Transformer le théâtre en agora des luttes : une occupante du théâtre national populaire de Villeurbanne témoigne

Dans la nasse

Depuis le 12 mars 2021, le théâtre national populaire de Villeurbanne (TNP), ce lieu emblématique de l’ancienne cité ouvrière située dans l’agglomération de Lyon, est occupé par des travailleurs et travailleuses de la culture, de l’évènementiel, du tourisme, des étudiants, des étudiantes, etc… Ce mouvement s’est formé pour répondre à l’urgence sociale, à la grande précarité à laquelle le gouvernement condamne ces secteurs dont il accepte l’agonie mais aussi pour redonner un peu de joie de vivre à un pays qui vit à moitié enfermé. Pour mieux le comprendre, les Petits Soirs donnent la parole à une occupante du TNP.

D’abord, est ce que tu peux te présenter et nous dire quelle est ta position dans le monde du spectacle ?

Alors moi je suis C., je suis comédienne, je vis à Lyon, je travaille principalement à Lyon mais pas que et ma dernière date de jeu, c’était en octobre. Et aujourd’hui mon principal travail, c’est de militer au collectif unitaire 69. Ce collectif s’est réuni à plusieurs occasions pour défendre des acquis sociaux et les droits des précaires intermittents et intermittentes du spectacle contre certaines attaques, soit directement aux annexes 8 et 10 (régime d’indemnisation), soit comme c’est le cas aujourd’hui, plus généralement, à l’assurance chômage, par le biais d’une reforme qui va s’avérer catastrophique, si elle finit par passer. Ça, aujourd’hui, c’est devenu notre revendication principale, l’abrogation de cette réforme de l’assurance chômage,  avec la mise en place d’une année blanche qui permettrait de couvrir tout les intermittents et les intermittentes de l’emploi, pas seulement les artistes mais aussi les extras de l’hôtellerie, de la restauration, les pigistes…D’ailleurs, notre collectif regroupe des personnes aux horizons très divers, il y a des personnes qui sont syndiquées, d’autres pas, il y a des artistes, d’autres qui ne le sont pas, des intermittents, d’autres qui sont plutôt au RSA… Il y a des profils assez variés. Le mot d’ordre étant qu’on est, par notre emploi et notre situation, précarisés et qu’on se sent solidaires des attaques sociales faites par ce gouvernement et qu’on profite d’avantages, de la tribune d’un lieu comme le TNP et de nos compétences artistiques pour attirer le regard sur une question sociale.

Comment se déroule l’occupation ?

L’occupation se déroule quotidiennement à travers des commissions et des groupes de travail qui avance sur des thèmes prédéfinis comme la commission action ou la commission communication…Il y a des commissions qui vont s’atteler à faire converger des luttes, à rentrer en contact avec d’autres organisations. L’idée, c’est que maintenant qu’on s’est réappropriés un lieu qui nous appartient, il faut qu’il devienne une plateforme de la convergence des luttes, un espace d’agora. Au quotidien, on travaille et on côtoie en bonne intelligence le personnel salarié qui bosse ici, ceux qu’on rencontre le plus, ce sont les agents de maintenance et les agents de sécurité. On a de bons contacts, à demi-mot, ils nous soutiennent. La direction, comme beaucoup de directions, de centres dramatiques nationaux et d’opéras en France, nous rejoint sur l’action d’occupation ou du moins le projecteur qui est braqué sur des pratiques qui les concernent mais il y a une marge de négociation à investir, parce qu’aujourd’hui, ce mouvement d’occupation défend des problématiques qui débordent de la simple réouverture ou pas des lieux culturels et je pense que c’est ce qui peut faire entrer dans un rapport de force ces instances davantage patronales et les salariés et les précaires qui constituent les occupants et les occupantes du lieux.

Vous faîtes comment pour prendre des décisions ?

On a une assemblée générale quotidienne dans l’horaire a été décalé à midi et demi au cours de laquelle sont votées les principales décisions, les modalités de fonctionnement de l’occupation et les projets d’actions qui vont être menées. En revanche, l’AG n’est pas le lieu des détails de ces actions, ça c’est vraiment les commissions ou les groupes de travail qui vont se mettre d’accord.

Tu avais parlé de convergences des luttes, tu peux développer ?

On a l’occasion de plusieurs AGs et de temps fort, pu avoir la présence de personnes qui s’inscrivent dans d’autres luttes, comme les violences policières par exemple. On a aussi eu des soignants et des soignantes qui depuis un an sont des personnes à qui on a envie de donner la parole sur les questions de travail et les décisions gouvernementales qui entraînent une grande précarité et une grande souffrance dans ces corps de métier-là. Le but étant d’établir un parallèle le plus unitaire possible, comme je le disais, dans notre collectif, il y a des personnes qui appartiennent à d’autres organisations ou associations comme Alternatiba ou le collectif Non à la loi sécurité globale.

Plusieurs critiques ont reproché à ce mouvement en général d’être trop réformiste, de trop dialoguer avec un gouvernement qui est resté sourd à ce genre de revendications. Tu en pense quoi ?

Je pense que l’occupation des théâtres et des lieux de culture, c’est une chose maintenant, le mouvement de colère global, c’en est une autre. Il serait illusoire de penser qu’à nous seuls on a la capacité de tout faire bouger. Pour moi, c’est des signaux d’alerte qui s’allument de part et d’autre et j’aimerais beaucoup que ces occupations puissent donner d’autres chaînes d’occupations dans des secteurs socio-économiques qui n’ont rien à voir avec le domaine de la culture, que ça puisse inciter à une réappropriation d’espaces et d’outils de travail pour pouvoir remettre du lien entre des personnes. Ce matin on évoquait en AG quelque chose de l’ordre de la programmation culturelle et une lutte a besoin de se démarquer par ces liens sociaux qu’elle provoque, qu’elle génère.

Justement, tu vois le TNP où il est, à Gratte-Ciel, dans un quartier plutôt embourgeoisé, est ce que vous avez des stratégies pour parler aux classes populaires ?

Moi j’aime bien me dire que cette réappropriation de l’espace puisse donner lieu à des rassemblements qui semblent disparates, je pense aux deux derniers week-ends, le premier, on a eu le Peuple de l’Herbe qui est venu se produire au balcon du TNP, hier, à l’occasion de la journée du dimanche et de la projection le matin du film de Gilles Perret La Sociale, il y avait un groupe de rap Le Labo qui a joué en début d’après-midi. C’est des temps qui sont fédérateurs. Après la réalité de comment est ce qu’on veut prendre la parole pour s’adresser aux personnes (des classes populaires), c’est très compliqué parce qu’on a envie que cet espace-là devienne la réalisation concrète d’une éducation populaire qui n’a jamais été poussé à son paroxysme. Après ça passe par des effectifs, des militants et des militantes qui sont prêts à y passer du temps et de ne pas rester dans leur pré-carré. Cela a été dit ce week-end mais c’est très juste il y a déjà peu de gens qui viennent au théâtre en temps normal comment espérer que sur un moment d’occupation ou de lutte social on ait d’un seul coup une déferlante de centaines de personnes qui n’ont pas l’habitude d’y mettre les pieds quand tout va bien. C’est des questions sur lesquelles on est en train de travailler et sur lesquelles il va falloir continuer de penser en termes de convergence, d’unité et d’inclusion au maximum.

Surtout que là si tu regardes le TNP, à la base, il était fait pour toucher les classes populaires et finalement, c’est pas exactement ça qui s’est passé…

Non, je pense que Jean Villar, entre autres, se retournerait dans sa tombe, s’il voyait notamment ce qu’est devenu le festival d’Avignon et l’industrie du spectacle. Le TNP, il y a populaire dans le nom quoi…. Ici ça fait particulièrement sens. Et puis il y a le fait d’être à Villeurbanne et pas à Lyon (NB: Villeurbanne est plutôt marquée à gauche alors que Lyon est traditionnellement conservatrice). Alors en ce moment, il y a les étudiants qui sont à l’Opéra, juste en face de l’hôtel de ville, dans le premier arrondissement et c’est très bien d’avoir deux lieux occupés. La réalité, c’est qu’aussi plus on occupe de lieux sur une même ville, plus on prend le risque que les forces vives s’amenuisent donc s’il fallait un mot de la fin, ça serait celui-là, venez-nous voir, venez nous rencontrer !

Pour prolonger la soirée:

L’occupation des théâtres : de la colère d’une corporation à un débordement général ?

Dans la nasse

Ces derniers temps, les occupations de théâtres ont essaimé dans un pays qui vit au rythme des restrictions sanitaires décrétées par une poignée de politiciens travaillant dans un palais, dont l’improbable Jean Castex. Sans conteste, le spectacle vivant, avec l’hôtellerie, la restauration et le tourisme, fait partie des secteurs les plus touchés par la gestion chaotique de cette épidémie. En effet, le gouvernement a unilatéralement décidé, alors qu’écoles et entreprises sont ouvertes, que les théâtres, les cinémas et les opéras étaient des lieux non-essentiels car leur ouverture présentait trop de risques de contagion. Nous retrouvons dans cette décisions la logique mortifère qui anime la gestion du Covid-19 depuis mars dernier : pour protéger la vie, il faut la suspendre. Sous oublier en revanche d’être aux petits soins pour l’économie capitaliste : les conditions de suspension de nos vies ne doivent surtout pas perturber la réalisation de la plus-value sur le dos des travailleurs et des travailleuses pour assurer la continuité de la rente bourgeoise. Il se dégage également de leurs agissements un sadisme certain, la satisfaction paternaliste des êtres qui peuvent en discipliner d’autres et les priver de leurs plaisirs. Nous avons pu voir ces poussées d’autoritarisme chez les préfets ou les policiers qui forçaient les gens qui profitaient du beau temps sur les quais à rentrer chez eux.

Face à cette déferlante disciplinaire qui cherche à embrigader les affects dans l’autosurveillance, la culpabilisation et la dénonciation, rappelons tout de même que le virus est consubstantiel à ce système de production bien spécifique, délimité dans le temps, qu’est le capitalisme. Karl Marx définit ce régime économique comme un rapport social aux caractéristiques bien définies :

  • La propriété privée des moyens de production, entre les mains de la bourgeoisie.
  •  La séparation des travailleurs et des travailleuses du produit de leur travail.
  • La vocation spéculative de cet arrangement qui profite largement à la classe bourgeoise.

Sa prospérité dépend très largement d’une extraction de ressources perpétuelle sur une planète finie, pour que la machine continue de tourner. Cela n’en finira pas de sitôt de réchauffer le climat, d’engloutir des écosystèmes et de regrouper les animaux pour les mettre à mort à la chaîne dans des archipels que seul un imaginaire capitaliste pouvait concevoir. Tous ces profonds bouleversements créent des rapprochements inédits entre l’homme et l’animal, un terrain propice à des zoonoses, c’est-à-dire le passage de virus potentiellement dangereux entre une espèce animale et la nôtre. Ces phénomènes ont été mis en lumière par Andreas Malm dans son livre La chauve-souris et le capital, qui nous permet de réaliser une chose primordiale : la responsabilité du choc pandémique est à chercher du côté de la bourgeoisie, notamment celle qui détient le capital des entreprises les plus polluantes. Il est donc injuste que nous autres, les non-détenteurs de moyens de production, soyons privés du plaisir dans un bar, d’aller voir un film ou d’assister à un spectacle si tel est notre désir. Sans pour autant oublier de protéger les personnes les plus vulnérables. Par conséquent, il est particulièrement insupportable de voir ce gouvernement, qui défend avec tant d’adresse les intérêts de la bourgeoisie, s’accommoder de la lente agonie des intermittents et des intermittentes du spectacle, qui redoutent la précarité qui les guette (et on les comprend !) et aimeraient retrouver un contact avec leurs collègues et le public.

Une colère à destination du gouvernement

Manifestation pour la réouverture des lieux culturels à l’arrêt suite à l’épidémie de Covid-19 devant le Théatre de la Colline occupé par des étudiants en art dramatique. À Paris, mercredi 10 mars 2021 – 2021©Jean-Claude Coutausse pour Télérama

Dans ce paysage morne, balayé par la tristesse et l’hébétude, leur mouvement d’occupation a fait figure de printemps et a ramené un peu de vie dans des villes éteintes, mi dortoir, mi usine. Débuté le 4 mars à l’Odéon dans le sillage d’une manif de la CGT-spectacle, il a rapidement fait des émules et à la fin du mois de mars, comptait environ soixante-dix théâtres occupés. Les revendications des artistes mobilisés sont limpides : ils demandent la réouverture des lieux culturels, le retrait de l’ignoble réforme de l’assurance-chômage, une tuerie sociale programmée, qui allonge la durée de travail pour obtenir les indemnités et baisse le montant de ces dernières, ainsi qu’une prolongation de l’année blanche pour soulager les intermittents et les intermittentes du spectacle, touchés très sévèrement par la fermeture des robinets orchestrée depuis l’Elysée. Il serait inconvenable pour ces gens-là que les plus précarisés ne soient pas plongés en permanence dans les affres de la recherche d’emploi. Aux revendications phares des occupants s’adjoint un appel à la convergence des luttes qui invite à dépasser les murs du théâtre et à défendre et à soutenir d’autres groupes de précarisés, comme les demandeurs d’emploi, les personnes au RSA, les étudiants, etc…. A première vue, impossible de ne pas remarquer que le mouvement s’inscrit de manière globale dans une perspective plutôt réformiste, de négociation avec le pouvoir politique.

Ils s’adressent à un gouvernement qui en a plié de plus coriaces qu’eux (les cheminots et les Gilets jaunes) et leur capacité de pression reste limitée au domaine symbolique. Cela nous conduit à nous interroger sur les conditions matérielles d’existences de ces travailleurs et de ces travailleuses qui produisent les spectacles. Déjà, il convient de souligner que la petite minorité de troupes réputées est toujours tributaire soit de subventions de l’État, soit de mécénats. Le plus grand nombre enchaîne les contrats à durée déterminée, dit d’usage, et s’ils ne parviennent pas à en trouver, se reposent sur leurs allocations pour vivre, ce qui est tout à fait légitime mais conduit à des fins de mois difficiles. Ensuite, les représentations théâtrales attirent dans leur grande majorité un public composé de cadres supérieurs, la petite bourgeoise en somme, et les classes laborieuses se tiennent largement à l’écart de ces spectacles. En filigrane de ces réalités se dessine le portrait d’un corps de métier dépendant de l’État et de la bourgeoisie pour sa survie économique et sa visibilité. Cette faible autonomie, s’ils ne font rien pour la résoudre, risque de limiter leurs possibilités d’émancipation et de cela, ils ont probablement conscience. Ainsi, ils ont tenté de fédérer autour d’eux en recueillant le soutien d’autres organisations militantes et en promouvant le combat d’autres professions frappées par la même précarité. Ces tentatives de créer un front unitaire ne se sont pas fait sans heurts, ainsi, certains organisateurs du théâtre de Bordeaux se sont montrés farouchement opposés à l’implication des autonomes dans le mouvement parce qu’ils feraient un peu trop déborder du cadre.

Occuper le théâtre tout en débordant

Une atmosphère très communarde à l’occupation du théâtre de Bordeaux © Crédit photo : Guillaume Bonnaud

Dans tous les cas, pour réellement s’empuissanter, il leur faudra bien sauter le pas et tresser des liens avec les classes laborieuses qui ne franchissent pas l’entrée du théâtre. Mais pour faire quoi ? Eh bien, peut-être leur demander ce qu’elles aimeraient voir au théâtre, si elles veulent y participer, voire même jouer et initier des rapprochements à travers des arts vivants, ancrés dans le réel, à rebours du monde du spectacle virtuel auquel le capital rêverait de nous enchaîner. Si l’art peut être utilisé à des fins de propagande, il peut aussi marquer une rupture dans nos existences envahies par les flux marchands, où nous-même nous transitons, réduits à l’état de choses rapportant du profit par ceux qui nous louent, par ceux qui nous exploitent. C’est dans ces périodes où les chaînes deviennent de plus en plus lourdes que l’art est le plus primordial, il a le pouvoir de rompre le flux, d’interpeller, d’offrir une densité, des moments de joie spontanée, un bonheur dégagé de toute considération mercantile. A plusieurs reprises, les artistes nous ont fait la démonstration de ce à quoi pouvait ressembler un communisme désirable, en offrant des concerts gratuits à une foule affamée de fêtes ou en dansant sur le parvis de l’Opéra pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

Néanmoins, pour que cette joie ne soit pas qu’un souvenir fugace, il faudra bien fournir aux gens qui la font naître de quoi subsister. A ce titre, et sans la reprendre dans son intégralité, nous pensons que la proposition de Bernard Friot de salaire à vie, rebaptisée par Frédéric Lordon garantie économique générale, pourrait intéresser les intermittents et les intermittentes du spectacles car elle leur offrirait un revenu libéré des aléas du marché et leur permettrait donc de se libérer la contrainte économique qui pèse sur eux. Pour finir nous dirons que plus que tout autre, ce mouvement est confronté à des problématiques récurrentes des mobilisations : le nombre limité de combattants, la question de la puissance et l’indispensable dépassement du cadre de la lutte originelle. Est-il possible de reconquérir le théâtre, ce lieu de divertissement bourgeois par excellence, pour en faire un forum populaire, comme certains l’ambitionnent ? Gageons qu’ils sauront trouver leur propre réponse à ces questions et que même s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils réclamaient au départ, ils auront au moins eu le grand mérite de provoquer des rencontres, de susciter l’enthousiasme et ça déjà, ce n’est pas rien.

Pour prolonger la soirée: