des diplômes. Ces diplômés deviendront par la suite étrangers à leur propre peuple car ils auront acquis les modes de vie de la classe dominante et ne seront plus capables d’échanger avec les gens ordinaires. Ce système produit des gens hors-sols parce qu’il méconnaît le réel, de la même manière qu’une langue standardisée par une académie n’a absolument rien à avoir avec le vernaculaire, la langue parlée tous les jours. Si l’État s’est assuré d’un monopole sur le savoir, c’est parce qu’il veut produire des humains qui seront dépendant des institutions et de la division du travail, et qui n’auront d’autre choix que de devenir des consommateurs. A la sortie du lycée, on connaît plus ou moins bien les nombres relatifs, l’histoire de France et les verbes irréguliers mais on ne sait pas administrer des premiers secours, se défendre ou créer son potager, des savoirs qui pourtant paraissent indispensables à la vie. L’école éduque à l’impuissance au sein d’un système économique, qui lui accumule une puissance démesurée. On se repose sur des corporations, professeurs, policiers, médecins pour accomplir des choses que l’on pourrait faire nous-même.

C’est d’ailleurs le pivot de la pensée d’Illich, qui revendique un droit à enseigner pour toute personne et la mise en place d’un partage de savoir horizontal, dont on a pu apercevoir certains frémissements dans des structures et des endroits assez variés : dans des auto-écoles, des garages, des salles de sport en autogestion, des potagers partagés, des ateliers de réparation de vélo, des chaînes YouTube de vulgarisation, des squats, etc. Le philosophe de Cuernavaca concevait quelque chose de beaucoup plus radical et qui serait accessible à tous, pas simplement à quelques privilégiés : des réseaux de communication culturelle, où l’apprentissage se ferait entre pairs ou en tout cas dans une relation qui serait plus similaire à celle d’un compagnon et de son apprenti, où l’on dédramatiserait le partage du savoir. Ce genre de réseau me paraît tout à fait envisageable à l’échelle d’une commune où les habitants se réuniraient pour définir quels sont les savoirs qu’ils désirent acquérir et selon quelles modalités. On me dira qu’en plein contexte épidémique, il apparaît difficile de se passer de médecins diplômés. Il faut imaginer ce processus sur un temps long et à cela on pourrait répondre que tous ces professionnels qui paraissent indispensables sont en fait engendrés par la société industrielle et le capitalisme. Si notre mode de vie respectait un tant soi peu l’environnement, peut-être que les humains ne seraient pas aussi proches de ces virus destructeurs. Peut-être que si nous ne polluions pas autant ou mangions mieux, nous aurions moins de cancers ou de problèmes respiratoires. Peut-être que si nous vivions dans des communes où l’on fait circuler les savoirs, nous n’aurions pas besoin de professeurs. Nous autres encadrants, nous devons avoir conscience qu’une position de commandement dans ce système ne peut pas être éthique et que nous commettons quotidiennement des injustices. Par conséquent, il faut y renoncer et briser ce qui nous sépare des élèves, de leurs parents, des classes populaires pour recréer un nous le plus horizontal possible et passer de l’encadrement contre-insurrectionnel à l’insurrection tout court.

H.D

Pour prolonger la soirée:

  • Un entretien avec Bernard Lahire, un sociologue d’inspiration bourdieusienne, qui dans sa dernière enquête intitulée Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants s’attache à montrer comment les déterminismes sociaux influencent les destinées scolaires sans trop se préoccuper de ce que fait l’école aux enfants: https://www.youtube.com/watch?v=g_fzdAa1eJ8
  • Un autre entretien, avec Ivan Illich, cette fois, pour plus de radicalité, où dans une démonstration assez frappante, le philosophe nous révèle que le capitalisme est au cœur de l’institution scolaire car celle-ci encourage des êtres à consommer, à accumuler des savoirs pour les valoriser avec des diplômes décernés par des bureaucrates: https://www.youtube.com/watch?v=K-eauppsNf0&t=234s

Sources:

  • Foucault Michel, Surveiller et Punir, éditions Gallimard, 1975, chapitre III Discipline, page 166- 168.
  • Bihr Alain, Entre bourgeoisie et prolétariat, l’encadrement capitaliste, éditions l’Harmattan, 1989.
  • Geoffroy Géraldine. Le lycée Robert-Doisneau à Vaulx-en-Velin : Portrait d’un établissement en «construction». In: Les Annales de la recherche urbaine, N°75, 1997. L’école dans la ville. pp. 120-131.
  • Illich Ivan, Une société sans école, éditions Points, 1971.