Loki et les studios Marvel: variations dans le consensus

Le spectateur émancipé

La dernière série de l’univers Marvel constitue, à l’image de toutes les productions de ce studio, un produit calibré pour capter l’attention du maximum de spectateurs possibles. Nul besoin d’avoir vu le dernier opus des Avengers pour comprendre les enjeux, le casual qui compulse Disney Plus à la recherche d’un programme inédit sera introduit avec douceur dans la storyline du frère terrible de Thor, interprété par Tom Hiddleston. Exécuté par le titan Thanos dans Endgame, le dieu de la tromperie parvient en quelque sorte à déjouer sa propre mort grâce à un retour dans le temps des Avengers, qui permet à une version antérieure de lui-même d’échapper à son arrestation, modifiant ainsi considérablement sa destinée. Ce retournement de situation est l’un des écueils principaux de la saga Marvel et des comic-books en général : la mort n’est jamais définitive, les personnages principaux meurent au cours d’arcs narratifs très codifiés et sont ensuite ressuscités car bien trop rentables pour être laissés dans leurs tombes.

Le triomphe de notre Loki est de courte durée, après avoir faussé compagnie aux Avengers, il est de nouveau arrêté, cette fois-ci par des policiers appartenant au TVA, le Tribunal des variations anachroniques, une agence chargée du maintien de l’ordre temporel. Sans le savoir, Loki a ouvert une brèche dans la continuité temporelle qui doit être refermée sous peine de provoquer un chaos indescriptible. Il est devenu un variant, une autre version de lui-même, dont les actions entrent en conflit avec le Loki « canon » qui meurt dans Endgame. Ensuite, il doit se soumettre à toute une série de procédures bureaucratiques où son arrogance princière se heurte de manière assez comique à l’intransigeance d’une administration sortie tout droit d’un cauchemar totalitaire. L’Asgardien en est réduit à plaider pour ne pas être effacé de l’existence car ses pouvoirs n’ont aucune efficacité dans l’enceinte du TVA. Même les dieux doivent s’incliner devant la toute-puissance de la bureaucratie. Il est ensuite coopté par Mobius, un policier moustachu qui s’est entiché de lui et souhaite mettre ses talents de grand décepteur au service de son organisation. En effet, un variant persiste à leur échapper et dans un trope archétypal des intrigues policières, l’homme de loi va se retrouver à collaborer avec un truand qu’il admire en secret. Un ressort utilisé par Steven Spielberg dans son film Arrête moi si tu peux où l’agent du FBI interprété par Tom Hanks recrutait Frank Abagnale, un arnaqueur de haut vol joué par Léonardo Di Caprio. Ici se rejoue la fascination libérale pour les êtres capables de s’affranchir des règles pour réaliser de soi-disant « glorieux desseins ». Au cours de son enquête, Loki va chercher à en savoir plus sur le tribunal qui décide de valider certaines réalités et d’en oblitérer d’autres. Il finira par découvrir que le variant qu’ils traquent avec Mobius n’est autre qu’une version féminine de lui-même et qu’il en existe bien d’autres, les Lokis ayant une fâcheuse tendance à la délinquance temporelle.

Loki face à l’administration du Tribunal des Variations Anachroniques ©Disney

L’élasticité profitable des personnages de superhéros

Cette possibilité de déclinaison des personnages à l’infini fait des héros de Marvel des colosses au pied d’argile : si le personnage d’aristocrate déchu de Loki est suffisamment intéressant pour occuper le devant de la scène, nous nous demandons finalement s’il n’est pas possible de le démultiplier à l’infini, sous différentes formes, dans différentes réalités, afin de maximiser les contenus au sein duquel il apparaît et donc sa profitabilité financière. Les autres justiciers costumiers possèdent déjà une multitude de variants : Batman est devenu une femme, Captain-America un Afro-Américain et Spiderman un métis aux origines portoricains. En outre, il est intéressant d’avoir employé le mot « variant » pour désigner les versions alternatives de Loki, nous aimerions reprendre ce terme à notre compte pour décrire la stratégie tout simplement virale de Marvel pour coloniser nos imaginaires avec ces superhéros et leur myriade de doubles.  Quelque part, il devient impossible de leur échapper et le spectateur non-initié qui tomberait par hasard sur la série Loki aura certainement envie d’en savoir plus et remontera la chaîne de contamination jusqu’au film sur Thor ou les Avengers. D’ailleurs, nous l’avons dit, le MCU peut se commencer par n’importe quel bout mais celui ou celle qui désire en comprendre tous les enjeux devra visionner l’intégralité des films et des séries sous peine d’être laissé dans l’obscurité. Kevin Feige, le maître d’œuvre de l’univers partagé, a paramétré toutes ses productions pour qu’elles forment un gigantesque ensemble au sein duquel nous pouvons emprunter différents chemins. Cette démarche préserve l’illusion du choix mais aboutit à un seul et même résultat, à savoir, le visionnage de ces confortables itérations, qui suivent un ou plusieurs virtuoses devant sauver une ville ou un monde d’un super-scélérat. Si Loki diffère un peu, c’est parce que son personnage d’antihéros suit une trajectoire focalisée sur sa rédemption, au cours de laquelle il va être amené à s’interroger sur le rôle du TVA. Chez Marvel, tout est scénario, rien n’est laissé au hasard, toutes les scènes sont faites pour en mener à d’autres, les mini-séries font le lien avec les films, qui eux-mêmes sont un pont avec l’intrigue principale. Le scénario devient le signal qui guide le public dans l’inconséquence d’un récit fragmenté et unifié. C’est sans doute là que réside la puissance du plus grand show jamais réalisé, une entreprise de captation massive des attentions qui engrange à chaque sortie des bénéfices records. L’identité visuelle relativement homogène des films et des séries vient renforcer l’uniformité de cette grande toile, Loki ne fait pas exception à la règle et propose des couleurs assez atténuées, presque grisâtres. Les effets numériques et les décors rétrofuturistes sont époustouflants mais la mise en scène est loin de faire honneur aux talents d’illusionniste du personnage-titre. Elle est d’une platitude assez déconcertante car elle montre tout sans jamais laisser aucune marge au regard du spectateur. Il est perpétuellement guidé et doit se contenter de repérer les Easter eggs, les références cachées disséminés dans la série pour récompenser les puristes de leur dévotion. Cela s’explique parce que nous avons affaire ici à un travail à la chaîne standardisé où les ouvriers et les ouvrières du cinéma s’échinent dans l’ombre à concevoir un objet cinématographique balisé pendant que stars et studios amassent des fortunes.

Les variants de Loki ©Disney

La naturalisation du discours dominant

Pareil système ne pouvait qu’engendrer la plus grande tiédeur politique à l’écran où la narration est agencée de manière à déplaire le moins possible. La quête de Loki pour découvrir les secrets du TVA et, par la même occasion, recouvrer sa liberté peut s’adresser à toutes les couleurs du spectre politique, les personnes les plus à droite pourront y discerner une condamnation des entraves bureaucratiques placées sur le chemin de l’individu libéral tandis que celles et ceux situées à gauche y verront le combat d’un marginal pour s’émanciper d’une structure oppressive. Grands seigneurs, les showrunners donneront même un gage discret aux progressistes dans une ligne de dialogue où Loki affirmera avoir eu une expérience homosexuelle. Néanmoins, la seule personne qu’on le verra embrasser est une femme, il ne faudrait pas non plus faire fuir le public hétéro-tradi. Transformer les demandes de représentation des féministes et de la communauté LGBT en un atout marketing, voilà un exercice dans lequel Marvel excelle. C’est que cela leur permet de se faire passer pour une avant-garde éclairée pour un coût politique extrêmement faible, une recette qui fait miroir aux stratégies des parties politiques de la bourgeoisie cool. Au fur et à mesure que l’intrigue se déploie, nous comprenons de plus en plus que mettre à bas le TVA, comme le désire Sylvie, pourrait avoir des répercussions cataclysmiques. La continuité d’une institution qui a menti à ses employés sur ses véritables buts, emprisonne des êtres simplement coupables d’avoir dévié d’une ligne temporelle fixée arbitrairement, est présentée comme le moindre mal face au radicalisme vengeur incarnée par Sylvie.

Loki et sa variante Sylvie: la réforme ou la chienlit! ©Disney

A l’heure de Black Lives Matter et des appels à abolir la police aux Etats-Unis, le dieu de la malice va se faire l’avocat de l’ordre face à son double jusqu’au-boutiste dont les actions vont causer une collision des réalités. On nous l’a assez martelé, l’extrémisme mène à la catastrophe et il vaut mieux réformer le statu quo plutôt que de renverser la table. Certains se cabrent quand nous analysons politiquement les films et les séries de superhéros alors que la politique est présente depuis les débuts du genre superhéroïque, ainsi en pleine Grande Dépression, Superman se faisait l’avocat des politiques interventionnistes du président Roosevelt et pendant la Seconde Guerre Mondiale, Captain America décochait un uppercut historique à Hitler. Aujourd’hui, le solutionnisme des justiciers costumés s’aligne avec le centrisme politique : Loki veut réformer la police temporelle, Captain America entre en résistance contre la régulation des activités des Avengers, Iron Man privatise la défense des Etats-Unis et du monde, Black Panthers préfère la charité à la lutte anticolonialiste, Spiderman affronte un prolo ruiné par Tony Stark… Les exemples ne manquent pas. Nulle part il n’est fait mention de l’économie ou des difficultés financières, les problèmes d’argent n’existent pas dans ce monde et même Spiderman, éternel galérien dans les comics, semble avoir atteint une certaine aisance matérielle. L’invisibilisation de la domination, la naturalisation de l’ordre capitaliste constituent le prêche de la bourgeoisie à destination des exploités. Nous pensons que les films et les séries Marvel sont les avatars d’une gigantesque entreprise de dépossession d’un public largement composé de prolétaires qui viennent oublier leur impuissance devant les exploits militaires des superhéros. Il est grand temps de révolutionner cet imaginaire et de construire un autre récit où la capacité de transformer le réel ne serait pas réservée à une poignée d’élus mais à tous et à toutes.

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